‹ La dentelleChapitre 36 sur 77 · ANGLETERRE DU XVII' AU XVIII' SIÈCLE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE DU XVII' AU XVIII' SIÈCLE

élevé, on se serait servi des arêtes de poisson, boues of Jisli, en leur lieu et place; « et, ajoute l’auteur, cette explication nous paraît plus vraisemblable. »

Pour le coup, ceci dépasse toute discrétion, et il faut avoir bien de la fatuité pour se persuader qu’il se trouvera des lecteurs capables de croire à de pareils contes.

Dans ce temps-là, sans doute, les pieds de mouton étaient plus communs dans les campagnes que le bois dans les forêts, et les fines arêtes de poisson avaient la dureté des métaux; sans cela, comment les enfoncer franchement dans un coussin rembourré trèsferme? La terre a tourné bien des fois depuis, mais il n’est pas probable que la nature des choses ait subi d’aussi grands changements.

Il y a bien longtemps que l’on se sert d’instruments en os, en bois, en métal, ayant ou n’ayant pas la forme du poinçon , du fuseau ou de la navette , et destinés à la confection de toute sorte de tissus autres que la dentelle, tels que ganses, galons, filets, etc. Mrs Bury Palliser n’y avait pas pris garde.

On a écrit tant de sottes niaiseries sur la dentelle, qu’il est devenu nécessaire d’en exécuter les auteurs par le ridicule. On a bien le droit de siffler un acteur qui se présente au public avant d’avoir appris son rôle. Toutefois, s'il est des absurdités qu’il devrait suffire de montrer au doigt, il est peut-être bon aussi de les discuter pour couper court, une fois pour toutes, à ces commérages traditionnels auxquels quelques personnes ont la bonhomie de croire, bien que, par leur hardiesse, ils choquent le sens commun.

Au xvie siècle et pendant tout le xvif, on a fait en Angleterre quantité de filets à mailles de formes variées, qu’on appelait dans notre langue, tantôt lacis, tantôt réseuil. Le moule qui servait à les faire était sans doute en os ; de là, le nom de bone-lace, que l’on a confondu mal à propos et contrairement aux preuves qu’en fournit l’histoire, avec bobbin-lace, qui s’appliquait spécialement à la dentelle aux fuseaux1. Lorsque le filet a cessé d’être à la mode, on a cessé d’en faire et le mot bone-lace a disparu de la langue anglaise, comme chez nous les mots lacis ou réseuil, qui ne servent plus à désigner les ouvrages en filet, aujourd’hui qu’ils sont redevenus à la mode. C’est ainsi que souvent le manque de perspicacité a fait bâtir sur des mots anciens, qu’on n’a pas su expliquer, des histoires ridicules, et cela n’a pas manqué à la dentelle.

Il y a un peu plus de cent cinquante ans qu’ont été imaginés les différents réseaux qui font le champ de nos dentelles actuelles, la Valenciennes, la malines, le point d’Alençon, etc., et l’on s’est habitué depuis à considérer le réseau comme étant la base de la dentelle, si bien que nombre de personnes ne la conçoivent pas sans cela ; et, comme le passé de la dentelle est fort peu connu, il en est résulté que chaque fois qu’on a rencontré dans les écrits antérieurs au xviii6 siècle les mots faire du réseuil, on les a traduits par faire de la dentelle, ce qui est une grave erreur; il suffit pour s’en convaincre de lire la définition du mot réseuil dans les dictionnaires anciens et de jeter un coup d’œil sur

i. Miss Bury Palliser cite un inventaire oii il se trouve des bobbin-lace et des bone-lace } et elle ajoute. cette réflexion : « Bobbin-lace appears invariably distinguished from bone-lace ! » P. 271, note 47 (texte anglais).

On reste confondu après cet aveu, qui renverse de fond en comble les bases de son raisonnement sur la signification de bone-lace.

les gravures de mode du xvif siècle pour reconnaître que le réseuil n’est autre chose que ce que nous appelons filet, ce qui est parfaitement d’accord avec les gravures de modes du temps.

Pendant la dernière moitié du xvii' siècle, les fichus en réseuil de soie noire d’Angleterre ont été très à la mode en France1.

S’il est difficile de préciser la date de l’introduction de l’industrie des dentelles en Angleterre, on sait qu’elle y a été très-florissante pendant la première moitié du xvne siècle ; il s’agissait de l’industrie des dentelles aux fuseaux, car il n’y a pas de traces qu’il y ait jamais existé des manufactures de dentelles à l’aiguille. Le point coupé qui fut la première dentelle à l’aiguille n’y a probablement pas existé à l’état d’industrie, mais il est à présumer que l’art de le faire y a été connu.

Du temps de la reine Élisabeth, alors que ce travail était si répandu dans l’intérieur des grandes maisons en France et constituait un ouvrage d’agrément, les relations suivies qui existaient entre les cours de France et d’Angleterre y auront introduit trèsprobablement les mêmes habitudes, qui, du reste, se répandirent alors dans bien des cours en Europe.

Une preuve de la vérité de ce fait, c’est la venue en France vers 1605 de l’Anglais Mignerak, qui fit imprimer sous son nom un recueil de modèles de lacis, de points coupés et de passements aux fuseaux. Ce recueil était, il est vrai, pour la plupart des modèles, copié dans d’autres déjà parus, notamment celui de Foillet de Montbliard, imprimé en 1 598 ; mais il faut supposer que lorsque Mignerak vint à Paris, il croyait y apporter des nouveautés connues en Angleterre, et ignorées en France ; quoi qu’il en soit, c’est une date qu’il n’est pas permis de mettre de côté.

La tradition veut que l’art de faire la dentelle aux fuseaux ait été importé en Angleterre par des émigrants flamands qui, fuyant la tyrannie du duc d’Albe, allèrent s’établir en Angleterre.

Cette tradition est fausse de tous points ; car l’industrie de la dentelle n’existait pas dans les Flandres quand le duc d’Albe y fut envoyé pour les soumettre, par son digne maître Philippe II, qui avait juré d’anéantir leurs privilèges. Les longues années de désordre et de guerre qui troublèrent alors les Pays-Bas ne permirent guère l’étabbssement d’une nouvelle industrie; elles occasionnèrent, au contraire, la ruine de quelquesunes de celles qui y existaient et compromirent gravement l’avenir de celles qui y survécurent.

Les Anglais, gens pratiques et toujours habiles à saisir les occasions de satisfaire leurs intérêts et leurs inclinations mercantiles, profitèrent en effet des avantages de l’émigration gantoise. Ils accueillirent avec satisfaction ces fabricants et ces ouvriers qui venaient s’établir chez eux avec leur industrie; mais il ne s’agissait pas pour le moment de celle de la dentelle.

Jusqu’alors ils s’étaient contentés de l’avantage de vendre une grande partie de la

Page 1