AURILLAC, MURAT ET TULLE
de celle du Puy; des colporteurs, dont un grand nombre faisaient le même commerce que ceux du Velay ou de la partie de l’Auvergne comprise dans la Haute -Loire, et visitaient les mêmes pays dans leurs voyages, y auront sans doute introduit cette fabrication.
On ne sait rien de l’histoire de cette industrie à ses débuts. Vers le milieu du xvne siècle, elle avait acquis un certain développement et comptait parmi celles qui fournissaient des produits recherchés par la mode. Les lignes suivantes, extraites de la Révolte des Passements, sont une preuve que, vers 1660, on en faisait usage à Paris pour le linge de corps, et qu’à ce moment ils venaient de subir une modification dans leur genre :
« Tous les points résolurent de s’en retourner en leur païs, excepté le point d’Anrillac, qui fit plus de difficultés que les autres, craignant qu’aussitôt que l’on le verrait de retour, on ne l’employât à passer des fromages d’Auvergne, dont la senteur lui était insupportable, après avoir goûté la civette, le musc et l’eau de fleurs d’oranger, dont il était arrosé tous les matins dans Paris; soit que ce fût pour corriger l’odeur de quelque gousset, ou quelque sueur trop aigre, ou pour attirer les amants comme on amorce les pigeons d’un colombier. »
C’était le moment où les guipures façon Valencienness (PL VI) ou Malines achevaient de rejeter dans le passé les anciennes guipures à rosaces très-ajourées et à bords découpés en pointes, de style gothique. Il y a lieu de supposer que cette transformation des dentelles d’Aurillac s’était accomplie dans le sens de ce qui se faisait dans les Flandres, et qu’on employait aux mêmes usages. Les quelques ouvrières qui travaillaient encore ces genres en très-commun, dans le Cantal, au commencement de ce siècle, induisent à penser que cette supposition est bien près de la réalité.
On peut ajouter à ce témoignage celui de Savary, qui cite Murat, Allanche (Cantal); Lachaisedieu (Haute-Loire); Vinerolles (?), probablement Vignerolles, dans le Puy-de- Dôme) ; pour leurs points façon de Malines et d’Angleterre.
Peuchet confirme ce témoignage et ajoute que les dentelles d’Aurillac et de Murat sont les plus estimées de toute l’Auvergne :« Cette industrie, dit-il, donne lieu à un commerce considérable, mais fort au-dessous de ce qu’il était anciennement. Les dentelles les plus communes sont envoyées en Espagne, et les plus fines se débitent en France et en Angleterre. »
Il paraît qu’on fabriquait aussi, autrefois, à Aurillac, des dentelles d’or et d’argent d’un très-grand prix. On remarque, dans le Mercure galant de 1679, le tableau de plusieurs toilettes de gens de qualité, rehaussées de voiles ou de garnitures en point d’Aurillac d’or et d’argent d’une riche valeur.
Louis XIV s’était imposé la tâche d’améliorer l’industrie dentellière et de l’élever au niveau qu’elle avait atteint dans les Flandres et à Venise; par sa déclaration du mois d’août 1665, il ordonna l’établissement dans plusieurs villes de France « de la manufacture de toute sorte d’ouvrages de fil, tant à l’aiguille qu’au coussin1, en la manière des points
1. Le travail des dentelles façon Angleterre se fait plus commodément sur un coussin. Il y a une paire de fuseaux
qui se font à Venise, Gênes, Raguse et autres pays étrangers, qui seraient appelés Points de France. » Aurillac fut désigné comme devant être Tune de ces villes, avantage qu’il dut sans doute à l’importance et à l’état avancé de son industrie.
Soit que les essais n’aient pas réussi partout, soit que l’ordonnance de 1665 n’ait pas été mise à exécution dans toutes les villes qu’elle désignait, pour plusieurs il ne reste pas de traces de ces établissements, ou des essais qui ont pu y être faits.
La compagnie qui avait reçu le privilège exclusif de les fonder tous s’était installée à Paris, d’où elle expédiait des sous-directeurs , des commis et des maîtresses ouvrières dans les localités désignées. Son intérêt lui commandait, évidemment, de commencer par celles qui se trouvaient le mieux en état de recevoir l’enseignement et de produire le plus avantageusement. Pour cette raison sans doute, l’ordonnance n’aura pas été exécutée complètement, et il n’est pas extraordinaire qu’il ait pu en être ainsi pour plusieurs villes comprises dans l’ordonnance, telles que Reims, Château-Thierry, Loudun, etc.; mais, en ce qui concerne Aurillac, une lettre de Colbert, du 17 janvier 16701, et d’autres qui existent dans sa correspondance et lui furent adressées antérieurement, témoignent de l’existence dans cette ville, d’une succursale de la Manufacture royale, et l’on sait qu’on y a produit en grande quantité des dentelles très-appréciées.
Savary écrit, en 1723, que la fabrique d’ Aurillac a moins de réputation de son temps, et que sa production est réduite de 700,000 livres à 150,000.
La lettre de Colbert, précitée, démontre la pratique clandestine de la religion réformée dans cette manufacture. Il est probable que les crises commerciales, conséquences funestes de nos guerres continuelles et de l’épuisement de nos finances par des prodiga-
courant constamment de droite à gauche et réciproquement, comme une trame; il s’agit d’avoir constamment en face de soi les fils de chaîne, ce qu’on réalise en tournant le coussin suivant les exigences du dessin. On monte quelquefois le coussin sur un pivot sur lequel il tourne.