LYON, SAINT-ÉTIENNE. — ILE-DE-FRANCE
Saint-Bonnet-le-Château est à présent le centre de cette fabrication. Il s’y fait quelques Valenciennes communes, mais en petite quantité : quant aux Trennes et Points de Paris (Fig-. 64, page 158), le commerce n’en demandant plus guère, nombre d’ouvrières se sont mises à faire des guipures.
Il paraît qu’il existait anciennement, à Bourg-Argental, une fabrique de blondes. Vers 1778, on y eut besoin de quelques secours et il en fut adressé la demande au gouvernement. Cette pièce existe encore aux archives nationales ; on y voit que la manufacture avait alors vingt ans d’existence1.
Les soies de Bourg-Argental conviennent spécialement à la blonde. Ce sont les plus belles du monde entier; il n’y en a point qui puissent lui être comparées pour le blanc et la qualité.
En 1772, une subvention fut également sollicitée pour une manufacture de blondes, établie à Sassenages dans le Dauphiné. Il est dit dans cette demande, dont l’original fait partie du même dossier que la précédente, que cette manufacture possède déjà quatre cents ouvrières tirées des hôpitaux.
Sans les pièces que l’on vient de citer on ignorerait l’existence passée des manufactures de Bourg-Argental et de Sassenages. Il y a peut-être bien d’autres lieux, en France, isolés des principaux centres où on a fabriqué de la dentelle, qui se sont adonnés à cette industrie et qui, oubliés, nous sont inconnus. On peut citer encore, Pont-de-Beauvoisin où il a existé une manufacture de blondes assez considérable; elle a cessé à la révolution de 1789. •
Ile-de-France. — C’est à Paris qu’on a imprimé les premiers modèles de dentelles à l’aiguille. Le recueil de Points coupés du Vénitien Vinciolo en était déjà à sa troisième édition en 1587. Il est à présumer que les nombreuses éditions qui ont paru de cet ouvrage, ne se seraient pas multipliées et succédé aussi rapidement que cela a eu lieu, si l’art de faire cette dentelle ne s’était répandu en même temps, et ne fût devenu une habitude parisienne.
Une fois le Point coupé mis à la mode par les dames qui s’étaient appliquées à cet ouvrage et en faisaient leur passe-temps, l’habitude d’en faire usage créa un besoin qui se développa de plus en plus, et l’art de le confectionner devint une industrie.
Cette industrie trouva facilement à s’étendre dans le faubourg Saint-Antoine qui était peuplé de brodeuses, et y grandit. Ce ne fut que plus tard qu’elle s’établit dans les villes d’Alençon et de Sedan, qui s’y firent une grande réputation, et où elle arriva à un développement considérable.
Dès les premiers temps du xvna siècle, on estimait à plus de dix mille le nombre des familles de l’Ile-de-France dans lesquelles les enfants de l’un et l’autre sexe, dès l’âge de dix ans, n’étaient instruits qu’à la manufacture des ouvrages de passements, tant de point coupé que d’autres. « Il s’en trouvait d’aussi beaux et bien faits que ceux des
K Collection Rondonneau.
étrangers, » dit un auteur du temps, « et les Espagnols qui le savaient ne s’en fournissaient ailleurs1. »
D’après Savary, on faisait à Paris et ses environs « toute espèce de dentelles, en tout or et tout argent, fin et faux, en soie noire et de couleur, en lin, à l’aiguille et aux fuseaux. »
Les villes et les bourgs des environs qui en produisaient le plus, étaient : Saint-Denis, Montmorency, Villiers-le-Bel, Sarcelles, Écouen, Saint-Brice, Groslait, Louvres. C’est particulièrement dans ce dernier bourg que se manufacturaient, suivant le même auteur, la plupart des hautes dentelles de soie noire destinées aux écharpes des femmes.
De Chantilly, il n’est question dans aucun des auteurs du xvne ni du xvme siècle. Cette petite ville se trouvait cependant, à peu près au centre de la région dentellière hors Paris, qui commençait : d’une part, à Saint-Denis et s’étendait presque en ligne droite jusqu’à Senlis, du côté de la rive gauche de l’Oise et de l’autre, sur la rive droite, jusqu’à Beauvais2 et Gisors, et même jusqu’à Etrepagny, situé, comme Gisors, dans la Normandie, sur les confins de l’Ile-de-France.
Depuis qu’on a adopté le réseau fond clair dit Lille , et le réseau fond double dit Point de Paris, pour la plupart des dentelles, celles de soie noire ou blanche se sont faites : tantôt sur fond clair, tantôt sur fond double. Il y a plus de cent ans qu’ils s’emploient alternativement, suivant la mode du jour ; actuellement, on est au fond clair3.
Les lieux les plus rapprochés de Paris où l’on faisait de la dentelle : Saint-Denis , Montmorency, Sarcelles, Écouen, s’étant peu à peu adonnés à d’autres ouvrages dans ces derniers temps, Chantilly s’est trouvé être tout à fait le centre des localités où on a continué d’en faire. Il aura suffi qu’on y ait pris l’initiative du remplacement du fond clair par le fond double, pour que cela ait donné lieu à un nouveau mot ; celui de fond de Chantilly et par abréviation ; fond chant, qui ne signifie pas autre chose qu e fond double ou fond Point de Paris. Et si, aujourd’hui ou demain, on adoptait de nouveau, pour la dentelle noire ou la blonde, le réseau double ou Point de Paris, on ne le désignerait pas autrement ; parce que l’appellation fond chant, de création récente, est restée dans les habitudes du commerce.
Ce mot n’a pas d’autre origine, les interprétations fantaisistes qu’on lui a trouvées ne sont pas même discutables4.
1. Marquis de la Gomberdière, Nouveau Règlement général sur toutes sortes de marchandises et manufactures du royaume. Paris, 1634.
2. « Dans des villages autour de Beauvais, les femmes s’occupent aux dentelles de soie noire et aux guipures, » a écrit Peuchet. En ce qui concerne la dentelle de soie noire, il ne fait que répéter ce qu’on a imprimé avant lui ; de son temps, on ne faisait plus de guipures ni à Beauvais, ni ailleurs en France, et cela depuis plus de soixante ans.
3. Voir page 72 à 73 les fac simile de réseau fond clair et celui de fond double.
4. Dans Y Histoire de la dentelle , de Mme Bury-Palliser, déjà citée, on lit page 31 :
« Point double y aussi appelé point de Paris ou point de champ ; point double , parce qu’il exigeait un nombre double de fils ; de champ , parce qu’il se faisait principalement dans les campagnes. »
Pour un point dit point de Paris , c’est là un qualificatif assez . champêtre ,* mais ce n’est pas tout. Page 238, la
figure 98 est présentée comme spécimen d’une dentelle de Chantilly du temps de Louis XVI : « Sa ressemblance, dit l’auteur, avec la dentelle de Lille est frappante, fond clair et fin. » Or, ce spécimen est le fac simile d’une dentelle à réseau
LE HAVRE, DIEPPE, CAEN, BAYEUX
Les dentelles en fil de lin de l’Ile-de-France, fabriquées anciennement, ont été de toute nature et de tout genre, au fuseau et à l’aiguille. Ce furent d’abord le Point Coupé et les Passements aux fuseaux ou guipures gothiques; puis les guipures ramagées très en vogue sous Louis XIV, les Points de France, tant à l’aiguille qu’aux fuseaux ; et, enfin, les points de Malines (PL VII, VIII et XIII, Fig. i) et d’Angleterre. En un mot, la fabrique y a toujours suivi le courant de la mode.
A la fin du xvne siècle, les dentelles aux fuseaux les plus en vogue étaient les points d’Angleterre et de Malines ; et il est certain, qu’à cette époque, on s’adonnait à cette fabrication dans l’Ile-de-France. Les points de France aux fuseaux qu’on y fabriquait n’étaient autres que le point d’Angleterre introduit depuis peu en France. Quant à la Malines on s’en occupait aussi dans cette province. On peut voir aux Archives nationales une pièce convaincante à ce sujet. C’est un projet de lettres patentes, de 1691, à l’effet d’autoriser le sieur Pierre de Chars, Catherine et Élisabeth de Chars, ses sœurs, à établir à Villiers-le-Bel une manufacture de dentelles façon Malines. Il est dit, dans ce projet, que les requérants, depuis deux ans, ont dressé deux cents ouvrières à faire des dentelles de fil à l’imitation de celles de Malines, aussi belles et d’aussi bonne qualité.
Le même dossier contient une autre pièce curieuse de la même année, relative à la dentelle. C’est une demande d’un particulier qui propose, moyennant certains privilèges et immunités, d’être autorisé à faire venir cent maîtresses ouvrières de la Flandre espagnole et à établir, à Saint-Denis et autres lieux de l’Ile-de-France, une manufacture de dentelles d’Angleterre et d’y occuper le nombre d’ouvrières qu’il jugera à propos.
Au xviii' siècle le goût pour les dentelles noires et les blondes s’étant développé, les manufactures de l’Ile-de-France se sont en grande partie livrées à cette fabrication, et y ont constamment tenu le premier rang.
Il y a quelques années cette industrie était encore très-florissante à Chantilly et ses environs, àLuzarches, Seugy, Viarmes, Saint-Martin-du-Tertre, Asnières, Saint-Maximin, Survilliers, Louvres et quelques autres bourgs et villages voisins de ces localités. On comptait aussi bon nombre d’ouvrières de l’autre côté de l’Oise jusqu’à Talmontiers et Gisorâ ; mais les dentelles dites de Chantilly ayant chômé pendant quelques années , d’autres industries ont pénétré dans la plupart de ces endroits, et le nombre des ouvrières y va toujours en diminuant.
La Planche XV représente une dentelle noire de la fabrique de Chantilly de la fin du xvme siècle.
Le Havre, Dieppe, Caen, Bayeux. — Parmi les nombreuses manufactures de dentelles qui existaient ou existent encore dans la Normandie, celle du Havre paraît avoir été la plus ancienne. Il en est question dans la Révolte des passements , et
fond double Point de Paris > qu’il plaît à Mrs Bury-Palliser de qualifier Lille. Son ouvrage, qui, d’ailleurs, renferme une quantité prodigieuse de compilations fort intéressantes pour Fhistoire de la dentelle, fourmille de bévues de cette nature, contre lesquelles on fera bien de se mettre en garde.
trente ans plus tard, en 1692, M. de Saint-Aignan, gouverneur de cette ville, portait le nombre de ses ouvrières à vingt-deux mille. On y faisait alors des dentelles en blanc et en noir, depuis cinq sous jusqu’à trente francs l’aune l.
On doit supposer que le grand nombre d’ouvrières trouvé à la manufacture du Havre, par Saint- Aignan, étaient établies en grande partie dans ses environs. Tout le littoral de la Manche, jusqu’à Dieppe et Eu, en était peuplé. Sans vouloir prétendre que celles de ces deux dernières villes étaient comprises dans l’évaluation, il est permis de croire que toutes celles des villes plus rapprochées du Havre telles que : Saint-Valéry en-Caux, Fécamp, Bolbec, Harfleur et autres localités, en faisaient partie.
On manque de documents sur l’ancienneté de la manufacture de dentelles de Dieppe ; les premières traces de son existence ne se révèlent que dans des écrits de la fin du xviT siècle. On voit, dans Savary, qu’il s’y faisait ainsi que dans ses environs des dentelles de fil façon Malines et Valenciennes; la plus grande partie, de ce dernier genre. Les dentelles de fil du Havre étaient de même, mais moins fines que celles de Dieppe qui étaient très-estimées.
Peuchet évaluait à quatre cent mille francs la production annuelle de la manufacture de Dieppe à la première main. « Le commerce en est fait, dit-il, par des marchands du dehors, la plupart venant d’Auvergne ou de la Lorraine, à pied, et qui les distribuent dans leurs tournées avec les dentelles de leur propre fabrique. »
On ne fait plus de dentelles sur le littoral de la Manche, du Havre à Eu, excepté à Dieppe, où il reste encore quelques ouvrières qu’on y occupe à l’hôpital de cette ville ; en revanche à Caen et Bayeux, où cette industrie est moins ancienne, elle s’est largement développée et étendue dans leurs environs.
La plus ancienne pièce authentique où l’on trouve qu’il soit fait mention de la fabrique de Caen est un arrêt du 21 mars 1705 2.
Cet arrêt autorise les marchands de la ville de Caen à faire rentrer en Normandie, les dentelles qu’ils auront portées aux foires de Bretagne et qui ne s’y seront pas vendues, moyennant un droit de cinq livres pour cent livres pesant, et les dispenses des droits de sortie en se conformant à certaines formalités.
On faisait anciennement à Caen des dentelles de fil, de soie noire, puis des blondes ; et enfin, tous les genres de dentelles aux fuseaux autres que la Valenciennes. Suivant que la mode était à ceci ou à cela, on apportait des modifications au travail, on renouvelait les modèles fréquemment; cette habitude de se plier aux exigences de la mode et de provoquer même ses fantaisies, concourait à augmenter la réputation de la fabrique et à la faire prospérer : aussi prit-elle un développement considérable et vit-on de grandes fortunes se créer dans cette industrie , indépendamment du bien-être qu’elle répandait
1. Dans une lettre du 29 juillet 1682, Colbert évalue à deux millions de livres les dentelles de Flandre entrant en France, et parle du Havre pour chercher à y abolir les manufactures de Flandre. S’il ne fût pas mort peu de temps après, il eût probablement réalisé son projet.