Dans la collection Rondonneau
LE HAVRE, DIEPPE, CAEN, BAYEUX
dans les campagnes; mais, ce sont la blonde et la dentelle de soie noire qui lui ont apporté le plus de profits : si elles étaient moins riches que celles de Chantilly, le débit n’en était que plus général et plus facile (Fig. 70).
On ne s’expliquerait pas que les manufactures de dentelles qui existaient anciennement entre l’embouchure de la Seine, et Dieppe, le long du littoral de la Manche, aient
Fig. 70. — Blonde de Caen, 1835.
fini par s’anéantir, tandis que celle de Caen n’a fait que grandir et s’étendre de Honfleur à Bayeux, si on ne découvrait, dans ce fait, la conséquence d’une situation particulière. Au moment où Caen et surtout Bayeux se mettaient à faire de la dentelle, ce produit était soumis à une modification, un changement de genre commandé par la mode. On conçoit que dans les pays nouveaux où s’introduisait l’industrie 1 on se soit adonné à ce que demandait le goût du jour; et c’est ce qui explique son développement rapide, au détriment des anciens lieux de fabrique où l’esprit d’initiative manquait, les ouvrières n’y étant guère dirigées et travaillant toutes, à peu près, pour leur compte, routinièrement, d’après de vieux modèles. On hésitait, d’ailleurs, à sortir des genres dans lesquels, jusqu’alors, on avait trouvé avantage et débit, espérant, sans doute, un retour de la
i. L’intendant général Chamillart rend plusieurs fois compte à Colbert de la situation des manufactures de Caen; il y est question de serges, de draps et de bas façon Angleterre, et jamais de dentelles. On peut en conclure que, du temps de Colbert, on n’y faisait pas encore de la dentelle.
mode; une fois le courant changé, les ouvrières déroutées ont abandonné un métier qu’elles ne connaissaient pas assez pour se réformer d’elles-mêmes et adopter d’autres méthodes de travail. C’est absolument ce qui se passe aujourd’hui à Lille et à Arras, où il y a plutôt des marchands de dentelles que des fabricants instruits de leur métier et capables d’apprendre aux ouvrières les points qui font la base des guipures, lesquelles ont remplacé, sur le marché, les genres qu’on fabriquait il y a quelques années dans ces deux villes.
Chaque fois que l’industrie de la dentelle est venue s’implanter dans un pays, cela a dû se faire par l’initiative d’un fabricant spéculateur, bien renseigné sur les besoins de la consommation et sachant le métier assez pour l’enseigner, ou bien ayant avec lui des maîtresses ouvrières empruntées aux fabriques qui fournissaient les produits les plus en vogue. Il n’aurait pas été possible de réussir sans ces conditions.
11 est cependant arrivé quelquefois que , dans le but d’améliorer par le travail la situation des pauvres, des âmes charitables, aidées du dévouement de personnes animées du même désir, ont doté leur pays d’une manufacture de dentelles par leurs libéralités. C’est ainsi qu’a été fondée la première manufacture de dentelles de Bayeux.
Cette industrie y fut créée en 1709, par les sœurs des Écoles et de la Providence, qui l’établirent dans un bâtiment qu’un chanoine, du nom de Raymond Baucher, laissa par testament à la ville de Bayeux, pour servir de retraite aux pauvres femmes et filles, et y loger des sœurs des Écoles et de la Providence1.
Cette manufacture, comme la plupart de celles à l’ouest de la Seine, s’étant établie dans un moment de transition, son succèsJa été facilité par l’inaction forcée des fabriques qui restaient en arrière. A ce moment, les dentelles à réseau, Lille ou Point de Paris, étaient préférées surtout des étrangers , qui depuis Louis XIV faisaient en France des achats considérables de toutes nos dentelles. Bayeux s’y étant adonné, son commerce a grandi et prospéré. Ses dentelles de fil étaient supérieures à celles de Caen; ses blondes et ses dentelles noires ont rivalisé avec les plus riches et les plus renommées de l’Ile-de- France. On y faisait quantité de grandes pièces, telles que fichus, jupes, mantelets et mantilles, qui s’exportaient principalement en Angleterre et en Espagne : les mantilles surtout, tant celles en dentelle de soie noire qu’en blonde de soie blanche ou de soie noire, se sont exportées pour ce dernier pays et ses colonies dans des proportions considérables, et jusqu’à ces derniers temps.
Vers le commencement du xvnT siècle, le point de Marli, qui, antérieurement, avait fait l’objet d’un grand commerce, commençait à se passer de mode. Ce point était une broderie à l’aiguille, qui s’exécutait sur un tissu à mailles carrées, imitant un filet très-fin,
1. Voir Histoire sommaire de la ville de Bayeux , Caen, 1773, par Beziers.
D'après cet auteur, outre cette manufacture et une autre qui fut établie en 1747, grâce à la libéralité de l’abbé Suhard et de Mu* Scelles de Letanville, sa tante, qui lui laissa une somme d’argent à cette intention, le commerce de la dentelle occupait dans la ville un grand nombre de personnes.
On lit dans un Essai historique sur la ville de Bayeux , par Frédéric Pluquet, Caen, 1829, que la fabrique de dentelles fut introduite à Bayeux par M. Clément en 1740; ce fait inexact a été répété par M. Aubry et d’autres.
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et que l’on fabriquait sur des métiers à gazes (Fig. io, page 13). Peuchet rapporte que cette industrie existait anciennement à Bayeux; il ne serait pas impossible qu’au moment de son déclin, quand elle menaçait de s’éteindre, on ait eu l’idée de la remplacer par celle de la dentelle.
La manufacture de Bayeux a eu un passé très-brillant; elle a conservé sa supériorité mais on n’y fait presque plus de blondes. Les dentelles de soie y sont seules l’objet d’une fabrication importante ainsi qu’à Caen.
Le nombre des ouvrières de ces deux villes, en y comprenant celles des autres villes de Normandie où il se fait de la dentelle et de leurs environs, s’élevait encore il y a quelques années à plus de cinquante-cinq mille; mais ce nombre décroît sensiblement1.
Il y a, en ce moment, comme une certaine hésitation dans la mode entre la dentelle noire et la guipure noire; si le goût se prononçait définitivement en faveur de cette dernière, les fabriques de la Normandie suivraient-elles le mouvement? Il faut l’espérer; dans le cas contraire, elles auraient tout à perdre. Il est certain qu’en usant de toutes les ressources qu’offre le travail de la guipure, on obtiendra des effets d’une richesse et d’un attrait incomparables. Par sa nature, qui n’exclue aucun point, elle offre au dessinateur des facilités infinies pour varier les contrastes et rehausser l’effet du dessin ; mais elle demande un nouvel apprentissage de la part de l’ouvrière.
Cet apprentissage n’offre pas de grandes difficultés; mais il pourrait bien se faire que la demande de dentelles noires à réseau allant toujours en diminuant, le nombre des ouvrières suivît cette décroissance, et que l’on se trouvât un jour sans base, c’est-à-dire sans ouvrières pour reconstituer la fabrique. Ce serait la répétition exacte de ce qui arriva anciennement aux fabriques où l’on faisait de la guipure, et où l’on négligea de se mettre en mesure pour l’exécution du travail, nouveau alors, que nécessitaient les dentelles à réseau au commencement du xviii' siècle.
Il y a quelques années, un fabricant émérite de Bayeux, M. A. Lefebure, y a introduit le travail à l’aiguille d’Alençon. Ses fils, qui lui ont succédé, viennent d’entreprendre le véritable point de Venise, tel qu’il fut importé en France par Colbert. Il est à désirer que cette entreprise, qui a parfaitement réussi au point de vue de l’exécution de cette incomparable dentelle, soit soutenue par le goût public et jouisse de toute la faveur qu’elle mérite.
Les points de Venise, dont les fac-similé couvrent la Planche XLIV, ont été exposés par M. Lefebure en 1867.
1. M. Aubry, dans son Rapport sur l’Exposition universelle de 1851, répartit ainsi le nombre des dentellières de la
Normandie :
Arrondissement de Caen . 25,000
— de Bayeux . 15,000
— de Pont-l’Évêque, de Falaise et de Lisieux. . . 10,000
Départements de la Manche et de la Seine-Inférieure . 10,000
Alençon et Argentan. — Si l’on s’en rapportait à ce qu’on a écrit jusqu’à présent sur l’origine de la fabrique de point d’Alençon, c’est à une dame Gilbert, originaire de cette ville, qu’en serait dû le premier établissement. Elle aurait reçu, dit-on, de Colbert une avance de 50,000 écus, avec la mission d’apprendre à un grand nombre de femmes la manière de faire le point de Venise, et, après des essais fructueux, dont les échantillons furent soumis au roi, qui s’en trouva satisfait, aurait obtenu un privilège exclusif de dix ans par lettres patentes du 5 août 1675.
Odolan Desnos1, qui le premier a fait imprimer ces particularités, donne la mesure de son respect pour l’histoire en citant une ordonnance qui n’a jamais existé; il y ajoute des détails , qu’il dit avoir empruntés à Savary, relatifs à la compagnie qui aurait été formée pour l’exploitation du privilège en question.
Le récit de Savary, conforme de tout point aux ordonnances dont on a cité des extraits précédemment (pages 115 et suivantes), ne l’est point avec ce que lui fait dire l’auteur des Mémoires historiques sur la ville d’Alençon.
C’est le 5 août 1665 que, par déclaration royale, est accordée à une compagnie dont le siège s’établit à Paris, à l’hôtel de Beaufort, le privilège exclusif pendant dix ans de la manufacture de points tels qu’on les fait à « Venise, Gènes et Raguse, qui seront appelés points de France. »
Par une ordonnance de même année et d’autres postérieures, les privilèges des entrepreneurs, parmi lesquels on ne voit point figurer la dame Gilbert, sont confirmés ; et quand il y est question d’Alençon, c’est au même titre que Reims, Le Quesnoy, Sedan, Aurillac et autres villes, où, comme cela est constaté par les considérants de l’une de ces ordonnances, les entrepreneurs de la manufacture ont distribué les ouvrières qu’ils ont fait venir de Venise et d’ailleurs à leurs frais.
Bien loin que ce soit une dame Gilbert qui ait créé la première manufacture de points à Alençon, on ne trouve même pas son nom dans la correspondance qui s’est établie entre Colbert et les entrepreneurs des points de France : Pluymers, Paul et Catherine de Marcq. Une lettre de cette dernière à Colbert, du 26 août 1665, a pour but d’obtenir la permission de lui présenter « la personne qu’elle désire envoyer à Alençon pour l’établissement de la Manufacture de point de France, » et cette personne, qui signait Marie Fillesac, dès le 29 octobre 1665, écrivait à Colbert :
« Selon que vous avez agréé que je me rendisse en cette ville avec Mrae Rafiÿ, je m’applique de tout mon cœur à seconder ses desseins et à faire réussir le travail de la Manufacture royale, dont je m’assure que dans peu de jours il en sortira des échantillons qui ne le céderont en rien au véritable Venise, etc., etc.2 » Signé, Marie Fillesac.
Le nom de M'M Raffy revient plusieurs fois dans cette correspondance, entre autres, dans une lettre adressée d’ Argentan à Colbert, le 23 novembre 1665. Cette dame paraît avoir dirigé les travaux de la Manufacture royale d’Alençon, dont Argentan était une
1. Mémoires historiques de lu ville d'Alençon } par Odolan Desnos, Alençon 1787, 2 vol. in-8°.
2. Lettres à Colbert } tome 132 bis f° 831. Bibliothèque nationale.