ALENÇON ET ARGENTAN
dépendance et où les entrepreneurs avaient établi un bureau pour distribuer et recevoir les ouvrages.
La fabrique de dentelles en points à l’aiguille d’Alençon remontant à une date plus reculée que celle de l’établissement de la manufacture royale, les entrepreneurs y ont trouvé des éléments tout préparés à l’enseignement du nouveau point de France.
Cette opinion n’est point partagée par les écrivains du xviiT et du xixe siècle qui se sont occupés de cette question, mais on trouve la preuve de son exactitude dans la correspondance même de Colbert et ailleurs.
Le monopole établi en faveur de la compagnie privilégiée n’était pas fait pour plaire aux ouvrières, auxquelles il enlevait leur liberté; aussi il arriva à Alençon et à Argentan, comme à Sedan et à Aurillac, des petites émeutes quand on voulut les contraindre à cesser de faire leur ancien point, et les obliger à ne travailler que pour la Manufacture royale.
Dans une lettre du mois d’octobre 1 66 5 1 , Catherine de Marcq, en rendant compte des progrès déjà réalisés à la manufacture royale d’Aurillac, se plaint que les vingt maîtresses ouvrières vénitiennes qu’elle a envoyées à Alençon ont été insultées et frappées par des garçons qui obéissaient aux excitations des commissionnaires des marchands de Paris. Le monopole mettait fin à leur commerce, et ils essayaient de résister. Il fallut des ordonnances très-sévères pour faire cesser leurs agissements2.
Par les citations qui précèdent, on voit clairement que l’établissement des.premières manufactures de dentelles à Alençon est antérieure à 166^, et qu’il s’y faisait alors un commerce de points que le monopole menaçait de faire disparaître. Mais on a d’autres preuves, qu’avant Cette date encore, cette fabrique avait une belle réputation.
On trouve, en effet, dans la Révolte des Passements , pièce curieuse et comique, que suggéra en 1661 l’édit de l’année précédente, qui interdisait ou réglait l’usage des points, passements, dentelles, etc., et qui a déjà été citée, des renseignements précieux sur les dentelles les plus renommées du temps.
Il y est question des points de Gènes, de Raguse, d’Aurillac, de Venise, puis du point d’Alençon, qui :
« Ayant bien appris sa leçon,
Point qui savait plus d’une langue.
Fit une fort belle harangue Remplie de tant de douceurs,
Qu'elle ravit, dit-on, les cœurs, etc. »
Pour qui sait lire à travers les images de ce langage, on voit clairement, qu’en 1660, cette industrie n’en était pas à ses débuts, et qu’on y savait faire les points connus dans
1. Lettres à Colbert } tome 132, f° 7$. Bibliothèque nationale.
2. Une lettre du lieutenant-général d’Alençon, De la Rue, portant la date du 19 novembre 1 665*, informe Colbert qu’il a été décidé dans un conseil de ville que toute ouvrière qui ne travaillera pas pour la Manufacture royale sera punie d’une amende de 6000 fr. ou d’une punition corporelle. T. 133 f° 434.
plus d’un pays; ce qui indiquerait une situation alors très-avancée, à laquelle on n’avait pu arriver qu’après une période de temps assez prolongée.
C’est donc à tort que les écrivains qui se sont occupés de rechercher la date de l’établissement de la première fabrique de dentelles à Alençon l’ont fixée à 1675, voire même à 1665; cette fabrique était ancienne alors, et peut-être remonte-t-elle aux premiers temps du point coupé. Toujours est-il que, sous Louis XIV, les ouvrages de points de Venise qu’on y fit atteignirent une telle perfection, que leur renommée a fait oublier les autres fabriques du royaume, et que, depuis, le point à l’aiguille de France a porté le nom de Point d’Alençon. Si bien que l’on ne paraît plus se douter qu’il a existé ailleurs, à Sedan par exemple, des fabriques de points, dont la vogue a été aussi très-grande autrefois.
L’industrie de la dentelle, à Alençon, très-importante avant la révocation de l’édit de Nantes, eut beaucoup à souffrir de la retraite des religionnaires. Plus du tiers de la population, parmi lesquels les plus riches manufacturiers, émigra en Hollande et en Angleterre1; depuis ce temps, malgré la supériorité de leurs produits, les fabricants d’Alençon n’ont plus trouvé l’occasion de rendre à leur commerce la prospérité d’autrefois. On a établi à l’étranger, dans la Belgique principalement, des manufactures de points à l’aiguille, bien inférieurs assurément aux points français, mais ces imitations, dont le travail est incomplet, étant naturellement d’un prix moins élevé, le commerce les a recherchés.
Api'ès la mort de Colbert, l’esprit qui avait animé le gouvernement dans l’impulsion qu’on s’était appliqué à donner à l’industrie et au commerce s’éteignit. Le roi, n’ayant plus auprès de lui ce ministre économe pour le retenir, se livrait à ses goûts immodérés pour le faste et la magnificence; c’est à ce moment qu’il édifia Marly, où il engloutit des sommes immenses. Plus tard, les événements politiques suscitèrent de si grands embarras financiers, qu’on cessa d’encourager les arts et les manufactures en les subventionnant; il fallut aussi, par nécessité, s’abstenir de ces prodigalités en objets de grand luxe, qui entretenaient l’activité dans les ateliers.
Toutes ces causes, la mort de Colbert, la révocation de l’édit de Nantes, le mauvais état des finances, produisirent des effets funestes à nos industries. Néanmoins, Louis XIV aimait la dentelle, et par goût, il s’intéressa particulièrement au succès du point de France à l’aiguille et à la supériorité qu’il désirait lui maintenir. Les ordonnances de février 1667 et d’août 1669, dont on a cité des extraits (pages 117 et suivantes), attestent l’importance qu’il attachait au maintien de cette industrie dans la bonne voie; il en résulte que si les événements avaient, de son temps, atteint sa prospérité, du moins
t. On lit dans un mémoire concernant la généralité d’Alençon, écrit par M. de Pommerai en 1698, p. 67 :
« Il pouvait y avoir environ 4000 huguenots avant la guerre dont plus de 3000 demeuraient en la ville d’Alençon et y faisaient le plus gros commerce... La plus grande partie de ceux de la ville d’Alençon ont passé en Hollande et en Angleterre avec leurs effets, qui consistaient uniquement en argent et marchandises qu’ils ont vendus. » Et ailleurs, p. 85. — « La population est de 8 à 9000 âmes et l’on dit que le nombre en est diminué de plus d’un tiers depuis la révocation de l’édit de Nantes par la retraite des religionnaires. » Bibliothèque nationale.