I. Le Pompe. — Venise, i J
LES PREMIÈRES DENTELLES
la dentelle aux fuseaux il fallait se procurer un outillage tout a fait spécial et apprendre à s’en servir, car il s’agissait d’exécuter un travail jusqu’alors inconnu , ce qui expliquerait pourquoi cette dernière aurait mis plus de temps à se développer.
Quoique ce qui vient d’être dit relativement à l’epoque ou la dentelle a été inventée ne puisse être contesté sérieusement, il n’est peut-être pas sans utilité de fermer toutes les portes de derrière à la contradiction.
Certains bibliographes modernes ont trouvé, disent-ils, dans des publications antérieures aux époques précitées, des dessins gravés pour dentelles. On pourrait croire que ces recueils n’ont pas été vus et consultés avant la publication de cette œuvre, si on ne prenait la peine de relever ce qu’il y a d inexact dans leurs assertions.
Ils citent, comme les plus anciens recueils contenant des modèles de dentelle, ceux de P. Quintyn imprimé à Cologne en 1527? Taglienta à Venise, en 1528 et 1530, de Vavassor également imprimé à Venise en 1546, de Vosterman a Anvers, sans date, mais qui aurait été gravé suivant l’histoire de 1514a 1542, et d’autres qui existent dans les bibliothèques publiques, où on peut les consulter.
L’inspection de tous ces recueils prouve jusqu’à l’évidence que la dentelle n’était pas connue du temps de leur publication, et que les bibliographes qui les ont cités ne la connaissent pas non plus, quoiqu’elle existe aujourd’hui depuis plus de trois siècles ; il leur eût été bien facile cependant de l’étudier un peu avant d’en parler.
Pas un de ces recueils ne contient des modèles de dentelle; ce sont tous des dessins pour la broderie sur étoffes ou sur lacis.
Au commencement du xvie siècle, on brodait, d’après ces modèles, des entrelacs de couleur sur les cols et les manches et l’on garnissait aussi les lingeries avec du réseau brodé appelé lacis.
On obtenait ce réseau en tirant d’un tissu léger un certain nombre de fils de la chaîne et de la trame; ceux restant étaient ensuite serrés et maintenus par un point noué à l’aiguille, de manière à former un réseau carré.
Les broderies qu’on y ajoutait après, suivant le modèle qu’on avait choisi, n’avaient point un attrait en rapport avec la difficulté et la longueur du travail, le dessin ne s’enlevant pas sur ce fond, qui était toujours lourd et épais.
11 y a au musée de Cluny un échantihon qui rend compte de la nature de ce travail : c’est un bonnet que l’on dit avoir été porté par Charles-Quint, mais qui a dû appartenir très-certainement plutôt à l’un de ses successeurs, à cause que ce bonnet se trouve coupé et encadré par un petit entre-deux de guipure au fuseau, façon point de Gênes, qui ne pouvait pas avoir été fait du temps de Charles-Quint1.
Quoi qu’il en soit, ce bonnet, qui porte les armoiries des empereurs d’Allemagne, est une curiosité digne d’attention.
On remarquait à l’Exposition universelle de 1867, dans les vitrines du Chili, des mouchoirs ornés de broderies sur fils tirés, d’une très-grande richesse. Apparemment que
1. Le Point de Gènes, comme on le verra plus loin, ne remonte pâs au delà des premières années du XVIIe siècle.
ce travail, qui n’avait plus sa raison d’étre après l’invention de la dentelle, aura été importé au xvi* siècle par les colonisateurs de ce pays et que les dames auront continué d’y occuper leurs loisirs, car il ne paraît pas qu’on y en fasse l’objet d’un commerce.
Il est à présumer que, même en Europe, cette sorte de broderie n’aura été qu’un sujet d’occupation intime dans les familles et les couvents, et qu’on l’aura très-rarement rencontré dans le commerce.
Les quantités qu’on a pu en faire n’ont pas dû être bien considérables, ni son usage bien répandu, puisqu’on ne la trouve que rarement sur la toilette et les costumes des portraits qui ont été peints du temps qu’on s’en occupait.
La dentelle devait la remplacer trop avantageusement pour qu’elle ne lui cédât pas la place dès son apparition; aussi, particularité remarquable, après l’invention de la dentelle, on n’imprime plus guère de recueils contenant des modèles de points comptés ou lacis que dans les pays où elle n’a pas encore pénétré.
On fabriquait autrefois dans les environs de Quintin, petite ville de Bretagne, des toiles claires propres à faire des rabats, des collets, des surplis et des tamis. Depuis on a donné le nom de Marti à ce genre de toile, dont la fabrication s’opérait Sur des métiers à gaze. Elles avaient une grande ressemblance avec le lacis, et celles destinées à la toilette se brodaient d’après les mêmes modèles.
En résumé, d’après ce qui précède, il ressort, d’une façon victorieuse, que rien n’autorise à supposer à la dentelle une origine antique qui se perdrait dans la nuit des temps, mais qu’au contraire elle n’existait pas avant le milieu du xvie siècle. Il reste maintenant à rechercher quel fut le pays qui eut le mérite de son invention.