CHAPITRE II
ORIGINE DES DENTELLES A L’AIGUILLE
On est généralement d’accord pour attribuer aux Italiens l’honneur d’avoir inventé les Dentelles à l’aiguille , tandis qu’il semblerait, d’après l’opinion aussi généralement admise, qu’on ne doit pas contester aux Flamands la gloire qu’ils s’attribuent d’avoir créé celles aux fuseaux. Il ne sera question dans ce chapitre que des premières , celles à l’aiguille.
Tout en faisant aux Italiens l’honneur de les considérer comme les auteurs du Point à l’aiguille, on veut que cet art ne soit qu’un dérivé des broderies orientales que leur auraient apporté les croisés, lesquels l’auraient pris aux Sarrasins, comme les Espagnols l’avaient, de leur côté, reçu des Maures, qui, aussi bien que les Sarrasins, excellaient dans la broderie; et comme il était nécessaire, après avoir soutenu l’antiquité du point, de relier ce dérivé avec le passé, on a donné pour preuve l’origine des mots italien et espagnol recamare et recamar, qui viennent de l’arabe et signifient broder.
Cela fait bien supposer que les Italiens et les Espagnols ont emprunté aux Orientaux l’art du brodeur, mais ne laisse rien entrevoir de pareil relativement à la dentelle à l’aiguille, qui est bien, quoi qu’on en dise, un produit original, malgré que le moyen de la travailler dérive de la broderie.
On voit quels efforts sont faits pour reculer l’époque des premières dentelles; ils sont d’autant plus démesurés qu’ils manquent d’appui , mais ils sont nécessités par cette opinion, qu’on a voulu soutenir quand même, de la haute antiquité de ce produit.
En s’escrimant ainsi dans le vide, on ne s’aperçoit même pas combien il est illogique de dire après coup qu’elle fut un dérivé d’un autre produit importé lui-même chez les Italiens dans des temps plus rapprochés.
Il y a là presque un système de dénigrement qui n’est pas calculé, mais qui s’est imposé de lui-même. On ne pouvait pas, après avoir donné à la dentelle une origine antique, retrouver son berceau à Venise, sous peine de se contredire d’une façon trop ostensible. Alors on a essayé de confondre la broderie avec la dentelle à l’aiguille et, les éléments étant, on a conclu qu’elle devait être.
ORIGINE DES DENTELLES A L’AIGUILLE
Autant vaudrait dire que la flamme qui jaillit d’un combustible existait avant l’action ou la combinaison chimique qui a rendu le combustible incandescent, ou que ceux qui créèrent le fil et l’aiguille, en fournissant ainsi le moyen de faire et broderies et dentelles, peuvent passer pour les avoir inventées.
Ce qu’il y a de certain, c’est que les premières dentelles à l’aiguille empruntèrent à la broderie le point de boutonnière ou point noué 5 quant aux autres points, qui servirent à la confection de ce travail délicat, s’ils existaient — comme cela est possible, mais non prouvé — ils furent combinés et appliqués de manière à produire un effet jusqu’alors inconnu; et la broderie s’est enrichie depuis, de points à jour empruntés à la dentelle; points auxquels on donne dans le métier le nom de Venise ou Alençon.
Si l’on en excepte le filet sur lequel les Chinois exécutent, probablement depuis longue date, des broderies dont le dessin a quelquefois beaucoup d’analogie avec les modèles de point coupé du xvT siècle , tous les autres tissus à jour que l’on rencontre chez les peuples d’Orient sont des tissus desquels on a tiré des fils de la chaîne et de la trame pour produire des vides, qu’on a disposés ensuite d’une certaine façon au moyen de l’aiguille, ce qui prouve bien qu’ils ignorent encore l’art de faire ce que nous appelons point de Venise ou d’Alençon.
Parmi les recueils de dessins pour broderie ou lacis gravés pendant la première moitié du xvT siècle, quelques-uns emploient la dénomination de moresques ou façon arabique, dans la nomenclature des divers genres qu’ils renferment. Cela a suffi à certains bibliographes, qui ont cru voir dans ces recueils des dessins de dentelle, pour démontrer son origine orientale, tandis que ces dénominations de moresque ou façon arabique s’appliquent uniquement à des modèles figurant des entrelacs de style oriental, comme on en brodait dans ce temps-là en fils de couleur sur les lingeries , et tels qu’on en voit au musée du Louvre sur des portraits, notamment un de Henri II, dont le col de chemise rabattu est orné d’entrelacs brodés noir et or.
Assurément on ne saurait contester que nous ayons été initiés à tous les secrets et mystères de l’art du brodeur par les Orientaux, et nous n’avons rien à leur apprendre comme habileté de main; mais leur immobilité proverbiale a laissé leur industrie au point où elle en était il y a des siècles, tandis que notre civilisation moderne, active, industrieuse et novatrice, a créé la dentelle, qu’ils n’ont pas même su s’approprier quoiqu’ils possédassent les éléments qu’elle a mis en action.
Ils avaient des mains exercées et habiles; ils possédaient l’oya, espèce de passementerie dont les dessins figurent des feuillages et des fleurs découpées à pétales superposées, travaillés à l’aiguille , et ils en sont restés au même point : ils n’ont pas encore la dentelle.
De ce que les Vénitiens se trouvaient bien plus rapprochés que nous de l’Orient, physiquement par leur position géographique, et moralement par leurs relations d’affaires, on a pensé que les secrets industriels de ce pays avaient dù nous arriver par leur entremise. En ce qui concerne la dentelle à l’aiguille, cela ne serait pas une preuve suffisante — l’art du brodeur étant très-développé en Europe quand elle fut inventée —
LES PREMIERES DENTELLES
si les premiers recueils de modèles gravés n’eussent été imprimés chez eux et si ceux imprimés ailleurs n’eussent été généralement l’œuvre de Vénitiens.
Cet ensemble de faits constituant des preuves évidentes de leur priorité, l’on peut affirmer que, si les Vénitiens ont trouvé dans les broderies orientales des Indes et de la Chine, dans les oyas de la Turquie, les éléments constitutifs de la dentelle à l’aiguille, rien ni dans les uns ni dans les autres , pris à part et séparément ou combinés comme ils l’étaient chez les Orientaux, n’étant réellement de la dentelle, elle fut bien une invention et tout l’honneur leur en revient.
S’ils se sont inspirés des anciens, s’ils ont utilisé les connaissances acquises, le produit n’en fut pas moins nouveau et original , qu’il fïit ou non un composé de travaux à l’aiguille d’un usage ordinaire ou inconnu.
C’est le propre du génie de deviner et de découvrir les secrets cachés dans l’âme de ce qui est et de les faire germer et pi-oduire , comme aussi c’est le rôle de la fatuité, fille de l’impuissance, d’affaiblir ou de contester le mérite d’autrui.