CHAPITRE III
ORIGINE DES DENTELLES AUX FUSEAUX
En l’absence de livres spéciaux, c’est dans les œuvres des encyclopédistes qu’on est réduit à aller chercher les renseignements dont on aurait besoin pour jeter un peu de lumière sur certains points obscurs de l’histoire, mais la manière dont s’accomplissent certains travaux historiques qui y prennent place doit inspirer quelque défiance.
Les questions scientifiques n’y pourraient être traitées à la légère sans compromettre la fortune de l’œuvre, aussi sont-elles livrées aux célébrités les plus compétentes. Mais s’agit-il de questions touchant l’art industriel ou autres d’ordre inférieur, elles sont abandonnées, le plus souvent, à des écrivains que leurs études n’ont pas préparés à ces spécialités, dont le travail, quelque consciencieux qu’il soit, ne saurait remplir le but nécessaire, à cause de leur incompétence, qui ne leui permet pas de contrôler d’une façon assez sérieuse, ni ce qu’ils relèvent dans les œuvres antérieures de même nature (Encyclopédies ou Dictionnaires spéciaux), ni les renseignements recueillis auprès de praticiens que le succès a pu mettre en évidence, mais dont le savoir ne va pas toujours de pair avec leur situation apparente.
Qu’en résulte-t-il? Une nouvelle édition de tout ce qui a été écrit sur le sujet, doublée de quelques réflexions et commentaires approbatifs et augmentée de nouvelles erreurs, non encore imprimées, mais passées néanmoins à l’état de tradition.
Voilà comment s’écrit l’histoire. C’est ainsi, du moins, que l’on a fait pour la dentelle ; ausài tout est-il à refaire !
La dentelle remonte à une haute antiquité, ont-ils tous avancé dans leurs écrits, et l’on sait maintenant combien il était facile de réfuter cette opinion. La dentelle aux fuseaux est d’origine flamande, répètent-ils tous en chœur, et l’on va voir combien cette autre prétention est tout aussi dénuée de fondement. Mais remarquez en passant combien ces érudits, qu’il s’agit de réfuter, ont eu peu de respect pour la logique.
L’origine de la dentelle remonte à une haute antiquité, ont-ils dit, et cependant, suivant eux, celle à l’aiguille aurait eu son berceau à Venise, celle aux fuseaux dans les Flandres.
LES PREMIÈRES DENTELLES
Comment donc a-t-on laissé venir jusqu’à nous, sans protestations, ces contradictions puériles ?
Dès que la Belgique connut le secret de faire la dentelle aux fuseaux, elle s’y adonna avec persévérance, et en peu de temps elle fit de cet art une industrie considérable, qui lui valut une réputation méritée pour la finesse et la beauté de ses produits ; tous les peuples du monde civilisé sont devenus ses tributaires, et l’on s’est habitué à la considérer comme le pays classique de la dentelle. De là à lui attribuer l’honneur d’avoir imaginé ce riche et séduisant tissu, il n’y avait qu’un pas à franchir, c’est ce qu’on a fait sans autre examen.
Si la Belgique a eu le mérite incontesté d’avoir donné à la dentelle aux fuseaux, comme industrie, un développement très-étendu, ce qui a été une source très-enviable de bien-être pour ses populations ouvrières, elle doit laisser à qui il appartient celui d’en avoir eu la première idée et se tenir satisfaite des bénéfices qu’elle a eu le talent de tirer de son exploitation.
C’est aux Italiens que revient tout l’honneur de son invention *, ils en avaient pour ainsi dire pris le brevet, par des publications qui sont venues jusqu’à nous, avant qu’on n’en eût aucune idée partout ailleurs.
L’usage de la dentelle aux fuseaux, si l’on s’en rapporte aux jiortraits et gravures représentant les costumes de la fin du xvf siècle en Italie, ne paraît pas avpir été trèsrépandu dans ce temps-là, mais on a la certitude qu’elle était déjà connue vers 1557. Il existe à la bibliothèque de l’Arsenal un recueil précieux de dessins gravés pour dentelles aux fuseaux, intitulé « Le Pompe. » Il est en deux parties, toutes deux imprimées à Venise, la première, en 1557, la deuxième en 1 5 5 91 2 .
On y lit dans le titre, après l’énumération des divers genres de modèles qu’il contient et de l’usage qu’on peut en faire : « Opéra non meno bella, che utile et necessaria ; e non piu vedute in luce ».
Ce recueil est sans contredit le plus curieux que l’on connaisse, parce qu’il est le premier qui montre des modèles de dentelles aux fuseaux.
Voilà donc une date certaine qui en prouve l’existence chez les Vénitiens, et comme l’importance des dessins est remarquable par la variété des effets recherchés au moyen de la diversité des points, qu’ils attestent en outre dans tous leurs détails la connaissance parfaite de l’art du dentellier, de la part de leur auteur, on peut affirmer que cette dentelle a dû être étudiée et travaillée pendant quelques années, avant d’arriver au degré de perfection où on nous la montre déjà dans ces recueils.
Tous ceux qui ont été gravés après en Italie, pendant le xvie siècle, ne renferment aucuns modèles pour le fuseau et n’en contiennent que pour le travail à l’aiguille. Jusqu’à celui imprimé d’abord à Venise en 1600, puis à Rome en 1610, et attribué
1. Cela 11’eût pas été contesté au xvir siècle; on était trop près de l’époque de sa création pour s’y méprendre. Delainarre, en faisant l’histoire des édits somptuaires, a écrit que les points coupés et les dentelles de fil nous venaient d’Italie, où ces points furent inventés et les premières fabriques établies.
2. La Bibliothèque nationale, à Paris, possède un exemplaire de l’édition de .
ORIGINE DES DENTELLES AUX FUSEAUX
à « Élisabeth Catanea Parasola Romana, » on n’en rencontre plus. (Fig. 11 et 12.)
En dehors de l’Italie, le plus ancien recueil de dessins gravés pour dentelles, contenant des modèles pour le fuseau, fut imprimé dans une ville devenue française depuis, à Montbelliard, en 1598, par Foillet (Fig. 13.)
Fig. 11. — Passement aux Fuseaux d’après La Parasole (Venise, idoo).
Fig. 12. — Passement aux Fuseaux d’après La Parasole (Venise, 1600).
Fig. 13. — Passement aux Fuseaux d’après Foillet (Montbelliard, 1 59H).
Ces modèles, très-pratiques, sont d’un dessinateur expert, connaissant les ressources et les difficultés du métier; on ne saurait en dire autant des auteurs de la plupart de ceux que l’on trouve dans le recueil de Mignerak, imprimé à Paris en 1606, ni de ceux qu’on ajouta à l’œuvre de Vinciolo, dans l’édition qui parut en 1623.
On voit clairement, par l’inspection de leurs modèles gravés pour le fuseau, que les éditeurs de ces deux derniers recueils, pour satisfaire sans doute à des besoins existants, ont dû les commander à des dessinateurs ignorant l’art pour lequel ils les ont faits.
Quelle fut la part de la Belgique dans ces sortes de publications destinées aux dentellières ? Complètement nulle, aussi bien pour les modèles de point que pour ceux de dentelle aux fuseaux.
Tandis que, à Venise, dès 1557, on publiait des modèles de dentelles aux fuseaux; qu’en France en 1587, on donnait déjà la troisième édition de Vinciolo; qu’en 1398 paraissaient les premiers modèles pour le fuseau à Montbelliard, et qu’en 1397, sous le nom de Glien, on éditait dans le pays wallon, à Liège, une contrefaçon des modèles de dentelles à l’aiguille de Vinciolo, les Flandres se tenaient en dehors du mouvement et ne paraissaient point s’en préoccuper. Ce n’était pourtant pas faute d’artistes éminents, dessinateurs ou graveurs, mais on n’y était pas ; on n’y songeait pas encore à la dentelle.
Dans une étude bibliographique sur les anciens patrons de broderies, de dentelles et de guipures, par M. Alvin, conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Bruxelles, l’auteur qui publia son travail dans le Moniteur des Dames en 1863, cite bien comme étant le premier en date le recueil de Willem Vosterman d’Anvers, mais cette publication précisément n’est pas datée ; on sait seulement que son auteur a gravé
1. Ce recueil, que Ton voyait à la Bibliothèque nationale de Paris, il y a 'quelques années, est devenu, depuis, introuvable. C’était un petit volume in-18 avec texte. Il a disparu. Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec un recueil de points coupés du même éditeur, sans texte et daté également de 1 598.
LES PREMIÈRES DENTELLES
depuis 1514 jusqu’à 1542; en outre elle ne contient que des modèles de broderie, et ne peut, par conséquent, être portée à l’actif des Flamands qui, évidemment, ont besoin d’autres preuves pour justifier la priorité qu’ils réclament en leur faveur pour la dentelle aux fuseaux.
On voit par ce qui précède combien leurs prétentions sont peu fondées ; elles deviennent complètement inadmissibles si l’on prend la peine d’examiner les œuvres de leurs peintres et graveurs de la fin du xvie siècle.
Tandis que les portraits historiques des écoles française et italienne sont, pour le plus grand nombre, ornés de dentelles, , ceux de l’école flamande n’en laissent point encore soupçonner l’existence.
On ne la trouve pas davantage dans leurs recueils de costumes avant 1600. Sans remonter plus haut que 1581, époque où fut publiée à Anvers une suite de gravures de Abr. Bruin, représentant les costumes du temps de toutes les classes de la société, bourgeois, gens du commun et gens de qualité, on peut se convaincre que la dentelle n’était pas encore en usage dans la Belgique ; la plupart des sujets de ces gravures, hommes et femmes, portent la collerette tuyautée, mais aucune n’est ornée de dentelles, circonstance inexplicable si elle y eût été d’un usage même restreint.
Il ne faudrait pas croire que les peintres et graveurs flamands dédaignassent cet ornement, car après 1600 ils ne se sont pas fait faute de nous le montrer, même sur des sujets religieux.
N. Bruin, fils d’Abraham, graveur célèbre et peintre, a composé et gravé, d’après différents maîtres, nombre de sujets religieux et allégoriques où on ne rencontre pas la dentelle avant 1600, mais après cette date on la voit fréquemment sur les costumes de ses compositions de même nature.
Il a gravé, au commencement du xvne siècle, d’après David Vincltebooms, peintre hollandais, une fête de village et une autre fête dans un magnifique parc où l’on voit de la dentelle à profusion.
Dans l’œuvre des trois Sadler, on ne rencontre généralement pas non plus de dentelle avant 1600, tandis que, sur les sujets qu’ils ont gravés dans les premières années du xvne siècle, on l’y voit fréquemment.
Gilles Sadler, appelé auprès de Rodolphe II, empereur de Rome et d’Allemagne, qui le protégeait, et comblé d’honneurs et de richesses par Mathias son successeur, a gravé en 1603, 1604 et 1609 le portrait du premier de ces souverains, et en 1616 celui de ce dernier. Ils portent tous une collerette à gaudrons ornée d’une guipure aiguë faite aux fuseaux de style italien. •
11 ne serait pas exact de prétendre qu’avant 1600, la dentelle fût complètement inconnue dans les Flandres, mais ce que l’on peut affirmer avec pleine certitude, c’est qu’elle n’y existait pas alors à l’état d’industrie1.
1. Vulson de la Colombière, rendant compte d’un duel entre M. de Créqui et le prince Philippe de Savoie qui eut lieu en 1598, dit que l’un et l’autre portaient des chemises très-belles. « Toutes garnies du plus fin et du plus riche
ORIGINE DES DENTELLES AUX FUSEAUX
Plusieurs auteurs, M. Aubry entre autres, citent un document artistique qui prouverait qu’elle y était une occupation usuelle vers i^Bo. H s’agit d’une suite de dix estampes gravées d’après Martin Devos, d’Anvers, qui représentent les occupations humaines aux différents âges de la vie; dans la quatrième, on y verrait « une jeune fille assise ayant sur les genoux un carreau à tiroir et travaillant de la dentelle. »
M. Aubry a sans doute entendu parler de cette gravure, et il a dû répéter de confiance ce qu’on lui en aura dit; mais s’il l’avait vue, il aurait reconnu que le prétendu carreau manque de tiroir, qu’il est un simple coussin ne ressemblant nullement aux carreaux à tiroir de Belgique et ne paraissant pas, d’après le dessin, suffisamment ferme et rembourré pour pouvoir y piquer solidement des épingles, et qu’en outre sur ce coussin il y a un ouvrage assez large duquel pendent seulement quatre fuseaux suspendus à de gros fils, ce qui laisse supposer qu’il s’agit d’un ouvrage de passementerie et non de dentelle. Mais, quand même il s’agirait de dentelles, comme Martin Devos a passé une partie de son existence en Italie, à Florence, où il travailla pour les Médicis, à Venise, où le Tintoret l’occupa à peindre le paysage de ses tableaux, qu’est-ce que cela prouverait? D’ailleurs il a vécu jusqu’en 1604.
Il y a, dit-on, un document artistique bien plus ancien, dont parle aussi M. Aubry « On admire, dit-il, à l’église de Saint-Gomar à Lierre, une toile de Quentin Metsys (1495) représentant une jeune fille travaillant la dentelle aux fuseaux sur un carreau à tiroir semblable à ceux dont on se sert aujourd’hui. »
L’authenticité de ce document ne saurait être prise au sérieux, il y en a trop qui le contredisent, dont les dates sont certaines, irréfutables, pour qu’on puisse même se permettre d’attribuer ce tableau à Jean Metsys qui a peint dans la manière de Quentin, et que l’on suppose avoir été son fils.
On sait combien sont quelquefois arbitraires les attributions de tableaux, à moins cependant que, pour celui-ci comme pour la gravure d’après Martin Devos, le prétendu carreau ne soit qu’un coussin destiné à un autre usage que la dentelle.
Quentin Metsys a vécu jusqu’en 1 5 2.9 5 si, dès 1495, ^ a Pu peindre une jeune fille faisant de la dentelle sur un carreau à tiroir, comment expliquer que ni lui, ni ses contemporains, ni aucun des peintres flamands du xvi” siècle, n’aient eu occasion de peindre quelque peu de dentelle au moins sur les portraits?
Les titres des Vénitiens sont autrement authentiques : le recueil de Le Pompe, le premier en date pour la dentelle aux fuseaux, en est un certain qui leur assure la priorité, sans qu’il soit nécessaire, pour corroborer ce témoignage, d’avoir recours aux peintures italiennes du temps.
Ainsi donc, la dentelle à l’aiguille, comme celle aux fuseaux, est bien d’origine italienne ; c’est Venise qui a été leur berceau, et c’est en passant par la France qu’elle a pénétré en Belgique, où elle a pris, comme l’on sait, un développement considérable.
point coupé qu’on eût pu trouver en ce temps-là, auquel le point de Gênes ni de Flandres n’était pas encore en usage. >• Le vrai Théâtre de l’honneur et de la chevalerie. Paris, 1648. — Ce qu’on appelait alors point de Gènes et de Flandres étaient des passements aux fuseaux.
LES PREMIÈRES DENTELLES
Le point coupé ou dentelle à l’aiguille était connu et en usage en France, comme l’attestent les peintures des Clouet, lorsque le Vénitien Vinciolo s’y fit imprimer à Lyon et à Paris, probablement vers 1585 pour la première fois.
Jadis, quand les communications à l’intérieur étaient lentes et difficiles, le commerce des merceries fines et des tissus légers pour lingeries ainsi que des broderies se faisait, en grande partie, par l’entremise de colporteurs lorrains, savoyards et auvergnats; le commerce de la dentelle était plus particulièrement dans les mains des Lorrains et des Auvergnats; ces rudes montagnards voyageaient à petites journées, à pied, la balle sur le dos, accompagnés le plus souvent de leur femme, quelquefois de leurs enfants quand ceux-ci étaient en âge de pouvoir les aider et de supporter la fatigue de longs voyages; ils allaient ainsi dans les pays les plus éloignés, parcourant de longues distances pour faire des acquisitions dans les fabriques, portant vers le Nord les produits du Midi et réciproquement, et les distribuant sur leur route en détail au consommateur.
Il n’y avait pas de distance pour eux, on les voyait aussi bien en France qu’à l’étranger; beaucoup allaient en Italie du temps des premières dentelles, parce que c’était le pays qui fabriquait alors le plus de tous les objets dont ils faisaient le commerce.
C’est sans doute à eux qu’on doit l’importation de la dentelle aux fuseaux qui, en venant du Midi, s’est implantée vers la fin du xvie siècle en Auvergne, dans le Velay, dans la Lorraine et dans quelques lieux de la Bourgogne, et ce n’est qu’un peu plus tard qu’elle a dû pénétrer dans les Flandres.
Cette opinion se trouve parfaitement d’accord avec les témoignages que l’on recueille dans l’inspection des peintures du temps ou qui ressortent de la publication des recueils de dessins gravés pour la dentelle aux fuseaux, en France, avant la fin du xvie siècle.