LES DENTELLES AUX FUSEAUX DES XVI' ET XVII' SIÈCLES
n donna, en France, aux premières dentelles aux fuseaux le nom de Passements aux fuseaux, et celui de passements de point coupé à celles à l’aiguille, sans doute à cause de l’usage qu’on en fit fréquemment pour galonner les habits, et du corps d’état, celui dès passementiers qui, par privilège suivant leurs statuts, avaient seuls le droit de les fabriquer.
Plus tard, on se servit du mot dentelle pour les désigner toutes d’une façon générale; mais, quand on voulut les distinguer, on appela les unes, Dentelles aux fuseaux, les autres, celles à l’aiguille, Point' . Dans le principe, on se servit aussi quelquefois du mot dentelle pour désigner les passements aux fuseaux ou à l’aiguille à bords dentelés. 11 faut ajouter que les premières dentelles appelées passements ne ressemblent pas à celles actuelles et qu’on leur donne maintenant
i. Le mot Point s'est dit aussi et se dit encore pour exprimer les différents modes de travail employés dans la confection des dentelles à l’aiguille ou aux fuseaux; on dit : un point de boutonnière, un point de gaze, un point d’esprit, etc., etc.
LES DENTELEES AUX FUSEAUX
le nom de Guipures , ce qui empêche de les confondre avec les genres modernes tels que l’Application, la Malines, la Valenciennes, etc., etc., mais ce qui jetterait la confusion dans quelques esprits si on n’était prévenu que les guipures actuelles sont la reproduction des anciens passements.
Le mot Dentelle se trouve imprimé, pour la premièi'e fois, dans un recueil de modèles de points coupés, sans nom d’auteur, édité par Foillet à Montbelliard en 1598. Quoiqu’il n’existe dans aucun dictionnaire du temps , on a des preuves qu’il était en usage déjà vers 1549 *. Il est évident qu’il ne remonte pas beaucoup plus haut; comme tous les mots nouveaux il n’aura été introduit dans les dictionnaires qu’après que l’usage en sera devenu très-fréquent.
Dans le recueil précité, le mot Dantelle, ainsi orthographié, s’applique seulement à des modèles de point coupé à dents aiguës.
Pendant les premières années du xvue siècle il a désigné spécialement cette sorte de dentelle, et le mot passement a aussi conservé concurremment sa signification jusque vers le milieu de ce siècle; seulement il s’appliquait plus particulièrement à tout ce qui était à bords droits, c’est-à-dire aux entredeux.
Il n’était pas sans utilité d’appeler l’attention sur ces différentes dénominations, dont il est nécessaire dé bien connaître le sens si l’on veut éviter, en étudiant les vieilles dentelles, les confusions dans lesquelles sont tombés la plupart des écrivains modernes.
Vers la fin du xvne siècle, l’usage ayant adopté le mot guipure à la place de passement, tandis que le mot dentelle conservait sa signification générale, presque tous les auteurs du xvnf et du xixe siècle ont cru que la dentelle avait toujours existé à peu près telle qu’ils la voyaient de leurs temps, et se sont figuré que la guipure, appelée antérieurement passement, n’avait été qu’une fantaisie , une variété dont ils n’ont même pas soupçonné la valeur artistique et l’importance commerciale. Elle fut au contraire, de toutes les dentelles aux fuseaux la première créée et jouit, dans son temps pendant plus d’un siècle d’une vogue sans égale et méritée que n’ont jamais atteint toutes les variétés survenues depuis. Quand ils ont raconté le succès universel des dentelles aux fuseaux, le grand développement de cette industrie au commencement du xviT siècle, ils ne se sont seulement pas aperçus qu’il s’agissait d’elle, quoiqu’il n’en ait pas existé d’autre pendant cette période.
Il y a vingt-cinq ans environ, quelques amateurs s’étant mis à la recherche des dentelles anciennes, on exhuma tous les vieux restes qui se trouvaient enfouis et relégués dans le fond des garde-robes avec les objets hors d’usage que l’on conservait seulement à cause d’un vague souvenir de leur antique valeur. Le goût y étant, il s’en fit un certain
1. O11 lit en effet, page 32 d’un manuscrit de cette date oli sont énumérées les dépenses de la maison de Mme Marguerite, sœur du Roi : « Pour soixante aulnes fine dantelle de Florence pour mettre à des collets. » Voir à la Bibliothèque nationale. MSS. FFr. 10394. *
L’absence complète de dentelles sur les costumes et lingeries des portraits du temps est une preuve qu’elle était une nouveauté toute récente et peu répandue alors.
XVIe ET XVIIe SIECLES.
commerce avec ce que des marchands avisés récoltèrent dans les cures, les couvents et les communautés religieuses, où on ignorait le prix de ces précieuses reliques.
De là la création récente des nouvelles guipures que l’on a appelées Cluny, quand on a voulu désigner celles qui sont la reproduction des vieux modèles de passements du xvi“ et du xvne siècle.
De là aussi les recherches récentes sur leurs existences passées dont a profité l’histoire.
Les hommes de lettres des xvf et xvne siècles se sont si peu occupés de tout ce qui a rapport à l’industrie, qu’on ne trouve même pas dans les dictionnaires du commencement du xviie siècle les mots Lacis, Point coupé. Dentelle; ils ne se trouvent ni dans l’édition de 1584 du dictionnaire de J, Nicot, ni dans celle de 1618, pas plus que dans le dictionnaire de Aimar de Ranconnet, paru en 1606.
Le mot passement n’est pas même défini dans l’édition de J. Nicot de 1618, et la définition qui existe dans celui de Aimar de Ranconnet se rapporte uniquement aux ouvrages de passementerie, de telle sorte que si l’on ne voyait les mots lacis, point coupé, passement et dentelle en tête des modèles gravés de ces genres dans les recueils du temps qui nous sont parvenus, quand on les rencontrerait en lisant les écrits anciens, on serait fort embarrassé pour les appliquer aux ouvrages qu’ils servaient à désigner.
Dans le dictionnaire de Richelet, édition de 1680, la dentelle, le passement et le point ont des définitions si inexactes que, en les prenant à la lettre, on risquerait de tomber dans les plus graves erreurs.
De nombreux édits somptuaires de Louis XIII et de Louis XIV s’étaient occupés cependant, avant la publication de ce dictionnaire, des passements aux fuseaux et des passements de point coupé, c’est-à-dire à l’aiguille, et voici comment, malgré l’antériorité de ces actes publics, ce mot passement y est défini : « Ouvrage de fil, de laine ou de soie qui est travaillé en manière de rubans. » Cela se rapporte entièrement aux galons, et c’est tout. Rien ne rappelle qu’il servait aussi à désigner les dentelles d’alors, qui n’étaient autres que ce qu’on appelle aujourd’hui guipures ou points de Venise, suivant qu’elles sont travaillées aux fuseaux ou à l’aiguille.
D’après les statuts des maîtres Passementiers - boutonniers de Paris du mois d’avril 1663, article 21, il leur est permis de faire « toutes sortes de passements de dentelle sur l’oreiller, aux fuseaux, aux épingles et à la main, d’or, d’argent tant fin que faux; de soye, de fil blanc et de couleur, etc. »
Voilà donc encore un acte public dans lequel il est question de passements de dentelle. Il est heureux que l’on connaisse le sens de cette expression, qui s’appliquait à un produit industriel dont il se faisait alors un très-grand commerce , car il serait impossible aujourd’hui de s’éclairer si l’on n’avait pour cela que le dictionnaire de Richelet, paru cependant vingt-sept ans plus tard.
Heureusement, comme on l’a fait observer, on a pu se passer de cet auxiliaire, mais que d’endroits obscurs, dans le chemin d’un passé qui n’est pourtant pas bien éloigné, sur lesquels on ne pourra jamais projeter la lumière!
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
L’histoire a enregistré avec soin le nom des conquérants qui n’ont fait que répandre la ruine et la misère sur la terre et a glorifié leurs actes, tandis que les créateurs des arts mécaniques, ces bienfaiteurs de l’humanité, se ressentant du mépris que le monde a eu pour les travailleurs qui ont mis à profit leurs inventions, se sont vus pour la plupart relégués dans l’oubli. Il ne faut donc pas s’étonner si l’inventeur de la dentelle aux fuseaux nous est inconnu quand les auteurs de tant d’autres produits bien plus utiles à l’humanité sont restés dans l’ombre.
Parmi les recueils anciens de modèles de dentelle, le premier en date pour celles aux fuseaux est celui intitulé : Le Pompe. 11 fut imprimé à Venise pour la première fois en 1557; on y lit bien à la première page, au frontispice, que : « Pareil ouvrage non moins beau qu’utile et nécessaire n’avait point encore vu le jour, » mais c’est là une formule commune à la plupart des recueils du temps contenant des modèles pour broderie, lacis et dentelle , alors qu’on les éditait pour la première fois. Les auteurs qui l’employaient n’avaient d’autre but que d’affirmer la nouveauté de leurs dessins en les présentant aux amateurs.
Fig. 17. — Métier a Dentelle de Normandie.
Telle a dû être aussi l’intention de l’auteur du recueil intitulé : Le Pompe; il ne saurait donc être considéré pour ce fait comme étant l’inventeur de la dentelle aux fuseaux. Ses modèles accusent une connaissance très-complète de l’art du dentelier, avantage qui le distingue de la plupart des auteurs venus après lui. Son dessin a un style à part, une forme originale qui lui est propre et n’a guère été imité par d’autres artistes ; mais il est à présumer que s’il eût été l’inventeur de l’art auquel il destinait ses compositions , il n’eût pas manqué de s’en prévaloir et de décrire le moyen de les mettre en pratique. S’il ne l’a pas fait, c’est que ces moyens étaient déjà connus.
Avant la création de la dentelle aux fuseaux on a bien pu employer l’instrument qui sert à la faire, pour tresser des ganses ou fabriquer des franges à têtes ajourées, mais ce travail n’avait pas d’analogie avec celui de la dentelle, qui a nécessité un métier spécial, une méthode toute nouvelle et l’emploi en grande quantité d’épingles, outre celui des fuseaux. (Fig. 17.)
Le métier à dentelle, que suivant les pays on appelle carreau, oreiller ou coussin, est généralement une boîte de forme à peu près carrée, garnie et rembourée extérieurement. La surface supérieure présente une inclinaison très-sensible vers le haut de laquelle est ménagée une ouverture dans laquelle tourne sur son axe un cylindre
XVI" ET XVIIe SIECLES.
rembourré bien ferme. Sur ce cylindre, placé horizontalement de façon à déborder un peu l’ouverture qui l’a reçu, est fixé une carte ou un parchemin qu’on a préalablement
Fig. 18 à 20. — Fuseaux.
piqué de trous d’épingles, suivant les nécessités du modèle qu’on s’est proposé de reproduire. (Fig. 21.) Pour l’exécution du travail, on se sert d’une certaine quantité de fuseaux garnis de fils que l’on croise ’, que l’on tresse ou que l’on enlace comme le com¬
mande le dessin. (Fig. 18 à 20.) Des épingles plantées dans les trous de la piqûre, au fur et à mesure que l’ouvrage avance, servent de jalons pour le travail et maintiennent le point.
La piqûre ayant été posée de façon que le dessin se raccorde, on peut, en tournant
1. En croisant les fuseaux obliquement, on obtient un tissu léger, appelé Grillé ,* en les croisant à angle dioit, le tissu est plein; on dit alors qu’il est Mat. (Voir PI. VI, Fig. 3, des effets de Grillé et de Mat.)
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
le cylindre mobile sur lequel elle est fixée , conduire le travail sans solution de continuité *, Une ouverture pratiquée à l’arrière du métier donne entrée dans l’intérieur de la boîte pour recueillir l’ouvrage tombant du cylindre. (Fig. 22.)
On voit, par cette description sommaire du métier à dentelles et de ses accessoires, que les patrons du recueil Le Pompe, ne pouvaient s’adresser qu’à des personnes les possédant et sachant l’art de s’en servir; voilà pourquoi on ne croit pas devoir attribuer à son auteur l’invention de la dentelle, quoique son ouvrage soit le plus ancien en date. La variété, la bonne entente de ses compositions au point de vue de l’effet à produire et des difficultés du travail, sont une preuve què l’art de les mettre en pratique est un peu antérieur à sa publication.
Fig. 22. — Metiet* à Dentelle du Puy.
Vers les premiers temps des dentelles, l’art de les faire, avant de devenir une industrie, fut d’abord une occupation intime. Il existait alors, parmi les classes les plus élevées de la société, des habitudes laborieuses qu’on n’y rencontre plus de nos jours. L’usage était de s’occuper dans les intérieurs, aux ouvrages les plus délicats de ling.erie et de broderie, surtout à ceux que l’on jugeait les plus propres à donner à la toilette de l’élégance et de l’éclat : peut-être sommes-nous redevables de la création de la dentelle à l’intelligente initiative de quelque noble dame, qui l’aura imaginée en occupant ses loisirs.
Jadis, la rareté des routes, le mauvais état, surtout pendant les saisons pluvieuses, de celles qui existaient, rendaient les communications pénibles et difficiles, les voyages peu attrayants pour les dames ; d’ailleurs les villes n’offraient pas alors ces distractions qui sont devenues un besoin de notre civilisation moderne ; aussi, les grands seigneurs s’enfermaient-ils dans leurs manoirs, où ils aimaient à trôner au milieu de leurs feudataires et vassaux. La châtelaine, prêchant d’exemple aux damoyselles qui l’entouraient, présidait à leurs travaux manuels et leur enseignait « le gentil et noble art de l’aiguille », suivant l’expression caractéristique du temps, qui dénote combien peu l’industrie s’y adonnait alors.
1. Dans les fabriques de Chantilly et dans le Brabant on travaille sur un coussin, ce qui oblige à relever les fuseaux quand l’ouvrage est arrivé au bout, et à les reporter à l’autre extrémité. On fait aussi usage de métiers ronds, pour les ouvrages qui se crochètent, comme l’application, la guipure de Bruges, le point d’Espagne ; on les fait tourner sur un pivot suivant les contours du dessin, afin de faciliter Je travail.
XVI' ET XVII' SIECLES
Cette coutume des grandes dames s’est continuée jusqu’au xviii' siècle ; elle nous a légué quelques curieux échantillons, témoignages précieux du degré d’élévation auquel était parvenue l’intelligence artistique de ces nobles ateliers. C’est certainement à leur intention que furent publiés les nombreux recueils de dessins gravés pour broderies et dentelles pendant le xvi6 et le commencement du xvne siècle. La dédicace de la plupart de ces ouvrages, la richesse et l’élégance artistique des dessins, œuvres de maîtres renommés du temps1, le luxe de la gravure, faite le plus souvent sur métal, attestent que leurs éditeurs en espéraient le débit plutôt par les grandes dames que par les industriels et les ouvrières, et confirme ce qui a été dit, à savoir : que les dentelles furent d’abord l’objet de travaux d’agrément auxquels les dames occupaient leurs loisirs.
Il ne paraît pas néanmoins qu’elles se soient beaucoup occupées de celles aux fuseaux; on a vu qu’elles nécessitaient un petit matériel tout nouveau, et un apprentissage spécial, tandis qu’elles étaient toutes préparées pour celles à l’aiguille. Elles possédaient l’instrument et avaient appris à s’en servir en exerçant l’art délicat de la broderie, qu’elles cultivaient généralement. 11 n’y avait donc qu’une autre direction à donner à leur habileté, à leur savoir-faire.
Une circonstance qui vient bien à l’appui de cette opinion que les dames se sont peu adonnées au travail des dentelles aux fuseaux, c’est que, après Le Pompe, on n’a plus édité de modèles pour cet usage jusqu’en 1598, tandis que les publications de recueils pour dentelles à l’aiguille ont été très-fréquentes et le débit en a été si prompt qu’il a nécessité de nombreuses rééditions.
Le travail à l’aiguille est beaucoup plus lent, et devait être, par conséquent, beaucoup plus coûteux ; ainsi s’explique naturellement le large développement qui fut donné, de préférence, à la fabrication de la dentelle aux fuseaux, quand l’industrie s’en fut emparée.
Les dames qui s’y adonnaient n’avaient d’autre mobile que le désir de se créer une distraction par une occupation agréable , tout en se préparant un ornement qu’elles appliquaient à leur toilette; et, cette nouveauté avait tant de qualités séduisantes, qu’elle devint une nécessité dont ne pouvait plus se passer leur coquetterie. Ce fut alors que l’industrie, trouvant là une consommation à satisfaire, et par suite, des profits à récolter, y appliqua ses capitaux et organisa la fabrique.
On ne trouve absolument rien dans les auteurs anciens qui puisse éclairer sur le lieu et l’époque précise de l’établissement des premières fabriques de dentelles aux fuseaux; on est réduit à raisonner d’après des probabilités basées sur l’usage apparent et plus ou moins développé de ce précieux ornement; nous savons seulement, à n’en pas douter, que cette industrie nous est venue d’Italie. Les portraits les plus anciens qui nous la montrent en usage sont généralement de l’école florentine.
La fabrique du Puy passe pour être la plus ancienne de France, sans qu’on puisse en
1. Notre grand peintre Jean Cousin a enrichi le recueil de l’italien Dominique de Sera, publié à Paris en 1584, de plusieurs planches de patrons de dentelles à l’aiguille, de son invention.
César Yecellio, peintre et graveur, neveu du Titien, est l'auteur d’un recueil de magnifiques patrons de dentelles, imprimé à Venise en 1591. Un exemplaire de l’édition de 1598 a fait à la vente Yemeniz 1260 francs.
donner des preuves. Il y a lieu de présumer que cette industrie y aura été importée par les colporteurs de ce pays, qui, de temps immémorial, faisaient le commerce des merceries, des tissus légers et de toutes les nouveautés que nous envoyaient autrefois les Italiens, en grande partie par leur entremise, alors que nous étions leurs tributaires pour les fantaisies de la mode. Les fabriques des Vosges doivent avoir une origine à peu près aussi ancienne. Les colporteurs de cette contrée, ainsi que ceux de l’ancien Velay et des parties de l’Auvergne qui l’avoisinent, ont eux-mêmes conservé jusqu’au commencement de ce siècle le monopole du commerce de la dentelle. L’histoire rapporte que Claude Lorrain désirant aller en Italie y fut emmené tout jeune, vers 1614, par un de ses parents, marchand de dentelles, qui y voyageait pour ses affaires .
Si l’on ne peut donner une date précise à la création des fabriques de l’ancien Velay et des Vosges, il est certain que leur établissement ne remonte pas plus loin que les dernières années du xvp siècle.
Tant que la dentelle est restée dans les mains des grandes dames qui occupaient leurs loisirs à en faire, il y a eu des artistes qui ont composé et gravé des dessins à leur intention ; mais quand cet art est devenu un métier, on n’a plus rien édité. Les écrivains de ce temps, comme on l’a déjà dit, se préoccupant peu des faits industriels, même des plus intéressants, qui se passaient sous leurs yeux et auxquels ils n’ajoutaient qu’une importance très-secondaire, il en est résulté, en ce qui concerne la dentelle spécialement, une lacune que des auteurs modernes ont cherché à combler en recueillant un peu partout ce que l’on a écrit sur ce précieux tissu, mais ils n’ont pu faire qu’une fort maigre récolte de faits aussi peu connus que mal définis.
On sait que, sous Henri III, on portait de grandes collerettes à gaudrons ou fraises ornées de fines guipures, ou plutôt de fins passements, comme on appelait alors ce genre de dentelle. (PL I, Fig. 1 à 45 PL IL Fig. 1 à 5 ; Pl. III, Fig. 1.) Les hommes comme les femmes, en faisaient usage ; vers la fin du règne de Henri IV, la mode supprima les gaudrons des collerettes de femmes; l’on fit alors de grands cols plats, qui, montés sur une armature de fil de laiton, se dressaient sur les épaules, et derrière, s’étalaient en forme d’éventail autour de la tête qu’ils encadraient. Bordés de fins et élégants passements aux fuseaux ou à l’aiguille, le fond en étant de toile et passements, ou tout passements, ces cols, par leur grand développement, représentaient une certaine valeur. Des motifs d’économie, sans doute, firent qu’on essaya de remplacer les passements par de la cartisane ou du parchemin que l’on recouvrait d’une mousseline légère, sur laquelle, à l’aide d’un gros cordonnet de guipure, on brodait un dessin. On cherchait aussi à se rapprocher de l’aspect de la dentelle ou passement, par des découpures à jour dans cette cartisane.
Cette imitation, d’un effet fort peu attrayant, n’eut qu’une durée éphémère, mais son existence a été interprétée d’une façon singulière.
Tous les écrivains, sans exception, qui ont parlé peu ou prou de la dentelle, n’ont pas manqué de répéter, après Savary, que les dentelles que nous appelons guipures furent d’abord un composé de cartisanes ou parchemins sur lesquels on figurait, à l’aide de cor-
XVI' ET XVII' SIECLES
donnets- de lin, de soie ou d’or, différents dessins, et que ce travail se faisait comme les autres dentelles sur l’oreiller, aux fuseaux; quelques-uns ajoutent : et aussi à l’aiguille.
11 ne parait pas que jusqu’à présent jamais personne ait relevé cette surprenante appréciation d’un produit qui ne fut' pas même l’imitation d’aucune sorte de dentelle, et n’a jamais été travaillé au fuseau ni de la même façon qu’on travaillait les dentelles à l’aiguille, appelées alors passements de point coupé.
Pour expliquer les hiéroglyphes il faut en posséder la clef évidemment ; le commun des mortels n’y comprend rien et s’en rapporte avec raison aux interprétations des savants ; mais si un Champollion quelconque venait nous dire :
« Ceci est un canard que nous traduisons poisson, » le sens commun se révolterait, et l’on accepterait difficilement une pareille hardiesse.
Eh bien! les écrivains qui ont parlé de la dentelle ne l’ont pas traitée autrement, et cela a très-bien passé jusqu’à présent.
11 ne s’agissait pourtant pas d’hiéroglyphes à expliquer, le problème n’était pas si difficile à résoudre ; en une matière à la portée de tout le monde il fallait tout simplement examiner, être un peu soi-même, au lieu de copier servilement.
Le mot guipure est un terme de passementier qui s’applique à une sorte de cordonnet composé avec un ou plusieurs brins d’un fil quelconque recouvert d’un autre fil, de soie, d’or ou d’argent, de lin ou autre, tortillé autour.
Au xvi° et jusque vers la fin du xvue siècle, on ne connaissait pas d’autre guipure que cette sorte de cordonnet, qui servait comme aujourd’hui à faire toute espèce de passementeries ou à figurer des dessins sur les vêtements. On disait : orner de guipures d’or, d’argent ou de soie, suivant la matière qui recouvrait ce cordonnet.
De nos jours on brode fort peu avec les guipures; ce sont les ganses ou le lacet appelé soutache qui la remplacent.
Les vestes turques brodées ou chamarrées or, le sont avec de la ganse plate ou ronde ou de la guipure d’or que l’on contourne suivant les exigences du dessin, et que l’on fixe à l’aide d’un point à l’aiguille.
Les dessins désignés sous le nom de mauresques et arabesques dans certains recueils du xvf siècle furent composés à l’intention des brodeurs et chamarreurs de guipures.
Dans le courant du xvif siècle, on fabriqua des passements aux fuseaux en fil de lin dans lesquels certaines parties du dessin étaient confectionnées avec de gros fils de différentes matières et couleurs ; mais à la fin de ce siècle il se fit de véritables passementeries aux fuseaux, toutes en fils de guipure d’or ou d’argent, les uns très-fins, les autres très-gros, ces derniers pour figurer des reliefs. Quelquefois certaines lignes du dessin étaient rehaussées de chenilles en soie de couleur. On voit au musée de Cluny un spécimen de ce genre très-bien conservé *.
i . Les Figures i et 2 de la Planche XXXIX représentent des passementeries appelées points d’Espagne qui sont fabriquées avec de ces cordonnets qu’on appelle guipures . Les plus fins de ces cordonnets sont egalement des guipures, c’est-à-dire composés comme les gros d’un ou de plusieurs fils de coton recouverts par un fil de soie plate tortillée autour ; on leur donne quelquefois le nom d ' agréments } pour les distinguer des gros.
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
Vers la même époque, le dessin pour les passements aux fuseaux s’est modifié dans les fabriques les plus rapprochées de Paris ; au lieu de rosaces circulaires à lignes rayonnantes et étoilées qui en faisaient la base, on adopta un genre fleuri, rarnagé, de même style que celui qui servait de modèle pour le point de Venise du temps, ou le point de France alors en grande vogue, que l’on fabriquait à Alençon, à Paris, à Sedan, etc. (Pl. XXV.)
Pour imiter les hauts reliefs de ces points si estimés, on employait quelquefois un gros cordonnet de guipure, qui bordait les principales nervures du dessin. De là le nom de dentelles de guipures, qu’on appliqua aux passements aux fuseaux faits tout de guipures, et aux passements de fil de lin à reliefs en cordonnet de guipures.
Plus tard, on les appela tout simplement guipures sans leur adjoindre le mot dentelle, et l’on confondit sous ce nom tous les anciens passements. Cette dénomination leur est restée ; toutes les dentelles sans fonds dont les diverses parties du dessin sont reliées par des brides , qu’elles soient du style italien à rosaces ou du gem-e flamand rarnagé, s’appellent maintenant guipures.
Telle est l’histoire simple et succincte de ce mot qui, dans ses différentes applications, a été si peu compris jusqu’à présent.
Il a fallu aux écrivains, qui ont tous répété successivement que les premières guipures se firent d’abord en cartisane, une grande dose de bonne volonté pour se fourvoyer ainsi. Un examen très-superficiel de quelques portraits historiques de la fin du xvie et le commencement du xvne siècle leur eût démontré que la cartisane ne s’employa et ne pouvait s’employer qu’à ces grands cols à forme d’éventail en usage seulement vers la dernière moitié du règne de Henri IV; tandis qu’antérieurement, sous celui de Henri III, les fraises et les collerettes à gaudrons nécessitèrent un ornement léger et souple comme les belles et fines guipures que l’on remarque sur les portraits de ce temps-là, lesquelles, nécessairement, existaient avant les découpures de cartisanes.
Il ne paraît pas que les passements aux fuseaux que nous appelons guipures aient été en grand usage avant la mode des fraises et collerettes gaydronnées qui nous furent importées d’Italie. Les dentelles de passements aux fuseaux qui les ornaient se rapprochant un peu des modèles du recueil intitulé : Le Pompe (Pl. I, Fig. i, 2, 4),
affectaient une forme déliée, légère et élégante, d’un effet doux et harmonieux ; les bords très-aigus imitaient par leur légèreté les découpures gracieuses et délicates des clochetons ou flèches élancés de l’art architectural gothique (Pl. II, Fig. 1 à 5).
On remarque que les portraits de l’École florentine dont les collerettes sont ornées de dentelles , le sont plus particulièrement avec des passements aux fuseaux. Ces guipures, plus souples et plus vaporeuses que celles à l’aiguille, distx-ibuées à flots au bord des enroulements de gaudrons à triple rang, donnaient à l’objet une certaine élégance qui rendait supportable son développement exagéré ; tandis que les passements de point coupé à l’aiguille, d’une nature plus ferme, fournissaient un pli plus sec dont les bords aigus, se tenant rangés trop correctement, les faisaient ressembler à une armée de piques qu’on aurait dites disposées pour la défensive.
XVIe ET XVIIe SIÈCLES.
Malgré le ridicule et l’excentricité incommode de ces collerettes qui, emprisonnant le cou, le tenaient dans un état de gêne perpétuel et devaient être fort embarrassantes aux heures des repas , l’usage en fut généralement adopté par tous ceux que le rang et la fortune font les esclaves de la mode.
L’histoire rapporte que Henri III prenait un soin tout particulier de ses collerettes, et ne dédaignait pas de se servir lui-même du fer pour réparer le désordre qu’elles avaient subies au porter! Ce prince avait la manie du chiffon, il aimait à s’occuper des plus insignifiantes futilités de la toilette. On sait les honteux penchants de ce souverain qui, sans souci de la dignité du trône, se montrait souvent au milieu de ses mignons en habit de femme. D’autres fois, dit l’Estoiles , « il ouvrait son pourpoint et découvrait sa gorge. » L’orgie était le passe-temps ordinaire de sa cour dissolue. « Les femmes, couvertes seulement d’une fine toile, » rapporte le même chroniqueur, « avec un point coupé à la gorge , se laissaient mener par-dessus le bras à travers les églises , au grand scandale de plusieurs. » Ailleurs il raconte qu’à un banquet donné par la reine-mère à Chenonceau « les plus belles et honnêtes dames de la cour estant à moitié nues, et ayant leurs cheveux épars comme épousées, furent employées à faire le service. » Dans une autre circonstance, à un dîner donné par le roi au Plessis-les-Tours, on avait habillé de soie ces mêmes dames, qui cette fois servaient à table en habits d’homme1.
Au milieu de ce monde d’efféminés, où l’occupation la plus sérieuse consistait dans la recherche de tout ce qui pouvait contribuer à donner à la parure cette coquetterie élégante qui double l’attait de la beauté et fait naître les désirs , la dentelle était naturellement l’auxiliaire le plus apprécié.
Outre les collerettes gaudronnées et les manchettes de même forme qui en employaient des quantités prodigieuses, toutes les lingeries en furent ornées à profusion.
Après Henri IV, les dentelles, qui jusqu’alors n’avaient guère été appliquées qu’aux lingeries, continuèrent à servir à cet usage et s’employèrent aussi en garnitures pour le meuble, l’autel et toutes les parties du vêtement. L’engouement devint général; onia prodigua sur les vêtements des riches bourgeois, des nobles et des financiers des deux sexes, jusqu’aux revers de bottes qui en furent ornés. Elle vint compléter et embellir par sa grâce les costumes les plus pittoresques des habitants des campagnes. La lingerie de corps et de ménage, les tapis de table, les rideaux, les oreillers, les draps de lits, même les housses de meubles, tout en fut garni. (Fig. 23.)
Cet ornement fastueux et élégant, si en vogue dans le monde, ayant été aussi adopté par l’Église, on vit alors des surplis, des aubes, des nappes d’autel d’une richesse inouïe. Cet engouement était parfaitement justifié par la qualité et par la valeur artistique de la dentelle de ce temps-là, dont le Cluny actuel est la reproduction exacte. D’une solidité extrême, qui en fait la dentelle de ménage par excellence, elle orne d’une façon séduisante et splendide. Même quand elle est commune et grossière , elle n’est pas sans attraits, parce qu’étant très-ajourée, ses contours et ses reliefs s’adoucissent par l’effet
1. Voyez les Ans somptuaires, par Charles Louandre, et le Journal de Henri 111 et de Henri IV par l’Estoile.
des ombres que produit son épaisseur; fine, elle emprunte aux gracieuses et hardies découpures de l’art gothique, qui l’a en partie inspirée, une légèreté de forme qui n’exclut pas le relief et la richesse.
Ses qualités décoratives en font un ornement se suffisant à lui-même; qu’elle s’emploie comme passementerie sur le meuble ou les vêtements, ou en entre-deux et bordures dans les lingeries, elle est assez riche pour se passer d’autres accessoires.
Fig. 23. — Fragment de Lingerie brodée, avec application d’un Carré de point coupé et d’entre-deux de passement aux Fuseaux, xvie siècle.
Tant d’avantages lui valurent une vogue universelle, que ne purent compromettre les édits somptuaires qu’elle motiva ; malgré les ordonnances qui en prohibaient l’importation et en réglaient l’usage sous les peines les plus sévères, on restait soumis à l’empire qu’elle exerçait sur la mode avec une exagération évidente, car ces ordonnances, tout en en limitant l’usage, en autorisaient cependant l’emploi avec une certaine profusion. Celle de 1634 permet d’en mettre aux habits : — deux rangs autour du col et le long des boutons, un rang sur toutes les coutures. — A moins de les couvrir entièrement de guipures , il semble qu’ainsi ils devaient être ornés assez convenablement; mais, à ce qu’il paraît, cela ne suffisait pas encore pour satisfaire le goût général.
Les plus belles et les plus fines nous venaient alors des Flandres et de l’Italie ; leur prohibition eut pour effet le développement et l’amélioration du produit en France,
XVI' ET XVII' SIECLES
comme le prouve cette même ordonnance de 1634, qui permet de faire et de vendre dans le royaume des passements de point coupé et au fuseau jusqu’à neuf livres l’aune seulement, et de la largeur d’un pouce de roi ; ce qui représente une valeur actuelle d’environ quarante-cinq francs pour trois centimètres de hauteur.
Les grands cols plats rabattus que l’on porta vers le milieu du règne de Louis XIII, nécessitèrent un changement dans la manière d’étre des guipures. D’abord légères et vaporeuses, les motifs du dessin en étaient peu accentués ; au chiffonner elles prenaient un aspect pour ainsi dire mousseux et seyaient admirablement à la fraise et à la collerette à gaudrons dont elles dissimulaient la lourdeur de forme par leur élégante légèreté ; mais quand il s’agit d’orner des lingeries plates, il fallut leur donner plus d’épaisseur et de relief. Les bords, au lieu de se terminer en pointes aiguës triangulaires, prirent la forme ogivale ou arrondie, le dessin fut surchargé de lignes mates et agrémenté d’une sorte de point d’esprit ayant la figure d’un grain de millet à trois lobes dont les reliefs, s’enlevant vigoureusement, enrichissaient les rosaces au centre desquelles on les faisait rayonner.
Ces points d’esprit, de forme ovoïdale, furent sans doute inventés à Gênes, car ils forment la base de l’oi-nementation des guipures appelées alors point de Gènes. ( PI. IV, Fig. 1 et 2.)
Tant que l’on fit de la guipure en Italie, on y resta fidèle au genre dont les artistes dessinèrent les modèles pour les recueils qu’on a gravés au xvic siècle; on peut même dire que les Italiens en ont conservé la tradition après que la mode en a été passée, car il existe encore sur les bords du lac de Côme et aux environs de Rome, dans la Calabre, quelques ouvrières disséminées dans la campagne qui travaillent d’après les anciens modèles.
Depuis que la mode en est revenue, on a exhumé dans ces contrées toutes les vieilles guipures à demi-usées pour le trafic de la curiosité qui les a recherchées; puis, comme ces réserves n’étaient pas inépuisables, avant de mettre dans le commerce les petites quantités qui s’y faisaient encore, on les plongeait dans un bain légèrement coloré en jaune, pour leur donner un air de vétusté qui en facilitait la vente.
Ce commerce, d’ailleurs peu important, a presque cessé depuis que la France a repris la fabrication des anciennes guipures, et Gênes elle-même, dont la fabrique était depuis longtemps dévoyée, recherche nos modèles, qu’elle ne parvient pas même à copier fidèlement.
Vers 1625 environ, les guipures à rosaces émaillées de points dits de Gênes, étaient l’objet d’un grand commerce ; toutes les fabriques s’étant mises à en faire, la Belgique abandonna peu à peu ce genre et s’en créa un nouveau qui lui fut propre, pour lequel on fit usage de fils de lin de la plus grande finesse dont elle avait alors le monopole, avantage qu’elle devait à l’extrême habileté de ses fileuses.
Le dessin à bord découpé ou déchiqueté de ces guipures se composait de petits motifs d’ornements pleins, reliés par des brides et s’épanouissant généralement en forme de vase ou d’éventail. (Fig. 24; PL V, Fig. 2.)
Ce style fournissait un produit d’un moindre relief et d’un effet moins pittoresque que le genre mosaïque à rosaces italien, mais il empruntait à la délicatesse et à la finesse du travail un charme qui lui valut un grand succès.
Ce fut à peu près vers la même époque que l’on commença à faire dans la Flandre française, à Valenciennes et aux environs , des dentelles à bords droits, à dessins courants, dont les lignes très -mates et très -rapprochées imitaient un peu le genre vermiculé; le travail, sauf le réseau qui n’existait pas alors et était suppléé par des brides, en était tout à fait pareil à celui des Valenciennes actuelles (PI. VI, Fig. i).
Ces dentelles, que l’on classe dans le genre guipure comme toutes celles qui se faisaient sans fond de réseaux, quoique toutes mates et sans variétés dans le point, n’en étaient pas moins, à cause de leur très-grande finesse, d’un effet très-agréable quand elles étaient posées à plat sur les riches étoffes que l’on portait alors. Etalées sur des velours de couleur foncée, on les eût prises pour des inscrustations d’ivoire dans de l’ébène. Un dessin plus ample, égayé par quelques parties du tissu faites en grille ou ajourées, les eût rendues bien plus séduisantes.
La cherté de ces sortes de guipures les rendait inabordables aux petites fortunes et en faisait l’apanage réservé de l’aristocratie. On se fera une idée de l’élévation de leur prix de revient, quand on saura que, pour exécuter un modèle de trois pouces de large (environ dix centimètres) , hauteur moyenne des dentelles employées aux cols rabattus alors en usage, il ne fallait pas moins de quatre à cinq cents fuseaux en même temps qu’un nombre prodigieux d’épingles. Suivant la configuration et la réduction des motifs du dessin, on pouvait avoir à en poser jusqu’à six cents dans un pouce carré (trois centimètres carrés).
XVI' ET XVII' SIECLES
Ler travail des guipures belges se faisait plus correctement, sinon plus économiquement, par la méthode qu’on y appliquait. Pour les premières, celles de la Flandre française, il fallait autant de fuseaux que l’on pouvait compter de fils sur toute la largeur; pour celles-ci, au contraire (PI. V, Fig. 3), la quantité de fuseaux variait suivant que le dessin se pouvait diviser plus ou moins facilement. On attaquait, l’un après l’autre, les motifs qui le composaient, et on les rattachait ensuite par une opération de crochetage, absolument comme cela se pratique aujourd’hui pour les fleurs de l’application de Bruxelles ou la guipure de Bruges. On arrivait ainsi à faire avec ua petit nombre de fuseaux les dentelles les plus larges. Si on ne réalisait pas une grande économie de temps, parce qu’on n’avait pas à en perdre à démêler des fuseaux qui, manœuvres en bien grande quantité sur un espace très-restreint, s’embrouillaient fréquemment, c’est que le crochetage est une opération très -délicate, qui consiste à boucler dans un picot ou une ouverture aussi étroite que celle de la plus fine aiguille, l’un des deux fuseaux qui remplissent les fonctions d’une trame.
Lorsque la dentelle est grossière , le crochetage se fait lestement ; mais quand il s’agit de dentelles aussi fines que celles représentées par les Figures 3 et 4 de la Planche V, cela devient une opération très-minutieuse et très-difficile.
Les dessins de toutes ces fines dentelles, pour lesquelles on faisait une si grande dépense de temps et d’argent, n’avaient rien de bien attrayant, et cependant elles étaient très-estimées et très-recherchées. On sait que l’infiniment petit a toujours fait l’admiration du vulgaire. Ce n’est point l’idée artistique qui le séduit, mais plutôt un travail de patience qui excite son enthousiasme ; un détail, un rien fini jusqu’à l’enfantillage l’émeut bien davantage que l’ensemble de la plus intelligente composition.
On ne veut pas dire pour cela que les idées simples soient impuissantes à produire des effets séduisants pour un goût élevé ; mais, tout en reconnaissant que les motifs les plus banals, réduits à l’état microscopique, répétés à l’infini dans un cadre restreint, sont susceptibles de charmer l’œil par la perfection du travail, on est forcé d’admettre que ce sont là de simples détails qui peuvent bien trouver leur place dans une pièce grande ou petite, mais ne sauraient, à eux seuls, constituer ce qu’on appelle un dessin dans toute l’acception du mot.
Quels délicieux effets n’etit-on pas obtenus si, continuant à s’inspirer de l’idée mère italienne, on eût appliqué la délicate et patiente habileté des ouvrières flamandes à des modèles tirés de l’œuvre admirable des Vinciolo, des Siebmacher; on avait là, des bordures ravissantes se raccordant à des entoilages aussi riches, et aussi variés dans leurs formes pittoresques, que l’imagination la plus patiente se les puisse figurer. Réunis pour la composition de pièces de toutes dimensions, on eût été sûr au moins d’avoir un ensemble complet par le dessin, d’un effet autrement riche et attrayant, surtout si l’on eût réduit les modèles aux plus petites proportions.
Mais la mode est une divinité tyrannique dont les lois, mobiles comme la pensée, aussi impérieuses que celles de la nécessité, exigent quelquefois le sacrifice de la raison et du bon goût. Frivole, inconstante et capricieuse, rien ne peut retarder la satisfaction
de ses envies les plus déréglées. Avec les trésors que lui prodiguent la sottise et la vanité humaine, elle brise les résistances et renverse les obstacles que rencontrent ses fantaisies, quelquefois ridicules.
Les guipures italiennes avaient été parfaitement imitées et perfectionnées en France, d’où on en exportait même en Italie; la prohibition des dentelles étrangères était donc inutile à leur égard. Mais celles de Belgique et d’Angleterre avaient chacune leur originalité distincte, qu’on ne parvenait pas à copier à cause de l’opération du crochetage, qui n’était pas familière à nos ouvrières. Leur rareté, par suite de la difficulté de s’en procurer que créait la prohibition, ht que la mode les rechercha avec d’autant plus d’ardeur que les dangers de la contrebande étaient plus redoutables.
Les peines les plus sévères se trouvant impuissantes à empêcher leur introduction, le gouvernement de Louis XIV, qui voyait avec regret l’argent de la France passer la frontière pour l’acquisition des guipures belges, lesquelles rentraient quand même, et sans proht pour ses finances, comprit que le plus sûr moyen de faire cesser ce drainage continuel de nos richesses métalliques, tout à l’avantage de nos voisins, était d’importer l’industrie qui en était la cause.
Par une déclaration du roi, du mois d’août 1665, il fut ordonné qu’il serait établi dans plusieurs villes de France, parmi lesquelles Aurillac, des manufactures royales de dentelles, tant à l’aiguille qu’aux fuseaux, qui seraient appelées point de France. On ht alors venir du dehors des maîtresses ouvrières qu’on installa dans ces localités, où elles firent d’excellentes élèves.
Tous ces établissements, habilement dirigés par une compagnie qui avait reçu le privilège de leur exploitation1, fournirent bientôt des produits qui égalèrent en hnesse et surpassèrent en élégance ceux de la Belgique et de l’Angleterre.
Une succursale avait été établie au château de Madrid, dans le bois de Boulogne, où se faisaient, ainsi qu’à Aurillac, les plus riches dentelles aux fuseaux du même genre que le point d’Angleterre alors très à la mode.
Il existe quelques rares échantillons de cette époque, dont l’origine n’est pas douteuse et qu’on peut sûrement attribuer à cette manufacture ou à son influence sur le travail national. Par le cachet particulier qu’ils portent, ils révèlent assez le lieu de leur provenance.
La Planche Vil est le fac-similé d’un échantillon tiré d’un grand morceau du temps. On remarque dans le corps du dessin de cette pièce curieuse, la couronne de France surmontant deux médaillons reliés par un entrelac dont l’un, représente Louis XIV et l’autre, Marie-Thérèse d’Autriche; au-dessous, enchaînés, sont deux cœurs enflammés.
C’est là, évidemment, un produit français, qui a dû être exécuté pour la cour du
1. D’après Savary (Édition de 1723) ce privilège qui devait être de dix ans, aurait été accordé à une société dont les premiers associés furent : Talon, secrétaire du cabinet, Pluymers, Le Brie, de Beaufort, etc.
Un arrêt du Conseil d’État fut rendu le 15 Février 1667 sur la requête de Jean Pluymers, Paul et Catherine de Marcq, entrepreneurs de la manufacture royale de toutes sortes de points de fil.
Les mêmes noms se retrouvent dans la correspondance de Colbert, à l’exclusion de ceux cités par Savary.
XVIe ET XVIIe SIECLES.
'il
temps de Louis XIV. Les détails du dessin ont une délicatesse de forme, une valeur artistique qui n’était pas commune aux productions belges, et laissent supposer que bon nombre de morceaux anciens les plus réussis , connus dans le commerce de la curiosité sous le nom de guipure de Bruges, pourraient bien avoir la même origine.
11 faut dire, à l’appui de cette opinion, que cette fabrique parisienne était soutenue, protégée et encouragée par le roi et tout ce qu’il y avait de riche et d’élégant à la cour et dans le pays ; qu’elle avait à son service, avantage unique, les artistes les plus en renom d’une époque aussi riche en maîtres distingués, et que nombre de nobles dames ne dédaignaient pas de s’instruire dans l’art de faire cette guipure et de s’y adonner. Tout cela dut inspirer au travail en général une direction des plus intelligentes. On sait qu’en France, et à Paris en particulier, on a toujours perfectionné, surtout au point de vue du goût, les industries qu’on y a importées.
L’on rapporte qu’à la fin du xviic siècle, le comte de Marsan, le plus jeune des fils du comte d’Harcourt, amena de Bruxelles à Paris sa nourrice, appelée Dumont, avec ses quatre filles, où elles fondèrent aussi une manufacture de dentelles. Les statuts de la corporation des passementiers leur ayant réservé cette fabrication , qu’ils avaient seuls le droit d’exploiter, cet établissement, d’abord installé au faubourg Saint-Antoine, dut être autorisé par privilège spécial. En très-peu de temps, on y réunit, dit-on, un noyau de deux cents jeunes filles, parmi lesquelles il y en avait plusieurs de bonne maison.
Grâce à la haute protection qui favorisait ces nouvelles manufactures, le produit s’améliora et prit une forme de plus en plus artistique. On s’inspira pour le dessin des motifs les plus gracieux empruntés aux modèles de frises des grands maîtres de la Renaissance; des rinceaux d’ornements de forme élégante et dégagée en formèrent la base, de leurs enroulements s’échappaient des épanouissements de fleurs fantastiques du plus beau caractère. Le tissu fut composé de parties mates et de parties légères, c’est-à-dire faites en grille; l’attrait de ces contrastes fut encore augmenté par des jours pratiqués à l’aide de différents points pris aux anciennes guipures à rosaces italiennes, dont la fabrication fût abandonnée pour ce nouveau genre devenu à la mode.
Les fabricants de dentelles de Valenciennes et de la Flandre française suivirent le mouvement artistique imprimé aux fabriques parisiennes et l’on vit alors les dentelles de France, supérieures par le goût aux productions étrangères, recherchées par toutes les cours de l’Europe. (PL VI, Fig. 3.)
La mode ayant ainsi imposé ses préférences, les nouvelles guipures, perfectionnées par le goût français, servirent de types à toutes les fabriques du dehors et du dedans qui furent obligées de s’y soumettre sous peine de voir leur prospérité s’anéantir.
L’Angleterre aussi avait eu ses lois de prohibition ; mis à l’abri de la concurrence étrangère, le travail national put s’y développer à l’aide d’ouvrières flamandes, qu’on avait embauchées ; on y avait appris à faire les ouvrages les plus difficiles ; le travail y fut si perfectionné, que de cette époque date la renommée du point dit d’Angleterre.
Depuis plus d’un siècle, on répète que ce point n’a jamais existé ; que les Anglais
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
avaient l’habitude d’acheter en Belgique des dentelles qu’ils revendaient ensuite sous ce nom, et que c’est là l’origine du mot point d’Angleterre.
Cette prétention ridicule, d’invention belge, ne comporte pas une discussion serieuse; elle n’en a pas moins été admise par tous les écrivains qui se la sont repassée successivement, sans réflexion, pour ainsi dire de main en main.
Ce qu’il y a de certain, c’est que vers la fin du xvne siècle, le point d’Angleterre était très-estimé en France, où on savait très-bien le distinguer des dentelles d’autres provenances. Si nos voisins ont pu vendre avec avantage, chez eux et au dehors, les productions belges sous ce nom, c’est que leurs propres produits avaient acquis avant, une réputation supérieure.
Ce qu’il y a de certain encore, c’est que les dentelles de Honiton actuelles ne le cèdent en rien pour la délicatesse du travail à celles qui se font maintenant en Belgique. Il n’y a qu’une chose à regretter, c’est que ceux qui exploitent ce beau produit ne sachent pas en tirer un meilleur parti.
Sous l’influence du haut goût qui animait et dirigeait quelques producteurs d’élite, la dentelle se maintint, pendant tout le règne de Louis XIV, à un niveau élevé d’où elle descendit rapidement dès que l’on eut imaginé les différents réseaux qui, au lieu de venir aider à varier les contrastes, en devinrent la partie principale par suite d’un engouement peu éclairé de la mode.
Mais n’anticipons pas, et avant de s’occuper de la période de décadence qui a stiivi le règne de Louis XIV, il convient de remonter un peu dans le passé, et de ne pas renvoyer plus loin ce qu’il reste à dire des recueils de modèles gravés pour dentelles aux xvie et xvne siècles, du sentiment artistique, qui inspira les maîtres qui les composèrent, et des sources fécondes où ils puisèrent leurs idées, entièrement neuves et originales. Nous ne quitterons pas non plus ces époques si remarquables par le degré d’élévation qu’y atteinrent les beaux arts, mais si arriérés au point de vue des idées économiques relatives au commerce et à l’industrie, sans passer en revue les nombreux édits somptuaires qui vinrent fréquemment arrêter l’essor et le développement de l’industrie dentellière et entraver le commerce de ses produits.