‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 2 sur 14 · THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION

Voici Tintroduction du catéchisme positiviste d'Auguste Comte, où il explique comment il conçoit la religion universelle qui, selon lui, doit être définitive et diriger l'humanité. 11 commence par donner une définition du mot religion.

Ce nom n'offre aucune solidarité nécessaire avec les opinions quelconques qu'on peut employer pour aUeindre le Lut qu'il désigne. En lui-même, il indique l'état de complète unité qui distingue notre existence à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties tant morales que physiques convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi ce terme équivaudrait au mol synthèse, si celuici n'était point , non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel , limité maintenant au seul domaine de l'esprit ; tandis que l'autre comprend l'ensemble des attributs humains, dont l'essor graduel constitue la meilleure mesure du vrai perfectionnement personnel ou social. Plus se développent les divers attributs humains, plus leur concours habituel acquiert d'importance ; mais il deviendrait aussi plus difficile si celte évolution ne tendait pas spontanément à nous rendre plus disciplinables.

Le prix qu'on attacha toujours à, cet état synthétique dût concentrer l'attention sur la manière de l'instituer. On fut ainsi conduit, en prenant le moyen pour le but , à transporter le nom de religion au système quelconque des opinions correspondantes. Mais, quelque inconciliables

que senibleiil d'abord ces nombreuses croyances, le positivisme les combine esscnlicllcmcnt en rapportant chacun à sa destination temporaire et locale. Il n'existe, au fond, qu'une seule religion à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires autant que le comportaient les situations correspondantes. A ces divers ellorls empiriques succède maintenant le développement systématique de l'unité humaine, dont la constitution directe et complète est enlin devenue possible d'après l'ensemble de nos préparations spontanées. C'est ainsi que le positivisme dissipe naturellement l'antagonisme mutuel des différentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fond commun auquel toutes se rapportèrent instinctivement. Sa doctrine ne pourrait pas devenir universelle si , malgré ses principes antithéologiques, son esprit relatif ne lui procurait nécessairement des affinités essentielles avec chaque croyance capable de diriger passagèrement une portion quelconque de l'humanité.

Après avoir défini la religion , Comte fait compi^ndre qu'elle doit embi\isser le physique et le moral ; par conséquent, l'ait hygiénique et médical doit être exercé par le sacerdoce, comme dans les antiques théocraties.

Tel est, en effet, l'ordre naturel que le positivisme vient rétablir et consolider en vertu de sa plénitude caractéristique. L'art humain et les sciences humaines sont respectivement indivisibles. Comme les divers aspects propres h leur commune destination, où tout se tient constamment , on ne peut plus traiter sainement ni le corps ni l'ime, par cela même que le médecin et le prêtre étudient exclusivement le physique ou le moral , sans parler du philosophe qui , pendant l'anarchie moderne, ravit au sacerdoce le domaine de l'esprit en lui laissant celui du cœur

Il explique quelles sont les attributions du cœur et de l'espiit.

Le mol religion est le mieux composé de tous les termes humains. 11 est construit de manière à caractériser une double liaison, dont

lu juste notion suffit pour résumer toutes les théories abslrailes de notre unité. Afin de constituer une harmonie durable et complète, il faut, en eiïet , lier le dedans par l'amour et le relier au dehors par la foi. Telles sont, en général, les participations nécessaires du cœur et de l'esprit envers l'état synthétique, individuel ou collectif.

L'unité suppose, avant tout, un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner ; car nos actions et nos pensées étant toujours dirigées par nos affections, l'harmonie humaine deviendrait impossible si celle-ci n'était point coordonnée à un instinct prépondérant.

Mais cette condition intérieure de l'unité ne suffirait pas si l'intelligence ne nous faisait connaître au dehors une puissance supérieure à laquelle notre existence doit toujours se soumettre, même en la modifiant.

C'est afin de mieux subir ce suprême empire que notre harmonie morale, individuelle ou collective, devient surtout indispensable. Réciproquement, cette prépondérance du dehors tend à régler le dedans, en favorisant l'ascendant de l'instinct le plus conciliable avec une telle nécessité. Ainsi les deux conditions générales de la religion sont naturellement connexes, surtout quand l'ordre extérieur peut devenir l'objet du sentiment intérieur.

Les instincts personnels étant plus énei^giques que nos penchants sympathiques, leui^ prépondéi^ance semble devoir les éi^iger en centres naturels de l'existence moi^ale. L'unité personnelle semble dès lors inconciliable avec l'unité sociale. Comte monti^e comment ces deux unités peuvent être compatibles.

Le problème humain consiste à faire prévaloir graduellement la sociabilité sur la personnalité, quoique celle-ci soit spontanément prépondérante. Pour en mieux comprendre la possibilité, il faut d'abord comparer les deux modes opposés qui semblent naturellement comporter l'unité morale, suivant que sa base intérieure serait égoïste ou altruiste. Il y a impuissance radicale à constituer aucune harmonie réelle et durable, même chez un êtro isolé ; car cotte monstnieiise

unité n'exigerait pas seulement l'absence de toute impulsion sympathique, mais aussi la prépondérance d'un seul égoïsme. Or, cela n'existe que chez les derniers animaux, où tout se rapporte ;i l'instinct nutritif, surtout quand les sexes ne sont pas séparés. Mais partout ailleurs, et principalement dans notre espèce, la satisfaction de ce besoin fondamental laisse successivement prévaloir plusieurs autres penchants personnels dont les énergies presque égales annuleraient leurs prétentions opposées h dominer l'ensemble de l'existence morale. Si tous ne se subordonnaient point à des alTeclions extérieures, le cœur serait sans cesse agité d'intimes conllits entre les impulsions sensuelles et les stimulations de l'orgueil ou de la vanité, etc., quand la cupidité proprement dite cesserait de régner avec les besoins purement corporels. L'unité morale reste donc impossible, même dans l'existence solitaire, chez tout être exclusivement dominé par des afleclions personnelles qui l'empêchent de vivre pour autrui. Tels sont beaucoup d'animaux féroces que l'on voit , sauf quelques rapprochements passagers, flotter ordinairement entre une activité déréglée et une ignoble torpeur, faute de trouver au dehors les principaux mobiles de leur conduite.

Ce sont bien, en effet, les vraies conditions morales de l'harmonie individuelle et de l'harmonie collective ; mais l'abnégation habituelle des instincts les plus énergiques offre toujours de graves difficultés.

Cette difficulté cesse en partie, car l'unité altruiste n'exige pas l'entier sacrifice des penchants contraires, mais seulement leur sage subordination à l'affection prépondérante. En condensant toute la saine morale dans la loi vivre pour autrui , le positivisme consacre la juste satisfaction permanente des divers instincts personnels, en tant qu'indispensable à notre existence matérielle, sur laquelle reposent toujours nos attributs supérieurs. Dès-lors il blâme, quoique souvent inspirées par des motifs respectables, les pratiques trop austères qui diminuent nos forces en nous rendant moins propres au service d'autrui. La destination sociale au nom de laquelle il recommande les soins personnels, doit à la fois les ennoblir et les régler, en évitant également une préoccupation exagérée et une vicieuse négligence.

Pour faire préLlomiuer nos faibles affections sympathiques sur nos penchants égoïstes, il faut, en outre, des excitants extérieurs.

Ce perfectionnement moral constitue toujours le principal objet de Tart humain, dont tous les efforts continus, individuels et collectifs nous eu rapprochent de plus en plus, sans jamais pouvoir le réaliser complètement. Cette solution croissante repose uniquement sur l'existence sociale, d'après la loi naturelle qui développe ou comprime nos fonctions et nos organes suivant leur exercice ou leur désuétude. En effet, les relations domestiques et civiques tendent à contenir les instincts personnels d'après les conflits qu'ils suscitent entre les divers individus. Au contraire, elles favorisent l'essor des inclinations bienveillantes, seules susceptibles chez tous d'un développement simultané , naturellement continu d'après ces excitations naturelles, quoique nécessairement limité par l'ensemble de nos conditions matérielles.

'Voilà pourquoi la véritable unité morale ne peut assez surgir que dans notre espèce, le progrès social devant exclusivement appartenir k la mieux organisée des races sociables, à moins que d'autres ne s'y joignent comme libres auxiliaires. Mais, sans qu'une telle harmonie puisse ailleurs se développer, son principe est aisément appréciable chez beaucoup d'animaux supérieurs, qui fournissent même les premières preuves scientiflques de l'existence naturelle des affections désintéressées. Si cette grande notion toujours pressentie par l'empirisme universel n'avait pas été sj'stématisée aussi tardivement, personne aujourd'hui ne taxerait d'affectation seutimentale une doctrine vérifiable parmi tant d'espèces inférieures à la nôtre.

Voici en quoi consiste le domaine fondamental de la foi positiviste :

Cette foi n'eut jamais qu'un môme objet essentiel : concevoir l'ordre universel qui domine l'existence humaine pour déterminer notre relation générale envers lui. Soit qu'on assignât ses causes fictives ou qu'on étudiât ses lois réelles, on voulait toujours apprécier cet ordre indépendant de nous, afin de le mieux subir et de le modifier davantage. Toute

iluciiiiio religieuse ie|)use nécessuireineut sur une explication quelcumjue du monde et de l'homme, double objet continu de nos pensées théoriciucs et pratiques.

La foi positive expose directement les lois effectives des divers phénomènes observables, tant intérieurs qu'extérieurs, c'est-à-dire leurs relations constantes de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les uns d'après les autres. Elle écarte, connue radicalement inaccessible et profondément oiseuse, toute recherche sur les causes proprement dites, premières ou finales, des événements quelconques. Dans ces conceptions théoriques, elle explique toujours commeul d jamais pourquoi. Mais quand elle indique les moyens de diriger notre activité, elle fait au contraire prévaloir constamment la considération du but, puisque alors l'effet prati(pie émane certainement d'une volonté intelligente. Toutefois, la poursuite des causes, ijuoique directement vaine, fut d'abord indispensable autant qu'inévitable, comme je l'expliquerai spécialement, pour remplacer et préparer la connaissance des lois, qui suppose un long préan)bule. En cherchant le pourquoi qu'on ne pouvait trouver, on Unissait par découvrir le commetit, dont l'étude n'était pas immédiatement instituée. Il ne faut vraiment blâmer que la puérile persistance si commune encore chez nos lettrés à pénétrer les causes quand les lois sont connues ; car, notre conduite ne se rapportant jamais qu'à celle-ci, la recherche de celle-là ne devient pas moins inutile que chimérique.

Le dogme fondamental de la religion universelle consiste donc dans l'existence constatée d'un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tout genre. Cet ordre est à la fois objectif el subjectif ; en d'autres termes, il concerne également Yobjet contemplé et le sujet contemplateur. Des lois physiques supposent , en effet , des lois logiques, el réciproquement. Si notre entendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne pourrait jamais apprécier l'harmonie extérieure. Le monde étant plus simple et plus puissant que l'homme, la régularité de celle-ci serait encore moins conciliable avec le désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur cette double harmonie, entre l'objet et le sujet.

Un tel ordre ne peut être que constaté, jamais expliqué ; il fournit, au contraire. Tunique source pos.siblo do toute explication rai-sonna-

Uû, qui consiste toujours à faire rentrer dans les lois générales chaque tivènemoul particulier, dès-lors susceptible d'une prévision systématique, seul but caractéristique de la véritable science. Aussi , l'ordre uni- ^el•sel fut-il longtemps méconnu tant que prévalurent les volontés arbitraires aus.quelles on dut d'abord attribuer les principaux phénomènes de toute sorte. Mais une expérience souvent réitérée et jamais démentie le fit enfin reconnaître, malgré les opinions contraires envers les plus simples événements , d'où la même appréciation s'étendit graduellement jusqu'aux plus complexes. C'est seulement de nos jours que cette extension a pénétré dans son dernier domaine, en représentant aussi les plus éminents phénomènes de l'intelligence et de la sociabilité comme toujours assujettis à des lois invariables. Le positivisme résulte directement de cette découverte finale qui , complétant notre longue initiation scientifique, termine nécessairement le régime préliminaire de la raison humaine.

La foi positive semble subordonner l'activilé à d'inflexibles destinées : elle lui serait donc contraii^e. Cornaient peuvent-elles s'accorder ?

Notre appréciation spontanée nous trompe à cet égard, en nous faisant regarder les lois réelles comme im modifiables. Tant que les phénomènes furent attribués à des volontés arbitraires, la conception d'une fatalité absolue devint le correctif nécessaire d'une hypothèse directement incompatible avec tout ordre effectif. La découverte des lois naturelles tendit ensuite à maintenir cette disposition générale, parce qu'elle concerna d'abord les événements célestes, entièrement soustraits à l'intervention humaine. Mais à mesure que s'est développée la connaissance de l'ordre réel, on l'a regardée comme essentiellement modifiable, même par nous. Il le devient d'autant plus que les phénomènes s'y compliquent davantage. Cette notion s'étend aujourd'hui jusqu'à l'ordre céleste, dont la simplicité supérieure nous permet de mieux imaginer l'amélioration, afin de corriger un aveugle respect , quoique nos faibles moyens physiques ne puissent jamais la réaliser.

Envers les événements quelconques, sans excepter les plus complexes, les conditions fondamentales sont toujours immuMbles ; mais

partout aussi, y compris les plus siuiples, les dispositions secondaires peuvent être modifiées, et lo plus souvent par notre intervention. Ces modifications n'allèrent aucunement l'invariabilité des lois réelles, parce qu'elles ne deviennent jamais arbitraires ; leur nature et leur étendue suivent toujours des règles propres qui complètent notre .domaine scientifique. L'immuabilité totale serait tellement contraire à la notion môme de loi, que celle-ci caractérise partout la constance aperçue au milieu de la variété.

Ainsi l'ordre naturel constitue toujours une fatalité modifiable ipii devient la base nécessaire de l'ordre artificiel. Notre vraie destinée se compose donc de résignation et d'activité. Cette seconde condition, loin d'être incompatible avec la première, repose directement sur elle. Celte judicieuse soumission aux lois fondamentales peut seule, en effet, prévenir le vague et linslabililé de nos desseins quelconques, de manière à nous permettre d'instituer, d'après les règles secondaires, une sage intervention. Voilà comment le dogme positif consacre directement notre activité, qu'aucune synthèse théologique ne pouvait embrasser. Cet essor pratique y devient même le principal régulateur de nos travaux théoriques envers l'ordre universel et ses diverses modifications.

La foi positiviste semble ne pouvoir se concilier pleinement avec le sentiment, auquel sa nalui^e paraît être radicalement contraire. Les moyens qu'olïre le dogme pour maintenir la subordination de nos penchants à une puissance extérieure, ainsi que les excitations de nos penchants sympathiques pour les disposer à mieux subir ou modifier la fatalité commune, ne paraît pas offrir une stimulation assez directe des affections qui paraissent devoir former le principal domaine de la religion.

Il est vrai que l'esprit positif présenta jusqu'ici les deux inconvénients moraux propres à la science, enfler et dessécher, en développant l orgueil et détournant de l'amour. Celte double tendance s'y conserva toujours assez pour exiger habituellement les précautions systématiques

dont je vous enlreliendiai plus lafd. Néanmoins voire principal reproche résulte i\ cet égard d'une insuflisanlo appréciation du positivisme, que vous considérez uniquement dans l'état incomplet qu'il offre encore chez la plupart de ses adhérents. Ils s'y bornent à la conception philosophique émanée de la préparation scientifique, sans aller jusqu'à la conclusion religieuse, qui seule résume l'ensemble de- cette phiJosophie. Mais en complétant l'étude réelle de l'ordre universel , on voit le dogme positif se concentrer finalement autour d'une conception synthétique aussi favorable au cœur qu'à l'ospril.

Les êtres chimériques qu'employa provisoirement la religion inspirèrent directement de vives affections humaines, qui furent même plus puissantes sous les fictions les moins élaborées. Cette précieuse aptitude dut longtemps sembler étrangère au positivisme d'après son immense préambule scientifique. Tant que l'initiation philosophique embrassa seulement l'ordre matériel, et même l'ordre vital, elle ne put que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans nous fournir aucun objet direct d'affection permanente et commune. Mais il n'en est plus ainsi depuis que cette préparation graduelle se trouve enfin complétée par l'étude propre de l'ordre humain, individuel et collectif.

Cette appréciation finale condense l'ensemble des conceptions positives dans la seule notion d'un être immense et éternel, Vhumanilé , dont les destinées sociologiques se développent toujours sous la prépondérance nécessaire des fatalités biologiques et cosmologiques. Autour de ce vrai grand être, moteur immédiat de chaque existence individuelle ou collective, nos affections se concentrent aussi spontanément que nos pensées et nos actions. Sa seule idée inspire directement la formule sacrée du positivisme : V amour pour principe, Vordre pour base, et le progrès pour but. Toujours fondée sur un libre concours des volontés indépendantes, son existence composée, que toute discorde tend à dissoudre, consacre aussitôt la prépondérance continue du cœur sur l'esprit comme l'unique base de notre véritable unité. C'est ainsi que l'ordre universel se résume désormais dans l'être qui l'étudié et le perfectionne sans cesse. La lutte croissante de l'humanité contre l'ensemble des fatalités qui la dominent , présente au cœur comme à l'esprit un meilleur spectacle que la toute-puissance nécessairement capricieuse de son précurseur Ihéologique. Mieux accessible à nos sentiments comme à nos conceptions.

ir^près une ideiililé de nature qui n'enipéche point sa supériorité sur tous ses serviteurs, un tel être suprême excite profondément une activité destinée à le conserver et à l'améliorer.

Les travaux matériels imposés sans cesse par nos besoins cuipuiels pai^aissent directement contraires à, la tendance aflective de la religion positive, et doivent empêcher la prépondérance réelle de l'amour universel.

La théorie démontre ipi'à mesure que l'activité devient de plus en plus collective, elle tend davantage vers le caractère altruiste, quoique l'impulsion égoïste doive toujours rester indispensable à son premier essor. Car, chacun travaillant pour autrui, cette existence développe nécessairement les alTections sympathiques, quand elle est assez appréciée. Il ne manque donc à ces laborieux serviteurs de l'humanité qu'un sentiment complet et familier de leur existence réelle. Or, cela doit naturellement résulter d'une suffisante extension de l'éducation positive. L'on pourrait déjîi constater cette tendance, si l'activité pacifique, encore dépourvue de toute discipline systématique, était autant réglée que la vie guerrière, seule organisée jusqu'ici. Mais les grands résultats moraux obtenus jadis envers celle-ci, et qui restent même sensibles sous la dégradation actuelle, indiquent assez ceux que comporte l'autre. Il faut même attendre de l'instinct constructeur des réactions sympathiques plus directes et plus complètes que celles de l'instinct destructeur.

Dans la synthèse positive, la prépondérance habituelle de l'altruisme sur l'égoïsme, où réside le grand problème humain, y résulte directement d'un concours continu de tous nos travaux théoriques et pratiques avec nos meilleures inclinations. Cette vie active que le catholicisme représentait comme opposée à notre intime perfectionnement, en devient pour le positivisme la principale garantie. On conçoit maintenant ïe contraste qui existe entre deux systèmes dont l'un admet et l'autre nie l'existence naturelle des affections désintéressées. Les besoins corporels, q\ii semblaient devoir nous séparer toujours, peuvent désormais tendre davantage à nous unir que si nous en étions dispensés, car l'amour

se développe mieux, d'après des actes que par des vœux. Et d'ailleurs quels souhaits formerait-on envers ceux qui ne manqueraient de rien ? On peut aussi reconnaître que le type d'existence réelle propre aux positivistes surpasse nécessairement, même quant au sentiment, la vie chimérique promise aux théologistes.

La religion doit diriger l'existence totale. Le dogme, le culte, le régime concernent respectivement nos pensées, nos sentiments et nos actes. 11 faut commencer l'initiation religieuse par l'élaboration théorique destinée à nous faire connaître l'ordre fondamental et le grand être qui le modifie ; nous cultivons ensuite les sentiments propres ù l'existence qui nous est ainsi prescrite ; enfin nous réglons directement chaque conduite humaine : voilà comment la religion positive embrasse à la fois nos trois grandes constructions continues — la philosophie, la poésie, et la politique. Mais la morale y domine toujours, soit le développement de nos connaissances, soit l'essor de nos sentiments, soit le cours de nos actions, de manière à diriger sans cesse notre triple recherche du vrai, du beau et du bon.

PIIILUSOIMIIE NATURELLE.

D'après cet exposé, on voit que ce qui disliiigue celle religion de toutes celles du passé, c'est que sa foi est clairvoyante et non aveugle, raisonnée et non instinctive ; elle repose sur les faits et les phénomènes observés, expérimentés et comparés, sur la rcalilé et non sur la fcfion ; elle se démontre comme toutes les sciences qui méritent ce nom. Si cette doctrine remplissait le but que son auteur s'est proposé, la solution des problèmes que le xix* siècle semble avoir mission de résoudre serait trouvée. Nous venons de voir que toute doctrine religieuse repose nécessairement sur une explication quelconque du monde et de l'homme. Les travaux de Comte ayant pour but de donner cette explication mise en harmonie avec les connaissances contemporaines, il examine ces connaissances dans l'ordre de leur développement historique, qui sont : la philosophie naturelle, la philosophie de Thomme individuel , la sociologie ou l'homme collectif, enfin la religion ou la doctrine universelle. Nous allons emi)runlor a l'Abrégé de M. de

Blignères quelques passages qui inilieront le lecteur à la' philosophie naturelle.

Auguste Comte, au milieu du chaos scientifique actuel, élève le phare lumineux qui va servir à orienter toutes les recherches et à mettre l'ordre dans les travaux de Tintelligence :

La pensée la plus générale du positivisme est : « Toutes les connais - » sances humaines sont et doivent être à jamais dominées par un petit » nombre de sciences fondamentales qui s'enchaînent de telle sorte » qu'elles ne sont que les différentes parties d'un tout complet. » Selon Comte, il y a sept sciences fondamentales, abstraites et positives, dont le nombre est dès à présent à tout jamais fixé, parce qu'elles comprennent et embrassent tous les ordres possibles de phénomènes. Ces sciences, rangées par ordre de simplicité décroissante, sont: 1° la mathématique, 2° l'astronomie, 3° la physique, 4" la chimie, 5° la biologie, 6'' la science sociale, 7« la morale, dont l'ensemble constitue la philosophie positive.

La première classe des phénomènes comprend les plus généraux, les plus abstraits, les plus simples ; elle en renferme de trois sortes , de nombre, d'étendue, et de mouvement. La science qui les étudie est la mathématique. L'astronomie est en quelque sorte la mathématique réalisée ; elle suit immédiatement la mathématique. La troisième classe de phénomènes est celle dont s'occupe la physique ; elle comprend tous ceux que nos sens nous révèlent dans les corps, tant que leur composition reste la même.

La chimie s'occupe essentiellement de ce qui distingue les corps les uns des autres, c'est-à-dire leur composition propre ou leur aptitude à former telles ou telles combinaisons. La chimie étudie les phénomènes de composition et de décomposition ; elle est bien plus compliquée que la physique. La chimie achève de faire connaître la nature morte. La nature vivante, ou Vorganisation , exige une nouvelle conception. La vie est celle des propriétés nouvelles que l'organisation vient surajouter aux proprii'tés fnndamenlalos de la mnlièro. Ello donne lieu à une nouvelle

science — la biolugie — plus compliquée que toutes les autres puistiuelh' les résume toutes par son phénomène de nutrition, qui est un mouvement de composition et de décomposition chimique continu et perpétuel. Dans les animaux , la vie de relation , due aux deux propriétés de sensibilité et ùo contractililé , ià'il naître l'intelligence et le sentiment, dont l'étude constitue une science nouvelle, divisée en deux par Auguste Comte, — la science sociale et la religion positive.

Telles sont les diverses parties dont la réunion forme le champ de nos éludes et de nos recherches, tant qu'elles restent abstraites. Nous pouvons voir maintenant dans son ensemble l'ordre extérieur ou physique. Cet ordre consiste en ceci : que les phénomènes mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, successivement délinis et caractérisés, sont tous assujettis à des lois ayant d'ailleurs leur caractère propre en harmonie avec celui des phénomènes correspondants. De là, cinq classes de lois. Tous ces phénomènes, tous ces faits particuliers ont enlr'eux des relations constantes de succession cl de similitude ; tous sont liés par des faits généraux qui, les enchaînant les uns aux autres, permettent de prévoir ceux qui suivront d'après ceux qui précèdent.

Les faits particuliers n'étant que los matériaux, d'ailleurs indispensables, de la science, ces faits généraux, ces lois, sont proprement ce qui les constitue ; les découvrir, c'est le but dernier de tous les elTorts et de toutes les recherches ; leur ensemble constitue l'ordre universel. L'ordre extérieur ou physique résulte des lois vitales, chimiques, physiques, astronomiques et mathématiques.

Nous n'entrerons dans aucun détail sur les cinq sciences; nous nous bornerons à signaler les parties qui sont encore douteuses. En mathémati()ue et en astronomie, Comle n a trouvé aucune observation sérieuse à faire dans Tétai actuel de la science.

Au point où en est la physique, celle science comprend cinq parties qui, dans l'ordre de leur complication el de leur perfection relative, sont : V' la ])es;inteur, 2" la chaleur. :\" la lumière, 4° le snn

•el réleclncilé. Le but de cette étude est toujours de trouver ies lois qui régissent les phénomènes dont l'ensemble est représenté par cinq propriétés difiérentes ; et comme l'enchaînement connu des fjits particuliers doit toujours aboutir à les faire prévoir, les théories physiques doivent finalement faire connaître, indépendamment de toute expérience directe et immédiate, quel est l'état de pesanteur, de chaleur, de lumière, de sonorité et d'élasticité d'un corps d'après les circonstances dans lesquelles il se trouve placé. Si un tel résultat n'est pas atteint , cela tient seulement à l'imperfection de la science, et non à ce que telle n'en est pas la destination nécessaire.

La physique est beaucoup plus compliquée que la mathématique et l'astronomie ; mais les moyens d'exploration sont bien plus nombreux en physique ; on emploie l'observation directe, puis l'expérience. Elle emploie aussi les méthodes analytiques. Outre ces moyens, elle se sert de l'artifice des hypothèses, consistant à imaginer, quand il est trop difficile à découvrir directement , l'objet même de la recherche, qui est toujours la loi d'un phénomène, puis à vérifier si la supposition faite est exacte. La- condition fondamentale que doit remplir toute bonne hypothèse, est donc qu'elle soit susceptible d'une vérification positive, dont le degré de précision soit en harmonie avec celui que comporte l'étude des phénomènes correspondants. Or, il faut pour cela qu'elle suppose une loi et non une cause première ou finale, un mode essentiel de production des phénomènes ; car alors, prétendant prononcer sur les questions insolubles, elle ne peut amener que d'interminables discussions, sans rendre d'ailleurs aucun service réel et permanent. Aussi de telles hypothèses sont-elles irrévocablement éliminées par le progrès de la science ; et il en sera certainement ainsi des fluides éthérés et des éthers imaginaires auxquels on rapporte encore les phénomènes de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et du magnétisme. Cette science si riche en détails n'est encore qu'imparfaitement constituée comme science abstraite et rationnelle. Elle nous fait connaître les difi'érents genres d'activité propre à la matière. La mathématique, l'astronomie et la physique ont délerminé son activité générale.

La chimie montre dans chaque substance le mode d'union qm lui est propre. L'infinie variété de celle .sorte de pluMiomèiies n'en oxclul

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