‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 3 sur 14 · IG · texte numérisé non relu

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pas l;i iv^'iilarilé, l'orilre, el, comme tous ceux (lui uni clé obser\c> dans les autres scieuces, ils sont soumis à des lois invariables. La chimie, étant plus compliquée que les autres sciences, rend les lois l)lus difficiles à découvrir, ainsi que les prévisions rationnelles à déterminer ; mais, par compensation, la complication supérieure augmente nos ressources pour modilier, supprimer ou déterminer le phénomène lui-même. La plupart des innombrables faits chimiques connus doivent leur existence à l'intervention humaine, qui, seule, a pu réaliser l'ensemble si complexe des circonstances nécessaires à leur production. Plus on avance, plus la complication augmente, plus la faculté de prévoir diminue.

La chimie nous montre la matière éternellement existante, ne se créant ni ne se détruisant jamais, mais toujours on travail de comiiosition et de décomposition. Que les lois suivant lesquelles ce travail s'accomplit soient connues, nous serons maîtres alors de la diriger, et les corps soumis, savamment combinés, se transformeront à notre gré les uns dans les autres.

La biologie. Il y a deux sortes de vies. La première, la vie fondamentale, est la vie végétative ou organique. Ce qui distingue cette vie est un mouvement intestin h la fois général et continu de décomposition et de composition. Les deux conditions de l'état vivant sont : d'avoir un organisme qui permette la rénovation continue, et un milieu convenable pour provoquer l'exhalation et fournir à l'absorption.

Dans les combinaisons chimiques pour la production d'un corps inerte, la combinaison est instantanée, l'acte chimique s'arrête i tandis que, dans la vie, l'acte chimique est continu, se renouvelle sans cesse ; la composition chimique est modifiée par la structure organique, c'est-àdire anatomique.

Les plus nobles propriétés vitales — l'intelligence et la moralité — ont pour base, pour point de départ nécessaire, cette existence nutritive qui résulte de l'exhalation et de l'absorption que chaque être vivant exerce sans cesse dans le milieu correspondant. L'observation a toujours montré que partout où la composition matérielle reste invariable, il n'existe jamais aucune trace de sensibilité et de contractilité, et par suite de pensée ni d'affection. Enfin, dans tous les êtres qui en jouissent, cette vie constitue la vie animale. La vie de relation, qui comprend la

sensation, l'innervation et les divers mouvements, n'est jamais qu'un perfectionnement complémentaire surajouté, pour ainsi dire, à la vie végétative ou organique, cl propre soit à lui procurer des matériaux par une intelligente réaction sur le monde extérieur, soit à préparer ou h faciliter ses actes, soit enfin à la préserver des influences défavorables.

L'idée de vie suppose donc deux éléments nécessaires : un organisme approprié et un milieu convenable, en prenant ce mot « milieu » dans son sens le plus général , qui consiste dans l'ensemble des circonstances extérieures qui agissent sur lui. C'est de l'action réciproque de ces deux éléments que résultent tous les phénomènes vitaux, végétatifs et animaux. Le problème de la biologie est alors d'établir, d'après le moindre nombre possible de lois, une exacte harmonie scientifique entre ses éléments et l'acte même qui constitue la vie.

La définition de la biologie ne sépare point la physiologie proprement dite de la simple anatomie. Ces deux branches s'éclairent l'une l'autre. Si l'idée de vie est réellement inséparable de celle d'organisation, l'une et l'autre le sont de l'idée d'un milieu spécial en relation déterminée avec l'organisme et avec l'activité qu'il prend dans ce milieu : ce qui donne lieu à un nouvel aspect de la biologie , savoir — la théorie générale des milieux organiques et de leur action sur l'organisme environnant d'une manière abstraite. Blainville a tenté de l'introduire dans la science sous le nom « d'étude des modificateurs externes, soit généraux, soit spéciaux. » Cette partie de la biologie est très imparfaite ; sa nécessité est même méconnue par la plupart des physiologistes actuels.

Tous les ordres possibles de phénomènes concourant à produire ceux de la vie, on est forcé de tenir compte des phénomènes de forme, de mouvement, de pesanteur, etc. qu'ils présentent." De là résulte que la biologie doit nécessairement reposer sur l'ensemble des sciences inorganiques, et les suivre dans l'ordre et l'exposition rationnelle des différentes branches de la science abstraite et positive.

Si la biologie est la plus compliquée de toutes les sciences, ses moyens d'exploration sont bien plus nombreux. Ils ont pour auxiliaire non seulement l'usage de tous les sens, mais en outre les moyens artificiels, qui augmentent de beaucoup leur puissance naturelle. Si on ne peut sur

le corps vivaiil fuire des oxpériences qui puissent faire connaître le< lois normales selon lesquelles les organes agissent, l'examen scientilique des phénomènes pathologiques est très propre à perfectionner les études relatives à l'état normal. A côté de l'observation proprement dite et de l'exi^rinientalion, est la comparaison, troisième terme de l'art d'observer. Parmi les motifs de comparaison biologique, ceux qui présentent le caractère le plus tranché sont : la comparaison entre les diverses parties d'un même organisme, celle des difTérontcs phases de chaque développement, et surtout celle de tous les termes distincts de la grande hiérarchie des corps vivants.

Les trois branches de la science biologique, selon Auguste Comte, sont : lanatomie générale ou abstraite, l'anatoniie comparée, enfin la physiologie, pour lesquelles l'auteur propose les dénominations systématiques de biotomie, biotaxie, bionumie. Ces différentes études devant également comprendre les végétaux et les animaux, le nom de biologie reste consacré à en désigner l'ensemble.

Après avoir exposé l'objet, les moyens et la division de la biologie, l'auteur passe à l'étude de chacune des parties que nous venons d'énumérer. A la fin de la physiologie ou de la bionoraie animale, après avoir signalé quelques fausses appréciations et l'incertitude sur quelques points de la science, il termine par les ti^avaux de Gall sur la pluralité et l'innéité des facultés intellectuelles et moi\ales, et leur commune résidence dans l'appareil cérébral, double principe maintenant à tout jamais acquis à la science. Quant à la localisation effective de Gall ainsi qu'à sa décomposition de l'àme en facultés élémentaires, elles sont, selon Auguste Comte, erronées Tune et l'autre et à refaire. Il trouve

que ranatomie et la physiologie cérébrale sont insuffisantes pour résoudre le problème. Il prétend que l'un des caractères des phénomènes intellectuels et moraux, c'est de ne pouvoir être étudiés pendant l'acte, l'accomplissement des phénomènes lointains et durables. Ce n'est pas seulement l'homme individuel qu'il faut étudier, mais l'homme se développant en société.

C'est dans une science différente de la biologie — la science morale ou sociale — qu'il faut étudier pour connaître l'homme dans ses fonctions de la vie de relation. On voit que, par une progression continue et presque insensible, la grande conception des lois arrive jusqu'à la vie. Après s'être appliquée à la vie matérielle et physique, elle arrive à la vie intellectuelle et morale.

Ainsi , lois du nombre, lois de la forme et du mouvement , lois du système du monde, lois des propriétés générales des corps, lois de la composition et de la décomposition , lois de l'organisation et de la vie, lois des phénomènes sociaux, lois des sentiments et des pensées, de l'intelligence et de 1;. grâce : tel est le résultat de quarante siècles de travaux et d'efforts.

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niscx'i^isioTv.

Ces passages suflisent, nous pensons, pour faire apprécier la philosopliie naturelle. Nous ferons observer que Comte s'est borné à exposer, à énumérer les diverses sciences telles que les travaux des savants spéciaux les ont constituées à notre époque. Tout en signalant les parties encore douteuses, conjecturales et insuffisantes, il n'a fait aucun effort pour les perfectionner et pour découvrir ce qui est ignoré. Sous ce rapport, il a été un simple répétiteur. Mais en faisant comprendre le lien, renchaînemenl encyclopédique et historique de toutes les sciences, il en a fait la philosophie. On voit que, d'après Tordre des découvertes, la science de Ihomme, sur laquelle doit reposer l'organisation de la société, est la dernière venue. Cabanis. Gall, et leurs successeurs, n'ont pu , selon Comte, qu'ébaucher la théorie de l'âme. Il prétend l'avoir seul systématisée d'une manière assez complète pour pouvoir servir à élever la synthèse sociale.

L'âme, d'après lui , se compose de dix-huit éléments ou facultés irréductibles, qui sont dix-huit fonctions d'autant d'organes cérébraux. Nous ferons observer que les phré-

— sinologues ont trouvé jusqu'à ce jour quarante-cinq éléments ou facultés. Des hommes remarquables par leur savoir, leur puissance d'analyse et d'observation, ont concouru à ces travaux. Broussais, entr'autres, se distingue par une rare finesse d'aperçus. De dix-huit à quarante-cinq facultés, il y a loin. Comte nous laisse ignorer sur quel fondement scientifique il a opéré pour éliminer les vingt-sept facultés qu'il rejette. Or, il suffit qu'un seul des éléments nécessaires soit oubhé ou méconnu pour que l'organisation basée sur les dix-huit soit troublée. Il nous paraît impossible que des hommes remarquables à plus d'un titre aient pu commettre un si grand nombre de méprises. Comte prétend que « la biologie doit nécessairement reposer sur l'ensemble des sciences inorganiques et les suivre dans l'ordre et l'exposition rationnelle des différentes branches de la science abstraite et positive. » Or, il paraît avoir empiriquement déterminé le nombre des facultés dans son classement, car il n'indique nullement les relations des nombres 10, 5, 3 et leurs subdivisions 7, 3, 3, 2, 1 avec les mathématiques ni avec les autres sciences. Il ne dit rien sur le mode d'essor particulier de chaque faculté, ni à quelle branche des sciences il peut se rapporter. Même observation sur la loi des actions, des réactions, et des combinaisons des divers ordres de facultés dans le simple individu ainsi qu'entre les individus différents. Il fait remarquer :

Qu'au point de vue mécanique, le mécanisme d'aucun mouvement organique n'a été jusqu'ici analysé d'une manière satisfaisante ;

— 'ii —

Que l'tUude des fondions qui dépendent de la sensibilité est encore moins avancée. Quant à l'impression directe de l'agent externe sur les oxtréniilés nerveuses h l'aide d'un appareil pliysit]ue plus ou moins spécial , il est clair qu'à cet égard la théorie des sensations est subordonnée aux lois physiques correspondantes. Cela est surtout manifeste dans les théories de la vision et de l'audition comparées à l'optique et à l'acoustique. Or, la combinaison qu'une telle étude exigerait entre les considérations physiques et les considérations physiologiques, existe encore moins aujourd'hui que dans la mécanique animale.

11 existe deux sortes de sensations, celles qu'excite le njonde extérieur et les sensations intérieures qui se rapportent ii la satisfaction des besoins, et auxquelles il faut joindre, dans l'état pathologique, les différentes douleurs. Bien que ces sensations ne donnent aucune notion directe sur le monde extérieur, elles exercent cependant une puissante iniluence sur les phénomènes intellectuels et moraux. Cette partie de la théorie des sensations est encore moins avancée et plus obscure que la précédente. La seule notion positive importante aujourd'hui, incontestable k cet égard, consiste dans la nécessité du système nerveux, reconnu indispensable aux deux genres de sensibilité.

Viennent les phénomènes de l'irritabilité et de la sensibilité proprement dite qui sont soumis à deux sortes de lois : la première, est la loi d'intermittence d'action ; la seconde, oplle de l'habitude ; la troisième, celle du perfectionnement.

Le dernier ordre de considérations communes aux divers phénomènes élémentaires d'irritabilité ' et de sensibilité, est celui de l'association des fonctions animales. On distingue dans cette étude les synergies et les sympathies. Il y a synergie toutes les fois que deux organes concourent simultanément à l'accomplissement régulier d'une fonction, tandis que toute sympathie suppose au contraire une certaine perturbation qui s'étend d'un organe primitivement affecté à un autre. Quant à la formation effective de la théorie elle-même des sympathies et des synergies, elle est à peine ébauchée.

Les deux ordres de phénomènes, les mouvements et les sensations étant sans liaison directe,' ne peuvent être évidemment les seules fonctions animales, et supposent nécessairement une vitalité intermédiaire qui établisse entr'elles un lien indispensable. Tel est le rôle des fonc-

lions aflectives et iiUellecluelles. Elles étaient souvent i-efusées aux animaux et rapportées chez l'homme à de pures entités, ou attribuées en partie aux viscères végétatifs, antérieurement à Gall. Ce phrénologue a démontré irrévocablement la pluralité et l'innéité des facultés inteliectuelles et morales et leur commune résidence dans l'appareil cérébral.

On a opposé à la doctrine de Gall l'irrésistibilité des actes humains. Cette objection prouve , dit Comte, que la doctrine n'est pas comprise. « En effet, les penchants élémentaires ne conduisent jamais à des actes déterminés qui dépendent toujours de l'association de certaines facultés et de l'ensemble des circonstances où est placé l'individu ; et outre que l'exercice peut développer beaucoup chaque disposition, comme l'inactivité l'affaiblir, les facultés intellectuelles doivent toujours pouvoir, dans le cas humain, directement modifier la conduite que les passions bonnes ou mauvaises tendent à inspirer. D'après ce double principe, il ne saurait y avoir de véritable irrésistibilité, et par suite d'irresponsabilité, que dans le cas de manie proprement dite. La prépondérance exagérée d'une faculté déterminée, tenant à l'inflammation ou à, l'hypertrophie de l'organe correspondant, réduit alors en quelque sorte l'organisme à l'état de simplicité et de fatalité de la nature inerte. »

Après avoir reconnu les lacunes et les imperfections que nous venons d'énumérer, Comte dit « que l'anatomie et la physiologie deviennent impuissantes, el que le problème, pour se résoudre, doit être traité par des sciences supérieures. Ce n'est pas l'étude de l'homme considéré individuellement et isolément qui peut faire connaître les lois de l'intelligence et du sentiment, car' c'est seulement dans l'existence sociale et par elle que les fonctions intellectuelles et morales se caractérisent assez ; et sans la solidarité et la continuité qui rendent notre espèce si supérieure h toute autre, elles y seraient presque aussi équivoques que dans les races voisines où elles furent si longtemps méconnues. Mais l'élude de l'existence sociale ne pouvant évidemment rentrer dans la biologie , ici est le terme de la philosophie naturelle et le point de départ de la philosophie morale, à laquelle il appartient de rechercher les lois des plus nobles fonctions de la vie de relation. )>

D'après ces citations, il est évident que, clans l'étal actuel do la philosophie naturelle et de la biologie, une synthèse

sociale basée sur les sciences abstraites ne peut qu'être incomplète, incertaine et conjecturale. Nous sommes étonné qu'un savant qui sait à quelles conditions une théorie mérite le nom de science, ail eu la prétention, avec des matériaux insuffisants, de vouloir faire une synthèse sociale pour régénérer la société.

Les faits sociaux sont la résultante des actions et des réactions des facultés individuelles en lutte avec le milieu cosmique et le milieu social. La dynamique passionnelle a été la même dans tous les temps. La multitude des phénomènes et des faits sociaux, leur variété, leur complication croissante enregistrée par l'histoire constatent des résultats, mais n'expliquent nullement comment opèrent les attributs humains pour produire ces phénomènes et les lois auxquelles ils obéissent. Rien ne peut suppléer à la science de l'homme individuel, que Comte ignore, et qui est à notre époque encore à l'état d'ébauche. Ecoutons-le donnant la description généalogique de ses prédécesseurs et se présentant à son siècle comme ayant mis, par ses travaux, la dernière main à l'édifice sociologique :

Depuis que la reconslruction est à l'ordre du jour, l'attention publique retourne de plus en plus vers la grande et immortelle école de Diderot et Hume, qui caractérisera réellement le dix-huitième siècle eu le liant au précédent par Fontenelle et au suivant par Condorcet. Egalement émancipés en religion et en politique, ces puissants penseurs tendaient nécessairement vers une réorganisation totale et directe, quelque confuse qu'en dût être alors la notion. Tous se rallieraient aujourd'hui h la seule doctrine qui , fondant l'avenir sur le passé, pose enfin les bases inébranlables de la régénéralion occidcnlalo. C'est d'une

telle école que je m'honorerai toujours de descendre immédiatement par mon précurseur essentiel , l'émincnt Condorcet.

Mais à cette grande souche historique j'ai constamment rattaché ce qu'offrirent de vraiment éminent nos derniers adversaires, soit théologiques, soit métaphysiques. Tandis que Hume constitue mon principal précurseur philosophique, Kant s'y trouve accessoirement lié ; sa conception fondamentale ne fut vraiment systématisée et développée que par le positivisme. De même, sous l'aspect politique, Condorcet dût être pour moi complété par De Maistre, dont je m'appropriai, dès mon début , tous les principes essentiels, qui ne sont plus appréciés maintenant que dans l'école positive. Tels sont , avec Bichat et Gall comme précurseurs scientifiques, les six précurseurs immédiats qui me rattacheront toujours aux trois pères systématiques de la vraie philosophie moderne, Bacon , Descartes et Leibnitz. D'après celte noble fdiation , le moyen-âge, intellectuellement résumé par saint Thomas d'Aquiu, Roger-Bacon et Dante, me subordonne directement au prince éternel des véritables penseurs, l'incomparable Aristote.

On voit, d'après ce passage, que Comte a l'ambition de croire qu'il est le résumé le plus complet des grands hommes du passé, et que par ses ti^avaux il ouvre l'ère nouvelle qui, par le progrès incessant, doit conduire l'humanité jusqu'à sa dernière heure sur notre planète.

Nous allons voir que, privé de la science de l'homme individuel , ne sachant distinguer ce qui est d'ordre naturel, constant et universel de ce qui est artificiel , passager et local, il a fait du comtisme et non du vrai positivisme. Pour prouver et démontrer cette assertion, donnons quelques extraits de sa sociologie ; ils vont nous servir à faille comprendre les vices de sa méthode, la pauvreté et la stérilité de sa conception religieuse.

SCIEiNCIî SOCIALE.

Nous empruntons encore à l'Abrégé de M. de Blignères les divers passages qui peuvent donner une idée de h science sociale telle que Comte l'a conçue et exposée :

Auguste Comte a cherché à transformer l'histoire en une science rationnelle et positive comme l'astronomie et la physique, comme la chimie et la biologie. Les historiens n'ont fait jusqu'à ce jour que rapporter les faits dans l'ordre où ils sont arrivés ; ils les ont enregistrés sans en faire voir les relations avec ce qui se passe dans le présent, qui n'est qu'un intermédiaire entre le passé et l'avenir. Pour que l'histoire devienne une science, il faut que les faits particuliers qui la composent, que les principaux événements, soient conçus comme soumis à un ordre déterminé, à un enchaînement régulier. Alors, pour constituer la science, il restera à découvrir, par l'abstraction et la généralisation appliquées à l'étude de ces faits historiques ce que présentent de commun et de constant leur coexistence et leur succession ; l'économie en seça un fait général qui constituera une loi sociale faisant connaître plus ou moins complètement l'ordre cherché.

La première idée d'une fatalité dans les laits de 1 histoire, d une force irrésistible devant laquelle venaient se briser toute la volonté et toute la puissance humaine, a été un pas immense dans la marche de l'esprit humain, une clarté nouvelle qui n'a pu émaner que d'un homme de génie. Elle est due à Bossuet. « Tous ceux qui gouvernent se sentent » a.ssujettis à une force majeure ; ils font plus ou moins qu'ils ne peu- » vent, et leurs conseils n'ont jamais mancpié d'avoir des ellets im-

" prévus : ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés » ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que » prendra l'avenir, loin qu'ils puissent le forcer. »

Une force majeure empêchait qu'à, l'époque de Bossuet la vraie nature de celle dont il avait senti l'existence ne se pût apercevoir. Elle fut activement cherchée, après lui , par IMontesquieu, Vico , IJerder et Condorcet. Quelle que fut la valeur personnelle de ces grands hommes, ils pouvaient non pas la trouver, mais seulement de plus en plus en approcher. Cette force majeure dont Bossuet pressentit l'existence est précisément les lois auxquelles sont assujettis les faits sociaux. Leur découverte exigeait, outre une vue assurée de l'enchaînement nécessaire de tels événements, une connaissance positive et approfondie des phénomènes intellectuels qui dominent cet enchaînement. Cette préparation indispensable indique alors l'époque où une telle découverte était possible, et explique pourquoi elle a dû échapper fatalement aux prédécesseurs de M. Comte. En effet , elle supposait la fondation de l'étude positive de la nature humaine, qui date seulement de Cabanis et de Gall.

Si les faits sociaux ne sont que les conséquences des faits individuels, physiques, intellectuels et moraux, et que ces derniers aient leurs lois, il en sera de même des premiers, quelque difficile que ces lois puissent être à découvrir par suite de l'excessive complication des phénomènes. Aussi le raisonnement est-il impuissant à faire connaître ces lois que l'observation peut seule dévoiler. Elle comporte d'ailleurs différents degrés d'abstraction, de précision, de généralité , par suite d'ibnportance.

Les faits historiques ou sociaux sont soumis, comme les autres, à une certaine fatalité, à des lois susceptibles d'être découvertes en appliquant à leur étude l'observation et le raisonnement : d'où s'ensuivra que l'histoire deviendra une science rationnelle et positive au même titre que celles qui sont actuellement reconnues comme telles. Mais entre l'histoire devenue une science et la science sociale , il restera une grande différence entre la science concrète et la science abstraite. La science sociale, sans considérer aucun peuple particulier, n'a en vue que d'arriver aux lois générales et abstraites qui lient les uns aux autres les phénomènes sociaux, et établissent les relations toujours satisfaites

dans leur coexistence OU leur succession. Sans doute les éléments^ les matériaux de celte science sont les faits, les événements historiques ; mais elle ne les considère que pour en découvrir la solidarité, l'enchaînoincnt, en un mot pour arriver à leur explication. Au contraire, riiisloire, science concrète, s'occupe en particulier dos ditVérents peuples (lu'elle doit faire complètement connaître, et alors, pour être véritablement une science, elle a besoin de s'appuyer sur la science sociale, qui, plus simple qu'elle, doit la précéder ; elle a besoin de lui emprunter des lois qu'elle-même, par son défaut de généralité ou de complication supérieure, serait impuissante îi établir ; et son rôle est proprement d'appliquer les lois sociales à l'explication des difl'érents cas qu'elle examine.

L'économie politique, qui a une certaine existence officielle, n'est pas mémo une 'ébauche de la science sociale. Se donnant pour but la recherche des lois de la production des richesses, elle prétend pouvoir y arriver en considérant exclusivement le seul point de \uq de l'activité matérielle. Or, le caractère le plus fondamental des phénomènes sociaux, est leur solidarité. Il en résulte immédiatement que les vues d'ensemble conviennent seules à leur élude, et qu'il est impossible de connaître les règles fixes auxquelles sont assujettis les phénomènes d'un ordre quelconque, en faisant abstraction de tous les autres.

La psycologie, par l'étude de l'homme intérieur, prétend arriver par cette méthode à le connaître, à connaître son intelligence, ses affections, ses passions. 11 est évident que la particularité des phénomènes intellectuels, c'est de ne pouvoir être observés pendant l'acte, pendant l'accomplissement du phénomène. Il est d'observation vulgaire que le premier caractère des passions est l'aveuglement. Voyez -vous cet homme s'observant penser, s'observant observer? et, pour connaître la colère, devant aussi sans doute s'observer en colère ?

L'étude des fonctions intellectuelles et morales, selon Auguste Comte, se divise en deux branches qui sont : la science de l'entendement, qui se fond dans la science sociale, et puis la science morale, où se combinent les points de vue collectif et individuel qui constituent la science suprême.

La soliilaiilé dos ililli-reiUs aspects sociaux isl éviclenle. A un moment quelconque du développement social, les états correspondants, intellectuel, moral, politique, industriel, sont connexes, dételle sorte que l'un d'eux, appelant nécessairement les autres, ne se modifie pas tant qu'ils ne sont pas produits.

La solidarité des phénomènes sociaux est incontestable ; elle donne lieu îi une étude particulière qui constitue l'un des deux points de vue de la science sociale, — sa partie statique. En effet, il est clair qu'il y a à déterminer les lois précises de cette connexité, les relations qu'ont nécessairement entr'eux les phénomènes sociaux coexistants. Cette étude revient à celle des conditions même d'existence de la société, en d'autres termes à celle de l'ordre.

En second lieu, l'encliahiement des. événements sociaux est encore plus évident que leur solidarité. Il est clair que toute situation peut et doit être conçue comme le résultat nécessaire de la précédente et la préparation indispensable de la suivante. Tel est le sens du lumineux axiome de Leibnitz : « Le présent est gros de l'avenir. »

A cet égard, la science doit avoir pour objet de découvrir les lois constantes qui régissent cette continuité : lois dont l'ensemble détermine la marche nécessaire du développement humain. La dynamique sociale cherche les lois de succession, et la statique sociale celles de coexistence. Un phénomène sociologique est alors expliqué, en prenant ce mot dans son acception scientifique, quand il a pu être rattaché, soit à l'ensemble de la situation correspondante pour les lois sociales statiques, soif à l'ensemble du mouvement précédent par les lois dynamiques.

La science sociale, par suite de la dépendance où elle est de la biologie, se trouve donc ainsi rattachée à toute la philosophie naturelle, à laquelle nous avons vu que la biologie était immédiatement liée. Mais, outre cette subordination indirecte, elle en dépend directement aussi.

Convenablement employée, la méthode historique n'égarera certes jamais ; mais les illusions auxquelles peuvent conduire son imparfaite appréciation ou son application vicieuse, se rapportent toutes à cette erreur si commune et pourtant si grossière qui consiste à confondre un progrès continu avec un progrès illimité. Ainsi , par exemple , en comparant avec les peuples civilisées les hommes primitifs, tels que- nous les montrent les chants homériques ou les récits des voyageurs, on rc-

connaît, sans aucun Joute possible, que le développement social a diniinui' la quantité d'aliments nécessaires à l'homme. Une telle diminution, concordant avec la prépondérance croissante de l'exercice intellectuel et moral à mesure que la civilisation augmente, est en parfaite harmonie avec les lois fondamentales de la nature humaine. Mais, si à mesure que l'homme se civilise, une moindre nourriture tend constamment à lui suffire, en faudra-t-il conclure qu'un tel décroissement soit illimité? En tout genre, il y a donc certaine limite dont nous pouvons approcher nécessairement sans pouvoir jamais l'atteindre. De là vient que le progrès est tout à la fois indéfini et fini, toujours possible et cependant toujours limité. Aucune loi de succession sociale ne peut Atre finalement admise qu'autant qu'elle est en parfait accord avec la théorie positive de la nature humaine. Toutes les indications qui ne satisfont pas à une telle condition doivent finir nécessairement, après un plus mùr e.Kamen, par être reconnues illusoires, soit que les observations aient été trop partielles ou trop peu prolongées.

Dans le chapitre ii, intitulé statique sociale, Aug. Comte fait connaître les conditions fondamentales de l'existence sociale, qui sont communes à tous les temps, à tous les lieux, puis le caractère propre et la nécessité des différents modes et degrés que comporte l'association humaine. De là trois ordres principaux de considérations relatives, d'aliord h. l'individu, ensuite à la famille, et enfin à la société proprement dite.

En ce qui concerne l'individu, Aug. Comte se rattache à la théorie de Gall. « Tous les caractères que présentent constamment les sociétés humaines, et que leur développement quel qu'il soit ne saurait jamais altérer, résultent des plus importants attributs de notre nature. »

Il distingue trois sortes d'associations : la première, est la famille ; elle est la base et le point de départ de toutes les autres. Elle est fondée sur la sympathie, et dirigée par l'amour. Elle fournit l'élément naturel de la société politique, ayant pour principe l'activité collective et pour règle propre la prépondérance matérielle que cette activité fait prévaloir. La cité ou l'état devient à son tour l'élément normal de la société religieuse, la plus étendue de toutes et la seule qui puisse et doive devenir universelle. Celle-ci repose sur la communauté des croyances, et est réglée par la foi.

I^ progrès en tout genre n'est, selon l'anlpur (voir chap. m, Dyna-

mique sociale), que l'ordre devenant de plus en plus parfait. A upoiiil de vue individuel, il est incontestable que l'ordre consiste dans la prépondérance des facultés caractéristiques de l'humanité sur celles de l'aninialilé, autrement dit de la raison, el de la sociabilité sur la personnalité. Il est clair que cet ordre est et sera toujours susceptible de se perfectionner, celte prépondérance de s'accroître.

Tout organisme social repose nécessairement sur un certain système d'opinions communes. L'histoire de la société a été reconnue, dominée par celle de l'esprit humain, el celle-ci se résume essentiellement dans la grande loi découverte par Comte, qui consiste en ce que, dans un genre quelconque de spéculations, l'intelligence passe successivement par les trois étals, — théologique, métaphysique, et positif — , qui correspondent au fétichisme, au polythéisme et au monothéisme, et enfin au positivisme, qui est le dernier état possible subordonnant l'imagination à la raison, caractère propre et exclusif de cet état. Il constitue réellement, au point de vue individuel, l'ordre intellectuel. Cette loi se vérifie par l'histoire générale de l'esprit humain, et aussi par le développement individuelj reproduisant dans ses phases essentielles celui de l'espèce.

Ainsi se trouve donc actuellement démontrée la grande loi des trois étals successifs de l'intelligence expliquant les phénomènes par la volonté arbitraire d'agents surnaturels, par la puissance d'abstractions personnifiées conçues comme capables de les produire, enfin par les faits généraux, dont ils ne sont que les conséquences nécessaires.

Nous avons vu que c'est par classe et dans l'ordre de la complication et de la spécialité croissante que les trois sortes d'explications difl'érenles ont dû nécessairement être appliquées aux phénomènes. Le mouvement actif, c'est-à-dire le but avoué de l'activité de tous, a suivi une marche qui, quoique pleinement correspondante, comporte cependant une appréciation distincte. Tout le monde conçoit maintenant la réunion des hommes en société comme ayant pour but de pourvoir en commun, par la division du travail et la coopération, aux besoins de la vie. Or, cette idée aujourd'hui si familière n'a été pourtant (JUe le terme d'une lente évolution. A Sparte, à Athènes, à Rome, toute activité tendant à produire était regardée comme vile, méprisable, et indigne d'un homme libre ; pendant le moyen-âge, tout noble ne pouvait que se battre ; de nos jours la distinction des carrières dites libérales joue un grand rôle.

Toujouib cl parlout les associations, d'ailleurs les plus dillérenles a d'autres égards, ont été organisées pour la guerre, jamais pour le travail ot la production. C'eçt par le moyen des vaincus réduits en esclavage et forcés pour prix de la vie îi travailler, <pie l'on y comfjte pourvoir aux besoins de l'existence.

L'activité militaire a été indispensable à la formation et au progrès des sociétés naissantes ; elle comporte des propriétés sociales qui lui sont propres et que n'a pas l'activité industrielle. L'activité militaire exige, dès l'origine, une intime association. Le besoin d'union pour l'attaque et pour la défense fait sentir à tous les coopérateurs l'étroite solidarité qui les lie. Une facile appréciation des chefs et l'importance pour le succès de leur autorité disposent à la subordination.

De nos jours, la renonciation à la conquête étant devenue générale, lactivité militaire, de plus en plus rare et exceptionnelle, doit certainement dans un avenir qui ne peut être très éloigné, complètement disparaître. De même que nous avons vu se succt'der trois régimes intellectuels — théologique ou de fiction, métaphysique ou de l'abstraction , positif ou de la démonstration, — de même aussi nous reconnaissons trois modes successivement systématisés de l'activité sociale : la conquête, la défense, et la production.

La science ne faisant jamais que coordonner et systématiser les aperçus spontanés de la raison vulgaire, nous retrouvons dans la double loi des mouvements intellectuel et actif les caractères fondamentaux des trois grandes divisions de l'ensemble du passé : l'antiquité , théologique et conquérante ; le moyen-âge, métaphysique et défensif ; les temps modernes, scientifiques et industriels.

Tels sont le progrès spéculatif, le progrès actif, et faccord entrouxT. En réalité, le progrès affectif est le plus important de tous ; sa loi cependant est la plus facile à établir. En effet , il est de toute évidence que les sentiments ne peuvent changer si les croyances et les situations ne changent pas, et que, celles-ci changeant , ils doivent nécessairement se modifier. Ainsi'le progrès affectif ne peut être que la conséquence, la résultante du progrès intellectuel et actif. Suivant alors que la patrie, Dieu et l'humanité ont été successivement connus et compris , c'est à eux que se sont appliqués l'amour et le dévouement. La loi du progrès aiïcctif est, en prenant le sentiment symi)athique le plus général :

que rinstinct social, civique dans l'antiquittS collectif au moyen-à^'o, doit fmalenienl devenir universel. Une croyance toujours démontrable et une activité exclusivement industrielle doivent certainement aboutir à une église, ;\ un culte, cette fois réellement catholiques.

Dans les chapitres suivants, Auguste Comte, après avoir défini les diverses phases successives et comment chacune d'elles prépare la suivante, apprécie les principales propriétés du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme. Vient ensuite l'état métaphysique qui commence au xiv* siècle. Il est encore celui de notre époque. Il ne constitue en réalité qu'une époque de transition. Il comporte constamment une double étude : celle de la transformation continue des éléments de l'ancienne organisation et celle de la marche ascendante des éléments de la nouvelle. Son accomplissement effectif se décompose en trois phases qui conduisent à la révolution française et à l'avènement de la philosophie positive.

La sociologie est la paiiie la plus importante de l'œuvre de Comte ; elle se distingue par une rare profondeur d'analyse : c'est son véritable litre de gloire parmi les penseui\s contemporains.

C'RITIQl i:

De l'ensemble de la sociologie telle que Comte l'a exposée, il ressort que tout le passé de l'humanité a été discipliné et relié par des idées fétichistes , théologiques, métaphysiques et monothéistes. Or, toutes ces idées, d'après le positivisme, sont illusoires et empiriques : par conséquent, l'ordre de relations spirituelles, morales et actives, régies par des préceptes , des commandements religieux , des codes civils et politiques qui ont été la conséquence de ces idées, ont dû, à côté du bien relatif qu'elles ont fait, engendrer des préjugés barbares, des injustices déplorables , des désordres profonds , et perpétuer les calamités sociales.

Dans l'ignorance de la vraie théorie de l'âme, les facultés individuelles irréductibles ont toujours été mal appréciées par les législateurs religieux et politiques qui ont voulu les réglementer. Ils n'ont pu gouverner qu'en les refoulant , les comprimant et les tyrannisant. Déviées de leur direction naturelle, elles ont nécessairement réagi ostensiblement ou sourdement et hypocritement ; elles ont lini par miner et détruire peu à peu les systèmes faux et incohérents qui ont eu la prétention de les discipliner pour

— 3:i — le bien de tous et de chacun. Comte a constaté combien la biologie laisse à désirer; il a également montré la faiblesse de la phrénologie. Quelle que soit sa prétention à avoir complété ce qu'il appelle la théorie de l'âme, il est bien loin d'avoir mis la dernière main à l'étude de la science positive de l'homme. Comment, ignorant la loi des phénomènes intellectuels qui dominent l'enchaînement des événements historiques, peut-il se flatter de connaître les lois auxquelles ils sont assujettis? Comment, sans connaître la vraie loi statique et dynamique naturelle de chaque faculté, peut-il , au milieu de tous les faits si bizarres , si monstrueux, si confus, si variés de l'histoire, découvrir la vraie loi des relations humaines et déterminer scientifiquement la construction finale"? Privé de la vraie pierre de touche ontologique, il s'expose à ne faire, avec les diverses institutions prises au passé, qu'un édifice fantastique, incohérent et impraticable. Pour nous en assurer, commençons par constater le fait historique le plus caractéristique de l'époque moderne, et voyons comment son intelligence et son cœur ont procédé pour construire sa synthèse religieuse.

Dans la sociologie, nous trouvons que « le mouvement actif, c'est-à-dire le but avoué, de l'activité de tous, a suivi une marche qui, quoique pleinement correspondante, comporte cependant une appréciation distincte.. Tout le monde conçoit maintenant la réunion des hommes en société comme ayant pour but de pourvoir en commun , par la division du travail et la coopération, aux besoins de la vie.

Or, celte idée aujourd'hui si familière ua été pourtant que le terme d'une lente évolution. A Sparte, à Athènes, à Rome, toute l'activité tendant à produire était regardée comme vile, méprisable, et indigne d'un homme libre; pendant le moyen-âge, tout noble ne pouvait que se battre; de nos jours, la distinction des carrières dites libérales joue un grand rôle.

» Toujours et partout les associations, d'ailleurs les plus différentes à d'autres égards , ont été organisées pour la guerre, jamais pour le travail et la production. C'est par le moyen des vaincus réduits en esclavage que l'on y compte pourvoir aux besoins de l'existence.

» De même que nous avons vu se succédci'

trois régimes intellectuels, — théologique ou de fiction, métaphysique ou d'abstraction , positif ou de démonstration, de même aussi nous reconnaissons trois modes successivement systématisés de l'activité sociale , — la conquête, la défense, la production. »

D'après ce passage, il est évident que ce qui caractérise la société moderne et la sépare complètement de celles du passé, c'est l'avènement pacifique de Yacticiic productive, le règne du travail créateur et non destructeur.

A quel aspect, à quelle faculté organique de findividu correspond le travail? A félément conservateur. Il a pour but d'entretenir et de satisfaire tous les besoins de la vie organique, sans laquelle la vie intellectuelle et morale ne saurait exister. Par qui sont produites les choses utiles et nécessaires à l'existence? Par les masses, qui ont et»'

des esclaves, des serfs qui sont maintenant des prolétaires. Or, toute cette branche si importante de la science sociale est encore à l'état empirique et anarchique ; de grands travaux partiels d'économie ont été faits ; toutes les branches spéciales de l'économie existent ; mais la philosophie du travail est à faire , ou du moins n'est pas reconnue. Comte aurait dû revoir les théories particulières de la production, de la consommation , de la distribution, de la répartition, de V appropriation , et les différentes lois qui ont régi jusqu'à ce jour toutes les relations de l'activité humaine ; les élever à la hauteur des sciences qui composent la philosophie naturelle, et démontrer comment elles se lient, s'enchaînent à cette dernière, qui doit leur servir de fondement positif. Loin de là ! il dit :

« L'économie politique, qui a une certaine existence officielle, n'est pas même une ébauche de la science sociale. Se donnant pour but la recherche des lois de la production des richesses, elle prétend pouvoir y arriver en considérant exclusivement le seul point de vue de l'activité matérielle. Or, le caractère le plus fondamental des phénomènes sociaux , est leur solidarité. Il en résulte immédiatement que les vues d'ensemble conviennent seules à leur étude , et qu'il est impossible de connaître les règles fixes auxquelles sont assujettis les phénomènes d'un ordre quelconque, en faisant abstraction de tous les autres. »

Si l'étude exclusive de la production des richesses ne peut seule conduire à la science sociale, elle en est au moins une des branches les plus importantes puisqu'elle embrasse

laclivilé ]iulu>tiit.'llc à la(jiiL'lli3 le monde l'éel est nécessail'ement soumis. Or, la science sociale ne pouvant être science générale qu'à la condition de la science particulière de l'activilé, la synthèse de Comte ne peut être à son lonr qu'incomplète et à l'étal d'ébauche. Sa |)rétenlion de régénération est donc illusoire.

Reproduisons un passage déjà cité :

« La solidarité des différents aspects sociaux est évidente. A un moment quelconque du développement social, les états correspondants, intellectuel, moral, politique, industriel , sont connexes : de telle sorte que l'un d'eux, appelant nécessairement les autres, ne se modifie pas tant (pi'ils ne sont pas produits. »

Or, puisque le règne du travail pacilique, qui n'a jamais existé dans le passé, se produit avec une si puissante énergie au milieu de la décomposition du vieux monde, Comte aurait dû commencer par reconnaître les divers aspects sous lesquels se révèle l'activité humaine, préciser leur mode particulier d'évolution, déterminer quelles étaient les modifications que devaient subir les états intellectuel, moral et politique correspondants pour être solidaires et connexes avec le grand fait nouveau de f avènement du travail. Malheureusement pour son savoir, il est si arriéré, si aveuglé dans cette importante question, qu'il en est resté au prolétariat. Il considère cet état comme le dernier auquel fhumanité puisse s'élever ; c'est sur lui qu'il a spéculé. Il est curieux de voir le résultat qu'il a obtenu , et comment la méthode historique l'a égaré et fossilisé.

Dans sa sociologie, après avoir montré que chaque époque prépare instinctivement celle qui va la suivre, il arrive, après le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme, à l'état métaphysique moderne, qu'il divise en trois phases. Dans la dernière, s'accomplit la décomposition systématique du régime du moyen-âge. Dans toute celte dissolution du régime passé qui se continue encore de nos jours, quelle est l'institution qui frappe l'esprit de Comte et le fascine exclusivement ? C'est l'organisation sociale qui fut réalisée d'Hildebrand à Boniface VIlï, sous la constitution de deux pouvoirs, l'un temporel et l'autre spirituel, séparés et indépendants. Cette combinaison, qui a été essayée et réalisée imparfaitement au moyen-âge. Comte la regarde comme le vrai fondement de l'organisation sociale. Cette admirable transition, dit-il, fit surgir tous les germes essentiels du régime final. Il prétend que le positivisme est en mesure d'éviter toutes les erreurs qui ont amené la chute de cette admirable conception. C'est un régime analogue qu'il veut appliquer au présent pour être la base de l'évolution future de l'humanité : il veut par conséquent recommencer le duel qui a eu lieu pendant dix siècles entre le temporel et le spirituel ; il dit « que sa division ne doit plus être motivée par l'opposition entre les intérêts terrestres et de chimériques intérêts célestes, mais comprise et reconnue, en conséquence de l'organisation humaine, comme la condition nécessaire du véritable ordre social, le principe fondamental de la société. Cette admirable division peut seule concilier la soumission et la dignité, le concours et l'indépendance. »

— iO —

On peut objecter à priori que si les deux aspects dont l;i lutte a été si fatale et si cruelle au pouvoir spirituel existent seuls au fond de Yonjanisme humain, il ne suffira pas de substituer rintérêt réel terrestre ii l'intérêt fictif céleste pour les mettre d'accord : le dut'l recommencera, comme par le passé, avec une éncigie d'autant plus grande (|uc l'objet de la lutte sera plus positif, plus déterminé, plus circonscrit. Là est l'erreur fondamentale de Comte. L'ordre tel qu'il l'a conçu est une utopie rétrograde, condamnée par l'expérience, l'observation, la science de l'homme cl la sociologie, avec laquelle il se met en contradiction flagrante.

En effet , il reconnaît que le physique et le moral dans l'homme, qui correspondent dans la société aux deux aspects temporel et spirituel, sont indivisibles, inséparables dans l'individu. Contrairement à cette observation très judicieuse, il veut les séparer, les rendre indépendants dans la société présente, et cela dans le but avoué d'arriver à faire prédominer, comme au moyen-âge, le spirituel sur le temporel pour diriger ce dernier. Il a la naïveté de croire que le temporel actuel sera assez peu spirituel pour se prêter à cet escamotage, pour se remettre niaisement sous la tutelle morale d'un nouveau sacerdoce qui, comme l'ancien, composé d'hommes ayant toujours les mêmes attri-, buts irréductibles, cherchera à envahir et à réunir tinséparable, l'indivisible temporel et spirituel.

D'autre part, avec les philosophes et les physiologistes, il a adopté empiriquement, dans ses études et sa classifîca-

lion des taonltés de lame, la division trinairc des attributs fondamentaux, qu'il désigne par qualités pratiques, fonctions intellectuelles et moteurs affectifs. Il y aurait donc organiquement dans l'homme trois aspects, trois forces, trois pouvoirs, et non deux, qui devraient nécessairement être représentés dans la société et fonctionner simultanément ou alternativement en bonne harmonie. Mais, dominé par sa monomanie dualistique du moyen-âge, il s'arrange pour escamoter l'un des trois aspects et organiser sa chère théocratie fantastique comme le passé n'en connut jamais, et que le présent repousse de toute son énergie spontanée et raisonnée. xVinsi, voilà Comte entraîné par la méthode dite historique à vouloir organiser la société sur une base dualistique quand la physiologie et l'observation sont arrivées à découvrir une base trinitariste, et à indiquer qu'il faut spéculer sur trois aspects, et non sur deux.

Bien plus, il confond et intervertit le rôle des aspects fondamentaux, et se met en contradiction avec lui-même en voulant que l'affection relie et dirige l'ensemble du système social ; car, dans sa classification, il désigne le cœur comme donnant ïimpulsion, l'esprit ou l'intelligence conseillant, et ce qu'il appelle le caractère exécutant. Par conséquent , le cœur, qui sert de lien et donne l'impulsion, ne dirige pas, ne conseille pas, ne sait pas, ne prévoit pas. Selon sa propre théorie de l'âme, c'est la raison, l'intelligence, qui doit diriger, éclairer l'affection aveugle, ainsi que les mouvements de l'activité musculaire pratiquant indistinctement le bien et le mal. Est-on bien sûr qu'il n'y a que trois

aspecls i)rinci|)aux dans l'homme, et non quatre, cinq :' Ce nombre d'aspects primaires esl-il sciontilique etdélinilif?

Avec des erreurs, des contradictions, des inconséquences, des incertitudes pareilles à la base d'une docli'ine, on |teut être certain que la construction va être viciée dans tous ses détails, boiter constamment, et ne pouvoir soute- !iir une critifjue sérieuse. Sa classilication de l'âme se décompose :

En dix afïectives, cinq intellectuelles et trois pialiqucs.

Ensuite il sous-divise les dix affectives :

En sept penchants personnels : l'instinct nutritif, l'instinct sexuel, l'instinct maternel, l'instinct militaire, l'instinct industriel, le besoin de domination, le besoin d'approbation;

En trois sociaux : l'attachement, la vénération, la bonté;

En cinq fonctions intellectuelles : synthétique, analytique, de généralisation, de systématisation et de communication;

En trois pratiques : courage, prudence, persévérance.

Selon Comte, le progrès consiste à faire de plus en plus prédominer la sociabilité sur la personnalité ; il faut donc soumettre et faire diriger le système social par les facultés sympathiques. Mais comment vaincre et dompter les sept penchants personnels avec les trois sympathiques quand, outre le nombre, les sept sont plus énergiques? Le duel est difficile à soutenir : les plus faibles seront nécessairement vaincus.

L'histoire nous montre que de tous les temi^s c'est un petit nombre d'individus qui ont gouverné et soumis le plus gi'and. Le procédé consiste h réunir les penchants

personnels d'un groupe d'hommes ayant les cinq facultés intellectuelles très développées relativement à celle de la masse. Ce groupe cherche , au moyen de l'habitude , de l'éducation , des séductions de l'art , de l'exploitation de l'ignorance , de l'aspiration au bonheur exalté ou comprimé par un système de peines et de récompenses terrestres et célestes, à soumettre les masses à sa loi. C'est ainsi que, depuis l'origine des hommes sur la terre, ils ont été hés, reliés et gouvernés pour satisfaire les intérêts et les passions de leurs chefs. Les attributs irréductibles de ces hommes supérieurs ne pouvant se développer et prendre un essor plus élevé qu'à la condition d'être mieux compris par le grand nombre , sans le concours duquel ils n'auraient pu atteindre le but de leur ambition , ils ont , malgré eux, développé et fait progresser l'intelligence des masses.

D'autre part , tant que les divers membres du pouvoir trouvent à satisfaire leurs intérêts personnels et corporatifs, l'association se maintient, les peuples sont stationnaires et despotiquement gouvernés. Mais surviennent les querelles de ménage, qui, en se divulguant, initient les ignorants aux ruses et à la politique égoïste des gouvernants, ces masses, éclairées par l'expérience et par le raisonnement, excitées par leur propre ambition, finissent par y voir clair et perdent le respect, la confiance et la vénération qu'elles avaient pour leur chef et leurs lois. Dès-lors elles font tous leurs efforts pour briser les lois hypocrites qui les comprimaient'; une vie nouvelle ciixule dans l'organisme social ; les fan-

lûmes séculaires s'évanouissent; un des aspects de la vélité une et multiple restée îi l'état latent se révèle, et la société Unit par se reconstituer sur une base plus large et supérieure à celle qui l'a précédée pour accom[)lir sa destinée. C'est i»ar cet incessant labeur, par la lutte sanglante ou pacilique, que l'homme se rackette chaque jour de son hjnorance et de l'erreur, son inséparable compagne. Lignoraitce est le véritable péché originel de l'homme , et non la désobéissance à de prétendus commandements divins. L'ignorance est la condition naturelle, fatale, dont l'homme ne se dégagera jamais complètement.

A côté du travail industriel qui arrive et cherche instinctivement son émancipation sociale, se trouve le travail artistique qui réclame aussi ses droits à la liberté. La branche d'art littéraire est la plus importante, parce qu'elle pénètre dans toutes les branches des connaissances humaines pour les répandre, les critiquer, les exploiter, et aussi les dénaturer et les fausser par ses appréciations superficielles ou mensongères. Ces païens, ces panthéistes, ces bohèmes, ces enfants prodigues de la chair et de l'esprit sont un vrai cratère en ébullilion permanente qui lance, par mille fissures et dans toutes les directions, ses gerbes de flamme éblouissante aux mille couleurs, émerveillant et fascinant les mortels avides d'émotions et de fantastiques visions. C'est le Satan moderne contre lequel se débattent les pouvoirs politique et religieux usés; que maudissent les réformateurs aveugles et impuissants dont l'intelligence atrophiée, ne sachant trouver la place et la fonction nor-

mate dos attributs irréductibles , à prépondérance eslhéliquc et sympathique , veut, comme le rêveur Platon, le bannir de leur république. Comte, plus habile, veut l'absorber dans le sacerdoce, qui doit embrasser le vrai par la science, le beau par Tart, et le bon par la médecine. H veut concentrer dans le même pouvoir des éléments qui, dans l'organisme cérébral , ne sont jamais également développés quand l'un d'eux est très puissant. Il veut se servir de l'art comme d'un comparse, d'un frère servant d'un prestidigitateur qui fait de son mieux pour amuser, éblouir, tromper, séduire les mortels, et faire disparaître dans la gibecière sacerdotale les prétentions des attributs mécontents que son égoïsme ou son impuissance n'aura pu ni su satisfaire. Pour que son sacerdoce soit omnipotent dans sa conception, il suppose que le savant n'est propre qu'à discerner le faux du vrai ; qu'il est peu aimant et peu moral ; que l'artiste est peu savant, médiocrement moral, et n'est apte qu'à juger le beau et le laid ; que le prolétaire n'est ni savant, ni artiste, ni moral, qu'il n'est bon qu'à discerner l'utile du futile. Puisque le pouvoir rehgieux, selon Comte, doit tout dominer, régler et reher, il ne peut accomplir cette haute fonction qu'à la condition d'être le résumé, la synthèse vivante de toutes les spéciahtés, et d'être supérieur à chacune d'elles pour les diriger, se faire respecter, et mériter la confiance et la vénération de tous. Or, il a démontré dans la sociologie qu'à proportion que l'humanité grandit, les spécialités se développent, se compliquent, s'élèvent, et tendent à se créer un règne ;• part. Il

l'aiidrait donc, pour gouverner la société comme il l'enteucK qu'il cxislât des hommes ii connaissances universelles et à degré supérieur. Ces prodiges étant chimériques, le pouvoir sacerdotal de Comte est une utopie. L'antiquité Ihéocralique a pu réaliser cet idéal, parce que toutes les connaissances étaient à l'état de germe et de fiction, et que les masses étaient d'une ignorance à peu près bestiale dans laquelle les prêtres les entretenaient. Mais, dans les temps modernes, une pareille concentration est impossible. Il faut donc des conceptions bien autrement larges et savantes, et d'une moralité bien supérieure à celles qui ont gouverné les sociétés au maillot.

Ainsi voilà un positivisme prétendu scientifique qui, pour diriger les hommes modernes, se trouve forcé d'emprunter à la politique du passé ses vieilles ruses, ses mensonges, ses fraudes, ses séductions immorales, pour soumettre les peuples à une théocratie, à un patriciat dont l'ambition et l'égoïsme sont percés a jour, et qui ne peut recueillir que mépris et dérision au lieu du respect et de la vénération nécessaire pour gouverner. Il se trouve donc frappé d'impuissance.

Ce qui a émerveillé Comte dans le moyen-âge , c'est la puissance papale qui dominait tous les pouvoirs humains, distribuait les couronnes terrestres, soumettait les grands comme les petits à la même discipline morale, grâce à l'unité de foi. Pour fonder un régime analogue, il lui faut un dogme, un culte, et un régime ; il lui faut un être suprême auxquels les hommes rapportent toutes leurs affec-

lions ; il lui faut une armée sacerdotale hiérarchisée avec son pape spirituel ; il lui faut un pouvoir temporel constructeur pacifique soumis à la suprématie morale du pouvoir spirituel. Voilà comment, en se servant de l'histoire, il est amené à constituer son système d'activité pacifique. Citons un passage que nous avons déjà mentionné à la sociologie :

« Organisée jusqu'ici, l'activité militaire est très propre à montrer le caractère précaire et passager de cette distinction des fonctions en privées et en publiques. Malgré tous les intermédiaires hiérarchiquement distribués qui les séparent l'un de l'autre , le dernier soldat et le chef suprême y ont le même caractère de fonctionnaires publics, et y sont voués également aux communes entreprises. Pour tous, dans cette activité, le mobile suprême de la conduite est l'honneur , c'est-à-dire le désir , la passion de bien remplir son devoir, quelque difficile et périlleux qu'il soit, et la plus haute récompense est d'être jugé par tous l'avoir bien rempli. L'universalité de l'activité militaire et son développement continu indiquent qu'elle a dû être indispensable au progrès des sociétés naissantes , et qu'elle comporte des propriétés sociales qui lui sont propres et que n'a pas l'activité industrielle. C'est sous la protection de l'activité militaire et grâce à elle que l'activité industrielle a pu se développer et arriver à la division du travail. Cette division, très lente à se produire et à être comprise, a fait naître l'idée de fassociation des travailleurs. L'activité militaire, pour l'attaque et la défense, est vite arrivée à une

- 4s — inlime association ; thaciiii a hien vilu senti rélroite solidarité qui les lie en face du danger. Une facile appréciation des chefs et l'importance pour le succès de leur autorité disposent à la subordination. Aussi, la guerre a-t-elle toujours été la meilleure école de l'obéissance et du commandement, comme l'organisation militaire a été la source et la base de toute organisation politique. Elle développe l'attachement des égaux et le respect pour les chefs ; elle contribue à l'extension de la société ; les vaincus soumis prennent des habitudes de travail, très répulsives à l'homme primitif. Mais l'activité militaire, arrivée à un certain degré de développement humain, doit cesser, et se transformer par la renonciation à la conquête, qui commence à prévaloir de notre temps. De même que nous avons vu trois régimes intellectuels, de même aussi nous reconnaissons trois modes successivement systématisés de l'activité sociale, — la conquête, la défense, la production. »

Comte, en suivant la série simple du développement des institutions du passé, est par conséquent amené à l'idée d'une organisation de la production, analogue à celle de la destruction. D'après ce type, l'armée industrielle se composera de prolétaires, de chefs entrepreneurs ou directeurs, et de patriciens banquiers détenteurs de toutes les richesses produites devant servir aux dépenses des diverses entreprises et k solder les travailleurs, qui sont tous fonctionnaires. Les appointements des entrepreneurs et des patriciens seront réglés, d'accord avec les prolétaires, par l'entremise du sacerdoce.

Le pouvoir spirituel, comme dans le catholicisme, sera formé par une armée, une hiérarchie de prêtres mariés, par conséquent de familles; il sera, de plus, aidé et inspiré par le sexe féminin ou le pouvoir affectif, qu'on peut appeler le féminat, destiné par Comte à gouverner l'intérieur du ménage et à diriger l'éducation de l'enfance jusqu'à l'âge de quatorze ans. Le sacerdoce, rétribué comme toutes les autres catégories de fonctionnaires, a pour mission de diriger, de disciphner la conduite individuelle domestique et pubhque; il intervient dans tout ce qui concerne l'accord des intérêts entre le prolétariat et le patriciat ; il dirige tous les efforts, et les fait converger vers l'amour et l'adoration de la grande déesse. Pour faciliter le gouvernement de la sociocratie, il divise le territoire en petites républiques. Considérant les grands états formés par l'anarchie conquérante comme très compromettants pour l'ordre, ils doivent donc être réduits pour faciliter le gouvernement des sociétés.

On voit comment ce pauvre révélateur se trouve conduit, pour réaUser sa conception, à répéter un passé qui ne peut plus revenir. La simple observation aurait dû lui faire comprendre l'énorme différence qui existe entre les conditions dynamiques de l'armée destructive et celles de.l'armée constructive. En effet, la première est composée de célibataires réduits à leur plus simple expression passionnelle, n'ayant à remplir qu'une fonction temporaire, à obéissance passive, machinale, sous une disciphne qui ne tient nul compte des attributs qui font de l'homme un être

— m — lil)ru cl social ; Uiiidis que la seconde est com|iosée de l'amilles ajïpelêes à dévelopitcr toutes les facultés humaines pendant toute leur vie. 11 y a ici un mode d'éducation, d'instruction, d'administration, d'approvisionnement, de transport, de casernement, de campement, d'activité rélléchie et spontanée, qui exige une organisation si différente, si compliquée, que le type sociologique choisi pour exemple, avec ses données rudimentaires historiques, ne peut servir qu'à fausser et k égarer l'organisateur. Comme on le voit, notre savant, entraîné par sa monomanie hisloriologique, laisse de côté la philosophie naturelle, la biologie, sa propre théorie de l'câme, la psycologie, l'économie politique, en un mot toutes les acquisitions positives modernes, pour aller puiser dans un passé vermoulu et empirique le type de sa construction sociale. C'est avec cet illogisme, l'oubli de ses prémisses naturelles, son réirogrèbreligieux, qu'il veut faire du progrès philosophique et scientilique !

Il est curieux de suivre et de constater les ravages que produit une méthode fausse, vicieuse et contraire à la loi du développement des atti-ibuts humains. Continuons donc notre exploration doctrinale.

CrE.TR.

Quel a été, au moyen-âge, le puissant levier qui a servi à la papauté pour soulever et soumettre le monde chrétien ? C'est la croyance à Dieu triple et un , la foi à l'im-

— ol —

mortalité de lame, à la continuité indéfinie du moi après la mort, recevant une récompense éternelle dans le séjour céleste pour laccomplissement des devoirs imposés par ce Dieu, et les tourments éternels infligés aux. pécheurs endurcis, impénitents, refusant ou négligeant la pratique des lois de Dieu et de l'Eglise. L'excommunication était la peine la plus terrible qui pût être infligée aux grands coupables. Les rois qui violaient ouvertement la loi morale ou se révoltaient contre le pouvoir s[)irituel du vicaire de Dieu sur la terre, étaient foudroyés, les sujets fidèles; les serviteurs qui auraient fait le sacrifice de leur vie terrestre pour défendre et soutenir leur maître, reculaient devant l'idée des peines éternelles qu'ils encouraient en se rendant complices des délinquants. Dès-lors le vide s'opérait autour du possédé, du démon de la désobéissance; on le fuyait comme un pesUféré, on le séparait, on le retranchait du troupeau resté fidèle; la brebis égarée, privée de toute relation humaine, se trouvait forcée, ne voulant pas renoncer à la vie, de faire amende honorable pour obtenir son pardon. Sur quelle faculté irréductible de l'âme humaine repose cette conception ? C'est sur la merveillosité (dont ne parle nullement Comte) combinée avec la consermlion indéfinie du moi individuel.

En se conformant aux enseignements et à la discipline religieuse insUtuée pour aimer son prochain comme soimême et Dieu par-dessus toute chose, le croyant obtenait les jouissances éternelles de la vie céleste. Qu'est la durée de la vie terrestre par rapport à l'éternité? Un instant, une

pulsation du cœur. Que sont les sacrifices, les douleurs physiques, les peines morales de cet instant, comparées aux jouissances ineiTablesl' Rien ou à peu près. Le croyant donnait un fétu pour obtenir des richesses infinies; pour son devoir terrestre accompli pendant un instant , il avait droit au bonheur céleste éternel. En fait, les plus glorieux de tous les saints Ihéologiques ont été les plus grands de tous les égoïstes; mais, ne pouvant faire leur salut qu'à la condition des œuvres bonnes et utiles au prochain, l'essor donné à l'égoïsme indéfini , soumis à la loi de réciprocité humaine, a tempéré et limité cet essor. Cette combinaison a été d'une fécondité inouïe pour faire progresser la sociabilité humaine. L'art moral chrétien a obtenu ainsi d'immenses bienfaits terrestres de l'égoïsme humain artistiquement exalté et religieusement dirigé et discipliné. La hanté, l'attachement et la vénération phrénologiques , qui ont toujours existé au fond des entrailles humaines, bien que méconnues par le théologisme, n'en ont pas moins produit le bien que le sacerdoce attribuait à la grâce et aux influences surnaturelles.

Le positivisme, tout en admirant le christianisme et lui rendant hommage pour le bien qu'il a fait , constate qu'il n'a pu devenir universel ni établir l'ordre. Il faut donc, puisque la devise du régime nouveau est ordre et progrès, qu'il établisse l'ordre, et réalise le progrès religieux qui doit conduire a l'universalité de foi.

La devise morale du cathoficisme est par-dessus tout égoïste, selon Comte. L'amour de Dieu donné comme prin-

cipal stimulant de l'amour d'autrui, a pour sanction la menace éternelle , la crainte des enfers constamment dirigée contre lame du croyant; or, le paradis, l'enfer, Tâme immortelle, immatérielle, etc., sont illusoires, chimériques, incompatibles, d'après le positivisme, avec l'intelligence contemporaine. Le saint Paul moderne doit donc, pour être en progrès, dégager le précepte chrétien de l'impur égoïsme qui le souille, élever l'homme à l'amour desintéressé et le rendre heureux de vivre pour autrui.

Le positivisme , pour faire prévaloir en tout et partout cet amour, substitue à la croyance au surnaturel la croyance au naturel, au réel, au positif; il fait succéder la foi clairvoyante k la foi aveugle, au credo quia ahsurdum le credo quia demonstratum. Ainsi, à la hiérarchie céleste fantastique qui commence par Dieu et descend à l'homme par les anges, les saints, il substitue la déesse humanité. Ces anges sont des types féminins , ces saints des types masculins. Il a son culte public, domestique et privé, ainsi que son régime, etc. Toute son organisation sacerdotale est calquée sur le cathohcisme. C'est avec une seconde édition diminuée, matérialisée et hypersentimentalisée de cette doctrine, qu'il prétend donner une nouvelle impulsion au progrès religieux et l'universaliser.

Nous avons vu que le savant réformateur n'a pu trouver le centre de gravité de l'ordre vital : voyons comment il va faire mouvoir son ordre moral autour de la déesse humanité, — centre de l'amour social.

La déesse est triple et une, comme le dieu lhéolop[ique.

Kllc se compose de l'immense majorité des morts passés, de kl minorité des vivants présents, et des successeurs futurs. La partie morte constitue les ancêtres, de qui nous avons tout reçu «^Tatuitement. Celte portion de l'être suprême n'a pai- conséquent rien à nous donner , à nous promettre pour l'aimer et la servir; le droit à une récompense quelconque de sa part n'a aucune raison d'être. Nous n'avons (ju'ii la remercier, lui rendre des actions de grâces, la vénérer pour le bien qu'elle nous a fait.

Quant à la partie vivante contemporaine, le i»ositivisme remplace le précepte évangélique d'aimer son prochain comme soi-même par celui de vivre pour autrui, délivié de son égoïsme et de son épouvantail satanique. « L'expérience de l'humanité, dit le positivisme, nous a appris que le honheur réside dans les bonnes actions, dans la vertu définie par un sage du xvni* siècle : un effort sur soi-même en faveur des autres. Nous sommes assez payés des bienfaits et des affections par les seules joies qu'ils nous procurent. Il sera d'autant plus facile de vivre pour autrui, qu'il est généralement senti par les âmes tendres qu'il est meilleur d'aimer que d'être aimé. Etre aimé ne constitue qu'une douce satisfaction passive; aimer constitue une immense félicité active. Les affections désintéressées sont les plus vives ; elles sont supérieures aux autres par leur énergie ; aussi, dans les relations les plus humbles comme envers les plus hautes , l'humanité régénérée pratiquera bientôt l'évidente maxime évangélique : Donner vaut mieux que recevoir. » Ce plaisir, celte récompense, repose sur les

trois penchants irréduclibles : lu bonté, iallachement , la vénération.

Puisque, d'après le positivisme, l'iiomme trouve le vrai bonheur dans le libre cours de ses penchants sympathiques, le devoir et le bonheur ne faisant qu'un, il peut ériger en principe que nul n'a droit qu'à faire son devoir. Dès-lors le ciel glacial du théologisme disparaît et se trouve remplacé sur la terre par le bonheur de se dévouer à autrui. Mais comme tous n'ont pas les penchants sympathiques assez développés pour éprouver ce bonheur, il faut y suppléer par des sanctions et des excitations terrestres. Les peines et les récompenses de l'enfer et du ciel sont remplacées par l'opinion publique ramenée à l'unité de foi ; elle récompense par ses éloges, par son approbation, et punit par sa réprobation, par son excommunication, tous les actes entachés d'égoïsme.

« Le positivisme, dit M. de Lombrail, place dans l'altruisme la règle du devoir et celle du bonheur. Tout égoïste doit être regardé comme frappé d'aliénation mentale. La postérité traitera cette anomalie désormais exceptionnelle comme une affection cérébrale. De même qu'on impose un régime salutaire aux êtres privés de raison, on ne tardera pas à l'imposer, avec des modifications relatives, aux êtres privés de sentiment ; en face de l'hôpital des fous, on bâtira l'hôpital des égoïstes, sur le fronton duquel on lira : Vivre pour autrui. Il fonde son grand principe subjectif sur la prépondérance de l'affection, sur la spéculation et sur l'action. Il soumet dans la vie privée nos investigations et nos

entreprises ; ei dans la vie publique il lui ftiit rallier tous les hommes en les disposant à l'amour universel, en rapportant tout au grand être que nous devons adorer et servir en nous améliorant. »

L'idée d'immortalité d'une âme spirituelle qui se sépare du corps après la mort pour souffrir ou jouir dans le monde suprà-terrestre, est une croyance chimérique, selon Comte. Cette idée est remplacée par celle de l'incorporation à l'humanité, après une canonisation méritée par quelques rares élus de la grâce ; ils continuent à vivre dans la mémoire des vivants, qui célèbrent les vertus des défunts dans les fêtes du culte public.

D'après la théologie, l'âme des défunts pouvait assister en silence aux effusions, aux actions de grâce des vivants ; ils étaient heureux de ce souvenir, de ce commerce intime. La crainte de troubler par des actes répréhensibles le bonheur des âmes chéries suffisait souvent pour soutenir le croyant dans les moments difficiles de la vie ; il puisait dans cette foi la force nécessaire pour résister à des sollicitations dangereuses. Cette vie immatérielle étant une chimère, les évocations de ces êtres chéris, qui ne peuvent participer en aucune manière à notre mode d'existence, en détruisant la croyance à la communication réelle, transforment l'immortalité en une sorte de fantasmagorie mentale qui , entretenue et surexcitée par la méditation et l'habitude, peut finir par f hallucination et la folie. Cette immortalité purement mentale a pour terme la vie du sujet contemplateur, si toutefois le défunt mérite ce souvenir.

Cette immortalité est une dérision, car elle fait descendre l'homme au-dessous d'un caniche ou d'un serin regretté. La masse des humains, après la mort, n'est plus qu'un engrais animal.

Les saints qui , d'après le théologisme, avaient mérité la béatitude céleste et la canonisation, étaient publiquement fêtés et invoqués à titre de patrons, comme pouvant obtenir des grâces spéciales du Seigneur pour leurs protégés. Ceux-ci puisaient dans cette foi la force de lutter contre toutes les misères de la vie, en imitant la conduite de leur protecteur chéri. Cet échange, cette communication spirituelle avec l'âme vivant dans la cité divine, est rompu ; l'échelle mystérieuse de Jacob, qui liait la terre au ciel, est brisée ; l'homme, détrôné, est précipité du ciel et écrasé sur le roc de la réalité terrestre.

Le Dieu théologique avait une prédilection des plus touchantes pour les malheureux et les plus infimes des hommes ; il les encourageait à supporter le lourd fardeau qui les écrasait sur la terre, en leur promettant pour toutes leurs privations et leurs souffrances terrestres une vie bien heureuse. Les actes de vertu les plus secrets n'échappaient point au Dieu invisible et universel ; le croyant était toujours sûr d'avoir sa récompense, d'obtenir son pardon par la pénitence et le repentir.

Le positivisme offre à la masse prolétaire le bonheur de vivre pour autrui en ce monde, et après sa mort dans le souvenir éphémère de quelques individus qui l'ont connu, pour disparaître ensuite dans la vie inconsciente, gazeuze

cl teireslrc, perdue dans rimuiense réservoir universel. Pendant sa vie, le travailleui- a eu la satislaction CCétre soumis et de vénérer le iKilriciat, le sacerdotal, et de pratiquer le précepte donner vaut mieux que recevoir : car ses produits auront servi à entretenir le confort des supérieurs, qui, en retour, se dévoueront aux faibles en leur distribuant, sur la niasse des biens créés par leur labeur, la ration individuelle qui doit servir a les faire vivre religieusement selon le codex hygiénique et moral du révélateur, qui ne leur occasionera jamais la moindre indigestion.

Pour le Paul moderne, les masses, trop peu intelligentes et s occupant de travaux, grossiers, ne peuvent être incorporées à l'humanité ; le culte ne peut que célébrer en bloc le prolétariat ; l'humanité n'a ii tenir compte et à immortahser que les vrais promoteurs de ses principaux progrès. Saint Paul, selon Comte, exprimait une idée fausse et malencontreuse en disant que nous sommes tous les membres les uns des autres. Nous sommes, selon le positivisme, les membres divers d'un tronc unique, il est vrai, mais spontanément confus, qui doit être ordonné par une série hiérarchisée, à supériorité tranchée, entre les divers membres obéissant à des devoirs prescrits. La pensée de saint Paul avait l'inconvénient de donner une trop grande importance au prolétariat , d'exalter son ambition, sa vanité, d'exciter l'envie des petits, et d'altérer les sentiments de soumission et de vénération qu'il faut inspirer aux faibles pour les forts, aux ignorants pour les savants. L'idée de fraternité et d'égalité que renferme cette maxime a conlri-

but' à ploiigei' le monde chrétien dans l'anarchie, et détruit le principe de hiérarchie, fondement de tout ordre, de toute autorité.

Le système d'immortalité de Comte, outre son mépris pour la multitude et l'injustice détestable qu'il renferme au fond, ne laisse rien à l'essor de l'imagination. On peut être sûr que la folle du logis dans le peuple et dans beaucoup d'hommes instruits, à dominante enthousiaste, briserait les mailles étroites d'une conception sans idéal, sans horizon infini.

Examinons la devise positiviste que le docte fondateur s'imagine être supérieure à celle du christianisme. Si chacun doit vivre pour autrui, autrui doit vivre pour chacun. Ce doit des autres constitue le droit de chacun, son avoir. Les deux mots de la langue — devoir et avoir, crédit et débit — restent, malgré le positivisme, dans la conscience humaine. Si je donne et que l'on me rende ce que je donne ou son équivalent, c'est comme si je ne donnais rien : l'égoïsme et l'altruisme se confondent. Dans l'hypothèse du devoir accompli par tous, on peut être indifféremment égoïste ou altruiste. On voit qu'on rentre par la réciprocité dans l'équation qu'établit le mot comme du précepte chrétien. Un géomètre aurait dû comprendre mieux qu'un autre l'équation reUgieuse sociale. Le précepte vivre pour autrui ne rend pas l'idée du révélateur, car il dit que l'unité altruiste n'exige pas Yeiitier sacrifice des penchants contraires à son principe, mais une saye prépondérance. Pour être conforme à celle explication, il faudrait formuler

le précepte ainsi : virre plus pour les autres que pour soi , l't par-dessus tout pour l'humanité. Toutes les variantes imaginées par les philosophes pour rendre plus juste le précepte évangélique, sont fausses et illusoires.

La maxime positiviste il vaut mieux aimer qu'être aimé est contraire au dicton populaire aimer saîis être aimé, cest la peine des damnés. La maxime donner vaut mieux que recevoir est assez vraie i)our les biens temporels : aussi ceux qui les possèdent se gardent bien de trop vivre pour autrui ; ils se bornent à donner les miettes de leur table, leurs vieilles nippes en un mot, ce qui ne les gêne en rien. C'est ainsi qu'ils se ménagent le bonheur de toujours donner pour ne jamais recevoir. Cet altruisme exhale une odeur d'orgueilleux égoïsme pajsablement prononcée ; il a pour maxime : charité bien ordonnée commence par soimême. Il se traduit par vivre plus pour soi que pour les autres et pour l'humanité.

Dans l'Evangile, nous voyons un jeune homme riche qui demande à Jésus ce qu'il faut faire pour entrer dans le royaume des cieux. — Donner tout aux pauvres , répond Jésus. Le brave jeune homme se gratte l'oreille, ne répond rien et s'éloigne : sa foi aux richesses célestes n'était pas assez profonde pour faire l'échange proposé ; il était trop réaliste. Il est d'autres croyants qui pratiquent la maxime inverse — recevoir vaut mieux que donner; ils s'en font même un mérite religieux. A la vérité, ils offrent leur protection auprès de Dieu et des saints en retour des biens temporels qu'ils reçoivent. 11 est des altruistes qui font des

— l)) — efforts inouïs pour donner leur cœur, leur corps et leurs biens temporels pour quelques caresses en retour. Èh bien ! il est des gens très religieux qui leur donnent toute sorte de qualifications injurieuses, tout cela parce qu'ils veulent trop vivre pour autrui et en autrui : ce qui prouve qu'il faut de la vertu ^ et pas trop n'en faut.

Quant ao culte , à ces tendres épanchements de reconnaissance et d'amour envers notre grande déesse ou ses dignes représentants et organes qu'aucun motif intéressé ne peut plus souiller, voyons ce qu'il en est.

Si l'homme vivant trouve son bonheur à remplir ses devoirs envers autrui, autrui ne lui doit aucune reconnaissance, aucun retour : il s'est satisfait lui-même en obéissant à son penchant naturel. Chacun des trépassés des générations antérieures ayant agi sous la même impulsion, nous vivants, nous ne leur devons aucun amour, aucune reconnaissance.

Quant aux biens accumulés qu'ils ont laissés, ne pouvant les emporter, ils sont le résultat de leurs facultés irréductibles conservatrices, excitées par la crainte de manquer de provisions pendant leur vie, et nullement pour enrichir leurs descendants connus ou inconnus. Les vivants se servent des richesses de toute sorte laissées par leurs prédécesseurs ; ils les approprient le mieux qu'ils peuvent et qu'ils savent à leurs besoins présents , en obéissant à la même loi biologique ; ils continuent la vie sociale en la perfectionnant pour leur propre satisfaction. Tout le culte comtiste, tout ce grand amour que nous devons à la i)artie

passée (le la grande déesse, ;i ses représenlanls, à ses organes, est ruiné par la lliéoiie même des attributs inhérents à notre organisme. On n'a jamais exprimé de reconnaissance, ni célébré, évoqué ou adoré personne pour l'accomplissement de ses fonctions digestives, respiratoires, circulatoires, excrétoires, reproductives, etc. Nos fondions intellectuelles et morales s'accomplissant en vertu de leur action propre, sous l'impulsion de la même force vitale plus ou moins bien exécutée par chaque individu, nous n'avons au fond aucun culte à rendre pour célébrer ces actes individuels qui trouvent leur récompense dans le seul fait de leur accomplissement. D'ailleurs, en société, nul individu ne peut se satisfaire sans une participation d'autrui, plus ou moins directe, présente ou prochaine, au bien qu'il cherche à se faire exclusivement. Si l'avare le plus sordide fait souffrir ceux qui l'entourent pendant sa vie, ceux-ci sont amplement dédommagés, après sa mort par l'augmentation des biens accumulés dont ils peuvent jouir.

Il ne reste, en fait de culte et d'excitant positif, que l'art d'exalter la vanité, l'orgueil, l'amljition terrestre des vivants, et le désir d'obtenir l'immortalité par l'histoire. Cette dernière passion est si puissante chez certains individus qu'elle les pousse, dans son essor subversif, à chercher la célébrité par le crime. Dans le temporel comme dans le spirituel, on ne manque pas d'agir par la double sanction de l'opinion, des récompenses pécuniaires et honoi'ifiques. Les plus désintéressés ou dévoués en apparence

se croiraient myslifiés, crieraient à l'injustice, si l'on se bornait à de simples éloges. C'est le paradis positif auquel aspirent le sacerdoce chrétien ainsi que les croyants, tout spirituels qu'ils sont, espérant et recherchant en outre le paradis céleste. On fait chanter par les arts les louanges des illustres morts bien plus pour exciter l'égoïsme des vivants, obtenir d'eux les services qu'ils peuvent rendre à la société, que pour perpétuer et célébrer leur mémoire. Les facultés supérieures qui distinguent les grands hommes, dont les talents excitent notre admiration, étant un don de nature et non acquis par l'individu, le culte que nous leur rendons s'adresse, en fait, bien plus à la puissance occulte distributrice des facultés de haut titre qu'à l'instrument en chair et os qui les exécute. Saint Paul a parfaitement exprimé cette pensée quand il a dit : « Car qui est-ce qui met de la différence entre toi et un autre? et qu'est-ce que tu as que tu ne l'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu? » Les hommes de génie dans toutes les branches n'ont nullement besoin d'excitants extérieurs pour produire leurs œuvres. Ils sont trop heureux d'exercer leurs facultés éminentes pour se préoccuper des récompenses et des honneurs que l'opinion ou la religion leur décernera. Ils sont esclaves, dominés, possédés par leurs facultés : aussi le désintéressement est-il le signe infaillible du véritable génie.

En l'absence du paradis, les récompenses positives terrestres sont le seul moyen efficace qui reste pour obtenir

— r,4 — de la masse des huiimies dos clïuils qui coiilribueril au bien collectif et individuel. Ils reposent , comme on voit , sur la conservation et l'exaltation du moi individuel, c'està-dire sur l'égoïsme, comme dans le christianisme. A tous les degrés de l'échelle sociale dans la succession des générations, les divers attributs humains sont sans cesse stimulés par l'impérieux et irrésistible besoin de se développer et de se satisfaire spontanément et rationnellement pour le moi^ et indirectement pour le nous. Voilà ce qui nous paraît vrai et ressort de l'étude positive , et non fictive et illusoire, des facultés de l'homme.

Nous avons vu que la devise chrétienne repose sur la conservation indéfinie du moi associée à la merveillosité. Quel est, au fond, Taltribut organique sur lequel le comtisme prétend fonder son principe ? Puisque la maxime vivre pour autrui se réduit, en fait, à vivre plus pour les autres que pour soi, ce plus, cet effort fait sur soi-même en faveur des autres, appelé vertu, ne peut être qualifié de vertu qu'à la condition de ne recevoir et de n'espérer aucun retour, aucune récompense terrestre ou céleste. Si cette vertu est permanente et exercée par tous les attributs de l'individu, elle est au fond l'amoindrissement, l'abandon, rindifi"érence, le dégoût du moi pour la vie; c'est un suicide moral passé à l'état chronique. Cet altruisme est ou de l'aliénation mentale ou un état de prostration, de paralysie de l'instinct de la conservation organique, qui conduit à la destruction du moi. Un pareil état ne peut inspirer que la pitié, et nullement l'admiration et la vénération.

Comte a reconnu et constaté que Tinstinct conservateur est beaucoup plus puissant que l'instinct destructeur ou le sacrifice du moi, même récompense. Or, si le christianisme, qui a exalté le principe de la vie par un ensemble de moyens artificiels des plus merveilleux, des plus séduisants, des plus violents, qui ont fait supporter à ses martyrs les supplices les plus cruels, multiplier les prodiges de dévouement et de charité en vue des récompenses éternelles supra-mondaines, échoue après un règne de dix-neuf siècles, comment une doctrine fondée sur foppression du moi pendant la vie, sur la destruction et sur Y anéantissement de ce moi après la mort, sur tout ce qu'il y a de plus répulsif à fhomme, peut-elle avoir la prétention de recommencer le même cycle social épuisé avec des moyens aussi pauvres, aussi prosaïques, soutenus par un sentimentalisme faux, hypocrite et injuste? C'est la folie de l'impuissance.

RÊeiME.

De la conservation de Vexpècc.

La famille est la véritable unité sociale. Envisagée au point de vue politique, elle présente le germe des dispositions essentielles qui caractérisent l'organisme social. En la considérant sous l'aspect scientifique le plus élémentaire, c'est-k-dire en ce qu'elle offre de nécessairement commun à tous les cas sociaux, on peut se borner à l'examen de la subordination des sexes et des âges.

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