‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 4 sur 14 · GG · texte numérisé non relu

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Tous les législateurs ont cherché à disciplinei" l'instinct de la re|)roduction. L'union de l'homme et de la femme, pendant le cours de l'évolution humaine, varie selon les temps et les lieux. Le mariage égyptien ou oriental dilTère du mariage grec, celui-ci du mariage romain. Ces unions diffèrent du mariage occidental moderne tel que le catholicisme l'a constitué.

Après la chute de l'empire romain, dont la dissolution s'opéra au milieu des épouvantables orgies de rinslinct nutritif et sexuel, la société romaine, épuisée par ses monstrueuses débauches, se trouva disposée à faire diète et à se soumettre à un traitement spirituel pour réparer ses forces physiques et les discipliner. Le gi-and docteur saint Paul parut, et entreprit la guérison du malade. Son système consista à exalter et à prouver la supériorité de l'amour affectif sur l'amour charnel, de l'amour divin sur l'amour humain. Comprenant l'immense difficulté de la réforme qu'il voulait opérer en arrachant l'homme à l'irrésistible penchant naturel sur lequel repose la perpétuité de l'espèce, il transforma l'Olympe païen en paradis chrétien ; aux jouissances sensualistes il substitua les jouissances contemplatives et méditatives ; les saints remplacèrent les dieux, les anges succédèrent aux génies, l'enfer remplaçais Tartare, le monothéisme détrôna le polythéisme. Il constitua la famille chrétienne, en subordonnant la femme à l'homme. Cette subordination fut motivée sur le récit biblique de la création, dans lequel la femme est tirée de l'homme et créée pour l'homme, et non l'homme pour la

femme. L'homme ne doit pas couvrir sa tête quand il prie, vu qu'il est l'image de la gloire de Dieu; mais la femme est la gloire de lliomme, etc. Quant aux enfants, ils sont en la puissance du père, qui , selon sa volonté et contre leur désir, peut, si bon lui semble, les marier ou ne pas les marier. « Une veuve peut se remarier, mais elle fait mieux de rester veuve. Ceux qui peuvent être continents feront mieux de rester célibataires que de se marier. C'est à titre de conseil que je parle, et non de commandement, » dit saint Paul. Tout le monde connaît le rude et long apostolat de ce colosse d'énergie, profondément versé dans toutes lès-connaissances de son époque. Ses Epîtres donnent une idée des immenses difficultés qu'il trouva pour maintenir dans le devoir les nouveaux convertis, constamment sollicités par leurs appétits corporels à rentrer dans l'idolâtrie. Après des luttes séculaires, la discipline chrétienne finit par prévaloir : les Pères de l'Eglise, sous le rapport de l'infériorité de la femme et l'obéissance qu'eUe doit à l'homme , sont unanimes. Si la devise des conquérants guerriers a été : malheur aux vaincus ! celle du théologisme a été : malheur à la femme sur la terre pour sa désobéissance aux ordres de Dieu dans l'éden originel ! Cause du péché , elle doit, selon Tertullien, être toujours soumise au châtiment, car c'est pour réparer sa faute qu'il en a coûté la vie au fils de Dieu.

Après être arrivé au sommet de sa puissance spirituelle, l'Eglise a maintenu par l'effroi de l'excommunication et des supplices éternels sa discipline morale pai-mi les

forls et les puissanb. Le mariage, sans dissolution possible, a été un des moyens les plus efficaces pour réglementer l'essor de cet attribut organique si mobile, si enclin au changement. Au point de vue économique, il a contribué à raccuraulaiion des richesses, et amené peu à peu l'émancipation des industrieux. Le pouvoir spirituel ayant usé et ' abusé de ses moyens coërcitifs, la foi aux peines éternelles s'étant peu h peu affail)lie parmi les croyants, les rois ont commencé à enfreindre les prescriptions de l'Eglise ; le traitement disciplinaire monogamique a fini par être négligé d'une manière scandaleuse; les menaces du courroux céleste n'ayant plus d'efficacité auprès des pécheurs, l'Eglise a alors invoqué le secours du bras séculier à l'égard des petits, lequel s'est appesanti sur eux sans ménagement et sans faiblesse. Les remèdes les plus héroïques, comme le feu, l'eau, la corde, le fouet, etc., n'ayant pu vaincre l'obstination du pécheur, le bras temporel a fini par se lasser. Le mauvais exemple descendu d'en haut s'est propagé ; l'Eglise en a été réduite à gémir; des philosophes sceptiques et railleurs, de joyeux littérateurs sont venus égayer le troupeau par toute sorte de grivoiseries fort peu oi thodoxes; on a tant ri, que l'hilarité a gagné, au dix-huitième siècle, les pasteurs eux-mêmes ; ceux-ci ont fini par suivre le troupeau dans le sentier de la perdition, jusqu'au jour où les brebis et les pasteurs égarés ont rencontré de fort mauvais plaisants qui ont rappelé la société désorbitée à l'ordre moral évangélique, en lui faisant subir une terrible et sanglante expiation. Les pasteurs, guéris, sont rentrés

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dans leur discipline normale, mais le virus a continué ses ravages et s'est infiltré dans les rangs les plus infimes de la société. Le grand, le sublime Molière, ce malheureux cocu non imaginaire, n'a pu s'empêcher, malgré sa mésaventure, de faire rire la société aux dépens des maris vexés, des tartufes, et des vieux barbons jaloux de la jeunesse et de ses amours. Cette monomanie moqueuse et désopilante persiste encore de nos jours : le théâtre actuel nous montre trois vert-galants épiciers qui rient de leur mésaventure réciproque ignorée de chacun d'eux, au grand applaudissement des nombreux épiciers réels présents au spectacle.

L'Eglise, après l'insuccès de ses sévérités, après les attaques du satan Luther et les débauches de l'esprit littéraire, a eu recours aux sages enseignements de l'Evangile, qui nous montre Dieu sur la croix pardonnant à ses bourreaux parce qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient, renvoyant la femme adultère sans la condamner, pardonnant à la Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aimé. A l'imitation de son divin modèle, l'EgUse éclaire, persuade, surveille, encourage le pécheur k suivre la voie du salut ; quand elle ne réussit pas, elle attend patiemment que les enfants prodigues qui l'ont abandonnée aient épuisé leur sève et leur bourse en de folles dépenses, certaine qu'après l'amour charnel, le cœur ayant horreur du vide, les Madeleines et les Madelins au cerveau affaibli viendront, après les joies du paradis terrestre, implorer au pied de la croix le pardon de leurs fautes afin de pouvoir goûter les joies du paradis céleste. Quand le diable quitte un vieux corps, le prêtre le

reprend. L'ermite grisonnant que le monde délaisse se réfugie dans sa cellule domestique, et tout confit d'égoïsme religieux, se sentant dépérir, il cherche, au moyen de quelques prières, d'un repentir plus ou moins tardif, de quelques aumônes, de quelque don pieux, à se réconcilier avec Dieu ; il lui offre sa vieille guenille en échange du vêtement immortel que les mites et les vers ne détruiront jamais. On voit que c'est toujours la conservation indéfinie du moi qui fait agir l'homme.

L'Eglise primitive, si sévère pour la femme, s'est peu à l)eu adoucie ; elle a compris que c'est à son dévouement, à son exaltation contemplative, qu'elle doit son existence et sa durée : aussi l'Eglise moderne témoigne-t-elle sa reconnaissance à la femme par le culte toujours croissant de Marie ; elle a fini par faire partager à la mère immaculée le culte qui était exclusivement réservé à son divin fils, en la proclamant la reine des cieux. La loi civile, à son tour, a amélioré le sort de la femme en lui reconnaissant des droits qui tendent à la rendre maîtresse de sa personne et à l'affranchir de l'égoïste absorption de l'homme. C'est ainsi que les mœurs occidentales, en s'éloignant de la sévérité dogmatique primitive, tendent à constituer une famille nouvelle en harmonie avec une conception sociale plus large, plus religieuse, plus humaine.

Comte constate que , dans l'existence domestique , le théologisme a réalisé deux améliorations d'une extrême importance, — l'émancipation des femmes, et le règlement de l'autorité paternelle et conjugale. Ouant l\ la première.

!e catholicisme n'y contribua qu'en consacrant la pureté. Le sentiment féodal présida seul aux principaux perfectionnements de la monogamie occidentale, à laquelle le catholicisme fuiit par préférer le célibat, en traitant le mariage comme une concession exigée par notre vicieuse nature.

» La doctrine catholique ayant basé son système de sacrifice terrestre sur une récompense céleste, infinie, était, au fond, incompatible avec l'existence sociale; elle poussait les croyants exaltés à fuir leurs semblables pour se vouer dans la solitude, comme les ascètes de la Thébaïde, à leur salut personnel. » Heureusement cette hallucination mentale n'a pas été assez générale, sans quoi le genre humain aurait disparu de la terre.

La société chrétienne est arrivée, au dix-neuvième siècle, à un état analogue à celui où se trouvait l'empire romain lorsque le christianisme apparut pour le régénérer.

En vertu du principe du progrès continu, qui est, selon Comte, l'ordre de plus en plus parfait, ce régénérateur se présente à la société chrétienne, comme saint Paul à la société païenne, pour la réorganiser. Il a la prétention de discipliner le plus perturbateur de nos penchants en le purifiant des souillures égoïstes que le théologisme a laissé encore exister au fond de son institution monogamique.

Le Paul second, en rejetant le système chimérique des peines et des récompenses célestes, les remplace par les peines et les récompenses de l'opinion publique. Mats qu'obtenir d'une opinion qui, sur l'objet en question, ne

sait que rire, fermer les yeux, se voiler la face, et absoudre les pécheurs, ne pouvant leur jeter la pierre qui se retournerait contre elle-même? Comment, après deux mille ans d'un traitement des |)lus violents, des plus artistiques, des plus séduisants, lequel n'a pu vaincre l'esprit malin, un croqueur (ïx et d'y peut-il se flatter d'obtenir une pureté, une régularité supérieure à celle qui a existé, et dont la société s'éloigne de plus en plus?

Voyons un peu comment ce savant géomètre s'y prend pour déterminer d'abord le rôle respectif de l'homme et de la femme dans leur union matrimoniale, et puis en quoi consistent les perfectionnements moraux qui doivent, selon lui, élever la famille positive au-dessus de la famille chrétienne. « Quels que puissent être les changements à venir dont l'analyse historique indique d'ailleurs sûrement le sens général, ils resteront de toute nécessité conformes à resi)rit fondamental de l'institution, qui consiste dans la subordination de la femme envers l'homme. Démontrant à la fois les différences physiques et morales qui existent entre les deux sexes, la théorie positive de la nature humaine peut maintenant faire scientifiquement justice des déclamations sur leur prétendue égalité. Si elle eut été vi'aie, l'existence sociale n'aurait pas été possible, et la différence des fonctions que chacun d'eux y doit exclusivement rempUr est la condition même de leur bonheur réel, attaché, pour l'un comme pour l'autre, à un sage développement de sa propre nature. Malgré la prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, un certain

degré d'activité spéculative constitue le principal attribut de l'humanité. Or, à cet égard, on ne peut sérieusement contester l'infériorité relative de la femme. La moindre force de son intelligence, la plus vive susceptibilité morale et physique si inconciliable avec toute abstraction et toute contention scientifique, la rendent bien autrement impropre encore que l'homme à la continuité et à l'intensité du travail intellectuel ; et de là résulte l'inaptitude du sexe féminin à toute fonction de gouvernement, la nature du travail exigeant alors, en même temps qu'une impartiale indépendance de l'esprit envers les passions, une infatigable attention à un ensemble de relations compliquées dont aucune partie ne doit être négligée.

» Mais, d'autre part, nous avons reconnu la prépondérance, dans la nature humaine, des instincts personnels sur les instincts sympathiques ou sociaux. Or, il est incontestable que les femmes, quoiqu'elles participent, à cet égard comme à l'autre , au type commun de l'humanité, surpassent en général encore plus les hommes en tendresse et en sociabilité qu'elles ne leur sont inférieures en intelligence et en raison. Aussi, leur fonction propre et essentielle dans la famille, et par suite dans la société, est-elle de modifier sans cesse, par une excitation continue de finstinct social, la direction générale qui doit toujours émaner de la froide raison de Fhomme. Des deux attributs qui séparent fhumanité de fanimalité, le plus caractérisque, la force intellectuelle, entraîne donc la prépondérance du sexe masculin; et fautre, l'aptitude en dévouement, plus

prononcée chez la femme, détermine la fonction modératrice qui seule lui convient. »

On voit, d'après cet exposé, que le Paul du dix-neuvième siècle est d'accord avec le saint Paul du premier, relativement à l'infériorité sociale de la femme. Mais est-il d'accord avec sa théorie? Le passage que nous venons de citer renferme deux contradictions capitales qui ruinent toute sa thèse d'infériorité de la femme. En effet, d'après son principe religieux, l'ordre et le progrès dans l'humanité ne peuvent se réaliser qu'en faisant en tout et jjartout prévaloir la sociabilité sur la personnalité, l'altruisme sur l'égoïsme. Puisqu'il reconnaît que les femmes surpassent en général encore plus les hommes en tendresse et en sociabilité quelles ne leur sont inférieures en intelligence et en raison, il est évident que, dans l'ordre positif basé sur le travail pacifique, la souveraineté sociale doit appartenir à la femme; car c'est l'affection qui, non-seulement lie, mais encore, selon lui, dirige la société. L'homme se trouverait donc, d'après sa propre observation, scientifiquement inférieur et subordonne k la femme ; la souveraineté industrielle formerait le domaine l'homme ; il serait, sous ce rapport seulement, supérieur k la femme; bien plus, k la supériorité affective se joindrait chez la femme, de l'aveu de Comte, un degré d'intuition, de pénétration, d'inspiration, que ne possède point l'homme. C'est à cette faculté instinctive qu'elle doit, comme nous le montre l'histoire, le rôle qu'elle joue dans les affaires temporelles du ménage et de l'état: elle gouverne souvent les gouvernants, assez aveugles pour

ne pas s'en apercevoir. Quand ils s'en aperçoivent, ils se trouvent si bien absorbés et fascinés, qu'ils finissent par se soumettre et reconnaître la vérité du proverbe : ce que femme veut, Dieu le veut.

Seconde contradiction. Le profond savant veut que la femme s'occupe de l'éducation et de l'instruction de ses enfants jusqu'à l'âge de quatorze ans. Pour la rendre apte à cette fonction, il faut qu'elle s'initie à la philosophie des sciences physique, historique, sociale, esthétique et morale, pour se rendre capable d'élever ses enfants jusqu'au degré supérieur professé par le prêtre. Voilà la femme incapable de contention d'esprit, d'abstraction, de généralisation, etc., qui, pour satisfaire à la loi imposée par le régime domestique du moderne législateur, possède maintenant les qualités que sa théorie de l'àme lui refuse. A la vérité, il n'exige pas que le sexe féminin approfondisse les connaissances humaines comme les membres de l'Institut, mais qu'elles aient des clartés de tout. Quelles que soient les perfections auxquelles les méthodes puissent atteindre, la connaissance encyclopédique la plus superficielle exige un développement peu ordinaire de la faculté synthétique, assez rare chez les hommes. Puis, autre chose est avoir pour soi une clarté suffisante de tout, autre chose est la faculté de communiquer, d'exposer, d'enseigner à des enfants ce que l'on sait. Des hommes de grande intelligence et riches en savoir sont souvent incapables de professer. Pour développer l'intehigence d'un enfant de sept à quatorze ans, il faut avoir plus que des clartés de quoi que ce

suit. Les principes et les cléments sont tout en fait d'enscignement, et fort peu les possèdent. Mais, outre ces éléments, il faut une rare sagacité pour découvrir les aptitudes du jeune âge, et approprier l'enseignement convenable à son tempérament et à son caractère. Une mère possédât-elle tout ce que suppose Comte, la tendresse maternelle, plus ou moins aveugle de sa nature, les susceptibilités morales et physiques auxquelles sa sensibilité l'expose, la rendent impropre au régime domestique positiviste. L'éducation physique et l'ébauche morale de l'enfant jusqu'à sept ans sont, dans la famille, tout ce qu'en bonne théorie sociale on peut attendre de la femme ; encore en est-il beaucoup qui ne sont nullement aptes à remplir cette tâche. Voilà la mère de famille pion et institutrice, destinée à former l'enfant et le citoyen par sa constante sollicitude, qui échappe au révélateur. La famille chrétienne perfectionnée par lui est une illusion, une chimère tout-à-fait contraire à sa propre théorie.

Fidèle à son système d'initiation aveugle du passé, la société est réglée, disciplinée et ralliée par le prêtre; chaque individu doit, pendant toute sa vie, être soumis aux lois morales depuis le jour de sa naissance jusqu'à celui de sa mort ; il passe par une série de sacrements qui consacrent toutes les phases successives de Texistcnce privée, en liant chacune d'elles à la vie publique. Ces sacrements sont au nombre de neuf : la présentation, l'initiation, l'admission, la destination, le mariage, la maturité, la retraite, la transformation, l'incorporation.

« La présentation. — Le parrain et la maiTaine s'engagent solennellement à élever l'enfant pour le service de la grande déesse.

» L'initiation a lieu à quatorze ans, comme marquant le premier essor de la vie publique ; il passe de l'éducation spontanée que dirigeait la mère, à l'éducation systématique émanée du sacerdoce.

» Sept ans après, le jeune adepte obtient, d'après l'ensemble de ses préparations, le sacrement de Vadmission, qui l'autorise à servir librement l'humanité, dont jusqu'alors il reçut tout sans rien lui donner. Cette émancipation peul être ajournée ou refusée par suite d'une organisation trop imparfaite. Ces individus restent sous la tutelle familiale ou sacerdotale. A cet âge, l'individu ne sait trop souvent à quel service, à quelle fonction il est propre; il cherche sa carrière jusqu'à vingt-huit ans, où il reçoit le sacrement de la destination choisie.

» Le mariage vient ensuite. Ce sacrement, le plus important de tous, s'accomplit entre vingt-huit et trente-cinq ans pour les hommes, de vingt et un à vingt-huit pour les femmes. Le plein développement organique de l'homme coïncide avec son entière préparation sociale, vers l'âge de quarante-deux ans, époque de sa maturité. Relativement aux actes de l'homme dans cette période, les déviations graves doivent être sévèrement appréciées et jugées. Après la période de la maturité, l'homme arrive à l'âge de soixante-trois ans, qui sonne l'heure de la retraite.

» Vient enûn la transformation ou la mort. Le sacerdoce

nit'^lG ses larnies ii celles de la famille, et apprécie tlignemeiiL renseniblc de l'existence qui s'achève.

>• Sept ans après la transformation, vient la consécration finale. Le sacerdoce fixe irrévocablement le sort de chacun : si le défunt est reconnu digne de l'incorporation, les restes sanctifiés sont transportés du champ civique au bois sacré qui entoure le temple de l'humanité.

» Quant aux cas exceptionnels d'indignité caractérisée, la flétrissure se manifeste en transportant convenablement le funeste fardeau au désert des réprouvés, parmi les suppliciés, les suicidés et les duellistes.

» Relativement aux femmes, elles n'ont pas droit à trois des neuf sacrements, parce que leur vie moins troublée n'exige pas autant de soins religieux. Puisque le principal office des femmes consiste à former et à perfectionner les hommes, la mère, l'épouse et la sœur seront honorées en partageant la tombe sacrée des sanctifiés. Les personnes qui ont concouru avec le sacerdoce à former les grands et bons citoyens, ont aussi droit à l'immortalité subjective. » Comte n'a pas oublié le signe de la croix positiviste, qui consiste à promener les doigts sur les bosses de la sociabilité.

On voit, par ce détail sacramentel, comment le comtisme entend régler, discipliner et conduire l'homme à son salut terrestre humanitaire. Examinons maintenant comment il s'y prend pour épurer le mariage chrétien de l'égoïsme qui le souille encore, et l'élever à un degré supérieur de pureté morale.

Selon lui , « le mariage chrétien a été constitué d'après un principe purement égoïste, comme satisfaction légitime des appétits sexuels tendant à la reproduction de l'espèce. Mais l'existence reconnue des instincts altruistes découverts par la science fait concevoir désormais le mariage comme destiné surtout au perfectionnement mutuel des deux sexes, abstraction faite de toute sensualité. Elle démontre directement la double prééminence affective de la femme, d'après la moindre intensité des penchants personnels, surtout les plus grossiers, et l'énergie supérieure des inclinations sympathiques. De là résulte la théorie positive du mariage, où le sexe féminin améhore le masculin en disciplinant l'impulsion charnelle, sans laquelle l'infériorité morale de l'homme ne lui permettrait presque jamais une suffisante tendresse.

» La supériorité masculine est incontestable en tout ce qui concerne le caractère proprement dit, principale source du commandement. Quant à l'intelligence, elle offre, d'un côté, plus de force et d'étendue; de l'autre, plus de justesse et de pénétration. Tout concourt donc à procurer l'efficacité mutuelle de cette intime union qui constitue la plus parfaite amitié, embellie par une incomparable possession réciproque. Hors d'un tel lien, les rivalités actuelles ou possibles empêchent toujours la plénitude de confiance qui ne peut exister que d'un sexe à fautre.

» Les appétits sexuels n'ont ici d'autre destination que de produire ou d'entretenir, surtout chez fhomme, les impulsions propres a développer la tendresse ; mais il faut

pour cela que leurs satisfactions restent très modérées : autrement, leur nature profondément égoïste tend, au contraire, à stimuler la personnalité presque autant que le font les excès nutritifs, et souvent même avec plus de gravité, parce que la femme s'y trouve odieusement sacrifiée aux brutalités de l'homme. Quand le sexe masculin devient assez pur, comme l'est ordinairement le sexe féminin, pour que la tendresse y surgisse assez sans cette grossière excitation, la principale efficacité du mariage se développe beaucoup mieux. »

C'est toujours, comme on voit, sur la prétendue découverte des trois penchants altruistes que Comte fonde son système d'épuration morale. Ce raisonnement pourrait avoir quelque valeur, si ces trois affections n'avaient pas existé dans fàme humaine avant fétude phrénologique. Mais depuis que l'homme existe sur la terre, sa constitution organique et le nombre de ses attributs intellectuels et moraux n'ont point changé , ils sont toujours les mêmes ; ils se sont perfectionnés par fexpérience, voilà tout. 11 n'est pas une religion du passé qui n'ait cultivé les penchants bienveillants. Le christianisme a été la religion par excellence de la prépondérance exclusive du cœur.

L'ignorance du siège de ces penchants est indépendante de leur mode d'action et de l'emploi que les révélateurs en ont fait. Ce n'est donc pas sur la découverte, mais sur leur fonction sociale, que le réformateur doit spéculer et prouver que sa conception matrimoniale est supérieure à celle de toutes les religions, et en particulier h celle du

catholicisme; il doit prouver encore qu'elle est possible. D'après les citations que nous venons de faire, on voit qu'il faut avoir, selon cet aveugle moraliste, plus en vue le perfectionnement moral des deux conjoints que la perpétuité et le perfectionnement intellectuel et physique des enfants. Dans les rapports sexuels, il ne voit, du côté de l'homme, que l'appétit grossier, la sensualité, l'animalité, la personnalité dominant les instincts altruistes. Chez la femme, au contraire, l'affection, la tendresse, le dévouement dominent en elle les instincts personnels et les grossières excitations. Pour s'élever au-dessus du théologisme, ce savant est obligé de faire de l'hypersentimentalisme, de viser à l'ange. Hélas ! biologiquement il fait la bête et il l'est positivement. En effet, pour que la femme, après les fatigues de la gestation, les douleurs de l'enfantement, les sollicitudes de l'allaitement d'un premier enfant, puisse recommencer plusieurs fois la fondamentale fonction de la perpétuité de l'espèce, il faut que l'attrait dit grossier, impur, animal, sensuel, égoïste, soit bien plus puissant chez elle que chez l'homme. Ce pitoyable rêvasseur, s'imaginant faire l'éloge de la femme, l'élever par sa tendresse affective au-dessus de l'homme, en méprisant, en avilissant l'attrait sexuel qui la rend mère, l'insulte et l'avilit indirectement. Dans la légende du paradis terrestre, que symbolise le fruit défendu offert par la femme à l'homme ? C'est l'ardeur générante, instinctive, de la femme qui invite naïvement l'homme à faire germer la vie qu elle recèle dans ses flancs. Les Pères de l'Eglise ont pu mal interpréter,

mal ('oni|iien(lre le rùle de la femme ; mais ils ne se sont nullement mépris sur la puissance attractive dont elle est le foyer. Toutes les diatribes qu'ils lui adressent sont motivées sur l'impression, sur le trouble intérieur, sur la puissance irrésistible à laquelle la plupart d'entr'eux ont obéi dans leur jeunesse et qui les poursuit encore après leur conversion. Le charme prestigieux de la femme est d'autant plus puissant, qu'elle est parée de son innocente pudeur et de sa chasteté virginale. Ce n'est pas la femme qui remue l'homme, ce n'est pas l'homme qui se jette âux genoux de la femme, c'est la vie qui agit et circule dans ces deux êtres, les pousse dans les bras l'un de l'autre pour créer la famille, alvéole de l'humanité.

Le catholicisme permet aux veufs de se remarier, car, dit l'apôtre, il vaut mieux se marier que brûler. Le Paul second, qui prétend compléter et épurer la grande institution du mariage chrétien, institue le veuvage éternel. « Sans un tel complément, dit-il, la monogamie devient illusoire, puisque les nouvelles noces produisent toujours une polygamie subjective, à moins que la précédente épouse ne soit oubliée : ce qui doit peu rassurer l'autre. La seule pensée d'une telle mutation suffit pour altérer beaucoup l'union actuelle, d'après une éventualité toujours possible. Ce n'est que par l'assurance d'une inaltérable perpétuité que les liens intimes peuvent acquérir leur efficacité morale.

« Le veuvage peut seul procurer à l'influence féminine sa principale efficacité : car, pendant la vie objective, les relations sexuelles altèrent beaucoup la réaction sympathi-

que de Tépouse, en y mêlant une grossière personnalité; Voilà pourquoi la mère reste alors notre principal ange gardien. Les anges n'ont pas de sexe, puisqu'ils sont éternels. Mais quand l'existence subjective a purifié l'intimité supérieure qui distingue l'épouse, celle-ci devient définitivement notre meilleure providence morale. Une seule année de digne mariage suffit pour procurer à la plus longue vie une source de bonheur et de perfectionnement que le temps développe sans cesse en l'épurant toujours à mesure que, les imperfections étant oubliées, les qualités ressortent davantage. On supprimerait l'action morale de la femme sur l'homme au moment même où doivent surgir ses principaux résultats, d'après la plénitude et la pureté qu'elle acquiert par la mort. Quand ce complément de mariage sera suffisamment apprécié, il fournira l'un des meilleurs caractères pratiques de la religion positive, d'après l'évidente incompatibilité d'une telle institution avec le principe Ihéologique. »

Le moderne législateur, voulant que la portion vivante des humains se consacre à adorer, à vénérer les ancêtres de qui nous tenons tout, prépare l'individu, par le culte privé, au culte public de la déesse. Après avoir vécu pour autrui et par autrui, quand l'un des conjoints meurt, le survivant doit conserver et cultiver le souvenir du défunt, l'immortaliser en le faisant revivre mentalement. Ce commerce intime purement spirituel avec les anges gardiens domestiques, est, dit-il, essentiellement favorable à notre perfectionnement moral. Selon lui, le culte des morts n'a

— Si —

jamais pu avoir d'efiicacité sociale dans le Ihéologisme, car l'affection, en se concentrant sur la créature, se détournait de l'adoration due au Créateur. « L'institution du culte subjectif de Comte convertit l'existence idéale en un simple prolongement de l'existence réelle. Pour que cette existence se rapproche le plus possible de la réalité, il faut évoquer les images qui raniment à la fois les sentiments qu'inspira l'être ravi et les pensées qu'il suscita; conserver avec soin toutes les relations extérieures qui furent habituelles à l'être adoré, les employer même à mieux ranimer son image; chercher à préciser le lieu, le siège ou l'attitude, le costume propre à chaque cas spécial de l'être chéri que nous avons perdu. Dans l'existence intérieure, il faut idéaliser presque toujours par soustraction, et rarement par addition. L'idéalité doit améliorer la réalité, sous peine d'insuffisance morale : c'est la compensation normale de sa netteté et de sa vivacité, beaucoup moindre. Mais il faut qu'elle s'y subordonne toujours, sans quoi la représentation ne serait plus assez fidèle, et le culte deviendrait mystique; tandis qu'il resterait empirique si la réalité s'y trouvait servilement respectée. La règle évite également ces deux déviations opposées : elle est naturellement indiquée par notre tendance h oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités. Ainsi connue, il faut n'y voir qu'une déduction spéciale du dogme de l'humanité; car, si la grande déesse ne s'incorpore que les morts vraiment dignes, elle écarte aussi de chacun d'eux les imperfections f[ui rentrent dans leur vie objective. »

D'après ces citations, on peut comprendre combien le veuvage éternel est nécessaire au comtisme : car le veuf qui aurait eu trois ou quatre femmes, ne pourrait donner ordre à la représentation mentale et spéciale à chaque type ; tout serait brouillé dans son cerveau ; il y aurait une promiscuité abominable, à moins que ce veuf ait été dirigé dans ses noces successives par le simple appétit sexuel. Dans ce cas, cet être serait abruti et profondément égoïste, il ne sortirait pas du règne animal, il ne serait pas comtiste. Il faut espérer que pour les veufs et les veuves les procédés d'embaumement se perfectionneront au point de pétrifier les corps morts et les rendre indestructibles. Il est vrai que, puisqu'il faut idéaliser même les formes, la vue du faciès cadavérique serait peu propre à ranimer les souvenirs des situations intimes et bienheureuses. On pourrait y suppléer par des mannequins qu'on habillerait avec les défroques des défunts ; une tête en cire idéalisée entretiendrait le souvenir. Ces images mises sous verre orneraient le sanctuaire nuptial où les effusions, les oraisons affectives et physiques ont eu lieu ; l'oratoire positiviste, purgé du Dieu chimérique et de tout sensualisme, serait un lieu de perfectionnement comme il n'en a jamais existé. Ici le mort saisit le vif et s'en empare ; c'est sous son impulsion exclusive qu'il agit. Les trépassés ont un sépulcre vivant dont ils sont l'âme. Les sauvages, qui tuent les vieux pour les inhumer dans leur ventre en les mangeant, sont l'antithèse physique du système d'immortalité comtiste. Il n'y aura plus moyen de plaisanter sur les veufs et les

veuves inconsolables : ils seront réellement inconsolables (le ne pouvoir se consoler. Ces sarcophages en chair et en os, ces spectres livides et décharnés errant dans la société, seront vénérés comme des types et des martyrs de perfection conjugale.

La monogamie comtiste est encore épurée par la déshérence des femmes. Les aspirants au mariage seront alors guidés par la pure sympathie. La femme étant destinée à vivre dans l'intérieur du ménage pour faire l'éducation des enfants et concourir au perfectionnement moral de son mari, trop occupée d'ailleurs pour exercer aucun art, aucune profession, le législateur décide que l'homme doit nourrir la femme. S'il n'accomplit ce devoir, c'est à la société à le remplir, car la femme fait partie du sacerdoce.

L'instinct sexuel qui se révèle à la puberté, âge beaucoup trop précoce relativement au rôle social que le mariage impose, a de tout temps occasioné de grandes perturbations physiques et morales dans la société. Les pouvoirs temporel et spirituel n'ont jamais pu résoudre ce problème. Le comtisme, qui fixe l'époque du mariage à 28 ou à 53 ans pour l'homme, laisse, pendant quatorze ou vingt et un ans, la faculté génésique sans exercice légitime, précisément pendant la période où l'exhubérance de vie rend l'attrait sexuel irrésistible : aussi , le commandement de l'Eglise lelalif à cette œuvre a toujours été fort mal observé.

L'Eglise, nous en sommes certain, brûlerait bien des cierges en l'honneur du savant et vénérable Comte s'il pouvait lui donner le moyen de maintenir la jeunesse dans la

virginité du corps et de l'esprit jusqu'au moment du sacrement matrimonial. Il est probable, il est même certain que ces hommes vierges de 28 à 53 ans auraient auprès des chrétiennes les plus ferventes de notre époque une fort mauvaise réputation. Ces phénomènes de pureté seraient instinctivement repoussés par les vierges féminines avec dégoût et mépris, comme soupçonnés d'être lout-k-fait impropres aux fins du mariage.

L'Eglise canoniserait le pieux et pur moraliste Comte s'il avait trouvé aussi le moyen de faire observer aux époux leurs devoirs de fidélité réciproque, et de préserver ce contrat des nombreux coups de canif qu'il reçoit de part et d'autre. Ces difficultés ne sont qu'apparentes pour le savant qui a inventé les divisions de la biologie et étudié à fond la biotomie, la biotaxie, la bionomie végélaUve et animale, l'anatomie et la physiologie comparée. Il n'est embarrassé sur rien; il résout tous les problèmes présents et futurs avec une facilité admirable, car, selon lui, savoir cest prévoir.

La plus grande faute qu'ait commise le calhohcisme, selon Comte, c'est d'avoir abandonné aux laïcs la science médicale, d'avoir laissé croître à côté du pouvoir moral le pouvoir médical. Puisque l'homme est le plus indivisible des êtres vivants, quiconque n'étudie point en lui l'âme et le corps simultanément ne peut s'en former que des notions fausses ou superficielles. Quand l'homme se trouve entre deux docteurs qui professent des doctrines entièrement opposées sans la moindre entente cordiale, sans unilé de

doctrine, le sujet qu'ils Iraitent ne peut manquer de mal vivre et de plus mal mourir. Aussi, le prêtre positiviste doit-il pratiquer la médecine du corps et de 1 ame ; il doit s'occuper, conjointement avec la mère, de l'éducation de l'enfance jusqu'à l'âge de quatorze ans ; il instruit seul l'adolescent qui reste toujours dans sa famille, et l'initie graduellement aux sciences en l'éclairant et en prévenant toutes ses déviations organiques par sa surveillance morale et une hygiène appropriée à tous les cas. Le prêtre positiviste est marié ; il ne peut recevoir le sacrement de l'ordre qu'à l'âge de quarante-deux ans : il a eu par conséquent le temps, par sa science et l'expérience, de tout prévoir.

Les pères de l'Eglise n'étaient point forts en biologie, mais ils avaient fait par eux-mêmes dés observations et des expériences très judicieuses sur les attractions et les répulsions sexuelles. Très peu versés sur les lois et les causes de la gravitation sidérale, minérale, végétale, animale et hominale, ils avaient eu recours aux explications fictives acceptées à leur époque. Ils avaient attribué tous les phénomènes (|ui se passaient, malgré eux, dans leur organisme, à des entités démoniaques que l'on chassait du corps par l'exorcisme et les moyens de la thérapeutique théologique.

Les savants de l'antiquité avaient pourtant ébauché le système atomistique qui sert aux savants modernes à expliquer les phénomènes de l'ordre physique. Malheureusement, les grandes perturbations du monde politique et religieux ayant empêché le développement normal des

sciences, les théologiens n'ont pu traiter les questions physiologico-morales comme elles peuvent l'être aujourd'hui. Le régime théologique est insuffisant ; ses prescriptions sur le gras et le maigre, étant appliquées sans discernement, n'atteignent point leur but ; les dispenses sont abusives et détruisent l'efficacité du principe. Il est temps quelecomtisme remédie à tous ces relâchements.

Le principe du régime hygiénique et moral positiviste repose sur cette maxime de l'Imitation : Frena gulam, et omnem carnis inclinationem faciliiis frenabis.

« La saine restriction de l'instinct nutritif, dit Comte, est encore fort loin de l'extension systématique que lui procurera graduellement la religion positive : car notre sensualité sophistique continue d'ériger en besoins essentiels beaucoup d'excitations matérielles qui sont plutôt nuisibles qu'utiles. » Le positivisme interdira l'usage du vin dans l'Occident comme Mahomet l'a fait en Orient , « car les excitations de l'organe nutritif ont une influence directe sur l'organe de la conservation de l'espèce. » On sait, en effet, que sine haccho friget venus. Le régime alimentaire doit être profondément modifié, et réduit, quant à la quantité, à la dose nécessaire pour entretenir les forces qu'exige le service de la famille, de la patrie et de l'humanité. La qualité des aliments sera choisie, dans le but de régler tous nos appéUts ; le régime végétal sera recommandé et prescrit pendant l'adolescence et jusqu'au mariage ; les antiaphrodisiaques, les exercices du corps, les saignées et les calmants indiqués par la thérapeutique médicale seront

pratiiiiiés. De grands honneurs pendant la vie et l'incorpuralion après la mort seroiit décernés aux savants biologistes qui auront découvert des spécifiques pour chloroformiser à volonté et temporairement les organes sur lesquels la volonté n'a aucun pouvoir. On saura alors nouer et dénouer à propos l'aiguillette ; les prières, les conseils, les sermons, tous les encouragements moraux possibles pour lutter contre les penchants dits égoïstes seront employés. Quant aux organismes réfractaires à tous ces traitements, ils seront considérés comme malades et soignés dans l'hospice des égoïstes, situé en face de celui des aliénés. On pourra opérer sur les natures les plus rebelles une demi-castration nullement homicide. On sait que cette opération ne détruit point la faculté reproductive ; elle la réduit à de sages limites en régularisant les désirs déréglés. Tous ces moyens plus ou moins héroïques ne sont pas détaillés dans le régime de Comte ; mais comme il admet la peine de mort et tient surtout au bon ordre et au progrès moral, il faut admettre, dans certains cas, cette soustraction qui, du reste habilement exécutée, n'offre aucun inconvénient pour la santé. Au contraire, en procurant au sujet un embonpoint raisonnable, elle prouve les avantages de l'opération. Cette ablation sera sans doute rare, car les jeunes adeptes seront habitués dès l'enfance à regarder le triomphe de la sociabilité sur la personnalité comme la principale destination de l'homme ; de plus, « la mère garantira son fils contre toute idée déshonnèle en le disposant à placer dignement ses affections personnelles, qui

doivent ensuite fixer ses destinées domestiques, au lieu d'attendre qu elles surgissent brusquement de contacts fortuits. Une profonde tendresse constituera toujours le meilleur préservatif du libertinage. »

Le régime comtiste exercera une influence morale des plus efficaces sur une propension fort peu orthodoxe du sexe féminin, très porté à la coquetterie et à s'enorgueillir des effets impurs que produisent ce qu'on appelle vulgairement ses charmes sur le sexe masculin, dont les appétits grossiers et animaux n'ont nullement besoin de ces excitants charnels. La vie retirée des femmes volontairement enfermées dans le sanctuaire domestique remédiera, en partie, aux occasions de pécher. L'hygiène religieuse contribuera à la réduction systématique des formes sphérique, elliptique et cylindrique, qu'un grossier préjugé considère comme le type idéal de la géométrie féminine. La géométrie plane est le vrai principe de l'idéal moral comtiste. Le théologisme avait pressenti, avant l'inventeur Lépine, que les femmes et les montres devaient être réduites à leur plus simple expression, et leurs agents provocateurs soigneusement aplatis, et bannis d'une société où la sympathie, la vénération et la bonté, abstraction faite de toute sensualité, doivent dominer. Le comtisme vient inaugurer une esthétique nouvelle, antithèse de la grossière idée païenne sur le beau. Rien au monde de plus merveilleux que le mécanisme physiologique et anatomique du corps humain. Le mécanicien terraqué, fier de montrer à l'œil émerveillé les rouages, les ressorts de ses chefs-d'œuvre industriels,

doit aussi faire tous ses efforts pour montrer le jeu des organes, des tendons, des muscles, des veines et des nerfs ; éliminer ces masses informes de tissu cellulaire, ces chairs impures et opaques sous-cutanées qui ôtent à l'épiderme sa diaphanéité et empêchent l'œil de suivre la vie jusque dans ses plus infimes rameaux. L'idéal de la morale positive, qui consiste à vivre au grand jour, sera alors pleinement réalisé, car rien ne pourra être caché à autrui. La force et l'agilité physiques gissent dans les tendons : dans des corps dégagés de toute matière superflue, la circulation des fluides s'opérera avec une facilité admirable. Chez les païens et les chrétiens à surcharge charnelle produite par une alimentation trop animalisée , le cerveau s'allourdit, se dégrade; notre faible intelligence scientifique, esthétique ou technique, devient plus obtuse, les images plus confuses, les inductions et les déductions moins faciles et rapides ; tout se trouve atténué, allangui ; nos talents d'expression sont sans justesse, sans beauté. La santé, chez les comtistes, sera parfaite ; ils jouiront d'une longévité séculaire.

Le costume des femmes, qui, par une folle inconstance, change incessamment, porte un trouble notable dans toutes les notions scientifiques de l'ordre. La vie domesUque remédiera à cette corruptrice monomanie, car elle transforme les femmes en de détestables courtisanes qui , aux séductions charnelles, joignent toutes les séductions artificielles qu'un industrialisme corrompu ne fait , hélas ! que trop surexciter. Une simple tunique partant du cou jusqu'aux malléoles, sans ceinture, avec des manches d'une ampleur

modérée, d'une étoffe souple aux plis ondoyants, ne laissant accuser que les saillies osseuses d'un squelette admirable dans ses proportions, est très suffisante pour les besoins pudiques, hygiéniques, actifs et moraux. C'est entre cette divine charpente osseuse que se logeront des organes d'une contexture merveilleuse, d'une épiderme parcheminée exempte de cette transpiration à odeur nauséabonde qu'exhalent ces corps à lymphe et à sang trop animalisé. L'alimentation calculée et appropriée à chaque organisme individuel procurera à chaque sujet une digestion facile et exempte de ces gaz qui s'échappent en crépitations honteuses, k molestations olfactives. Un régime ainsi perfectionné tiendra les deux sexes à une distance respectueuse et vénérable ; les contacts fortuits ou prémédités, d'où jaillissent les fluides éthérés et erotiques perturbateurs de l'ordre, pourront être savamment détournés et soutirés par le prêtre paratonnerre moral, et dirigés selon les lois de l'électro-magnétisme rehgieux.

Si l'on s'élève au-dessus des conceptions préparatoires et spontanées du passé, et que l'on se place au point de vue purement biologique, universel et individuel en scrutant la conduite de chacun, dans une partie de nos cités populeuses l'on trouvera pratiquées, sous le rapport de l'instinct sexuel, toutes les combinaisons possibles de relations qui ont été dans le passé et sont dans le présent approuvées civilement et religieusement parmi les diverses associations humaines répandues sur la surface de la terre. Comment ce révélateur, qui prétend ne faire que coordonner et sys-

tématiser les aperçus de la raison vulgaire, qui veut arrivei" à ruiiité et à runiversalilé de foi en se mettant toujours d'accord avec la nature humaine, peut-il espérer soumettre tout le genre humain à la seule monogamie et au veuvage éternel? Il faut être un coquebin philosophique tout-à-fait halluciné pour édicter de pareilles lois, et s'imaginer les faire adopter volontairement par l'humanité.

L'adorateur du moyen-âge qui trouve dans cette époque tous les germes de l'avenir, n'a pas manqué de chercher l'emploi religieux de la chevalerie, qui, après l'époque défensive, se mit à courir le monde pour défendre la veuve et l'orphelin, les faibles et les opprimés, redresser les torts, soutenir son Dieu, son roi et sa dame, selon la devise fais ce que dois, advienne que poura. Ces preux, à notre époque, vont surgir du milieu de notre société pour défendre le sacerdotat et le féminat contre les attaques brutales des chrétiens aveugles et des grossiers sceptiques, et plus tard contre le patriciat et le prolétariat qui pourraient abuser de leur puissance. Comte pousse trop loin sa monomanie féodale. Une religion qui se démontre, qui ne s'attache qu'à l'utile, qu'au réel, qu'au palpable, qu'à l'évident, ne peut jamais passionner et aveugler les hommes au point de les faire s'entre-déchirer. On n'a jamais vu dans les sciences les théories diverses, adoptées pendant des siècles et délaissées ensuite pour d'autres plus claires, plus savantes, plus en harmonie avec les lois de la nature, soulever des tempêtes sociales semblables à celles du fanatisme religieux. L'homme est de glace pour la vérité

scientifique, et de l'eu pour l'illusion, le mensonge poétique et religieux. Les Don-Quichottes comtistes n'auront pas même l'ombre d'un moulin à vent à pourfendre. Toujours, à l'instar des premiers chrétiens, les positivistes se serviront lies premières^Eglises chrétiennes abandonnées et délaissées par les fidèles. Pour le moment, ils vivent i)aisiblement et tout-à-fait ignorés, non dans les catacombes de Lutèce, mais au milieu de chrétiens dégénérés, en attendant que leur nombre soit assez grand et les illusions théologiques dissipées pour convertir la société.

Le seul livre chrétien qui trouve grâce auprès du positivisme, c'est rimitation : aussi, il s'en empare et substitue sa déesse au Dieu pur esprit, les maximes positivistes à celles du catholicisme. Ce livre deviendra le bréviaire des humanistes. C'est ainsi que le comtisme donne une idée de son aptitude, de son sentiment et de sa fécondité esthétiques. Il ne se doute pas le moins du monde que son intégration, pour parler la langue des géomètres, est une profanation littéraire, un sacrilège d'unité. Ces nouveaux iconoclastes sont capables d'empoisonner tous les orateurs sacrés du catholicisme en interpollant dans ces chefs-d'œuvre d'éloquence chrétienne leurs idées hétérogènes, sans se douter de leur vandalisme artistique.

Pour l'Evangile, il n'en est nullement question. Ce livre, pour le savantissime Comte, ne peut avoir aucune valeur positive, et ne mérite pas l'honneur d'une discussion scientifique. Quant à son auteur présumé, il le considère comme un personnage obscur idéalisé par saint Paul, qui s'en est

servi comme foyer subjectif monotiiéisle, à la divinité duquel il ne croyait nullement.

DE L\ lilBERTE.

Terminons l'étude du comtisme par la théorie de la liberté humaine, question capitale toujours controversée et jamais résolue. Il est intéressant de connaître la définition d'un savant sur cette palpitante question. Voici ce que dit Comte dans son catéchisme :

« Loin d'être aucunement incompatible avec l'ordre réel, la liberté consiste partout à suivre sans obstacle les lois propres au cas correspondant. Quand un corps tombe, sa liberté se manifeste en cheminant, selon sa nature, vers le centre de la terre, avec une vitesse proportionnelle au temps, à moins que l'interposition d'un fluide ne modifie sa spontanéité. De même, dans l'ordre vital, chaque fonction, végétative ou animale, est déclarée libre si elle s'accomplit conformément aux lois correspondantes, sans aucun empêchement extérieur ou intérieur. Notre existence intellectuelle et morale comporte toujours une équivalente appréciation qui, directement incontestable avec l'activité, devient dès-lors nécessaire pour son moteur affectif et son guide rationnel. Si la liberté humaine consistait à ne suivre aucune loi, elle serait encore plus immorale qu'absurde, comme rendant impossible un régime quelconque individuel ou collectif. Notre intelligence manifeste sa plus grande liberté quand elle devient, suivant sa destination

normale, un miroir lidèle de l'ordre extérieur malgré les impulsions physiques ou morales qui tiendraient à la troubler. Aucun esprit ne peut refuser son assentiment aux démonstrations qu'il a comprises; mais, en outre, chacun est incapable de rejeter les opinions assez accréditées autour de lui, même quand il ignore leur vrai fondement, à moins qu'il ne soit préoccupé d'une croyance contraire. On peut déûer, par exemple, les plus orgueilleux métaphysiciens de nier le mouvement de la terre, ou des doctrines encore plus modernes, quoiqu'ils n'en connaissent aucunement les preuves scientifiques. 11 en est de même dans l'ordre moral, qui deviendrait contradictoire si chaque âme pouvait, à son gré, haïr quand il faut aimer, et réciproquement. La volonté comporte une liberté semblable à celle de l'intelligence, lorsque nos bons penchants acquièrent assez d'ascendant pour rendre l'impulsion affective conforme à sa vraie destination, en surmontant les moteurs contraires.

» Ainsi, la véritable liberté se trouve partout inhérente et subordonnée à l'ordre, tant humain qu'extérieur ; mais à mesure que les phénomènes se compliquent, ils deviennent plus susceptibles de perturbation, et l'état normal y suppose plus d'efforts que d'ailleurs y permet une plus grande aptitude aux modifications systématiques. Notre meilleure liberté consiste donc à faire, autant que possible, prévaloir les bons penchants sur les mauvais, et c'est aussi là que notre empire a le plus d'étendue, pourvu que notre intervention s'y conforme toujours aux lois fondamentales de l'ordre universel.

» La doctrine métaphysique sur la prétendue liberté morale doit être historiquement regardée comme un résultat passager de l'anarchie moderne, car elle est directement destinée à consacrer l'individualisme absolu, vers lequel tendit de plus en plus la révolte occidentale qui dût succéder au moyen-dge. Mais cette protestation sophistique contre toute vraie discipline publique ou privée ne saurait aucunement entraver le positivisme, quoique le catholicisme n'ait pu la surmonter. On ne parviendra jamais à représenter comme hostile à la liberté et à la dignité de l'homme le dogme qui consolide et développe le mieux l'activité, l'intelligence et le sentiment. "

La première partie de cette citation est une bonne définition de la liberté. Mais quand l'auteur passe à la liberté intellectuelle et morale, il la perd de vue, en ce sens qu'au lieu de la loi fidèle miroir de ïordre extérieur, qui doit être notre régulateur, il substitue la loi d'ordre conventionnel, artificiel, incohérent, fidèle miroir de l'ignorance, de l'incertitude, de fintelligence humaine, qui n'a pu encore trouver la véritable loi. Jusqu'à ce jour, ces lois sont inconnues; elles varient selon les temps, les lieux, et les besoins sociaux divers. Dans la vie affective, d'après la définition de Comte, la liberté devrait consister à suivre sans obstacle le chemin qui nous conduit à ce qui nous plaît et à nous éloigner de ce qui nous déplaît. La sagesse vulgaire a depuis longtemps formulé la loi qu'il ne faut jamais disputer sur les goûts et les couleurs, c'est-à-dire qu'il faut les respecter, bien entendu quand ils ne nuisent pas à ceux

d'autrui. En effet, chacun est seul juge de ce qui lui est sympathique ou antipathique ; les démonstrations scientifiques n'ont rien à faire dans cet ordre de rapports qui s'établissent entre le moi et le non-moi , selon les lois particulières aux affinités électives organiques. La prétention des moralistes — de vouloir faire aimer ce qui nous blesse sous prétexte d'ordre et de devoir moral, n'est au fond que de la tyrannie. On l'a si bien compris, qu'en l'absence de la véritable loi, ne pouvant vaincre directement nos répul^ sTons insfinctives, on a employé l'art de persuader, de séduire, de tromper, de créer des dérivatifs passionnels plus ou moins absorbants pour diriger les affections selon la loi conventionnelle et passagère. Cet art, qui a eu et possède encore son uUlité et sa nécessité tant que la vraie loi est inconnue, est au fond très immoral, car il se sert du mensonge et de l'imposture pour tromper les crédules et les simples. Les moralistes ont si bien compris qu'ils étaient dans le faux, que, pour s'excuser des mauvais moyens employés, ils ont qualifié leur ruse de pieuse fraude.

Comte va comparer l'assentiment que nous donnons aux lois scientifiques que nous n'avons pas comprises, à celui que nous devrions donner aux lois morales variables qui jaillissent d'un cerveau humain. La comparaison entre ces deux ordres de lois n'est pas soutenable.

Dans l'ordre scientifique, l'esprit donne son assentiment aux démonstrations qu'il a comprises, parce qu'elles reposent sur des axiomes assez évidents par eux-mêmes pour

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être acceptés libremerrt et sans opposition aucune par notie intelligence. Nous acceptons également les explications de beaucoup de questions scientifiques que nous n'avons pas cherché à comprendre, parce que nous croyons et savons qu elles sont une représentation fulùle du monde extérieur, que nous pouvons d'ailleurs toujours vérifier. Nous les acceptons encore, parce qu'elles nous intéressent indirectement. Ainsi, que ce soit la terre qui tourne autour du soleil ou que ce soit ce dernier qui gravite autour de la terre, les relations humaines ne paraissent nullement troublées ; que le phénomène de la lumière ait lieu par émission ou par ondulation, la vision ne s'opère pas moins bien dans un cas que dans l'autre. Quant à l'ordre vital, si l'homme était toujours bien portant, il lui serait parfaitement indifférent de connaître les lois de la circulation des fluides et de la formation des solides ; mais comme nos fonctions organiques sont souvent troublées, nous avons un grand intérêt à connaître ces lois sur lesquelles repose notre conservation. Quand la santé est altérée, nous nous adressons à un médecin pour lui confier notre corps ; nous nous soumettons à son traitement, parce que nous avons foi à son expérience, à son savoir, bien que nous soyons incapables de juger par nous-mêmes de son mérite et d'apprécier la valeur de la science médicale. Tous les hommes ressentent les souffrances physiques, chacun est apte à juger s'il est malade ou bien portant. Pour recouvrer la santé, nous surmontons la répugnance que nous avons pour des remèdes fort désagréables, dans l'espoir d'obtenir un bien durable

par un mal passager. La santé rétablie, nous remercions le médecin jusqu'à nouvel accident.

Dans l'ordre moral, il est fort difficile de préciser le vrai critérium du bien et du mal individuel et social. Ce bien et ce mal sont relatifs, conventionnels, temporaires, et variables. Beaucoup d'individus, n'ayant nullement conscience de leur état, se croient bien portants et vivent sans se soumettre au traitement moral officiel. Les médecins religieux prétendent que c'est lorsque nous nous croyons en parfaite santé morale, que nous sommes alors le plus malades ou près de le devenir. Cette santé exige une surveillance constante : il faut s'administrer toute sorte de remèdes préventifs, soumettre chacune de nos fonctions intellectuelles, affectives et physiques à des diètes, à des pratiques contraires à toutes nos satisfactions. Pour obtenir la vraie santé morale et s'y maintenir, il faut être systématiquement malade et s'en rapporter, quant au traitement, à un docteur qui doit avoir une foi aveugle au codex médical divin et infaillible qu'il suit. Il serait frappé de mort morale s'il avait la prétention de raisonner les prescriptions qu'il ordonne, de les trouver impuissantes, de les changer et de les perfectionner.

En médecine organique, un docteur qui voudrait nous médicamenter quand nous nous trouvons bien portants, serait considéré comme un visionnaire, on l'enverrait prendre des douches. En médecine morale, il en est autrement : si vous ne suivez pas le traitement exigé par un des mille traités soi-diant divins inventés par les législa-

leurs moraux, tous différents et souvent aux antipodes les uns des autres, chacun des docteurs attachés à ces divers systèmes vous déclare immoral, sceptique, égoïste, corrompu, athée, et vous rejette sans la moindre hésitation de sa société comme pestiféré. Au point de vue de la morale universelle, ces divers docteurs qui s'anathémalisent entr'eux sont logiquement hallucinés et dans l'erreur. Comte, qui s'imagine avoir trouvé la loi du véritable ordre, vient à son tour demander la foi aveugle à sa panacée morale — vivre pour autrui, d'après laquelle il faut toujours faire prévaloir les penchants bienveillants sur les penchants contraires. Malheureusement, il a oublié la chose la plus importante pour un positiviste : c'est de démontrer qu'il s'est conformé aux lois fondamentales de l'ordre universel et du véritable ordre humain, et non à la loi empirique de son cerveau malade et fort mal ordonné.

Quant à l'assertion qiie chacun est incapable de rejeter les opinions assez accréditées autour de lui, elle est vraiment comique de sa part, car, lui le premier, avec tous les sectaires des diverses religions, rejette des opinions acceptées depuis des siècles par des millions d'individus qui les entourent.

Dans la philosophie naturelle, des hypothèses fort accréditées parmi les savants ont fini par être attaquées par un individu assez clairvoyant qui en montre la faiblesse et la fausseté; la démonstration se propage; une doctrine plus conforme à la vérité se révèle, renverse et remplace celle qui l'a précédée et préparée. Tout ici se passe pacifique-

ment, sans carnage, sans persécution ni excommunication, et se borne à quelques injures, à quelques mauvais procédés entre les savants, qui, en définitive, sont mis forcément d'accord par la vérité démontrée. Le progrès humain, dans toutes les directions, ne s'effectue que par la critique, l'examen, la démonstration, la négation raisonnée des erreurs, des illusions accréditées du passé. L'intelligence continuera dans tous les ordres de connaissances sa marche destructive jusqu'à ce qu'elle ait saisi la vérité, c'est-à-dire la loi incontestée de l'ordre intérieur, qui a pour type celle de l'ordre extérieur.

On voit comment Comte, en partant d'une bonne définition scientifique de la liberté, s'en éloigne peu à peu et la fausse pour arriver à son idée empirique d'ordre, d'autorité despotique, tyrannique, théocratique, et à la négation de sa définition.

La véritable liberté se trouvera partout inhérente à l'ordre tant humain qu'extérieur lorsque le véritable ordre humain naturel, et non artificiel, fantastique, sera trouvé; lorsque la loi selon laquelle chaque faculté cheminant selo?i \<i nature et le mode d'action qui lui est propre sera organisée dans la société. Alors la liberté ne sera point subordonnée à l'ordre ; elle sera la liberté et l'ordre coordonnés, associés, régularisés. Le véritable progrès n'est pas l'ordre de plus en plus parfait, mais l'accord de plus en plus parfait de ces deux antinomiques. Ce n'est pas avec des prépondérances toujours oppressives qu'on doit chercher à diriger, mais avec des équilibres instables. coml)i-

nés ou alternés, se rapprochant de l'équilibre stable idéel, lequel ne pourra jamais se réaliser. Si, au lieu des véritables lois, l'intelligence aveugle, rétrograde, encroûtée, oppose partout des empêchements extérieurs et intérieurs, illogiques, absurdes, faux, contradictoires aux lois fondamentales de l'ordre universel de manière à opprimer, à détruire, à escamoter la liberté au nom de l'ordre, les droits au nom des devoirs, la sentinelle rationnelle qui s'aperçoit de cette manœuvre la signale comme hostile, comme traître à la liberté, à la dignité humaine, à l'ordre véritable, et traite le malencontreux révélateur de visionnaire et d'empoisonneur social.

Auguste Comte, en parlant de bons et de mauvais, de nobles et de grossiers attributs, comme fait le théologisme qu'il a la prétention d'éclipser par son savoir, ne s'aperçoit pas qu'il nie le fondement scientifique de la biologie. Si, en anatomie, en physiologie, l'organisme humain est une merveille de la création dans laquelle chaque organe quel qu'il soit est nécessaire, bon et utile à l'existence de l'individu, comment les actes de la vie de relation, qui sont le résultat des fonctions de ces merveilleux organes, peuvent-ils être qualifiés en eux-mêmes de bons et de mauvais , de nobles et de grossiers , de purs et d'impurs , de corrompants et de corrompus par ce même savant? Toutes les notions de bien et de mal social se rapportent pour lui à l'idée du progrès, qu'il fait consister à toujours faire prévaloir dans l'individu et dans la société les penchants bienveillants sur les penchants égoïstes. Les premiers sont

bons, les seconds sont mauvais. Mais si ces deux aspects irréductibles par leur action et leur réaction constante sont nécessaires à la vie individuelle et collective, comme la respiration et l'aspiration, l'absorption et l'excrétion physiologiques, le double mouvement dynamique contraire de la vie morale est tout aussi nécessaire dans le milieu social que dans le milieu organique individuel. Le mal ne peut alors consister que dans le défaut d'isochronisme fonctionnel, dans la prépondérance oppressive d'une des forces sur l'autre. Quand un organe dans le corps humain fait sentir son action, il y a trouble intérieur, malaise, fièvre, maladie; l'harmonie des fonctions est détruite. Dans la société, quand l'intérêt collectif absorbe, sacrifie et opprime l'intérêt individuel pour cause d'ordre ou de sûreté publique, il y a exploitation, oppression injuste de l'individualité par la collectivité, et par suite désordre, trouble intérieur, qui fmit toujours par envahir l'ensemble de l'organisme social et le détruire.

Le vrai progrès social doit donc consister à découvrir et à réaliser les véritables conditions d'accord de tous les antinomiques, tant individuels que collectifs, qui permettront aux divers attributs, tous également bons, utiles et nécessaires à l'association humaine, d'agir, selon leur nature et la loi correspondante à leur mode d'essor, autour du vrai centre de gravité un et divers du grand et du petit monde qu'il faut découvrir.

Il est curieux de voir notre monomane regarder la liberté morale réclamée par les penseurs présents comme le ré-

sullat passager de l'anarchie moderne. « Celle protestalion sopliislique, que n'a pu surmonter le calholicisme, ne saurail, dit-il, arrêter le positivisme, » qu'il a la naïveté ou l'orgueilleuse fatuité de présenter comme développant le mieux possible l'activité, l'intelligence et le sentiment.

Malheureux sont les aveugles d'esprit et les pauvres de cœur : le royaume des ténèbres leur appartient !

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