‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 5 sur 14 · RE§U]?1E · texte numérisé non relu

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Dans l'œuvre de Comte, il faut distinguer deux catégories de travaux : la première comprend la philosophie naturelle, la science de l'homme, et la sociologie ; la seconde s'occupe de la régénération religieuse.

En réunissant toutes les sciences abstraites et positives pour en faire un tout complet et systématisé, il a, comme nous l'avons vu , indiqué le côté faible de chaque science particulière. A l'aide des travaux de Bichat et de Gall, il a cherché à constituer la théorie de l'âme humaine et à la rattacher par la biologie aux sciences abstraites. Ici encore il a montré combien cette science laisse à désirej;. N'ayant pu qu'ébaucher la science de l'homme par l'analyse anatomique, physiologique, négligeant la psychologie et l'économie politique qu'il rejette comme insuffisante, il a entrepris de la compléter par l'histoire, qu'il a eu la prétention de transformer en une science aussi certaine que l'astronomie et la physique : entreprise chimérique en tant que science de précision et de prévision. Au lieu de révéler la religion universelle, il n'est arrivé par sa méthode qu'à un système hybride ayant un cachet tout personnel, produit informe d'institutions prises à tous les régimes du passé

qui ne peut s'adapter à aucune des sociétés présentes; il a fait un pot-pourri éclectique qui n'est en beaucoup de points qu'un grossier brutisme; il a démontré, contrairement à son intention, que le développement systématique de l'unité humaine n'est pas encore possible et exige de nombreux travaux scientifiques.

Nous voyons dans Comte un homme doué d'une grande puissance d'analyse, d'une patience et d'une persévérance rares, un formidable collecteur fouillant tous les travaux du passé, s'allachant aux points fondamentaux pour en démontrer le lien et le développement historique, dans le but d'arriver k une coordination générale. Sous ce rapport, il peut être regardé comme le saint Thomas d'Aquin du xix^ siècle. Quant au rôle de saint Paul qu'il a voulu jouer, il n'a été qu'une ridicule doublure de son chef d'emploi : il a pitoyablement parodié son modèle. Cet archéologue, ce chiffonnier historique, a prouvé que savoir n'est ni pouvoir ni prévoir, et encore moins créer. Ha montré la stérilité la plus déplorable en moyens régénérateurs ; à force de disséquer le passé putréfié, il s'est maladroitement blessé et inoculé le virus cadavérique qui a gangrené tous ses organes. S'il a eu la puissance d'approfondir les phénomènes intellectuels qui président au mouvement général du passé, dont la source est dans la vie individuelle, il n'a pas découvert le moyen de préserver l'individu qui cherche des aberrations qui lui font prendre ces visions et ces erreurs pour la vérité; il n'a pu aussi préciser ce qu'il faut faire dans le présent pour être dans la voie du progrès.

Ce savant sociologue, dépourvu de vraie lanterne progressive, est allé, la hotte sur le dos, à l'aide de son crochet émoussé, fouiller confusément dans les guenilles du passé. Après avoir fait ample provision de haillons de toute couleur, de toute contexture, rongés des mites, il s'est mis à les coudre avec son fil féodal sur le vieux et antique patron théocratique abandonné depuis des centaines de siècles; il a ainsi confectionné un habit d'arlequin éclectique pour la taille d'un enfant contrefait nullement viable. Enchanté de son œuvre, il a écrit de nombreux volumes pour démontrer à des hommes qui ont atteint l'âge de leur émancipation sociale, que, pour être sages, heureux et religieux, ils doivent ceindre leur front de son bourrelet moral et s'emmaillotter dans son étroite, mesquine et ridicule défroque de l'extrême et moyen âge. Nous le voyons diviser la société en quatre classes à prépondérances tranchées, qui la ramènent aux castes de l'Inde. Par le mariage des prêtres, il conduit à l'hérédité sacerdotale, et par la prépondérance universelle de ce corps, à la théocratie égyptienne. L'activité, enrégimentée, hiérarchisée, tranformée en simple fonction, détruit l'émulation, la propriété, la hberté, et l'initiative individuelle. La femme, mutilée dans ses attributs, est façonnée par l'éducation pour rester cloîtrée dans le ménage, comme les chinoises. Ce mandarin occidental détruit ainsi sa bienfaisante influence sociale. L'hj'giène sentimentaliste, nécessaire pour combattre les instincts dits égoïstes, paralyse l'industrie agricole, manufacturière et artistique ; l'ichtiophagie trop prolifique doit

— no — restreindre l'industrie de la pêche. Pour épurer et maîtriser l'instinct sexuel dit immoral, impur, il crée de nouveaux ascètes méditatifs, réduits à l'état d'échalas ambulants. Par son veuvage éternel, il condamne l'homme et la femme au supplice de Tentale, à la folie, à l'idiotisme, à l'hystérisme, etc.

Comte dit que « les illusions auxquelles peut conduire la méthode historique la plus commune et la plus répandue, est celle de confondre le progrès continu avec le progrès illimité. » Voilà le savant observateur qui, après le progrès continu opéré par le catholicisme sur le seul aspect affectif, lequel trop prolongé échoue dans tous ses efîorts, vient précisément faire du progrès illimité sur ce même aspect, progrès qu'il démontre absurde et impossible!

C'est quand le catholicisme en est venu à bénir les grands travaux de l'industrie et à glorifier religieusement l'activité humaine; c'est quand il est amené à reconnaître indirectement à l'homme le droit de jouir des fruits de ses travaux, qu'il avait qualifiés jadis d'œiwres et de pompes de Satan; c'est quand un éloquent orateur catholique proclame que « la domination de l'industrie est un fait qui échappe, comme le soleil, à la discussion ; qu'elle se lève à forient, qu'elle se lève à l'occident, qu'elle se lève au midi, au septentrion, partout, fière et dominatrice, montrant dans ses mains les instruments féconds de l'activité humaine, et disant au monde qui la regarde : me voilà ! je suis la reine du monde et les peuples sont à moi ; » c'est quand l'Eglise est forcée de constater ce grand fait

— m — universel, qu'un prétendu régénérateur positif et progressif se présente pour frapper en ultra-rétrograde la production de son veto sentimental pour cause d'ordre et de pureté morale !

Puisque le développement social lui a fait reconnaître que la société entrait dans l'ère toute nouvelle du travail pacifique constructeur, il aurait dû chercher à fonder l'organisme nouveau sur l'activité pacifique, trouver la loi de cette activité, et déterminer, comme nous l'avons déjà dit, le rôle que devaient jouer le sentiment et fintelligence dans cet ordre naissant. Il aurait été alors un homme de génie créateur, au lieu d'être un répétiteur aveugle du passé et un eunuque doctrinal. En suivant le mouvement composé et non simple de l'histoire et du développement des attributs humains, il eût compris qu'après le clergé catholique, un sacerdoce quelconque ayant les mêmes attributions devenait tout-à-fait inutile et impossible ; il aurait compris que son nouveau clergé, quelles que fussent ses bonnes intentions, ne serait en fait qu'un grugeur d'huîtres et un parasite de plus à ajouter à tous ceux qui dévorent la société, que celle-ci doit par ses progrès éliminer peu à peu et transformer; il aurait compris que la prépondérance scientiflco-industrielle, destructive et constructive, qui se développe fatalement à notre époque et entraîne la société, devait être, non combattue, mais dirigée, contre-balancée par un principe moral supérieur à celui du passe. Ce principe, il ne l'cbpas même soupçonné, car sa conception dérisoire n'en offre pas la moindre trace. .

Interrogeant les sépulcres blanchis, couverts de mousse et de broussailles, cherchant à déchiffrer les inscriptions et les hiéroglyphes usés du passé, vivant au milieu d'un ossuaire humain, il n'a pu sentir sous son doigt les pulsations de la période contemporaine et reconnaître la présence du germe de vie nouveau qui s'agite dans les entrailles de la société européenne.

Leibnitz a dit que le présent est fils du passé et 'gros de l'avenir : c'est très bien ! Mais pour être gros, il faut être vivant et fécondé aussi par un être vivant possédant la vertu prolifique : or, le passé, mort ou décrépit, ne peut rien féconder. S'il fécondait, il ne pourrait créer qu'un fils à son image : or, d'après la loi du développement historique, pour qu'il y ait progrès, il faut que le fils ressemble fort peu à son père, bien qu'il soit de même nature. La formule de Leiboitz manque de justesse : le présent est héritier du passé, mais il est fils de ses œuvres. Notre savant croque-mort, en suivant à la lettre l'idée de Leibnitz, a accouplé le treizième siècle avec le dix-neuvième, une momie avec un être plein de force et de vie, pour faire un enfant! Il s'est fait Dieu, pape, prêtre et parrain de ce caput mortuum soi-disant religieux qu'il a baptisé du nom de positivisme, d'humanisme; il a condamné la société vivante au supplice de Mézence. Foin du vampire et de l'équarrisseur social ! il a commis, sans le vouloir et sans le savoir, le plus grand de tous les crimes, le crime d'/iwmankide! Comment ce pauvre homme a-t-ik pu être conduit à une telle extrémité? Quelle est la cause de cette

vertigicuse abomination? Nous allons la trouver écrite dans l'œuvre de Saint-Simon, son démon familier, qu'il n'a pas eu la puissance de conjurer, bien qu'il ait fait tous ses fifforts pour le chasser.

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