‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 6 sur 14 · SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON

La lecture des Mémoires de Saint-Simon prouve surabondamment que l'œuvre d'Auguste Comte n'est autre chose que le développement des idées de ce grand chercheur. Saint-Simon n'a jamais quitté la région des généralités pour descendre dans les détails. Autre chose est de poser des problèmes généraux, autre chose est de les décomposer dans leurs parties spéciales et de résoudre les problèmes particuliers dont les solutions doivent servir à la conception intégrale.

La critique que nous venons de faire de la doctrine de Comte sert indirectement à celle des idées répandues dans les Mémoires de Saint-Simon.

En philosophie naturelle, seule base scientifique sur laquelle puisse s'élever une doctrine positive comme l'a conçue Saint-Simon, nous avons montré, et Comte a constaté, que les matériaux sont encore insuffisants.

En science de l'homme, après les travaux de Vicq-d'Azir, de Richerand, de Cabanis, de Bichat, de Gall et de son école, que Saint-Simon n'a pas connus, Comte n'a fait que de fempirisme, du conjectural, du contradictoire. Saint- Simon, regardant tout à vol d'oiseau, n'a pu pénétrer dans celte forêt à pou près vierge.

— Ho —

Eq sociologie, Saint-Simon conduisait au fatalisme absolu. Or, l'irrégularité du développement humain démontre que, si l'homme est soumis à l'immuabilité de la loi universelle, il a la puissance de la modiiier, de la dévier, de la contrarier en partie dans sa marche.

Ainsi l'individu est fatalement soumis aux actions qu'exercent les corps extérieurs sur les sens ; mais en réagissant par son intelligence ou son instinct sur ces impressions perçues et concentrées en lui, il les modifie et les fait autres que ce qu'elles étaient avant leur perception. Il y a donc action du miheu sur l'homme, réaction de l'homme sur son milieu,. qu'il améliore ou détériore en cherchant à satisfaire tous ses attributs. Au lieu d'une fatalité stable, c'est une fatalité rendue instable par l'action de l'homme. Cette action constitue sa liberté. Cette erreur de St-Simon a été reconnue et corrigée par Comte. De l'immuabilité du mouvement cosmologique et de la modificabilité produite par l'homme à l'aide de ses facultés indestructibles, mais modifiables aussi, résulte le mouvement social très composé et irrégulier. Dans la sociologie, Comte démontre les avantages et les inconvénients des états successifs du développement humain, et explique comment chacun d'eux est supérieur dans sa résultante à celui qui fa précédé et préparé : d'où naît le progrès continu, quoique intermittent. A chaque étape de f humanité elle a été dans la meilleure situation possible, malgré les plaintes et les souffrances de findividu et les calamités sociales passagères. Pour éviter le reproche d'optimisme et s'ériger en réformateur contemporain, notre

— Il(i — savant pérore et déclame sur Tanarchie, sur le désordre, sur rimmoralité de la société présente. Mais, d'après la hu du développement humain démontrée pour toutes les périodes antérieures, celle dans laquelle nous sommes doit être nécessairement dans la moins mauvaise situation possible.

Sa majesté le roi Arouet de Voltaire, quand il écrivait son Candide^ ne se doutait guère qu'un Pangloss docteur ès-sciences mathématiques suerait sang et eau, emploierait tout le savoir des Bossuet, des Montesquieu, des Vico, des Herder et des Condorcet, découviirait quinze lois, accoucherait de la philosophie première, seconde et troisième pour démontrer sa thèse facétieuse, spontanée, artistique, laquelle, selon cette même loi, précède toujours la thèse positive. Ainsi, voilà le profond, le vénérable, l'auguste, le moral, le divin révélateur de l'histoire et de la morale transcendentale du xix*" siècle rendant hommage au génie intuitif du révélateur esthétique du xvni'= siècle, qualifié par lui et par les talons-rouges de l'éclectisme de superficiel, d'immoral, de cynique. Or, ces philosophes modernes doivent la liberté de débiter publiquement leurs sottises, leurs injures et leurs appréciations erronées aux hommes dont ils méconnaissent les immenses services. Nous avons ainsi l'optimisme artistique, amusant et ingénieux, et l'optimisme historique, injuste et ennuyeux, tout aussi ignorants l'un que l'autre de ce que doit être l'avenir le plus prochain.

Saint-Simon, sans s'en douter, frappe de stérilité l'histoire et rend les historiologues fort ridicules. Il dit :

« Les événements du jour sont la base la moins solide que puisse avoir un raisonnement sur l'avenir, puisque l'influence des plus petites circonstances sur l'individu qui raisonne modifie ses opinions, et qu'il n'a d'autre moyen de se défendre de cette influence que d'avoir les yeux fixés sur le froid tableau du passé le plus reculé et de l'avenir le plus éloigné. »

En conséquence de cette observation qui est assez juste, un sociologue, avec la seule histoire, ne peut juger la valeur et la portée d'une institution qu'après quatre ou cinq cents ans ; il n'y voit clair qu'à cette condition. A deux cents ans, il est myope ; à cent ou même à soixante, il n'y voit goutte.

Ainsi, voilà le savant Comte qui , à quarante ans, se met à raisonner très pertinemment et froidement sur tous les phénomènes qui se sont produits pendant ses mois de nourrice ; il analyse avec un aplomb imperturbable et avec le plus grand détail toutes les circonstances de cette période de sa vie, et puis de ces faits il a la prétention d'en déduire avec une certitude positive la conduite qu'il devra tenir de quatre-vingts à cent ans. Quant à la période dans laquelle il se trouve, il ne peut rien dire de certain, car les conditions dans lesquelles il vit, les contrariétés, les tribulations incessantes par lesquelles il passe, l'exposent à déi-aisonner sur le présent. Il se borne à maugréer contre ses contemporains, sans rien observer, conseiller et étudier dans les institutions du présent ; mais il a la prétention de déterminer comment il devra se conduire à la fin

(lo sa carrière, c est-à-dirc quand il radotera, 'qu'il sera passé à letat de ganache et tombé en enfance sénile.

Les savants en histoire nous disent que le présent est intermédiaire entre le passé et l'avenir; et puis, pour trouver et découvrir cet avenir, ils suppriment le présent ou le considèrent comme n'existant pas ; ils veulent trouver le quatrième terme d'une proportion en laissant de côté les deux termes moyens, parce qu'ils ne sont pas sûrs de leur valeur et peuvent se tromper sur leurs propriétés. Comme ils n'ont guère vu plus clair dans l'extrême passé, il leur est impossible de découvrir l'inconnu qui doit être prochain ou éloigné ; ils étalent avec pompe une colossale érudition pour arriver à ignorer absolument ce qu'ils sont si désireux de découvrir.

En dehors des faits vrais ou supposés de l'histoire, tout en démontrant leurs relations passées avec celles du présent , ils ne peuvent raisonner que sur le probable, jamais sur le certain, comme dans les sciences naturelles. Aussi, la méthode historique ne sera jamais que conjecturale. Ils reconnaissent, en outre, que les phénomènes sociaux les plus décisifs quant à l'avenir sont les plus inaperçus quand ils arrivent. Or, l'expérience nous démontre que lorsque ces phénomènes sont aperçus et appréciés, ils se sont si bien emparés de la société, qu'elle est dominée par eux et fatalement condamnée à les subir. Les efforts que fait l'homme se réduisent alors à atténuer, à abréger, s'il le peut, leur malfaisance, à améliorer empiriquement la situation, sans être sûr des résultats qu'ils produiront dans

l'avenir. C'est ainsi que>nous voyons nos législateurs produire des centaines de lois et règlements contradictoires avec ceux qui les ont précédés, et vivre politiquement et économiquement au jour le jour.

Quant aux fameuses leçons d'histoire dont la chaire, la tiibune, les réunions académiques retentissent, et qui remplissent de nombreux volumes de philosophie de l'histoire parfaitement bien écrits, ces prétendues leçons n'ont jamais servi ni aux rois, ni aux ministres politiques ou religieux, ni aux philosophes, ni à personne, par la très-bonne raison que le progrès continu amenant un changement incessant, il est absolument impossible que l'ensemble des circonstances au milieu desquelles s'est accompli un fait quelconque dans le passé, se reproduise exactement dans le présent. Par conséquent, le fait qui semble identique, semblable ou analogue à celui du passé, ne l'étant jamais, on ne peut se servir des mêmes moyens pour résoudre la difficulté contemporaine sans s'exposer à une faute, à une erreur, à une déception. Aussi voyons-nous les sociologues, comme les astrologues, tomber dans le puits historique et s'y noyer ; tandis qu'un homme complètement ignorant en histoire, doué d'un jugement sain, rompu aux affaires, appréciant les hommes et les choses de son époque, saisit habilement l'occasion, accomplit un fait imprévu qui prend rang dans la série historique contemporaine. Ce fait , commenté dans une centaine d'années par un historiologue, sera démontré avoir été en parfaite harmonie avec les circonstances qui l'ont fait naître et rentrer dans la loi du progrès. Ce savant

aura, au fond, démontré une vérité de la force de celle-ci : qu'un quart d'heure avant sa mort, un homme est toujours en vie.

La prétention à prévoir et à déterminer d'une manière précise, comme dans les sciences naturelles, ce que peut et doit être l'avenir par ce qu'on appelle la méthode historique, est une illusion, une chimère. Là où il n'y a pas de série régulière, il n'y a pas de loi; il ne peut y avoir par conséquent de prévision certaine. L'observation a constaté le mouvement progressif dans le développement général de l'humanité, quels qu'aient été les désordres par lesquels les sociétés aient passé : voilà tout ce dont nous sommes certains. Quant à la meilleure voie à suivre pour arriver au but d'une manière sûre par le progrès régulier, c'est un inconnu qui est et restera dans les inconnaissables par la seule méthode historique et sans le secours de la vraie science de l'homme, encore inconnue.

Dans sa conception religieuse, Comte a suivi aveuglément les indications de Saint-Simon. Ce rénovateur a eu la malheureuse idée de vouloir reprendre le catholicisme en sousœuvre pour le dégager de ses erreurs et l'élever à la hauteur des connaissances actuelles. Nous avons vu comment Comte s'est fourvoyé dans cette impasse.

Citons dans Saint-Simon le point de départ des bévues de son disciple. Saint-Simon dit que « les événements du jour sont la base la moins solide qu'on puisse avoir en raisonnant sur l'avenir. C'est toujours sur le passé qu'il tant s'orienter. Il est constant que, depuis le neuvième

siècle jusqu'au quinzième, les actions du pouvoir spirituel et celles des pouvoirs temporels se sont équilibrées, puisquaucun de ces pouvoirs n'a réussi à envahir l'autre. » Il dit encore que les moments les plus heureux pour l'espèce humaine ont été ceux où les pouvoirs spirituel et temporel se sont le mieux équilibrés. » Comte s'empare de cette idée : il prend la divisioadualistique pour une vérité scientifique immuable, sur laquelle il échafaude la conception qui doit rendre l'humanité à tout jamais heureuse. Il fallait que Saint-Simon fût d'un optimisme des plus aveugles pour voir au moyen-âge les peuples heureux d'être décimés par les luttes du pape et de l'empereur ou celles des seigneurs entr'eux. Parler d'équilibre dans une période des plus troublées, c'est plus que singulier !

Saint-Simon prétend « qu'il faut établir un système reUgieux dont la morale soit supérieure à celle du christianisme. » L'écolier suit sans hésitation cette pensée, et donne son régime et son culte sentimentaliste transcendental illimité, bon à suivre par des spectres et des ombres chinoises.

Au lieu de la gravitation universelle que Saint-Simon mettait à la place de Dieu pour faire converger tous les hommes vers le même principe. Comte la remplace par la déesse humanité, plus positive, plus compréhensive , plus humaine, puisque chacun de nous fait partie de ce grand corps. En l'adorant, chaaui s'adore ; il est prêtre et marguiller de sa petite paroisse individuelle.

Saint-Simon, dans ses ébauches, ne parle pas do la science du développement des richesses ; Comte laisse de

— Mi —

LÙtô colle importante et fondamentale question qui, s'il Teùl abordée scientifiquement, aurait complètement changé son plan d'organisation. Saint-Simon se tait sur le panthéisme ; Comte n'en dit mot.

Saint-Simon prétend « qu'un seul individu commencera l'époque positive. Cela ne peut être autrement : la combinaison des pensées de plusieurs personnes ne pourrait former une conception dont le caractère fût unitaire. » D'après cette observation, Saint-Simon se donne pour cet individu; il est Socrate ressuscité. Comte, ayant l'ambition d'être le révélateur positiviste, enfonce son éleignoir religieux sur le crâne de son père spirituel pour le plonger dans les ténèbres de l'oubli. Comte n'est pas Socrate, mais Aristote doublé de saint Paul : en conséquence, il fait tous ses efforts pour escalader le pic le plus élevé de la planète, s y campe fièrement, et se pose modestement en phare lumineux, en soleil des intelligences, pour donner aux mortels les Tables de la nouvelle Loi d'où vont jaillir les rayons scientifiques, poUtiques, artistiques, économiques, moraux et religieux qui inspireront et vivifieront la future humanité.

Ce brave Comte, qui fait de la vénération pour les ancêtres de qui nous avons tout reçu le premier des devoirs des vivants, invoque ses prédécesseurs lointains; mais son prédécesseur immédiat, il l'aime et le vénère comme la corde aime le cou du pendu qu'elle étrangle, comme le boa-constrictor aime la victime qu'il étouffe pour l'engloutir; il fait de sa maxime il vaut mieux donner que recevoir celle-ci : il vaut mieux prendre que rendre. — Il a agi par

affection pour sa personne, et a pensé pour la glorifier et la diviniser ; il a été son subjectif et son objectif. Au lieu de vî!vre pour autrui, il n'a songé qu'à vivre pour lui-même et à travailler à la conservation et à la béatification éternelle de son moi exclusif, selon la maxime « qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. »

Rien de curieux comme la préface de son catéchisme qui doit convertir les femmes et les prolétaires. Là il montre avec quel soin la déomanie qui le fascine et l'obsède prépare sa divinisation, toujours en parodiant le passé. Dans l'Evangile, on voit la Mère du Sauveur, les Saintes Femmes, la Samaritaine, Marthe et Marie, la Magdeleine pécheresse que Jésus recommande à tous les croyants de l'avenir en mémoire de ce quelle a fait pour lui. Comte, pour suivre cet exemple, fait observer « qu'il serait absurde de prétendre terminer sans les femmes la plus complète des révolutions humaines, tandis qu elles participèrent profondément à toutes les rénovations antérieures. » En conséquence, il nous donne sa synthèse comme le produit de l'hymen de sa puissance conceptive masculine avec la puissance affective féminine de madame Clotilde de Veaux. « C'est par elle, dit-il, que je suis enfin devenu pour fhu- -manité un organe vraiment double, comme quiconque a subi l'ascendant féminin. » Jusqu'à cette conjonction mystique, il n'avait été qu'un laminoir à déductions et à inductions. Il paraît que sa Béatrix, comme il l'appelle, lui fut ravie avant quelle pût être suffisamment initiée au positivisme. Il suppose que la plupart des femmes éprouvent,

comme son éternelle compagne, un profond désir de connaître la religion capable de surmonter l'anarchie moderne et une sincère vénération pour son prêtre.

'< Après de tels services, ma sainte interlocutrice deviendra bientôt chère à toutes les âmes vraiment régénérées ; désormais inséparable de la mienne, sa propre glorification constituera ma plus précieuse récompense. Irrévocablement incorporée au véritable être suprême, sa tendre image m'en fournit aux yeux de tous la meilleure personnification. »

Voilà comment, au xix* siècle, se pond l'œuf qui, couvé par l'ignorance prolétaire, chauffé par le charlatanisme sacerdotal, fera sortir de sa coque un dieu et une déesse avec un fils doctrinal qui nous donnera la trinité (père, mère et fils), laquelle ne sera plus un mystère, mais une vérité spirituelle positive. Nous sommes parfaitement persuadé que si M""" Clotilde de Veaux eût vécu, elle se serait empressée de répudier cet hymen. Cette dame a pu faire des observations très judicieuses dont Comte a profité, mais bien certainement elle n'a nullement collaboré. En matière de conception dogmatique, Comte et tous les révélateurs peuvent dire à la femme les paroles de Jésus, qu'on a fort mal interprétées : Femme, quij a-t-il entre toi et moi? Ilélas ! rien ne supplée à ce que la nature nous a refusé ; le vrai génie est androgyne. Comte, par sa constitution physiologique et le caractère de ses travaux, paraît avoir a|)partenu à la famille des Newton, des Pascal, des Leibnitz, des Kant, etc., en (jui rhypertrophic des facultés in-

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tollectuellos avait paralysé, atrophie les facultés affectives ; dont le cerveau constamment chauffé à blanc avait desséché son conjoint le cervelet, qui avait été, avec ses organes correspondants, réduit à l'état de triton calciné. L'organe double a toujours été à peu près seul. Nous sommes sûrs que le répétiteur d'analyse mécanique n'a jamais fait tourner de fuseau aux pieds d'aucune Omphale; qu'il n'a jamais laissé la moindre mèche de ses cheveux entre les doigts d'aucune Dalila. Son chef devait être dénudé comme un œuf d'autruche. Sa doctrine porte l'empreinte irréfragable de son infirmité. Dieu a fait l'homme à son image et ressemblance, dit la Genèse ; notre Vaucanson social a fait des automates à la sienne : aussi, c'est merveille de voir comme ses marionnettes se meuvent dans la société régénérée.

«Nos conceptions quelconques résultent, dit-il, d'un commerce continu entre le monde qui fournit la matière et l'homme qui en détermine la forme. » Au lieu de commercer directement avec le monde extérieur, c'est-à-dire avec la philosophie naturelle, pour être fécondé par le vrai, il est allé marauder, faire l'école buissonnière dans le monde artificiel sociologique. Ce puritain moral a fait de sa cervelle une prostituée qui a hébergé une foule d'aventuriers avec lesquels elle a forniqué : c'est ainsi qu'elle a mis au monde un enfant de trente-six pères ressemblant à tout le monde et à personne, un vrai Tortillard doctrinal, trouvé admirable, adorable, par MM. de Blignères et de Lombrail, etc., fétichistes à foi ardente pour qui le transport des

— \n> — montagnes, le passage tlun chameau à travers le trou d'une aiguille sont des bagatelles. Ils entreprennent quelque chose de bien autrement merveilleux : ils travaillent, au xix' siècle, à fondre un dieu à creux perdu. Dans sa thèse de l'humanité par rapport aux hommes supérieurs qui la dirigent en s'y subordonnant , M. de Lorabrail démontre la différence qu'il y a entre le révélateur et les hommes supérieurs, papes ou rois, qui dirigeront l'humanité selon les prescriptions de la doctrine révélée. Ainsi il dit :

« Que serait devenu le catholicisme sans le grand saint Paul? Le positivisme enfin, quoique systématisant les élans naturels, serait-il révélé, serait-il formulé, serait-il pratiqué après avoir été résumé par une doctrine sublime, une religion irrévocable, si le chef spirituel que nous révérons ne fût venu au monde? Ajoutons qu'on n'ose concevoir l'apparition d'un être aussi synthétique qu'un tel fondateur, quand on est pénétré des efforts prodigieux d'action, de pensée, de sentiment, qu'exigea l'établissement de la nouvelle doctrine. »

Or, au-dessus de saint Paul, il y a pour le christianisme Jésus-Christ, Dieu-homme ou homme-Dieu. Comme on est au-dessus de ce qu'on perfectionne. Comte est au-dessus de l'humanité et au-dessus des hommes supérieurs qui dirigeront sous son inspiration celte humanité, à laquelle ils pourront être incorporés s'ils le méritent. Quant au révélateur, il ne peut qu'être transfiguré, dominer, régner spirituellement sur l'humanité jusqu'à la consommation des siècles. Comte, qui s'imagine avoir trouvé la loi de l'avenir

humain, ilil intérieurement : l humanité, c'est moi; — la loi morale qu elle doit suivre, c'est moi ; — la plus haute et la plus transcendante intelligence de l'époque actuelle, c'est moi.

Il est très curieux de voir ce révélateur mentionner dans son calendrier Moïse, Numa, Boudha, Confucius, Mahomet, saint Paul ; quant à Jésus-Christ, il n'est nulle part. 11 place Bonaparte (Napoléon I"") dans les réprouvés, comme un rétrogradateur. S'il avait existé il y a deux à trois cents ans, le profond sociologue en aurait fait un demi-dieu.

C'est lorsque le miracle théologique va disparaître devant la pohce correctionnelle, que de savants prétendus positifs se font de nos jours les pères nourriciers d'un Dieu ! C'est tout-à-fait réjouissant.

On voit comment Comte, en s'assimilant frauduleusement les pensées de Saint-Simon, s'est empoisonné, n'ayant pu les digérer. Le révélateur de l'altruisme s'est étranglé avec son égoïsme; gonflé d'orgueil scientifique, il s'est crevé par une trop forte dose d'ambition révélatrice parodiée et rentrée.

Nous allons, en homme religieux, fervent et généreux, faire notre offrande à l'Eglise comtiste, en esquissant l'objectif divin que le ciseau ou le pinceau offrira à l'adoration des croyants futurs.

Ce dieu final sera représenté par un homme dont les extrémités inférieures amaigries seront à moitié découvertes. Un tatouage des plus riches, des plus variés, illustrera cette base fétichiste.

La région moyenne, au lieu de la feuille de vigne biblique, sera remplacée par un pagne'sauvagique qui ceindra les reins du dieu.

Le tronc, vêtu d'une courte tunique grecque sans manches, agraffée sur l'épaule gauche, laissera voir une poitrine à forme païenne.

Sur ce tronc, s'élèvera une tête dont le crâne aura un front très saillant. L'occiput présentera, au contraire, une concavité théologique très profonde qui renfermera un cervelet microscopique. Le crâne, ravagé par les grandes pensées qui viennent du cerveau, aura perdu sa chevelure.

La face sera ornée de deux, yeux à prunelle grise, enfoncés dans leur orbite, abrités par de longs et épais sourcils; d'un nez crochu, aux narines cartilagineuses, sentinelle avancée d'une fente sans lèvres; au-dessous, d'un menton osseux et saillant, sans la moindre fossette, signe de fermeté et de persévérance. Le tout offrira un faciès de vampire inspirant une répulsive et vénérable terreur.

Les doigts de la main droite se poseront sur les trois organes principaux de l'amour, de l'ordre et du progrès, signe de croix positiviste. L'autre main tiendra un goupillon dont le manche sera un humérus humain trempé dans un vase contenant l'eau lustrale, composée d'une infusion de pavot pour tempérer les passions égoïstes.

Pour coiffure, il aura un turban mahométan ajusté avec un chapeau de mandarin, le tout surmonté d'un cône tronqué sur lequel sera une houppe, gobelet noir de prestidigitation théologique qui a eu et a la puissance de faire pa-

raître et disparaître, au moyen du talent merveilleux des artistes religieux, des millions de muscades crâniennes. Le dieu sera assis sur une pierre à sacrifice humain ; les bras du siège seront formés par deux sphinx égyptiens ; des ornements grecs enrichiront le dossier jusqu'à la hauteur de la tète : le tout couronné par un fronton ogival orné de clochetons gothiques. A ses pieds seront des instruments relatifs aux sciences, à la médecine et à l'art. Le régime positiviste sera disposé à droite et à gauche du dieu ; il sera figuré par un eunuque oriental au corps monstrueux appuyé sur un énorme bocal rempli de pilules du diable. Sa main tiendra un bistouri qu'il montrera en épanouissant sur sa face bouffie un rictus bestial. Son autre main sera posée sur une table à opérations chirurgicales, avec ses terribles accessoires. De l'autre côté, sera la mère Canule, son nez orné de lunettes, à la face placide, au teint lymphatique, au sourire bienveillant, le corps enveloppé d'un tablier à bavette ; elle sera debout et au port d'arme avec son immense seringue patriarchale. Son autre main reposera sur un bocal renfermant des sangsues. A ses pieds seront des paquets d'herbes émolhentes et tous les spécifiques calmants.

Au-dessus du trône flottera la bannière sur laquelle sera représentée la grande déesse, peinte sur fond blanc, sous la figure d'une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. Sur la face postérieure verte, sera inscrite la formule sacrée du positivisme. A droite et à gauche, seront disposées de petites bannières représentant les divers

— i:j'J — types d'anges féminins qui auront mérité délie incorporés à la grande déesse.

Quant au temple du dieu, à son architecture, ainsi qu'à celle d'une ville sociocralique qui paraît avoir embarrassé le révélateur, nous serons à la disposition des comtistes pour leur donner l'ensemble et les détails très originaux de ces constructions qui ne ressemblent en rien à celles du passé théocratique. Il y a des perfectionnements admirables pour maintenir l'ordre moral au moyen de toutes les découvertes modernes.

Pour Saint-Simon, quel que soit le jugement qu'on porte sur son œuvre, on ne peut qu'exprimer son admiration pour la sincérité, la modestie, la probité qu'il a apportées dans ses recherches , et s'incliner respectueusement devant la beauté et la simplicité d'un tel caractère.

Mon cher Enfantin,

Après la glorieuse mission que vous avez remplie pendant quelques années, entouré d'une famille composée de l'élite des intelligences qui occupent de nos jours les postes les plus élevés de la société ; après vingt-cinq ans de silence, pendant lesquels la doctrine de Fourier a été vulgarisée, les travaux considérables de Comte publiés, ainsi que beaucoup d'autres études, il était permis d'espérer qu'un ouvrage qui a pour titre Science de l'Homme offrirait aux chercheurs un traité magistral sur la matière. Renommée oblige. Il est à regretter que votre belle intelligence qui, dans un moment d'ébullition rénovatrice, avait eu la puissance de grouper autour d'elle et de faire vibrer k son diapason de nobles cœurs, n'ait pas eu assez de tact et de force de caractère pour garder le silence; et qu'un travail aussi peu substantiel en tant que science soit venu faire pâlir l'auréole de gloire qui rayonnait encore autour de votre front.

Cette longue paraphrase d'une partie des Mémoires de Saint-Simon et des travaux de Cabanis, à propos des idées du docteur Guépin dont vous faites sans gêne votre portedrapeau involontaire, n'a eu évidemment pour but que de reproduire, à propos de physiologie, votre conception reli-

gieuse iiiie vous avez h prclenlion do donner pour base et pour but d'étude k toutes les classes de savants, pour régénérer la science. C'est une noble ambition qu'on ne saurait trop louer sans doute. Mais, bêlas! autre chose est vouloir, autre chose est pouvoir et savoir. Sous ce rapport, vous paraissez n'avoir rien oublié et fort peu appris. Dans l'état conjectural où se trouve encore la science de l'homme, on peut faire des hypothèses, des analogies plus ou moins ingénieuses, et trouver, soit dans l'histoire, soit dans l'organisme humain non encore scient ifîquemeiit et intégralement décomposé, la justihcalion de tout ce que l'imagination peut rêver. Ainsi vous tous emparez des deux pôles, des deux piles électriques du docteur Guépin ; vous énumérez les organes du corps humain, vous les divisez en couples pour faire des conjonctions, des unions, sous l'inpulsion du grand sympathique qui préside et dirige ces hymens : tout cela, pour démontrer très subtilement et longuement la thèse d'après laquelle la société, pour être le fidèle miroir de l'homme et de la nature, pour accomplir sa destinée normale, doit être divisée, selon vous, en savants et en industriels égaux en importance sociale pour être gouvernés, reliés, associés par les artistes dont vous faites les prêtres, les liens vivants de la société, parce qu'ils participent de* deux conjoints et sont en outre plus aimants et attrayants. En vérité, on ne peut être plus aimable pour une classe de la société. Je ne comprends pas que des littérateurs, des artistes, aient le caractère assez mal fait, soient assez ingrats pour se livrer à d'amères cri-

tiques envers une conception (lui leur donne la plus belle part. Ces simplistes de la forme vous crucifient sans pitié. Savent-ils ce qu'ils font ?

Quelle est, au fond, la cause de la répulsion qu'éprouvent pour votre dernière œuvre ces oiseaux à beau plumage et à brillant ramage? Elle est en partie dans l'exclusive et superficielle instruction qu'ils reçoivent. Beaucoup d'art littéraire, peu de sciences exactes, pas la moindre notion de physiologie! La majeure partie meurt sans avoir eu une idée du merveilleux mécanisme des sens qui leur servent à saisir, à percevoir les nombreuses qualités physiques des corps que l'intelligence combine, féconde, et que l'imagination embellit. La vue du visage d'une jeune fille enthousiasme un poëte ; il s'exalte, s'enflamme et exprime avec un tact exquis, une finesse d'observation merveilleuse, les nuances les plus délicates des sentiments divers qui rayonnent à travers tous ses traits. Montrez-lui une préparation anatomique en cire d'une partie quelconque de ce visage, cet idolâtre de la surface et de la forme deviendra sérieux, sa physionomie exprimera un sentiment de curiosité répulsive, il détournera ses regards du divin mécanisme qui sert à traduire à travers l'épiderme fexpression sentimentale qu'il adore. Le savant étudie, admire le dessous, l'artiste le dessus. Qu'un écorché vivant vienne danser sur la scène, il fera fadmiration de tous les carabins de France et de Navarre ; quant à la foule, elle jettera un cri d'horreur, et dans sa fureur- contre l'impressario, elle démolira la salle.

— tu —

Saint-Simon a constaté que la science de l'homme est la dernière venue dans le développement des connaissances ; il en a conclu tout naturellement que cette science serait introduite la dernière dans l'instruction publique. L'astrologie o précédé l'astronomie, l'alchimie la chimie ; en physiologie, vous faites observer que depuis Saint-Simon la science n'a guère fait de progrès. Pour la faire avancer, vous commencez par avouer que vous n'êtes point physiologiste, que vous êtes ignorant sur la matière, et vous voilà vous lançant dans l'empirisme, dans le romantisme, dans ralphysiologie, avec l'ambitieuse prétention de tracer un ])rogramme d'études aux physiologistes de profession pour qu'ils aient à démontrer et à trouver scientifiquement dans l'homme les hypothèses qu'il vous plaît d'imaginer. En vérité, vous êtes d'une révélomanie par trop naïve. Vous faites de la physiologie religieuse au xix'' siècle comme votre maître saint Augustin faisait de la physique au Iv^

Foudroyé par l'idée réhabilitoire de la chair, fort mal menée par le christianisme qui a promis sa résurrection à la fin du monde terrestre, vous avez entrepris de réaliser cette résurrection symbolique qui doit avoir lieu à la fin du inonde thcologiqiie, et qui vous semble trop tardive. J'aime, pour ma part, votre grand courage. Dominé par celte idée, vous placez sur la table de votre amphithéâtre religieu.\ l'homme vivant dans le simple appareil édénique avant le péché; vous faites passer un faisceau de lumière électrique à travers le corps de votre sujet pour le rendre transparent; vous invoquez, le sourire sur les lèvres, les grands

maîtres de l'art païen et chrétien pour vous inspirer et dignement exposer votre physiologie religieuse. Les profanes sont introduits dans le sanctuaire; ils espèrent entendre une exposition catholico-physiologique à la façon du Père Lacordaire ou du Père Félix... miséricorde! vous leur lancez à bout portant tous les termes de la langue carahinique; vous leur faites parcourir le labyrinthe organique, en les conduisant dans les réduits les plus secrets, dits honteux; vos piles électriques partent à leur nez, sous leurs doigts ; leurs commotions engourdissent leurs membres, paralysent leur cerveau, blessent leurs sens; revenus à euxmêmes, ils se sauvent, étourdis, ahuris de vos leçons; remis de leur surprise, ils se considèrent comme mystifiés.

Pour moi, qui vis et flaire la chair vivante bien portante et morte, qui suis aguerri à ces émanations et descriptions, cela ne me choque nullement; mais pour les lecteurs ordinaires, que votre nom et votre long silence allaient attirer à votre enseignement, il devait en être tout autrement.

Depuis bientôt deux mille ans, le christianisme a fait de merveilleux efforts pour purifier le corps de fhomme de toutes ses souillures et le rendre digne, à faide de son mystère ou de son sacrement eucharistique, d'être le temple vivant de Dieu. Vous paraissez, et, nouveau saint Paul ou nouvel Hercule, vous vous emparez du corps des incroyants pour nettoyer cette écurie d'Augias de toutes ses ordures ; vous lui faites honte de ses orgies charnelles et spirituelles, avec la louable intention de le préparer a de-

venir lu séjour des grands hommes du passé, qui, selon vous, vivent en nous, pour nous et par nous. Celte pensée est d'une pureté morale irréprochable.

Maintenant, que saint Paul, saint Augustin, Constantin, Clovis, Charlcmagne, Cabanis, Condorcet, Turgot, Napoléon I*"^ et Saint-Simon soient heureux et se réjouissent de revivre en vous, au milieu de votre pâte cérébrale, de votre bouillie estomacale, de votre marmelade cœcale; qu'ils circulent avec bonheur à travers vos liquides, vos gaz et votre lluide électrique ; qu'ils visitent incessamment votre rate, vos poumons, votre cœur, vos reins et votre système glandulaire; que dans leur pérégrination ils se rencontrent avec les belles et célèbres païennes, les douces, les chastes et saintes chrétiennes ; que, dans ces chocs, leurs piles électriques, en se dégageant, accomplissent des unions ou des divorces selon les lois des combinaisons de chimie transcendentale, pour produire de belles et nobles pensées qui puissent se manifester en de bonnes et grandes actions, pour ma part j'en serai enchanté. Mais je comprends fort bien que des lecteurs peu préparés à cet amalgame d'idées, à cette langue théologico-physiologique, trouvent tout cela obscur, amphigourique, ridicule, cynique et immoral.

Je ne suis nullement étonné que les petites taches noires répandues sur le papier, volatilisées par votre électricité vitale, s'emparant des molécules morales et sensitives du lecteur, produisent sur lui, non l'effet de l'opium, mais celui d'un purgatif.

On conçoit que d'honorables et pudiques bourgeois, ado-

râleurs fervents de la lorelte, très versés dans la mélasse, le trois-six, les peaux de lapin, le cinq pour cent, qui n'avaient jamais spéculé sur les controverses scolastico-artistico-religieuses, anciennes ou modernes, aient condamné, dans le temps, le pape saint-simonien pour offense à la morale publique. Ces honnêtes défenseurs de la famille et de la vertu ont été instinctivement guidés par l'aphorisme vulgaire : si vous voulez avoir votre maison nette, nayez ni pigeon ni prêtre; et par cet autre : entre l'arhre et l'écorce, il ne faut jamais mettre son doigt. En vérité, vous conviendrez qu'il fallait être un vrai prophète de malheur pour transformer ces préceptes négatifs en commandements positifs de l'Eglise nouvelle. Grand Dieu! est-ce lorsque le bourgeois, traqué, pourchassé, berné, ne sait où cacher sa tête pour la mettre à l'abri des tortures et des avanies que lui fait subir l'aveugle et satané grand sympathique par sa rage de vouloir toujours se mettre à la place de l'aubier dans son arbre généalogique, qu'on peut vouloir organiser religieusement ce parasitisme conjugal, sous prétexte de relier moralement et physiologiquement les mortels et les mortelles? Evidemment le bourgeois ami de l'ordre traditionnel ne pouvait manquer, pour vous faire méditer et expier une telle énormité, de vous mettre en cellule et vous faire reconnaître qu'il est des choses sur lesquelles il faut rire pendant des siècles avant de les prendre au sérieux pour les transformer en les systématisant.

Je suis vraiment en peine sur la nature des jubilations que peut éprouver Saint-Simon dans l'intérieur de son suc-

cesseur. Il avait enseigné « que toutes les institutions sociales doivent avoir pour but ramêlioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » : or, depuis longues années votre famille s'est mise, comme vous, à exploiter avec Israël la classe la plus et la moins nombreuse de la société, pour l'amélioration de sa prospérité individuelle. Sous ce rapport, si Saint-Simon ne fait pas en vous son enfer, il y fait au moins son purgatoire. Quand entrera-l-il en paradis? Je ne fais pas cette observation à litre de reproche, je vous prie de le croire. Il est clair que, ne croyant plus à la béatitude céleste, les apôtres de la réhabilitation de la chair doivent commencer par la soigner en eux-mêmes, et religieusement la servir en recherchant la béatitude terrestre que procure la richesse : cela est on ne peut plus logique. Reste à savoir si les moyens employés pour l'obtenir sont justes et selon la vraie morale.

Il me semble que votre maître doit voir en vous et en Auguste Comte son bon et son mauvais larron. L'un, après s'être emparé de ses idées, cherche à l'étouffer en détournant la tête ; l'autre le divinise, le porte au quatrième ciel. A la vérité, il s'asseoit fort commodément sur les épaules de son dieu, et se drape majestueusement dans le manteau des anciens prophètes pour révéler de plus haut au monde un troisième Testament.

Au fond, mon excellent Prosper, c'est la passion exclusive de la conservation, de la glorification éternelle et universelle du moi , qui s'agite en vous deux et vous mène. Elle se manifeste chez Comte par un pédantesque dédain

pour tout ce qui n'est pas lui, et par son aveugle et monstrueux égoïsme ; chez vous, par une admiration intéressée, parlant égoïste, et une ambition non moins exaltée. Le puritain Comte vous traite de jongleur superficiel et dépravé; vous, vous le signalez au monde comme un nouveau Judas reniant son maître, lui crachant à la face, etc.

C'est le cerveau Comte qui se dispute avec le cervelet Enfantin dans le crâne de Saint-Simon, heureusement assez solide pour ne pas éclater par les dégagements de vos électricités antipathiques. Je m'estimerais heureux si je pouvais, en interposant mon grand sympathique entre vos organismes, faire votre paix spirituelle et morale. Vous n'auriez pas dû oublier que dans le temps vos discussions, l'excès de son labeur et de sa subjectivité, lui avaient fait perdre la raison. Si vis pacem, para pacem.

Comte a été victime de ses préjugés théologiques, de son infirmité cervelétique et de sa monomanie papale. Cette préoccupation se révèle dans sa théorie de l'âme ; son tableau porte les traces patentes de cette fascination. Ainsi , remarquez qu'il admet et affirme l'instinct de la conservation et son antinomique la destruction ; mais pour les qualités pratiques — le courage, la prudence, la persévérance.—^ il ne mentionne point leurs contraires — la lâcheté, la témérité, Xinconstance, attributs tout aussi réels et positifs. Môme observation pour les attributs sociaux.

Quand vous avez voulu résoudre le problème scabreux de l'union des sexes en tenant compte de l'inconstance, vous n'avez pas été heureux dans votre solution. Le pru-

(loMl Comte, de peur de mésaventure, supprime tout bonncment cet attribut avec ses effets embarrassants, et nous donne son système lymphatique et séraphique de morale occidentale. Ainsi, par ignorance, par impuissance, par calcul, par lâcheté spirituelle et morale, il tourne le dos à la question, l'escamote, et se sauve à toutes jambes en vous injuriant, pour placer sur son front une couronne d'immaculée rosière. Vous auriez mieux fait de rire que de vous iïicher de son accusation.

La pensée qui vous domine, qui vous exalte, qui fait votre valeur et votre mérite, c'est celle de vouloir unir l'orient à l'occident, le beau et l'inconstance païenne avec le bon et la constance chrétienne. Vous voyez les fiancés de la renaissance se tendre les bras depuis trois siècles, se donner des rendez-vous clandestins oîi le cœur, excité par les sens, fait ses pâles couleurs; les sens, ébranlés, troublés par le cœur, s'étiolent, s'épuisent, se dépravent dans de fantastiques excitations ou en des contacts impurs. Vous avez la noble et grande ambition de vouloir accomplir cet hymen que vous considérez comme pouvant seul faire cesser toutes les luttes homicides ; c'est , guidé par cette grande pensée, que vous avez cherché les conditions auxquelles les unions que vous voulez former peuvent se réahser. Croyant les avoir trouvées, vous êtes resté calme au milieu du douloureux et pénible enfantement de la conception qui cherche dans la société à se dégager de son arrière-faix. C'est celte foi aveugle à vos moyens illusoires qui vous a fossilisé et transformé en borne : aussi , le convoi des cher-

— lit — cheurs passe, vous dit adieu, en riant de votre passion malheureuse.

Si je compare votre conception à celle de Comte, vous admettrez tous les deux que le sentiment ou l'amour doit être le lien des sociétés et doit encore les diriger. C'est la classe des artistes, supérieure selon vous aux deux autres, à qui vous confiez cette fonction : vous en faites une classe d'ambigus, ([liommes-Uens, qui doivent, quelles que soient leurs bonnes intentions, toujours finir, comme dans le passé, par garrotter la société, et détruire la liberté pour la soumettre à leur ordre. Au lieu de faciliter le jeu des ressorts, comme la synovie dans le corps humain, ces aimants passent à l'état de glu, de gélatine très poisseuse, produisent des nodosités, des enchyloses qui empêchent le jeu des articulations et donnent la goutte à la société. Je ne pense pas qu'elle soit disposée à se laisser engluer par un nouvel amour systématique prétendu religieux.

Saint-Simon désigne la classe des savants pour former son sacerdoce. Pour Comte, le prêtre doit être la synthèse de tous les aspects, afin de diriger l'ensemble du mouvement. Son prêtre est plus complet que le vôtre et que celui de Saint-Simon, mais il est une chimère. Voilà des différences très grandes dans vos manières de comprendre le pouvoir recteur.

Vous établissez l'égalité entre l'amour moral et l'amour physique ; Comte subalternise tellement ce dernier et exalte si fort son opposé, qu'il les détruit tous les deux. Vous faites la femme égale en importance sociale à l'homme ;

lui , loiil en l'adorant et la gonllant de sa crinoline sentimentale, rélouffe dans ses embrassements. Vous arrivez Tun et l'autre par des voies différentes à rasservissemenl des industrieux, à la théocratie, à la banquocralie, tout en parlant d'amélioration de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre : vous en êtes au jésuitisme industrio-sentimental. Les enfants de Loyola exécutent bien plus habilement que vous cette phase du mouvement ; ce n'est pas la peine, pour pareille œuvre, de tourmenter votre judiciaire et de tomber dans le tartufinisme social. Par sa philosophie naturelle, à laquelle il aurait dû, selon les indications de Saint-Simon, rattacher sa conception, il vous est triîs supérieur ; mais en tant que moyens de régénération trouvés, il est descendu à votre niveau. Vous êtes deux fruits avortés de germes d'idées vraies, fausses, illusoires, incomplètes de Saint-Simon, qui , en langage de marin, vous a coulé, et qui en coulera bien d'autres s'ils n'y prennent garde et s'ils n'ont point d'autre guide.

Il est très curieux de voir, au xix'^ siècle, les épurateurs ou les régénérateurs religieux se débattre, s'embrouiller dans le mystère de la Trinité encore à l'état théologique, et ne savoir ni pouvoir en sortir. Comte reconnaît que partout les connaissances spontanées précèdent et préparent les études systématiques : or, dans toutes les religions dites révélées, on trouve le mystère de la Trinité. Ce mystère est donc fondamental ; il doit receler des principes positifs de la plus haute importance ; mais aucune des écoles modernes n'a entrepris sa dévoilation scientifique ni celle des

autres inconnus Ihéologiques. Comte ne s'est nullement occupé de ces questions. Son positivisme n'est qu'une conception à dominante rationnelle maladroitement accouplée avec le mysticisme sentimental chrétien, lesquels ne peuvent faire qu'un mauvais ménage et se repousser constamment. Votre école a repris la question trinitaire, mais elle l'a traitée dans l'esprit scolastique, qui n'éclaire et ne résout rien ; elle est restée dans l'empirisme mystagogique.

Devant le criticisme rationnel de notre époque, cette discussion, avec sa phraséologie surannée, est sans valeur et sans portée : aussi lui est-elle profondément répulsive. Il lui faut des démonstrations appuyées sur des phénomènes bien observés, des lois certaines et non du symbolisme, des rapprochements, des analogies numérales plus ou moins ingénieuses se perdant dans d'interminables accouplements de fonctions, d'attributs, d'abstractions plus ou moins élastiques qui se plient fort docilement aux prédilections individuelles des habiles presti-raisonneurs reliants.

Pour le simple rationaliste qui ne peut séparer les mots dogme, mystère, miracle, culte, 'régime, sacrement, etc., de ceux de fanatisme, superstition, persécution, oppression, intolérance, carnage, imposture, exploitation des crédules, etc., ces dissertations lui paraissent stériles, rétrogrades, dangereuses et indignes de ses études. L'idée de Dieu, au nom duquel chaque religion a commis les actes déplorables qui la souillent, lui est devenue très suspecte. Ce gérant irresponsable, qui s'associe sans la moindre opposition et avec un imperturbable laissez-faire, laissez-passer, à ton-

tes les snllises, ii toutes les folies qui passent par la Irte des hommes, n'est pour le rationaliste qu'un fantôme enfanté par l'imagination déréglée et maladive de l'enfance humaine, qui, instinctivement, s'est toujours déifiée et adorée elle-même sous des noms divers. Ces nouveaux Titans escaladent le ciel avec une audace incrf»yable pour en chasser ce dieu, et lé reléguer dans un coin de l'inlini comme un vieux meuble usé, une curiosité archéologique, espérant qu'après cette exclusion, celte disparition fantasmagorique, l'homme, reconnaissant qu'il n'a que lui-même à servir, à aimer, h. connaître, deviendra plus moral, plus juste, plus sage et plus heureux. Ils travaillent à réaliser l'idée du savant Laplace qui, en démontrant que l'univers subsistait par lui-même au moyen du jeu combiné d'un petit nombre d'éléments, prouvait ainsi que le monde n'avait nullement besoin de main, d'assistance divine, pour se soutenh' et se mouvoir. Les confectionneurs de religions nouvelles choisissent bien mal leur temps, il faut en convenir, pour lancer leur ballon d'essai religieux, que le vieux théologisme et le criticisme rationnel s'ingénient de leur mieux à crever pour l'empêcher de se gonfler et de s'élever.

Quant au mystère de la Trinité, je crois que la synthèse philosophique ne se trouvera que par la solution scientifique de ce même mystère au point de vue cosmique, logique et social, sous la direction d'un principe neutre, arbitral, immanent dans la conscience humaine, dégagé de toute obscurité, clair, évident pour tous, savants et igno-

— i4;i — rants. Ce n'est qu'à cette condition qu'il peut y avoir unilè et universalité de foi positive.

Après avoir donné l'esquisse du dieu Comte, il y aurait injustice à ne pas essayer de donner la vôtre. Les traductions plastiques et graphiques des idées qui caractérisent les conceptions spirituelles, sont la langue par excellence des masses ; l'opposition et le contraste des divers types font apprécier au premier coup-d'œil les différences qui les caractérisent. Ici , ce n'est plus l'homme isolé abusant de sa force physique et intellectuelle pour subalterniser et soumettre la femme à son despotisme franc ou hypocrite : la divinité doit être représentée par le couple humain, qui n'aura pas d'enfant , la conception doctrinale n'ayant pas encore vu le jour. Le dieu et la déesse seront assis sur un trône ; cette dernière s'appuiera sur l'épaule du dieu ; sa main pressera la sienne. Le dieu sera accoudé sur une table ; son occiput sera très développé ; le coronal, fuyant, s'élèvera au sommet de la tête pour former une protubérance très prononcée de la religiosité ; il aura un nez charnu, des joues pleines un peu pendantes, un teint légèrement vermillonné, la poitrine saillante, un abdomen d'une ampleur modérée, des cuisses replètes, et des jambes un peu lourdes. Son chef sera couvert d'une calotte théologique ; un turban oriental, sur lequel reposera un oiseau aux ailes déployées de l'espèce que renferme le cabinet secret des antiquités d'Herculanum, coiffera le dieu. Il sera vêtu d'une tunique violet foncé et d'un manteau orange agraffé sur la poitrine.

— liG —

Une couronne d'épis de blé et de bluels ceindra la lèle de la déesse ; une robe souple et soyeuse couleur maïs avec un ample manteau azur l'envelopperont , en laissant paraître rà et là la beauté de ses formes. La table sur laquelle s'appuiera le dieu aura servi au repas que vient de de i)rendre le couple divin. Sa physionomie exprimera cette douce et tendre béatitude qu'éprouvent les gourmands d'élite qui mangent peu, savourent beaucoup, et dont les fonctions digestives s'accomplissent sans le moindre trouble. Les traits de la déesse exprimeront néanmoins une nuance du regret qu'elle éprouve de n'être pas mère.

Au bas de la table seront groupés des instruments de science, d'industrie et d'art, ainsi que l'Evangile et les œuvres de saint Augustin, de saint Paul, de Saint-Simon, etc. Des attributs de travail féminin et des arts que la femme cultive avec amour et succès seront artistement ajustés près de la déesse.

Un jeune et bel Indien sera placé en arrière pour le service du dieu, une luxuriante négresse pour celui de la déesse. Ils représenteront le prolétariat.

Après l'absorption et l'assimilation opérée par Taxe sacré, lien et base de tout l'organisme, vient l'excrétion qui humilie si fort l'orgueil humain et sa sotte vanité, analogue à l'émission intellectuelle du viscère cérébral qui élève l'homme au-dessus des animaux, mais qui le fait descendre aussi au-dessous d'eux pour toutes les sottises, les folies, les mensonges, les erreurs et les calomnies qu'il secrète.

Vous avez bien cherché à mettre au même niveau les

lieux exU'émités du tube digestif, vous avez bieu parlé de diarrhée et de constipation cérébrale, mais vous avez reculé devant la thèse de l'équivalence morale de leurs produits. ^ Fi donc ! pour un crâne de votre force et d'une subtilité de dialectique si consommée, vous me faites pitié ! Nonseulement il y a égalité, mais il y a supériorité. Que de discussions, que de luttes, que de sang versé pour des idées absurdes, des points de science illusoires, des droits politiques ridicules, des croyances bizarres et chimériques que les uns affirment et que les autres nient ! Or, sur le produit en question, quelque caché qu'il soit, tous les hommes déclarent, affirment sans la moindre hésitation : Ça en est ! et cela au premier flair.

Qu'on me cite un révélateur qui , je ne dirai pas pour son résidu, mais pour sa transpiration spirituelle, ait pu obtenir une unanimité de suffrages aussi positive, aussi catégorique ? L'excrément abstrait mathématique est le seul produit cérébral qui soit au niveau du produit obtétrical. Tous les travaux des législateurs religieux depuis nos six mille ans historiques n'ont eu pour but que de faire converger toutes les intelligences vers une même vérité morale, sans pouvoir encore y parvenir. Pour complaire aux susceptibilités sensitives du lecteur, je crains vraiment do' commettre un crime de lèse-vérité en cherchant à détruire le cachet d'authenticité qui caractérise dans toutes les parties du globe ce produit de l'organisme humain. Sachons nous faire tout à tous, et compatissons aux faiblesses et aux misères humaines en nous taisant sur la confection

— lis —

(It'S pilules ullaclivcs, qui remplaceront avaiilageusement dans l'avenir la fève du Tonquin, si prisée des priseurs. Son arôme, mêlé avec celui du tabac, modérera l'acreté de la nicotine, et procurera à cette poudre inconnue des anciens des qualités précieuses qui n'ont pas échappé à de lins débitants de poudre nasicale. D'après les rapports qui existent entre les papilles olfactives et le cerveau, l'accord synergique qui s'établit entr'eux par l'effet des décharges électriques opérées au contact de la muqueuse, dégagent ce dernier des mucosités qui l'obstruent, et rendent les facultés intellectuelles plus alertes, plus lucides et plus pénétrantes. C'est ainsi que la communion des produits extrêmes accomplit la loi universelle des actions, des réactions et des transformations matérielles en spirituelles, et réciproquement. La philosophie de l'avenir fera jaillir de tous les ordres de rapports de hauts préceptes de morale sociale que le spiritualisme exclusif a toujours méconnus et n'a pu soupçonner. Il fallait toute la légèreté d'esprit du dix-huitième siècle pour avoir honni les mystères des diverses religions qui cachent tous, sous leurs formes symboliques, des vérités réelles et positives que l'intelligence humaine doit chercher à découvrir.

• Je vois à notre époque des érudits en histoire, comme M. Ernest Renan, qui font des études sur les religions du passé, assis sur les marches du trône du Jupiter olympien. Ces béats historiques, qui considèrent les religions comme des freins bons à modérer la fougue de la bête chez les masses incultes et incapables, d'après eux. par suite de

leurs travaux incessants sur la matière, de s'élever jamais aux contemplations et aux conceptions idéelles, arrivent ^ainsi à former dans le sein de la société une microscopi(|ue caste de pédants bouffis d'orgueil, vivant des plus délicates substances produites par l'ignorante multitude, blutant la fine fleur de la farine spirituelle pour s'en poudrer, s'en faire une atmosphère de gloire, et finir par ne donner en retour dans le champ de l'intelligence qu'une vapeur subtile exhalant une odeur nauséabonde de bouquin moisi , sans consistance et sans utilité pratique. Si ce penseur éthéré, avec tous ses confrères, avait plongé son nez aristocratique dans les profondeurs du lamanisme, il eût trouvé dans ce qui a paru jusqu'à ce jour une pratique des plus ridicules et des plus bizarres des vérités fécondes en résultats hygiéniques, agronomiques, politiques et moraux de premier ordre.

La transpiration cutanée, dans un corps sain et d'une propreté parfaite, exhale en- plusieurs parties du corps des odeurs variées qui , perçues par des nez délicats, à organisme concordant, pénètrent leur être, ébranlent leurs molécules cérébrales et les plongent dans une extase physiologico-mystique ravissante. Quand ces arômes divers ont imprégné pendant un certain temps une étoffe, cette amulette transpiratoire a des propriétés curatives et préventives très efficaces. On sait que les furoncles aiment assez à se loger sous l'aisselle : eh bien ! un fragment d'étoffe imprégnée d'essence aissélienne provenant d'un sujet d'élite, placé sur la partie souffrante au moment de l'apparition du bon-

— loO —

toi), le résoudra très promplement. Je laisse à voire tact leligioso-médical à trouvei' l'emploi des autres parfums organiques.

On ne dira plus : cet homme est mort en odeur de sainletc , mais en odeur de saule. Kh ! qu'on ne s'imagine pas qu'il soit aisé de mourir dans cet état exceptionnel ! outre une constitution privilégiée de la nature, il faut une attention, une surveillance, un soin et des pratiques hygiéniques tout aussi difficiles et délicates à observer que les exercices de piété chrétienne. Tous sont appelés, mais peu sont élus, dans tous les genres de perfection. Je suis étonné que vous ayez oublié cette importante partie du culte et du régime de la religion de la chair. J'espère que votre testament nous édiliera à cet égard, et qu'il indiquera aux chimistes et aux physiciens ce qu'ils doivent chercher dans celte branche de la science.

Comte n'a pas oublié le signe de croix positiviste ; quant à vous, vous ne pouvez vouloir, comme vous le dites, de signe de croix théologique ni de signe frontal positiviste. Plus de mortifications ascétiques! plus de jeûnes, de disciplines ! plus d'orgies physiques et d'indigestions cérébrales ! modération hygiénique pour tous nos appétits, exercice normal de toutes nos facultés ! L'excès en tout est le seul poché mortel de rhonime, parce qu'il détruit le jeu harmonique de nos batteries électriques ; la prépondérance des unes ne se fait qu'aux dépens de celle des autres : aussi il m'est difficile de croire, mon cher Enfantin, que vous ayez sud son [I et eau pendant -vingt-cinq ans pour mastiquer, di-

gérer et excréter votre science de l'homme. Si la longévilc est proportionnelle à la gestation, mourclious ! vous vivrez comme iMalhusalem.

Vous ne donnez pas la moindre indication de votre signe religieux : c'est pourtant de toute nécessité. Vous me paraissez, du reste, vouloir planer dans les hautes régions des généralités, comme Saint-Simon. Ce système a cela de bon, que par son élasticité, son vague et son obscurité il permet aux disciples et aux croyants futurs de supposer et de croire que le révélateur avait tout prévu, tout conçu entre peau et chair, mais qu'il n'avait pas voulu tout dévoiler et exprimer quand, en fait, il avait tout ignoré. Dans les âges primitifs ce mode de révélation était fort usité , mais dans l'âge positif il est usé et ne fait pas ses frais ; le prophétique, l'apocalyptique, le théologique, est devenu synonime de cataleptique, de somnambulique, de lunatique, de visionnaire et de mystagogique, voire même de mauvais plaisant.

Allons, vulgaire praticien plastique, barbouilleur de la surface, inspiré par l'idée mère du génie révélateur des conjonctions, remplis ta tâche et donne-nous le signe enfontinien ! — A son lever, le croyant , après les ablutions ordinaires, se placera, vêtu du costume primitif que lui donna la nature, devant une glace qui lui permette de se voir des pieds à la tête. Cette précaution est nécessaire pour toujours étudier et relier le bon avec la grâce des mouvements.

Le dévot se posera debout , en portant sur la jambe droite ; il appliquera une main sur l'occiput, l'antre sur le

coronal, en signe d'union du rationnel et du matériel ; puis la droite se placera sur le cœur, la gauche sur le sommet de la tête, en signe de communion affective religieuse.

La main gauche couvrira la région pubienne, la main droite celle du cervelet, signe de communion générative.

Les deux mains exécuteront ensuite une friction verticale sur l'estomac et l'abdomen, signe de digestion et d'assimilation matérielle.

L'enfanlinien changera d'attitude : il se posera sur la jambe gauche ; il lèvera le bras de ce même côté, à la hauteur de la face, et dirigera l'index vers l'ouverture buccale; l'autre bras se portera vers la partie postérieure et inférieure du tronc, et la main droite dirigera son index vers l'ouverture anale, en signe de communion des deux pertuis du tube, lien fondamental delà vie. S'ils étcrnuent simultanément , le dévot s'écriera : Alléluia. Après ces signes exécutés, l'enfantinien fera six fois le tour de sa chambre en lançant à chaque pas la plante de ses pieds vers la fesse correspondante qu'ils devront frapper. Cet exercice facilitera le jeu des articulations des extrémités inférieures, en les faisant communier avec la région moyenne du corps. Il terminera cet exercice par six sauts, dans lesquels il devra faire communier la plante des pieds.

Les extrémités supérieures se croiseront fortement sur la poitrine, de manière que chaque main frappe le flanc opposé, comme le pratiquent les ouvriers en hiver quand le froid engourdit leurs doigts, signe de communion brachiotioncale.

Puis chaque bras devra exécuter un mouvement rotaloirc très utile pour donner de la force et de rêlaslicité aux muscles qui lient le bras au tronc.

Enfin, le dévot se revêtira de Vimiis grec, qui laisse le torse nu ; il appellera son serviteur, revêtu du même costume ; en entrant, ils se salueront en disant : que la paix soit entre nous! Le patron se courbera, et le serviteur, après avoir mis dans le creux de sa main quelques gouttes d'huile hygiénique, lui frictionnera la colonne vertébrale pendant une minute. Le patron, à son tour, exécutera la même opération sur le dos de son serviteur ; après quoi, ils se salueront en disant : aimons-nous et servons-nous les uns les autres !

Si le patron est uni à une femme, après leur toilette et avant de sortir de l'appartement, la femme baisera le front de l'homme, celui-ci la poitrine de la femme, et se prenant les mains, ils diront en se regardant amicalement : soyons dignes l'un de l'autre, de la société, et de Dieu ! Amen.

Tous ces signes seront représentés sur le soubassement qui supportera le groupe divin ; ils serviront de type aux fidèles pour leurs prières hygiéniques et morales.

Quant à la fondation sur laquelle s'élève le monument, elle est composée d'outrés gonflées de vent, lesquelles, en éclatant et en s' affaissant sous son poids, ouvriront un vide dans lequel il disparaîtra en partie, en ne laissant à la surface que quelques fragments bons à exercer la sagacité des sociologues futurs.

Si cette traduction est lidèle, il est clair que votre portraiture, n'ayant pas la laideur de celle de Comte, et le signe leligieux que je viens d'indiquer étant plus complet, vous place plus près de la vérité sociale. Si vous avez une foi entière à votre système d'immortalité, il doit peu vous importer que l'on discute ou rejette votre conception actuelle, comme insuffisante. Quand on a l'éternité, l'universalité pour soi et devant soi, on a tout le temps, par ceux en qui nous devons revivre, de réparer, de retoucher, de compléter son œuvre. Avec cette foi, on n'a nullement à se préoccuper des tentatives rénovatrices que sécrètent d'autres cerveaux contemporains. Cette manière d'être doit produire en vous un calme, une quiétude morale très favorable à votre santé physiologique : aussi, vous ne vous êtes pas abimé d'études ; vous n'avez été distrait par rien de votre idée fixe, comme ce damné Proudhon qui, voulant élever aussi une synthèse sociale, s'est échauffé la bile, calciné le cerveau, et pétrifié le cervelet. Après les diverses doctrines qui se sont produites depuis le commencement du siècle, trouvant la place prise, voulant à tout prix produire son œuvre et ne sachant comment faire, il a imaginé de miner, de saper, d'ébranler, de faire sauter par sa poudre criticiste tous les systèmes, tous les travaux contemporains, en pulvérisant les auteurs de ces diverses doctrines ; puis, choisissant les débris qu'il croyait pouvoir servir à son plan d'édification personnelle, il les a taillés, retouchés, pour les employer à férection de son monument qu'il a voulu asseoir sur le roc de fégalité et de la justice absolue. Il a

adopté le système d'architecture de Comte ; il s'est aussi servi de son ciment moral fort peu romain ; moditiant le régime des prolétaires employés à sa construction à l'endroit de leur puissance prolifique, il les nourrit mieux que Comte, mais il les épuise par un travail excessif : aussi, dès qu'ils ont pris leur repas du soir, ils se couchent et ronflent de leur mieux jusqu'au lendemain auprès de leur moitié, qu'ils doivent nourrir selon les prescriptions religieuses de Comte. Ces dignes et chastes femmes, chez qui le farniente musculaire n'affaiblit nullement l'ardeur générative, ont des insomnies, elles s'impatientent, et sont crispées par les sons peu harmonieux qui s'échappent de l'instrument gutturo-nasal de leurs seigneurs. Elles trouvent le régime moral et les révélateurs d'une absurdité intolérable, car ils réduisent leurs conjoints à l'état de marmotte engourdie.

Le savant architecte a cherché à se servir aussi, pour systématiser et arranger ses matériaux dans leur ordre naturel, de la méthode sérielle de Fourier, sans pouvoir en venir à bout ; il a dessiné, pour les façades de son monument, des profils du meilleur goût. Pour faire son devis et connaître la valeur des matériaux, leur mise en place, les frais de transport, la main-d'œuvre, etc., il a compulsé tous les travaux des économistes avec une puissance d'analyse remarquable ; il a trouvé partout des erreurs de compte et des contradictions. Dans celte révision générale de tous les travaux du passé et du présent, il s'est montré très supérieur. Après avoir préparé ces innombrables ma-

tèriaux, il lui a été impossible de les ajuster, de reconnaître leur véritable place. La distribution qui résultait de ce casse-tête chinois n'avait pas de sens, et ne pouvait servir à satisfaire les besoins de la société qui devait l'habiter ; il trouvait partout de faux aplombs, de faux niveaux, des discordances architectoniques, des impasses, des pièces sans air, sans lumière. Dominé par la passion de la destructivitê nullement contrebalancée par celle de la construcAivité, tout-à-fait atrophiée en lui, ne pouvant se résoudre à avouer son impuissance, il a bravement déclaré et cherché à démontrer qu'une construction systématique quelconque était une utopie, une folle témérité, une hallucination de notre entendement, et a conclu à la loi du discord, à \an-archie perpétuelle. Nous avons ainsi, après le comtisme, à inscrire dans les fastes sociaux du xix' siècle l'anarchisme, le négativisme ou le divin proudhonisme. J'ai consacré à cet enragé dialecticien , à cet extravagant métaphysicien de l'égalité transcendentale, un travail particulier dans lequel j'ai été conduit k soutenir, pour démontrer l'absurdité pratique de son idée fondamentale, une thèse scientifico-philosophique sur l'engrais humain, qui rentre tout-à-fait dans votre ordre d'idées d'égalité religieuse entre le spirituel et le matériel. Mais préoccupé de la répugnance que le bipède humain éprouve pour son produit obtétrical, je me suis appliqué, en m'appuyant sur la physique, la chimie, l'astronomie et la mathématique, à désinfecter, k éthériser le corps humain. C'est lorsque ce sanctuaire vivant et palpitant sera épuré et glorilié comme je lentends, qu'il pourra

devenir une demeure digne des grands hommes du passé que vous voulez faire revivre dans chaque moi. Jusque-là, ce sera l'immortahlé Ihéologique, ou Timmortahlé mentale de Comte, ou toute autre, qui pourra être acceptée.

Il me semble, sauf illusion, que, sur cette question, je vous ai distancé. Vous ferez bien, pour donner signe de progrès dans votre testament, de profiter de ces idées en les perfectionnant, et en donnant aux chimistes et aux physiciens une besogne de quelques centaines ou de quelques milliers d'années, comme Saint-Simon quand il traite les deux extrêmes de la série de l'existence humaine sur le globe. Cela fait bien, c'est grandiose ; cela frappe, étonne, éblouit des hommes toujours plongés dans l'infiniment petit.

Les classes savantes morales et politiques, littéraires et philosophiques, ne verront dans les détails que je viens de donner sur les signes religieux, les thèses de guérison magnétique et d'épuration physiologique, que des plaisanteries sans portée, très-malséantes, et indignes des esprits sérieux et élevés qui s'imaginent que l'homme doit mépriser et faire ses efforts pour écarter de son intelligence tout ce qu'il suppose le faire descendre de son rang et lui faire oublier son origine qu'il a la ridicule prétention de croire céleste. Pleins d'un superbe dédain pour la matière dont ils sont formés, ces bêtes d'esprit négligent tout ce qui constitue le culte du sain, du bon et du juste : aussi, voyez ces crânes pelés, ces teints pâles et incolores, ces yeux éraillés, ces lèvres minces, ces mâchoires édentées, ces doigts osseux, ces corps grêles supportés par des tibias décharnés ! D'au-

lies, plus robustes en api)arence, sont atteints d'obésité, ont le dos voûté, des jambes goutteuses, etc. Ces hommes sont tous affligés, avant la période de la décroissance normale, de maladies qu'occasionent les excès des organes cérébraux, qu'un exercice intégral et mesuré de toutes leurs facultés eût harmonisé et préservé de toutes ces misères. Ils sont , hélas ! tous plus ou moins punis par où ils ont péché. —

Et au moral, que sont-ils? Miséricorde! je me tais.

Quand je vois les docteurs de l'organique s'informer avec soin de l'état de nos excrétions solides, liquides, gazeuses ; voir dans la matière louable le thermomètre de la santé physique sans laquelle l'esprit déraisonne, divague, flageole, et tourne au songe-creux ; quand on sait que les bienheureux Grecs avaient leur gymnastique individuelle, civile, militaire et religieuse; que ces grands penseurs cultivaient avec une égale sollicitude les facultés de l'esprit et du corps, je me sens pris d'une pitié, d'une commisération profonde pour mes semblables qui me ferait tourner au Jérémie, au saule pleureur, sans la bienheureuse bosse de la gaieté que Dieu m'a donnée. Cette bien-aimée vient à mon secours pour tempérer ma douleur et faire oublier nos sottises; J'endosse alors l'habit de docteur in utroquc, de la prim-i et de la posteriori ; m'emparant de l'orgueilleux, du superbe, du dédaigneux et fier Sicambre, je lui fais courber le front et recevoir l'eau lustrale de l'humble, de la saine, de la féconde matière, en riant à fortiori de l'air stupéfait du néophyte qui ne comprend rien au dogme du mediori et du fouthesiori.

Ayons le courage, mon cher Enfantin, de faire la vidange intellectuelle et morale de nos contemporains ; recueillons avec soin les résidus de leurs bonnes et mauvaises digestions cérébro-spinales ; tâchons de les décanter, de les dessécher, de les purifier par le feu de la saine et indépendante critique ; transformons ces détritus en féconde poudrette spirituelle; défonçons le sol du vieux entendement; arrachons les herbes parasites qui l'appauvrissent ; répandons sur ce terrain bien préparé l'engrais qui doit faire germer et mûrir le grain de la vérité, tout en faisant disparaître du champ de l'intelligence les sottises, les préjugés, les erreurs, les superstitions qui le rendent stérile.

C'est dans ces fraternelles dispositions que je vous quitte, et vous prie de croire que si je ne suis pas en complète communion avec vous en Saint-Simon, je m'associe à tout et à tous en respirant l'atmosphère de la vie universelle-

Salut et gaieté.

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