‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 7 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Dans cet examen rapide des travaux régénérateurs inspirés par les pensées de Saint-Simon, les disciples de Comte ne verront en nous qu'un de ces esprits indisciplinés et supcLficiels qui , incapables de s'élever à la hauteur des lois découvertes par ce savant, se livrent à des critiques insensées et coupables, car elles tendent à perpétuer Tanarchie dans les intelligences et à retarder l'avènement de la seule organisation religieuse qui puisse mettre un terme à la révolution occidentale. Ils déploreront cette manie dissolvante et railleuse qui s'attache encore, comme au dixhuitième siècle, à fronder, à tourner en dérision les travaux et les hommes qui s'efforcent de fonder l'ordre sur les sciences positives, et d'enseigner la vénération des faibles envers les forts, des ignorants envers les savants. Ils signaleront, comme profondément immorale, cynique, dépravée, dégradante pour l'humanité, cette perversité de goût qui ramène l'esprit vers la méprisable matière qui avilit l'homme et le fait descendre au niveau de la brute. Us s'élèveront de toutes leurs forces contre cette présomptueuse et outrecuidante vanité d'un inconnu sans renom se fourvoyant étourdiment dans l'examen de la plus vaste

doctrine que l'esprit humain ait enfantée, qu'admirent et soutiennent de leur foi scientifique, littéraire et morale les hommes les plus capables des temps modernes. Evidemment ils penseront que ce braconnier, ce vagabond, ce loustic, ce brandon de discorde doctrinale, est une mauvaise nature, une lèpre rationnelle privée de sentiment et affligée d'un égoïsme des plus pernicieux. Si l'ordre positiviste était organisé, ce malheureux serait enfermé dans l'hospice des égoïstes. En attendant, comme dit Comte, il ne peut exister contre cette peste occidentale d'autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements.

Nous sommes de si bonne composition et d'une nature si débonnaire, quoique en apparence brouillonne, qu'en attendant les douches de l'hospice, le mépris des populations et la sévérité des gouvernements, nous conviendrons qu'il est très possible que nous ayons déraisonné, divagué, bavardé à tort et à travers, et débité force sottises pouvant faire hausser les épaules à la plupart de nos lecteurs. Nous ne dirons pas que tout mauvais cas est reniable ; nous dirons qu'il est discutable. Voici comment nous expliquons notre conduite à l'égard des doctrines, de leurs auteurn, et des disciples fervents qui les proclament et les propagent avec plus ou moins d'intelligence.

Depuis 1850, nous avons, en touriste ou flâneur social , visité le babouvisme, l'owenisme, le cabetisme, l'enfantinisme, le communisme, le circulisme, le buchezisme, le fusionisme, le fouriérisme, le proudhonisme : nous voici au comtisme. Nous avons trouvé que la majeure partie de

ces systèmes étaient, les uns, des rameaux dessécliés et détachés du christianisme primitif ; les autres, des composés plus ou moins hétérogènes pris çà et là à tous les systèmes, pour former un tout éclectique discordant et sans valeur pratique ni scientifique. De toute cette nombreuse famille de doctrines, il n'est resté pour nous que la théorie sociétaire de Fourier qui, par Télrangeté de ses formules et sa phraséologie bizarre, semble ne se rattacher à rien du passé, et est regardée par des gens qui se croient très sensés et fort instruits comme une curiosité enfantée par un cerveau halluciné. Puis viennent les idées et les ébauches sociales de Saint-Simon, d'Enfantin, de Comte, et les négations échevelées de Proudhon.

Ces systèmes ont été et sont adoptés, soutenus et propagés par des hommes très versés dans les sciences, la philosophie et l'histoire. Les anciens élèves de l'Ecole Polytechnique tiennent le haut rang parmi les défenseurs de ces doctrines. Chacun considère celle qu'il a adoptée comme la plus complète, la seule vraie, la seule capable de rendre la société heureuse et prospèi-e. Renfermés dans leur citadelle doctrinale respective, ces adeptes cherchent h démontrer l'insuffisance, l'incohérence , l'absurdité, limpuissance, l'immoralité des idées rivales ; chacun fait ses efforts pour rester seul maître du champ de bataille. Ce phénomène d'exclusivisme et d'intolérance réciproque qui se remarque parmi des hommes qui ont reçu la même instruction et dont Tintelligence est à peu près de la même valeur, ne peut s'expliquer que par la diversité des tempe-

raments et des prédominances d'une faculté intellectuelle combinée avec un des attributs affectifs qui détermine par sa résultante chaque type individuel. Quelles que soient réducation et l'instruction que chacun d'eux aient reçues, leur virtualité constitutive les fait rester fermes dans leurs convictions personnelles. La loi des trois états permanents, successifs, alternants, simples, composés, explique ainsi comment chaque doctrine a ses idolâtres, ses Omar, qui , soit avec le sabre, soit avec la plume, soit avec la parole, marchent fièrement dans le monde des intelligences pour renverser les obstacles et soumettre la société à leur foi. Sans ce fanatisme, cette intolérance, cette foi ardente, cet amour, cet égoïsme aveugle des révélateurs pour leur propre création, sans le fougueux engouement de quelques disciples pour leur maître, rien de grand, d'utile, de beau, de juste, n'existerait sur la terre ; le troupeau humain ne serait point sorti de la condition des brutes. S'il n'eût été obsédé par sa déomanie, sa, papomanie. Comte n'eût jamais eu le courage de poursuivre sa synthèse à base scientifique ; sans l'enthousiasme aveugle de M. de Blignères pour le génie admirable et extraordinaire de Comte, il n'eût jamais entrepris de faire son Abrégé ; sans sa véuéromanie fanatique, M. de Lombrail ne placerait pas son maître sur le trône spirituel d'où il doit diriger l'avenir de riiumanité, et dont la reconnaissance l'idéahsera comme elle a fait de tous les révélateurs du passé ; son yatagan déclamatoire ne traiterait pas les autres doctrines contemporaines d'utopiques, de subvei'sives, d'éphémères et d'ini-

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