‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 11 sur 30 · I. Conception d'une réalité morale d'origine ihéologique · texte numérisé non relu

I. Conception d'une réalité morale d'origine ihéologique

— Conception d'une réalité morale objective et naturelle, distincte de l'activité qu'elle régit. — Conception moniste et subjective de la réalité morale : la même énergie vivante qui invente cette réalité en fixe aussi la loi. — II. Critique de la conception d'une réalité morale objective: le rationnalisme.

— Critique du romantisme considéré comme un cas de rationalisme dans l'ordre de la sensibilité. — La réalité amoureuse dans le milieu biologique, — dans le milieu humain. — Le romantisme concevant autres qu'elles ne sont les conditionsde la réalité amoureuse, compromet l'existence de cette réalité.

— III. Illustration de la thèse : les Amants de Venise. — IV. Confusion, sous une même diathèse, du rationalisme et du romantisme. — En quoi ces maladies de l'esprit sont utiles : elles nous apprennent qu'au cours de son évolution l'humanité a su créer, par des moyens mensongers, une réalité sentimentale et morale qui a su lui plaire. — Recherche, en vue de perpétuer ces réalités, d'une forme nouvelle de l'illusion.

Il en est des réalités du monde moral comme il en est de celles du monde qui tom.be sous nos sens. Les unes et les autres, sans doute, sont de même nature, elles reconnaissent une même origine et se

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

sont formées par les mêmes moyens. Mais tandis que les réalités du monde sensible, plus anciennement constituées, nous semblent immuables, tandis qu'elles affectent, d'une façon presque identique, tous les organismes, les réalités du monde moral, plus récentes, sont loin d'avoir atteint le même degré de fixité. Les hommes s'entendent sur ce qui est blanc ou noir, ils ne s'entendent pas sur ce qui est bien ou mal. Or, ce défaut d'entente en ce qui touche à la réalité morale et qui la montre, au regard critique, incertaine et muable, laisse voir encore comment elle s'est constituée, par quels procédés elle a réussi à s'objecliver. En même temps, ce jour projeté sur l'origine de cette forme particulière et dernière venue de la réalité permet de soupçonner quelle put être la genèse de toutes les autres formes du réel.

Nous voyons bien que toute réalité morale implique comme éléments une impulsion et un frein qui, modérant l'impulsion, la définit. Nous voyons bien que les hommes ont créé jusqu'ici leur réalité morale au moyen de partis pris volontaires s'opposant dans une mesure déterminée à la liberté des instincts. Nous voyons encore que ces partis pris de la volonté se sont fondés, sous le jour de la motivation consciente, sur des illusions entrahiant la

croyance, sur quelque conception imaginaire quant à l'origine de cette réalité morale, conception qui, fécondée par l'assentiment unanime, eut force de loi.

Cette conception fut d'abord théologique. On imagina une réalité morale créée par Dieu ou par les dieux et cette imagination engendra le parti pris autoritaire nécessaire à la vie. En vertu de la volonté divine, un acte fut bon ou mauvais et la croyance en l'origine divine du décret eut pour effet de façonner cette réalité morale dont on présumait qu'elle existait déjà.

Au regard de cette conception, qui a survécu à l'époque de ses origines, l'idée morale est telle en vertu de la volonté arbitraire de la divinité, volonté antérieure au droit et à l'équité et qui fixe le droit et l'équité» « Les dieux l'ordonnent, les dieux le défendent », tel est l'unique argument qui sculpte dans l'esprit des premiers hommes les contours de la réalité morale, les formes du bien et du mal. Ces prescriptions, qui contrarient le plus souvent les instincts les plus forts, n'impliquent aux origines aucune justification rationnelle : on n'imagine point qu'elles soient en elles-mêmes bonnes ou mauvaises, mais leur valeur réside uniquement en ce <ju'elles sont réputées commandées par les dieux.

*--»r^^r3ii«f,j„^ ■t^'-*

iHLiiBpjHim>pi'

Or, on conslale historiquement que, peu à peu, à cette conception théologique en succède une autre. Celle-ci consiste en une nouvelle croyance, la croyance que la réalité morale a une existence objective, un « en soi », qu'il y a une forme naturelle de la moralité.

A la conception d'une réalité théologique de la morale se substitue donc la conception d'une réalité naturelle. On pourrait voir naître cette conception à quelque époque de toutes les civilisations dont la mémoire et l'image sont parvenues jusqu'à nous. Mais comme on se propose ici non pas d'en faire l'histoire, mais de la dépeindre et de la caractériser de manière à la différencier des autres conceptions du réel, on va se contenter de la signaler dans une de ses manifestations les plus récentes et peut-être aussi les plus typiques.

Cette manifestation s'est produite, — elle est parvenue du moins à son apogée, — au cours du xviii^ siècle ; elle a engendré une forme nouvelle de la sensibilité, que l'on peut nommer la sensibilité rationahste, et dont Kant et Rousseau, avec des finances diverses, apparaissent les protagonistes.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

Il3

A la suite de Kant, cette conception a pris corps, avec les philosophes, dans le domaine moral. Sous l'inspiration de Rousseau, elle s'est objectivée plus spécialement, avec l'aide de la littérature, dans le domaine sentimental. Il existe, selon Kant et le rationalisme moral, une idée du bien pourvue d'une réalité objective, qui n'est pas un produit de l'activité humaine, qui ne peut être autre qu'elle n'est, que l'homme distingue dans une catégorie de sa raison et à laquelle il a le devoir de se conformer. Il existe, selon Rousseau, une forme objective et normale des sentiments et des instincts, forme fixée par la nature et gravée dans la conscience, qui ne doit rien à l'élaboration sociale, que l'état de société au contraire a eu pour effet de corrompre et dont la souveraineté ne doit être contrainte par aucune défense extérieure.

Cette conception d'une réalité morale confondue avec la nature et existant en soi n'exclut pas nécessairement le déisme. Mais tandis qu'au regard de la conception précédente il semble bien que la volonté arbitraire des dieux eût pu aussi bien lui donner une autre forme, il apparaît sous le jour de la conception nouvelle qu'elle ne saurait être autre qu'elle n'est : voici que la volonté divine est tenue de la sanctionner et n'intervient, à vrai dire,

' À*.", v*-'^-"^Ji: :

ii4

que pour la vivifier. Aussi, si cette conception d'une réalité naturelle n'exclut pas nécessairement le déisme, elle peut fort bien s'en passer. Il est aussi aisé d'accorder l'existence objective à l'idée d'une loi morale naturelle que de l'attribuer à l'idée divine: certains esprits pensent avoir accompli un grand progrès et s'être singulièrement affranchis du joug théologique après qu'ils ont dépassé cette étape.

Pourtant cette simplification, qui est l'aboutissement logique de toute conception objective de la réalité morale, est, à vrai dire, l'exagération et l'aggravation du point de vue théologique. L'essentiel de ce point de vue consiste en effet en ceci qu'il implique un dualisme et distingue deux entités dans le monde: d'une part, une énergie, un principe actif doué de mouvement, de l'autre un principe législatif, ayant une existence réelle et séparée, et imposant à cette énergie sa direction. Or, tant <iue le principe législatif demeure subordonné, au cours de la conception théologique, à la volonté indépendante des dieux, il conserve bien à l'égard des hommes tout son pouvoir de contrainte, mais cette conception laisse place, en ce qui touche au réel lui-même, à la possibilité d'un changement: un caprice divin peut intervenir, à tout moment, assi-

ET l'indépendance DES MŒURS

Il5

gnant à la réalité morale une forme nouvelle et des directions nouvelles. Au contraire, dès que, sous le jour de la conceinion objective du réel, le dieu lui-même se voit subordonné à la loi ou qu'il est supprimé pour laisser place à la loi, la réalité se voit prise dans un mécanisme inflexible. Cette conception d'une réalité naturelle et objective par laquelle ceux qui la forment pensent avoir échappe à la théologie, implique donc, renforcé et rétréci, le dualisme qui est l'âme du point de vue theologique. Elle implique la croyance qu'il existe, audessus de l'activité du monde, un principe différent de cette activité, et qui la régit. Toutes les representations plus ou moins différentes que les philosophies se forment tour à tour de ce prmcipe ne sont que des nuances de ce même point de vue qui imagine en dehors et au-dessus d'une énergie vivante que l'on voit incertaine, hésitante, en quête de sa destinée, et l'inventant, et la créant, un Ose;, un XoTo; immuable, fixant la loi de cette énergie.

Aces deux conceptions de mémenature touchant le réel s'en oppose une troisième, qui trouve,dans le fait même de son antagonisme, les termes de la

ii6

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

formule qui la définit. Par opposition au dualisme qu'impliquent les deux autres, elle est, de la réalité, une conception moniste. Elle consiste en cette appréciation : la même énergie vivante, qui crée la réalité au cours et parmi les avatars d'une évolution hasardeuse, crée du même coup la loi de cette réalité. Cette énergie n'est plus soumise à une législation fixée par un être différent d'elle-même, mais elle promulgue elle-même les décrets de cette législation à mesure qu'à travers une série de tâtonnements, de réussites heureuses et d'inventions ingénieuses, elle parvient à se formuler et à vivre, Les seules causes qui la puissent influencer sont les démarches mêmes accomplies par elle antérieurement, et ce, dans la mesure où ces démarches conditionnent ses directions futures.

A défaut de la loi objective imaginée par les esprits théologiques pour expliquer la formation du réel, à défaut de cette loi qu'infirment toutes les anomalies que présente à un œil non prévenu l'observation de la vie, la production de la réalité se montre le résultat d'une rencontre entre les différents états de division du sujet, c'est-à-dire, entre les divers fragments de la substance vivante répandue dans l'univers. Cette rencontre est caractérisée par des accords et des conflits, par des

faits de convergence et de divergence, par des faits de répétition intéressant des ensembles de plus en plus vastes, ayant pour effet de réunir et de solidariser des fragments du mouvement cosmique en des systèmes synergiques qui vont émerger désormais -parmi le chaos originel et lutter avec avantage contre tout ce qui est épars encore et inorganisé. Ainsi semble-t-il que l'on ne puisse attribuer, aux origines, quelque influence productrice du réel qu'au hasard qui, là où il engendre des faits de convergence et de systématisation, crée, au-dessus de lui, de nouveaux facteurs, des faits d'inégalité, des faits de suprématie. Ceux-ci interviennent alors et participent, favorisés ou contrariés toujours par le jeu persistant de l'aléa, à former des réalités plus parfaites. Ainsi la vie ne s'organise pas en vertu d'une loi du bien de la meilleure façon qu'il serait possible, mais les divers fragments qui réussissent à se systématiser présentent, du seul fait de cette réussite, l'image d'une perfection confondue absolument avec leur réalité.

L'idée de loi se montre ainsi un aboutissement, un succédané de l'évolution, au lieu d'en être le principe directeur. Ceci établi, un tel concept, celui de loi, n'en conserve pas moins un intérêt consi-

dérable à l'égard de toutes les réalités dont l'évo-

L^Afcjt. *mmm £l..

ii8

lulion est parvenue à son terme. Celles-ci n'acceptent plus de modification sans en être brisées, elles évoluent, naissent, meurent et se renouvellent selon un ordre toujours identique. Les modes qu'elles ont créés, à mesure qu'elles élaboraient leur propre réalité, semblent maintenant les rég^ir; elles ne peuvent plus s'en écarter sans s'affaiblir ou mourir; elles semblent ainsi soumises à une finalité. La science applique donc avec succès l'idée de la loi à toutes les réalités de cette maturité; or ces réalités nous en sommes environnés et elles composent le tuf solide de l'existence : telles sont les réalités intellectuelles touchant le temps, l'espace et les principes logiques, telles sont les réalités astronomiques, telles sont les réalités biolog-iques en ce qui a trait, par exemple, aux animaux constitués en espèces invariables. C'est dans la contemplation de cette part ordonnée de la vie que les esprits théologiques ont formé leur conception d'une finalité universelle imposée à la réalité vivante par une loi objective. Parce que les choses sont devenues telles, ils ont imaginé qu'elles devaient nécessairement devenir telles. Ils ont fermé les yeux au spectacle hasardeux de la genèse et ont prétendu appliquer à des phénomènes susceptibles encore d'évoluer, tels que les sentiments

ET l'indépendance DES MŒURS

IÏ9

moraux, une loi de finalité qui ne vaut que dans certains cas, à l'égard de certaines classes de phénomènes fixés par la durée.

Ainsi ce qui sépare expressément la conception positive et empirique du réel, de la conception théologique, c'est l'acceptation ou le rejet d'une finalité qui serait imposée à l'énergie vivante par un but extérieur à elle-même et immuable. Le fait d'accepter ou de repousser l'idée de celte finalité maîtresse, le fait plutôt d'imaginer avec les uns que la vie déjà possède un sens, qu'il le faut découvrir et qu'il faut vivre en conséquence, ou d'estimer avec les autres qu'il importe de créer un sens à la vie, voici la grande distinction qui établit entre les esprits une ligne de partage : d'un côté de cette balustrade, sont tous les esprits théologiques, de l'autre, tous ceux du mode nouveau.

Parmi les esprits théologiques, les rationalistes sont les plus typiques et les plus caractéristiques, car c'est précisément dans l'ordre des sentiments moraux, c'est-à-dire dans l'ordre des réalités les plus inachevées, les plus capables de se modifier

l'". il

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

encore, qu'ils en appellent à une loi supérieure à ractinté qu elle régit et qui lui fixerait des modes invariables. Il existe à ce sujet une équivoque sur laquelle on n'insistera jamais assez jusqu'à ce qu'elle soit dissipée : le rationalisme se donne en effet et se prend pour une forme progressive de la pensée philosophique parce qu'il croit avoir débarrassé la conception théologique de son aspect anthropomorphique. Il croit ainsi l'avoir épurée. 11 ne l'a en réalité qu'obscurcie et aggravée de métaphysique au sens le plus défavorable du mot. Il est vain, en effet, de prétendre échapper à l'anthropomorphisme dans Tordre des spéculations de l'esprit, car la signification du terme n'est point restreinte à désigner l'emploi des images plastiques : rhomme ne conçoit rien en dehors des formes de sa pensée ; ses idées les plus subtiles portent ce caractère inaliénable d'anthropomorphisme; elles ne s'en dépouillent que pour perdre en même temps le caractère intelligible. La qualité de l'esprit positif consiste à savoir cela, et que tout effort pour sortir des formes humaines de la pensée est mysticisme. L'idée Loi, au sens métaphysique que lui donne le rationalisme, est, au même titre que l'idée Dieu, une falsification, dans le but d'atteindre l'absolu, d'un procédé de connaissance dont, au cours

d'une analyse précédente, on a montré l'utilité et la légitimité dans le domaine du relatif. La substitution à l'idée Dieu de l'idée Loi telle qu'elle s'exprime dans l'impératif kantien ne semble donc un progrès intellectuel que si l'on est dupe d'un artifice de langage. En fait, elle consacre, ainsi qu'on l'a montré, avec un absolutisme croissant, cette conception dualiste en laquelle réside l'essentiel du point de vue théologique.

Ce n'est pas assez de signaler le lien étroit de parenté qui existe entre la forme théologique et la forme objective de l'idée morale. Il convient de noter dès maintenant que les formes théologiques sont à vrai dire seules créatrices d'une réalité morale quelconque. En fait, historiquement, une conception objective d'une réalité de cette nature ne se formule jamais qu'à la suite de longues périodes durant lesquelles a régné une conception purement théologique du réel. C'est au cours de ce règne théologique que se précise l'objet de la morale : le rationalisme ne fait jamais rien de plus que découvrir cet objet même là où la théologie l'a placé. L'ayant découvert, il nie ses origines merveilleuses, mais il ne sait pas lui restituer sa véritable généalogie et le rattacher à l'utilité physiologique ou sociale dont il est le produit,

ET l'indépendance DES MŒURS

Montrer que les rationalistes kantiens, aussi bien que les philosophes de rencyclopédie, ne découvrirent dans la Raison ou dans la Conscience ridée du Bien que parce que la matière, les éléments et la forme de cette idée avaient été préalablement créés, inventés et modelés par l'instinct social, sous le couvert de la théologie apportant l'illusion nécessaire, montrer que le rationalisme moral comporte ainsi une illusion à deux de-rés et perpétue les procédés de la théologie au delà de leur utilité, c'est ce qu'on s'est efforcé de faire en quelques chapitres d'un précédent livre, De Kant à Nietzsche (i). On va s'appliquer ici à faire voir que la conception de la réalité sentimentale a subi une crise analogue. Restreignant celte analyse à la conception de Tamour, on va faire voir que le romantisme est, sous le jour des développements qui précèdent, un cas du rationalisme dans Tordre de la sensibilité.

On vient de dire que le rationalisme se fonde sur une fausse conception de la réalité morale. Il pose comme une entité objective et simple, exis-

(i) Société du Mercure de France.

tant par elle-même, une idée du bien et du mal dont la genèse est infiniment complexe et qui est le résultat instable d'un conflit entre les instincts individuels et les contraintes sociales et religieuses. Le romantisme repose sur une fausse conception de la réalité sentimentale. Il pose comme une entité objective et simple, existant par elle-même, l'instinct de l'amour, tel qu'on le rencontre ciselé, mis au point de la civilisation et transmué en une sorte d'œuvre d'art par ces mêmes contraintes sociales et religieuses. Dans les deux cas, une chose infiniment compliquée, dont il est possible pourtant, avec un peu de soin, d'analyser les ressorts, est prise grossièrement pour un sentiment simple, inné, situé hors de l'évolution et de la réalité empirique. Dans les deux cas, une chose qui est un compromis entre des tendances contraires est prise pour une tendance unique. Dans les deux cas, en retranchant quelques-unes des forces antagonistes dont le conflit constituait en leur point d'équilibre une réalité humaine, croyant fortifier et sanctifier cette réalité, on supprime les conditions de son existence.

Le sentiment de l'amour sous la forme raffinée

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

OÙ on le rencontre au Moyen âg"e et dans les temps modernes reconnaît pour matière première, aux premiers stades de la biologie, le pur instinct de reproduction. Il apparaît aux origines comme une conséquence ou une contrepartie de la nutrition, et ces deux fonctions semblent alors composer la vie totale de la matière vivante dans la cellule. Dans les organismes pluricellullaires et à mesure qu'en s'élevant dans Téchelle animale la vie se complique, celte fonction de reproduction devient l'apanage de quelques-unes seulement des cellules de l'organisme. Celles-ci sont constituées désormais en groupes distincts, évoluant, parmi d'autres groupes distincts, préposés ceux-ci à d'autres fonctions et qui tendent, luttant pour la puissance, à intéresser à leur développement l'activité générale de l'individu. Dès lors, la fonction amoureuse n'est plus qu une province dans la confédération que forme l'animal tout entier. Longtemps encore au cours de l'évolution biologique elle va conserver l'hégémonie sur les autres provinces dont l'activité semble avoir pour seul but de l'entretenir. Mais à mesure que les espèces s'élèvent, elle va céder une place de plus en plus importante à d'autres modes de l'activité. Ce sera alors une condition de vie pour chaque individu de l'espèce qu'elle soit hmitée,

dans une certaine mesure, par ces autres modes de l'activité, qu'elle ne s'exerce par exemple qu'en un temps déterminé : et voici déjà une forme de la morale de l'amour constituée par le seul jeu des énergies de l'organisme.

D'autres formes, où apparaissent déjà des influences sociales, se dessinent dans l'animalité même qui admet selon les espèces polygamie ou monogamie : si le bélier, si le taureau, si le coq sont résolument polygames, le lion,le cerf, la tourterelle vivent par couples. Il en est de même de beaucoup d'autres espèces, et, chez les unes, le mariage semble être indissoluble et, durer la vie entière; chez d'autres, il semble n'avoir d'effet que pendant la durée d'une ou de quelques saisons. La ressemblance est grande, on le voit, avec les couples humains; il n'est pas, s'il faut en croire les zoologistes et les observateurs des mœurs animales il n'est pas jusqu'à la fidélité entre les époux qui ne présente ici à peu près le même degré de rigueur, — sans plus ni moins, — que chez l'homme. Il reste que la monogamie, comme forme de l'instinct de reproduction chez l'animal, nous montre déjà une transformation capitale des manières d'être les plus anciennes de l'amour. A l'instinct qui pousse primitivement tous les mâles vers toutes les

mmmmmmmmmf

mfmimm^

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

femelles, voici substitué un mode qui donne une apparence toute nouvelle à la réalité amoureuse et qui la particularise singulièrement.

Il faut donc noter que, dans le rèiçne animal lui-môme, se distinguent des types divers de cette réalité instinctive de Tamour, des types dont on ne saurait vraiment en vertu de quel critérium décider lequel est le plus conforme à la nature. Il apparaît bien ici que cet instinct de Tamour est une réalité encore en pleine évolution, qui se prête à des trans" formations incessantes, dont la norme est à déterminer avec chaque espèce nouvelle, parfois même avec les circonstances qui modifient les conditions de vie d'une même espèce.

II n'en est pas autrement avec l'homme, et le nouveau facteur que Ton voit apparaître dans ce milieu, le facteur moral, ne fait que confirmer cette appréciation. Tandis qu'il n'existe chez l'animal, en matière de mœurs, que des états de fait, que tout état de fait et tout changement à cet état nous semblent ici également normaux, nous voyons chez rhomme que les états de fait sont accompagnés de jugements et d'évaluations qui, au nom de ce qui

doit être, approuvent, condamnent, tendent à modifier ce qui est. Or, si Ton observe que ces appréciations morales diffèrent d'une race à une autre, d'un pays à un autre et, parmi les mêmes races ou dans les mômes pays, d'un temps a un autre, il nous faut conclure qu'elles ne manifestent pas autre chose que la malléabilité, la possibilité d'évolution demeurées chez l'homme comme chez l'animal en ce qui touche aux formes de l'instinct amoureux. Ces prescriptions^ ces conceptions anticipées, diverses et muables, ces impératifs changeants rie sont pas autre chose que le prolongement, sous le jour de la conscience, de l'évolution commencée parmi les centres obscurs de la physiologie. Elles nous avertissent derechef qu'avec la réalité amoureuse nous touchons à un phénomène qui, en ses extrémités, n'a pas fini d'évoluer, n'est pas fixé et ne s'est point créé une finalité inflexible. L'homme ne semble donc pas avoir inventé des modalités de l'amour qui soient demeurées inconnues aux sociétés animales. Il est toutefois possible, dans ce nouveau milieu, de déterminer ces modalités avec une précision plus grande, par où elles nous apparaissent plus caractéristiques, parce que le phénomène de conscience qui les accompagne est de nature semblable à l'acte conscient par

mtammÊfmiiimiimfi tAmm

ET l'indépendance DES MŒURS

lequel nous les saisissons et tentons de les analyser.

De tous ces modes, le plus particulier et auquel ont tenté de s'identifier les autres modes supérieurs de Tamour, il en est un, à la vérité, qui semble n'emprunter ses éléments qu'à la seule physiologie. Il apparaît, lorsque, indépendamment ou à rencontre de toute contrainte sociale, un être voit toute sa sensibilité amoureuse confisquée au profit d'un autre être particulier et déterminé, de telle façon qu'elle ne peut être assouvie que par la possession de cet être unique, de telle façon que la colonie de cellules amoureuses enfermée dans sa périphérie semble ne pouvoir frayer qu'avec une colonie particulière d'autres cellules déterminées, enfermées elles aussi dans la périphérie d'un être déterminé. Ce mode de l'amour on va le nommer, pour préciser le cas d'un seul exemple concret, le mal de Phèdre. C'est un phénomène fort ancien et qui toujours frappasingulièrement les imaginations. Par ses caractères tranchés, par son relief fortement accusé, par son origine purement physiologique, semble-t-il, bien que le pouvoir d'imaginer ajoute peut-être chez l'homme à sa violence, il est la forme la plus typique qu'éveille dans les esprits ridée de passion amoureuse. Les romantiques,

quand ils formèrent leur conception de Tamour, eurent les yeux fixés sur ce modèle.

Cette passion fatale peut-elle pourtant être considérée comme une forme plus particulièrement objective et naturelle de l'amour? Que dire alors de cet appétit plus général qui, à des stades moins élevés de la vie animale, pousse les sexes sans choix individuel l'un vers l'autre? Que dire de ce brutal instinct dont l'impétuosité persiste encore chez les espèces supérieures, demeure chez l'homme, malgré l'opposition habituelle des morales, et se montre ici, il vrai dire, le plus souvent, l'apanage de la santé physique? A moins de refuser à ces formes plus anciennes de l'instinct sexuel le caractère naturel, il reste que le mal de Phèdre, ce mode de la passion amoureuse exclusive et spécialisée, n'est ni conforme, ni opposé à un en soi naturel et objectif et qu'il réalise seulement un état de fait où des instincts opposés, se rencontrant et se faisant équilibre, dessinent les contours d'un phénomène passionnel saillant et manifeste.

Il faut déjà faire remarquer ici que cette forme violemment passionnelle de l'amour, en faveur de laquelle le romantisme invoquera un droit de liberté, ne nous donne pas elle-même cet exemple de liberté, il faut noter que les éléments physiologi-

Page 1