LV DÉPENDANCE DE L.V MORALE
ques,qui semblent seuls en jeu ici, nous enseignent au contraire la tyrannie et nous montrent la contrainte comme un moyen de forger les réalités fortes. Le mal de Phèdre, durant le temps qu'il s'exerce, consacre, par le seul jeu des instincts ou de pouvoirs chimiques dont l'analyse nous échappe, une restriction inouïe, et dont nulle contrainte sociale n'égalera par la suite la rigueur, à la liberté d un instinct sexuel plus ancien et d'une passion de volupté accoutumés longtemps à s'assouvir sans frein. Il nous montre donc seulement une forme particulière de cet instinct de volupté, endigué par des contraintes dont nous ignorons la nature, recevant la forme particulière que nous lui voyons des obstacles qu'il rencontre et qui, limitant son expansion, augmentent son impétuosité vers la seule issue qui lui demeure ouverte.
A côté de celte forme de l'amour créée dans l'homme par la physiologie, en voici d'autres créées par l'intervention sociale. Au cours des âges, selon la diversité des climats et des circonstances avec l'appui et par le moyen des religions et des lois, l'utilité sociale a ciselé, dans la matière brute de l'instinct, des motifs divers et voici, tour à tour accompagnées de rites et de pratiques parfois singulières, la promiscuité primitive faisant place à la
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polygamie, puis aux différentes formes de la monogamie tempérée par le concubinat, la prostitution et l'adultère. Parmi les peuples de l'Europe chrétienne, tout l'effort social semble tendre à consacrer dans l'humanité l'état monogame. Non seulement les lois civiles et religieuses, longtemps confondues, prohibent, en faveur du mariage d'un seul avec une seule, les autres modes possibles de l'association amoureuse, mais, à côté de prescriptions positives, à côté des sanctions qui les accompagnent, à côté de cet ensemble de mesures impératives qui ont pour effet de situer cette forme légale de l'amour en un rang privilégié où le plaisir s'accorde avec l'intérêt et la commodité, on observe aussi dans le même sens une intervention de la propagande littéraire et de la mode. Toute la littérature de la chevalerie et des cours d'amour va à imposer aux esprits un idéal déterminé de l'amour. Et si cette conception ne se confond pas absolument avec celle que favorisent les Etats, si elle n'identifie pas complètement l'amour avec le mariage, elle n'en introduit pas moins dans ce sentiment l'obligation d'une fidélité et d'une constance réciproques qui ont pour effet de le spécialiser dans le même sens que font les lois. Le sentiment de l'honneur, si énergiquement cultivé à cette époque, for-
iiinripr im— aangaawaiaMW
mm
lifie de ses sanctions intimes et publiques cette conception de la passion amoureuse où collaborent, avec les impulsions de l'instinct physiolog^ique, des motifs d'aimer tirés de la considération des vertus morales et des qualités intellectuelles.
Faut-il donc ici encore s'insurg^er et prétendre que cette conception monog-ame de Tamour, parce qu'elle est favorisée alors par la loi et la coutume, est contraire à la nature? De quel droit, puisque nous voyons l'animalité môme aboutir, non point exceptionnellement, mais d'une façon fréquente, à l'état défait que cette conception préconise? De quel droit, puisque nous avons vu naître, issues d'un débat où la physiologie seule intervient, en dehors et à Tencontre de toute préoccupation morale, telles passions exclusives assez fortes pour déterminer au suicide des êtres empêchés de les satisfaire? Faut-il donc, d'autre part, affirmer que cette conception est conforme à la nature des choses et réalise un idéal naturel ? De quel droit demandera-t-on encore, lorsque la nature nous montre avec une même impassibilité des exemples contraires où la matière vivante, animée du seul désir de se multiplier, mêle les êtres sans choix, lorsque nous voyons le fait de cette impulsion sexuelle générale, dominant toute sélection
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particulière, persister chez les espèces les plus élevées? Il resle donc encore que cette conception, avec l'arbitraire qu'elle comporte, est une des réussites où, à un moment donné de l'évolution et de l'histoire, se manifeste avec quelque durée une forme spéciale et déterminée de la réalité amoureuse. Il reste encore que celte forme se montre ici f ce qu'elle se montre ailleurs : un compromis entre
I un instinct d'expansion et de reproduction, propre
à la vie et très ancien, et d'autres tendances plus récemment apparues et avec lesquelles cet instinct plus ancien est tenu de transiger. Il resle enfin que l'instinct amoureux, matière première de la vie, père de tous les autres instincts, indestructible comme la vie même, n'a point reçu encore une forme fixe et hiératique,qu'il se montre à ses extrémités, malléable, accommodant et susceptible de s'assouplir au gré de la fantaisie nombreuse des
circonstances.
Cette souplesse a fait ses preuves dans un milieu purement physiologique, où l'instinct le plus primitif de l'amour s'est laissé modifier par des influences qui ont su le contraindre. U n'y a pas heu de s'étonner qu'elle persiste dans le milieu humain où des influences mentales, des représentations anticipées se montrent les prolongements et les
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équivalents, sous le jour de la conscience, du débat purement physiologique des origines. De leur parenté avec cette action physiologique dont elles sont les masques, les conceptions que Thomme se forme sur Tamour tiennent leur pouvoir de chanirer dans une certaine mesure la forme des sentiments amoureux.
Cette action impërative des influences mentales ainsi justifiée, on constate que, mis au point et sculpté parla contrainte des lois, du christianisme, de la coutume et de la littérature, Tinstinct amoureux s'est trouvé être, parmi les peuples civilisés de l'Europe moderne, une réalité sentimentale où se mêlèrent, au gré d'un art mûri par les siècles, la violence des instincts primitifs, la douceur et le raffinement des sentiments esthétiques et moraux, une réalité, d'autre part, qui trouvait le plus souvent sa place avec aisance parmi les autres réalités sociales, en sorte qu'elle engendrait à la fois des vertus et du bonheur.
En présence de cette réalité heureuse, admirable ouvrage, et artificiel, de la patience et de l'ingéniosité humaines, faite du juste assemblage de ten-
dances contradictoires, le romantisme a cru à l'existence d'une réalité objective, innée dans le cœur de l'homme. Cette forme spiritualisée de l'amour, produit d'un immense labeur de l'imagination poétique et des suggestions religieuses et sociales appliqué à des formes instinctives affinées déjà au cours de l'élaboration physiologique, le romantisme l'a confondue avec un instinct naturel existant de toute éternité.
Il a nié au profit d'une hypothèse métaphysique le lent et hasardeux travail de coordination des éléments multiples de la vie. A la manière de la théologie, il a vu des entités souveraines et permanentes là oi^i n'existent que des réussites passagères et qu'un effort continu de la volonté parvient seul à faire durer. Poussant à bout cette fausse conception sur la nature des choses, le romantisme en est venu à imaginer que l'amour produirait d'autant mieux ses conséquences bienfaisantes au point de vue du bonheur humain, engendrerait d'autant mieux dans les cœurs les vertus présumées inhérentes à sa nature qu'il serait délivré des contraintes dont on a vu qu'elles contribuèrent aie former. Parce qu'ils ont pris pour un sentiment simple un instinct humain d'une extrême complexité, les romantiques ont cru pouvoir éla-
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guer autour de ce sentiment tout ce qui était apport des conventions sociales ou religieuses, tout parti-pris, tout apprêt volontaire et, ce faisant, ils ont supprimé les conditions indispensables à la formation de ce sentiment mis au point de perfection qui les avait séduits. Une telle confusion peut être comparée exactement à l'illusion d'un éleveur qui, ayant fait naître des hybrides par le croisement d'animaux choisis parmi des espèces voisines, croirait posséder une race naturelle et prétendrait la perpétuer en unissant entre eux les produits inféconds de ces croisements. Les sentiments humains, dès qu'ils parviennent à la complexité qu'ils revêtent dans le monde moral, sont ces êtres hybrides qui ne parviennent pas à se reproduire eux-mêmes et dont il faut sans cesse et à nouveau créer le type par le rapprochement des circonstances et des conditions dont leur existence dépend. A l'application, la sentimentalité romantique, fondée sur la méconnaissance de sa propre réalité, et soustraite à sa genèse artificielle, aboutit à l'impuissance. Elle se supprime ellemême.
En fait, il en est ainsi et on peut observer que la conception romantique de l'amour s'est montrée impuissante à sauvegarder et à faire vivre sa propre
réaHté, constituée naguère par un concours de circonstances dont elle reniait quelques-unes. Impuissante à créer, elle s'est montrée un agent de dissociation aussi bien à l'égard des formes sociales de l'amour qu'à l'égard de cette passion intense et exclusive qui s'est constituée aux sources de la physiologie.En exaltant dans la passion amoureuse la part instinctive qu'elle comporte, en affranchissant cette passion de toute règle et de toute contrainte, elle a discrédité les formes légales de l'amour. Mais en proposant pour idéal, en attribuant en quelque sorte le caractère d'une vertu à cette passion exclusive, intense et dramatique dont les hasards des combinaisons physiologiques font éclore quelques cas authentiques, elle a excité les imaginations à la parodie.
Une telle provocation ne se rencontre pas auparavant dans le milieu social. Jusqu'à l'époque du triomphe de la conception romantique, la passion, loin qu'elle soit proposée comme objet de désir, est réputée fléau : car elle asservit à ses fins l'activité tout entière d'un être qui, dès lors, perd le libre exercice de ses autres instincts et des facultés diverses par où il accomplissait sa fonction humaine et, le plus souvent, elle le met encore en guerre avec les réalités sociales qui l'environnent. C'est
guer autour de ce sentiment tout ce qui était apport des conventions sociales ou religieuses, tout parti-pris, tout apprêt volontaire et, ce faisant, ils ont supprimé les conditions indispensables à la formation de ce sentiment mis au point de perfection qui les avait séduits. Une telle confusion peut être comparée exactement à l'illusion d'un éleveur qui, ayant fait naître des hybrides par le croisement d'animaux choisis parmi des espèces voisines, croirait posséder une race naturelle et prétendrait la perpétuer en unissant entre eux les produits inféconds de ces croisements. Les sentiments humains, dès qu'ils parviennent à la complexité qu'ils revêtent dans le monde moral, sont ces êtres hybrides qui ne parviennent pas à se reproduire eux-mêmes et dont il faut sans cesse et à nouveau créer le type par le rapprochement des circonstances et des conditions dont leur existence dépend. A l'application, la sentimentalité romantique, fondée sur la méconnaissance de sa propre réalité, et soustraite à sa genèse artificielle, aboutit à l'impuissance. Elle se supprime ellemême.
En fait, il en est ainsi et on peut observer que la conception romantique de l'amour s'est montrée impuissante à sauvegarder et à faire vivre sa propre
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réalité, constituée naguère par un concours de circonstances dont elle reniait quelques-unes. Impuissante à créer, elle s'est montrée un agent de dissociation aussi bien à l'égard des formes sociales de l'amour qu'à l'égard de cette passion intense et exclusive qui s'est constituée aux sources de la physiologie. En exaltant dans la passion amoureuse la part instinctive qu'elle comporte, en affranchissant cette passion de toute règle et de toute contrainte, elle a discrédité les formes légales de l'amour. Mais en proposant pour idéal, en attribuant en quelque sorte le caractère d'une vertu à cette passion exclusive, intense et dramatique dont les hasards des combinaisons physiologiques font éclore quelques cas authentiques, elle a excité les imaginations à la parodie.
Une telle provocation ne se rencontre pas auparavant dans le milieu social. Jusqu'à l'époque du triomphe de la conception romantique, la passion, loin qu'elle soit proposée comme objet de désir, est réputée fléau : car elle asservit à ses fins l'activité tout entière d'un être qui, dès lors, perd le libre exercice de ses autres instincts et des facultés diverses par où il accomplissait sa fonction humaine et, le plus souvent, elle le met encore en guerre avec les réalités sociales qui l'environnent. C'est
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ainsi que la littérature antique ne fait point grand état de Tamour et des guerriers qui s y abandonnent. Paris apparaît dans l'Iliade comme un héros sans noblesse. La passion demeure ici Tapanage de la femme. Encore est-elle dépeinte sous un jour redoutable: elle est funeste aux cœurs qu'elle subjugue et voici que les rythmes des poètes font entendre 'encore à nos oreilles la plainte d'Ariane et le sanglot irrité de Didon. Homère et les poètes attribuent à l'amour tous les symptômes d'un mal physique et c'est bien le mal de Phèdre, tel que Racine nous l'a restitué, selon les modes de sa fatalité tragique : une possession qui ne diffère point, par la façon dont elle terrasse un être, des fureurs qui s'emparent d'Oreste. Le moyen-âge ne s'en fait pas une idée bien différente : il y voit les conséquences d'un ensorcellement, d'un maléfice. Mais une telle attitude à l'égard de la passion nous garantit son authenticité lorsque nous la voyons s'abattre sur un être. C'est bien alors l'oiseau de proie qui fond sur la fuite inutile de sa victime. Nous reconnaissons sur la chair en émoi les marques véridiques et sanglantes de l'étreinte. Un tel spectacle nous émeut et nous séduit aussi par sa violence. Il composa toujours une tragédie d'une admirable beauté par la simplification qu'il intro-
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duit dans tous les ressort;^ d'un organisme tendus vers un seul but.
Le Romantisme qui, entre autres fautes de critique, confondit les plans de l'esthétique avec ceux de l'éthique, ne vit dans cette passion que l'admirable intensité qui s'y révèle. Il renversa à son endroit l'attitude des imaginations. Elle était un objet d'effroi, il en fit un objet de désir. Mais, parla, il supprima l'obstacle qui faisait sa violence et sa beauté, contre lequel, se brisant et s'irritant, elle nous attestait sa réalité et sa force. Il devint permis de douter dans quelques cas de la réalité d'une passion que la mode littéraire avait mise au pinacle et qu'il eût été avantageux de feindre à défaut de l'éprouver. La ressentir devint une perfection et il arriva que beaucoup déjeunes hommes et déjeunes femmes transformèrent, sous l'empire de la mode romantique, des inclinations éphémères et des instincts trop naturels en cette passion spécialisée : ils se donnaient ainsi le spectacle d'une sensibilité violente et rare. Mais de telles passions, qui ne tiennent point leurs conditions de durée d'une spécialisation physiologique toujours exceptionnelle, ne les reçoivent pas non plus de contraintes morales qui ont été soigneusement écartées de l'idée de l'amour. A l'usage, elles se montrent impuissantes
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à eng"endrer une constance que l'amour physiologique sous sa forme la plus normale ne comporte pas et, longtemps avant que de s'éteindre, elles ne continuent d'exister que par un effort d'imagina tion qui échoue à les réaliser.
C'est une bonne forliinc pour le philosophe, et qu'il ne doit négliger, lorsque la vie lui fournit, en un raccourci concret, quelque exemple illustre à l'appui de ses raisonnements. C'est une bonne fortune plus rare et d'autant plus précieuse lorsque cet exemple s'offre à lui mis au point et préparé déjà pour l'illustration par l'historien, le romancier ou le psychologue. Aussi évoquerai-je, à l'appui des derniers développements de cette étude, ces Amants de Venise, où M. Charles Maurras, nous faisant un récit nouveau d'une aventure ancienne, nous a exposé, par-dessus l'anecdote qu'il eût délaissée, le jeu de cette conception romantique de Tamour dans le cœur et dans la tête de deux héros de lettres, George Sand et Musset.
Ce qu'il nous a montré en une suite d'analyses
siiiguhèrement habiles et clairvoyantes, c'est bien proprement le Bovarysme de l'amour romantique, c'est une fausse conception touchant les conditions delà réalité amoureuse, détruisant la réalité amoureuse, c'est bien, avec un détail plus précis, comment, en supprimant les contraintes qui mettaient auparavant l'instinct sexuel au point des formes les plus hautes de l'amour, comment, en ajoutant même à la violence de l'impulsion physiologique, qui réclamait un frein, l'excitant d'une apothéose, la conception romantique de l'amour a compromis l'existence même de l'amour. Enfin, M. Maurras a décrit avec une rare lucidité comment le nouvel apprêt apporté par le romantisme à l'idée de l'amour l'a transformé, par une combinaison différente des éléments en jeu, en cet autre fait qui est bien le trait caractéristique du romantisme, un fait de frénésie, où la violence même de la passion déchaînée vaut par elle-même, indépendamment des directions qu'elle implique. « Pour bien aimer, a formulé M. Maurras, il ne faut pas aimer l'amour. Il ne faut pas le rechercher, il est même important de ressentir pour lui quelque haine. S'il veut garder toute la douceur de son charme et la force de ses vertus, l'amour doit s'imposer comme un ennemi qu'on redoute, non comme
j/ï&^!^iiaÉf3'&ik.«.<^^fc
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un flatteur qu'on appelle. La PJuhlre malgré soi du théâtre classique reste le modèle du véritable mal sacré:non souhaité,subi (i). » Or,illui semble bien que la passion même de l'amour fut plus forte chez Alfred de Musset que l'amour qu'il éprouva pour sa maîtresse. Il rappelle le « j'aimais à aimer » des Confessions de saint Augustin et l'applique à son héros. Il nous laisse entendre comment cette ardeur d'aimer, toujours impatiente de se fixer sur quelque objet, et toujours prête à prévenir l'amour, fait obstacle à cette passion véritable qui, suscitée chez un être par un être déterminé tient, de la particularité de l'objet qui l'excite, sa violence réelle et sa durée. Chez Musset, cette passion d'aimer, qui se repaît d'elle-même et que ne détermine pas avec fatalité une femme plutôt qu'une autre, cette passion d'aimer se tourne en une passion de sentir, qui lui fait dire : « L'exercice de nos facultés, voilà le plaisir ; leur exaltation voilà le bonheur (2). » Et voici bien cet amour de la passion pour ellemême et pour le paroxysme où elle atteint, qui, supprimant avec le romantisme les buts définis de l'amour, leur substitue des buts nouveaux et fait dévier l'amour vers un autre souci : celui d'une per-
(0 LesAmants de Venise, p. 2G6. Ed. Fontcmoing.
(2) Cité par M. Maurras, dans les Amants de \emse, p. ôo.
fection sentimentale résidant dans le fait de l'exaltation passionnelle.
Sous l'empire d'un tel souci, Alfred de Musset en arrive bientôt à ajouter à la passion de Tamour d'autres stimulants, et jusqu'à l'aig^uillon même de la douleur, témoin cet aveu pathétique évoqué par M. Maurras :
J'aime et je veux pâlir, j'aime et je veux souffrir.
Loin que l'amour, associé ainsi à la douleur, lui semble désormais haïssable, il le désire et l'appelle avec plus de force et ûeni pour des Jours où il n'a pas vécu les Jours où il n'a pas aimé. Ainsi, en vertu de la loi d'ironie qui condamne les volontés humaines à réaliser des buts différents de ceux qui sont par elles visés, l'amour romantique nous montre bien ici qu'il n'est plus sa propre fin à luimême, qu'il n'est qu'un des moyens par lesquels un être se donne la représentation esthétique de son propre moi animé de l'ardeur la plus intense. (( L'amour, dit d'Alfred de Musset M. Charles Maurras, lui servait à jouir de soi exactement comme à Narcisse le ruisseau (i). » Et il faut lire les pages où il explique comment George Sand, le trahissant et le torturant, remplissait à vrai dire
(1) Les Amants de Venise, p. 33.
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le rôle que strictement il exigeait d'elle, dont il eût su faire tenir l'emploi à d'autres femmes à défaut
de celle-ci.
Avec Alfred de Musset, c'est bien Tidée même de Tamour telle que le poète Ta conçue, qui, à l'user, se montre irréalisable. Délivrée par la conception romantique des contraintes au moyen desquelles les lois et les mœurs l'avaient mise au point de Tamour, l'impulsion sexuelle se montre impuissante à produire, par un effet de sa nature, les qualités de constance et les effets de durée que le héros romantique lui attribuait le pouvoir d'engendrer. Alfred de Musset en fit d'abord l'expérience par lui-même. Le premier, il se sentit enclin au changement; mais cette aventure personnelle n'eut pas le pouvoir d'éveiller sa défiance à l'égard de la conception qu'il s'était formée de la passion. L'illusion romantique était chez lui tenace et il y demeura encore attaché lorsqu'il vit se manifester aussi chez sa maîtresse cette même instabilité propre aux modes les plus anciens de l'amour : devant cette conséquence et plutôt que d'incriminer l'amour ou le faux idéal qu'il s'en était composé, il accusa
la femme.
Il ne semble pas que George Sand ait fait entrer dans sa propre conception de l'amour l'idée que la
passion dût impliquer nécessairement l'exclusivisme et la durée. « Je ne me suis jamais, dit-elle, imposé l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle (i). » Mais son bovarysme fut d'une autre sorte et s'exerça plus particulièrement à l'égard de l'idée morale. Elle croyait, comme Rousseau, à l'efficacité des instincts naturels pour engendrer la vertu. Eprise d'un idéal de bonté, estimant que le mal, c'est la douleur des autres, elle imagina vainement que sa bonté instinctive dût la préserver de causer ce mal. Cette bonté, qui lui semblait l'apanage naturel de la nature humaine, ne se montra pas, à l'usage, un frein assez fort pour maîtriser l'instinct de volupté. La douleur imposée par elle à son amant infligea un démenti à la fausse conception qu'elle s'était formée du cœur humain et du pouvoir de la conscience.
Définissant les deux protagonistes de cette expérience sentimentale, « l'un, a dit M. Maurras, ne croyait qu'à l'amour, l'autre ne croyait qu'aux âpres beautés de l'orgueil. Ils méprisèrent donc les divers mécanismes par lesquels la tradition du genre humain, fermement définie chez les peuples civilisés, a tempéré l'orgueil et maîtrisé l 'amour (2) » .
(i) Cité par M. Maurras, dans les Amants de Venise. (2) Les Amants de Venise^ p. 3.
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Chez Tun et chez l'autre, la conception romantique de la moralité naturelle ou de Texcellence de l'amour manifesta son impuissance à maîtriser des instincts de formation plus ancienne et la passion célèbre des deux amants de lettres, destinée à immortaliser l'amour romantique, avorta en des querelles et des rancœurs où la vanité blessée finit par remplacer Tamour.
Confirmant la thèse exposée au début de cette étude, les analyses de M. Maurras précisent donc l'étroite parenté qui unit la conception rationaliste de la réalité morale à la conception romantique de la réalité amoureuse. Il faut formuler de nouveau que le romantisme imagine, dans le domaine de la sentimentalité amoureuse, une forme objective de l'instinct, un en-sol, comme le rationalisme imagine, dans le domaine de la moralité, une forme objective de la conscience engendrant les idées du bien et du juste. Par . Ue fausse appréciation de la réalité et des conditions qui la font naître. Tune et Tautre conception joignent le dogmatisme le plus étroit et le moins fondé à un principe d'anar-
chie. D'une part, elles considèrent comme une chose achevée, dans Tordre des mœurs et des sentiments, une réalité qui, née d'une lente évolution, n'a point encore atteint son terme et peut se prêter encore à des modifications utiles à l'individu et à la société : tel est leur aspect dogmatique qui menace d'arrêter prématurément la croissance de la Vie. D'autre part, en considérant comme des tendances simples et parfaites, existant en raison d'une nécessité interne, les réalités complexes qu'elles envisagent, elles suppriment l'intervention des pouvoirs d'inhibition qui mirent au point de leur perfection les instincts impulsifs, matière première de toute entité passionnelle ou morale : c'est par là qu'elles sont un principe de désordre et d'anarchie et qu'elles mettent en péril les réalités mêmes qu'elles préconisent.
Est ce à dire que tout soit à condamner en cette double et jumelle conception du rationalisme et du romantisme, qu'il en faille tout rejeter et dédaigner? Faut-il admettre sans restriction que de telles manières de voir,qui ont conquis des esprits généreux, qui ont déterminé depuis cent ans un grand
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élan parmi les hommes, faut-il admettre que ces manières de voir soient dénuées de toute beauté, de toute force, de toute efficacité? Une telle conclusion, qui tendrait à exclure de Teffort collectif en vue d'élaborer les formes des civilisations futures, une fraction importante de l'élite humaine, imposerait les pronostics les plus pessimistes sur le succès de tentative. Si Ton songe d'ailleurs que tout le progrès de l'humanité antérieure a été accompli au moyen de croyances absurdes, on est contraint de reconnaître que les erreurs de l'esprit laissent place à des éléments d'énergie où persiste un pouvoir utilisable et qu'il ne faut pas négliger. Quel est donc l'élément efficace qu'il importe de distinguer dans la croyance rationaliste et dans l'idéal romantique sous le vice intellectuel qui s'y manifeste ? C'est un état de sensibilité, c'est l'aveu d'une préférence pour les états mêmes de la moralité et du sentiment qu'ils menacent de détruire. Cet aveu nous apprend qu'à travers ses tâtonnements l'évolution de la vie a réussi à inventer déjà des formes de la réalité morale et sentimentale qui ont su plaire aux hommes. Il nous indique dans quelles directions doit être continué l'effort volontaire des individus et des sociétés en vue de créer la destinée humaine. Il nous montre aussi que les
hommes, divisés quant aux origines qu'ils attribuent à l'idée et aux sentiments moraux, n'en sont pas moins animés sur quelques points importants d'une sensibilité voisine , et éprouvent des désirs communs. Les idées d'un bien absolu, d'une justice absolue, d'une égalité universelle entre tous ne répondent à aucune réalité objective, elles sont même incompatibles avec les conditions de la vie phénoménale. Mais elles témoignent, sous l'absurdité de la construction logique, d'une sensibiUté que révoltent des écarts trop grands entre les diverses conditions humaines, d'une sensibilité morale qui du moins s'est déplacée et ne supporte plus la vue de telles formes anciennes de la souffrance. La conception rationaliste envisagée sous ce jour nous offre un enseignement précieux : elle nous fait connaître quelle est la forme actuelle de la conscience humaine telle que l'a façonnée le long effort de la civilisation. Elle nous indique les modes contemporains d'une sensibilité normale.
La conception romantique fait de même. En proclamant que tel mode de la sentimentalité et de l'instinct amoureux sont l'expression d'une réalité naturelle et objective, en dehors de laquelle tout est anormal, elle ne fait qu'a.ttester le goût pris par une élite à un certain état de l'instinct sexuel où
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la violence des impulsions physiologiques s'allie en quelque mesure à Tattrait exercé par des qualités intellectuelles et morales, où la spontanéité brève des instincts primitifs emprunte à des contraintes conventionnelles des qualités nouvelles de solidité et de durée.
Si toutefois le mouvement rationaliste nous renseigne sur les sentiments moraux qui ont su plaire aux hommes, à cela se réduit son rôle utile. C'est désormais a la conception subjective du réel, dont on a formulé les termes en dernier lieu, qu'il convient de demander les moyens de perpétuer et d'amender au besoin ces formes heureuses et raffinées des instincts.
Il nous est apparu, sous le jour de cette conception, que les sentiments moraux prennent naissance à la rencontre de deux courants instinctifs s'opposant l'un à l'autre, mais issus d'une môme source : le moi humain. Des instincts égoïstes donc, refrénés par d'autres instincts égoïstes, qui, faisant obstacle dans une certaine mesure à l'expansion des premiers, leur imposent, en les limitant^ des contours définis, tels sont les éléments
positifs qui entrent dans la composition des sentiments moraux. Or, si l'on considère comme donnés les instincts du premier groupe, que l'on peut nommer des instincts d'impulsion, il reste à rechercher sous quelles influences ont surgi dans le moi humain les instincts égoïstes du second groupe qui, agissant sur les premiers comme des freins, peuvent être appelés des instincts d'inhibition.
On constate historiquement que ces influences furent de deux sortes. Les premières se manifestèrent sous forme de croyances religieuses. Elles s'élevèrent, aux époques théologiques, dans le milieu individuel lui-même : elles persuadèrent l'égoïsme individuel, modifié, transposé et compUqué par l'illusion qu'elles apportaient, de résister aux formes les plus primitives et les plus immédiates de l'égoïsme individuel. Les secondes se firent sentir dans le milieu social sous forme de menaces. Elles contraignirent l'égoïsme individuel, par la crainte d'un châtiment, à réagir contre ces mêmes formes plus primitives et plus immédiates de l'égoïsme individuel. Elles agirent ainsi sur l'individu par des contraintes extérieures, tandis que les premières agissaient par persuasion et déterminaient le consentement intérieur.
Si, après avoir reconnu l'existence de ce méca-
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nisme d'inhibition à l'époque où se forma la réalité morale sur laquelle nous vivons, on examine quel en est actuellement Tétat de conservation, on en vient à constater que, des deux rouages qui assuraient son bon fonctionnement, celui-là seul est encore intact et efficace qui consiste en l'action de la contrainte extérieure. L'ancienne illusion théologique a perdu le pouvoir d'halluciner les consciences ; elle est destinée sans doute à perdre de plus en plus ce pouvoir et, avec lui, le caractère d'utilité qui seul la justifiait.
En présence de cette constatation, il semble qu'il importe à tous ceux que préoccupe la durée de la civilisation sous ses formes ascendantes de chercher, en dehors de cette source ancienne d'illusion aujourd'hui desséchée, le principe de contrainte propre à remplacer celui qui vient à manquer aujourd'hui, le principe de contrainte propre à donner à la matière ardente des instincts forme de sentiments humains.
Là-dessus, quelques sociologues pourront imaginer que les principes du droit de mieux en mieux définis, sanctionnés par des pénalités qu'une organisation sociale plus parfaite rendrait plus inévitables, seront désormais un frein suffisantpour mettre au point les instincts. Il est permis de douter
qu'une telle prévision se réalise. Il est permis surtout de penser que des sentiments moraux formés par l'entremise de cette seule forme extérieure de la contrainte manqueraient de cette noblesse que confèrent aux modes de la conduite le consentement intérieur et l'adhésion volontaire. Une telle forme de la moralité ou de la sentimentalité n'impliquerait-elle pas une déchéance et une régression par comparaison avec les formes obtenues par l'office des illusions anciennes? Il y a donc ici une œuvre d'art à forger, une œuvre qui incombe peutêtre à notre temps. Il s'agit d'inventer, à la place des contraintes anciennes, des contraintes nouvelles puisant leur efficacité en des motifs nouveaux, motifs à faire surgir du cœur humain, à entretenir et à fortifier. Des deux éléments d'inhibition qui, refrénant les impulsions instinctives, engendraient la réalité morale et sentimentale et jusqu'à la réalité passionnelle même, un seul nous reste, la loi ; l'autre, la croyance, est usé. Par quel mobile intérieur remplacer ce mobile intérieur qui vient à faire défaut? Par le désir, telle est la réponse, en forme d'hypothèse, que l'on ose ici risquer.
L'esprit critique a détruit l'idée de vérité qui était l'objet de la croyance, mais il n'a pas détruit l'état de sensibilité inventé par la croyance. Or, on
peut se demander si le goût pour une réalité ébauchée qui déjà a su plaire aux hommes, ne pourra pas leur inspirer des vertus que leur imposa la foi théolog^ique ou métaphysique. Ne saurontils servir une réalité dont ils se connaîtront les inventeurs d'un zèle aussi efficace que celui dont s'enflammèrent leurs prédécesseurs à l'ég-ard d'une vérité qui s'offrait sous un dég"uisement étranger? Le désir qu'une chose soit, parce qu'on Taime et qu'on la veut, ne saura-t-il remplacer en bienfaisance la croyance qu'une chose est par la volonté divine ou en raison de la nature des choses? S'il en est ainsi, les hommes ne sauront-ils aimer et cultiver comme un moyen, au service du désir, les partis pris de la volonté? La présence d'un frein opposé à la frénésie de l'instinct ne se montrera-telle pas comme une attitude d'utilité adoptée par l'instinct lui-même en vue de se conserver, comme un symptôme de santé et de force de l'instinct ? L'empire sur soi-même, le pouvoir de mesurer ses actes n'apparaîtront-ils pas comme une marque de supériorité, comme un motif de s'estimer? Cette joie d'orgueil n'aura-t-elle pas, pour humaniser les instincts, le même empire qu'eurent naguère la crainte religieuse et les prétendus impératifs de la raison ? On peut espérer plus encore, et, si toute
activité efficace se reconnaît à son pouvoir d'engendrer l'illusion, il n'est peut-être pas téméraire de supposer que la violence du désir, à la façon de l'ancienne fiction de vérité, saura susciter au profit de ses fins des leurres assez forts pour nous séduire et nous duper. Car ce n'est pas de ce que les anciens mensonges, théologique ou rationaliste, sont des mensonges, qu'on leur tient ici rigueur, mais seulement de ce qu'ils sont démasqués et qu'ils ne savent plus séduire et persuader.
Septembre igoS.