‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 20 sur 30 · LA DEPENDANCE DE LA M0BALI · texte numérisé non relu

LA DEPENDANCE DE LA M0BALI

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

arrêté que par un souci presque exagéré de ne pas s'écarter du terrain scientifique.

L'idée qui se dégagera constamment de l'exposé de cette théorie, où pour la première fois Thistoire de la vie est contée d'une façon cohérente, l'idée qui s'imposera à l'esprit avec une force croissante, c'est que la vie, au sens purement physiologique du terme, est à elle-même sa propre explication, c'est que tous les phénomènes auxquels elle donne naissance épuisent toute leur signification dans une interprétation uniquement biologique du monde et n'abandonnent, faute d'une utilisation positive, aucun de leurs éléments à la construction du rêve métaphysique. Sous le jour de la théorie deM.Qunton, le phénomène biologique n'est plus en effet un commencement présageant un achèvement. Il est en lui-même une chose entièrement achevée, il est un fait accompli, le fait par excellence en fonction duquel tous les autres phénomènes s'ordonnent. La Vie comme phénomène fixe, telle est la conception qui se voit d'ici proposée parla science à la méditation des philosophes.

Le fait même de l'évolution, impliqué dans les travaux de Lamarck et de Darwin, n'est point contesté par la thèse nouvelle, mais il reçoit une signification tout autre. Au lieu que le changement

se produise dans le fait biologique lui-même, qui irait ainsi se transformant et s'amendant sans cesse, il se produit, d'une part, dans l'univers physicochimique où la vie est plongée, d'autre part, dans la suite diverse des organismes où la vie apparaît, et, ce second changement, qui a reçu communément le nom d'évolution, n'est qu'un moyen employé par la vie pour neutraliser et paralyser en quelque sorte le changement inéluctable qui s'opère dans Tunivers physico-chimique, pour maintenir autour d'elle, dans les organismes clos où elle demeure, les circonstances immuables qui conditionnent sa prospérité, son état de haute perfection. « En face des variations de tout ordre que peuvent subir au cours des âges les différents habitats, la vie animale, apparue à l'état de cellule, dans des conditions physiques et chimiques déterminées, tend à maintenir, pour son haut fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologique, ces conditions des origines (i). » Telle est la loi générale où M. Ouinton a énoncé les conclusions de ses travaux. Il a semblé que, formulée dès le début de cette étude, elle en préciserait le sens et la portée. On va maintenant, à la suite de l'auteur, exposer

{\) VEaii de mer, milieu organique, \>. l\Ô2.

". Kd^"î?fe^s;kflSg*;^

, <fc

les différentes faces de cette loi générale de constance qui, en contraste avec les .théories du siècle dernier, dénonce la fixité du phénomène biologique.

Le thème immédiat du livre de M. Ouinton, VEaii de mer, milieu organique, a trait à la loi de constance marine; elle s'énonce ainsi : La vie animale, née dans le milieu marin, tend à conserver à travers la série animale, pour le haut fonctionnement des cellules, le milieu marin originel.

Pourrendre plus claire sa conception, M. Quinton a été amené à diviser l'organisme en quatre grands départements : le milieu vital, la matière vivante, la matière morte et la matière sécrétée. « La matière vivante est Tensemble de toutes les cellules douées de vie de Torganisme, à quelque tissu qu'elles appartiennent (i). » La cellule est donc la chose concrète qui, au cours de toutes les considérations qui vont suivre, devra être évoquée devant nos yeux par ce terme abstrait : la vie. Le milieu vital est par contre Tensemble des plas-

(i) LEavL de mer^ milieu organique, p. 85.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

mas du sang, de la lymphe, de la lymphe interstitielle et des cavités séreuses, c'est aussi le plasma qui imbibe les différents tissus conjonctifs, muqueux et autres : milieu purement liquide dans lequel baignent toutes les cellules, soit directement comme celles du sang, soit indirectement, par osmose, comme celles qui entrent dans la composition des divers tissus. La matière morte est sécrétée par la ce[lule dans un but mécanique. II s'agit en effet, dès que l'organisme s'élève et comporte une agglomération de cellules, il s'agit, parmi le milieu vital purement liquide où baignent ces cellules, de déterminer des compartiments solides où elles puissent s'isoler du milieu extérieur, se grouper ou se séparer les unes des autres dans la mesure où il est utile pour les échanges vitaux : la matière morte, os, cartilage, tissu conjonctif, joue ce rôle important de ciment, d'isolant et de soutien. Enfin, la matière sécrétée, « résultat de l'activité cellulaire en vue des besoins de l'organisme (i), comprend certains liquides, le lait, la bile, l'urine, que l'on rencontre à de certains moments dans l'organisme, mais qui sont destinés à en être éliminés.

(i) L'Eau de mer, milieu organique, p. 86.

*; -i'e^mm^.im-e.<m''^m^^^^s Tds*-;r^''

'.miAm

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

De ces quatre groupes, deux nous intéressent directement, la cellule vivante et le milieu vital, où l'existence de cette cellule est possible. Il s'agit donc de considérer et de suivre la cellule vivante dans ses différents habitats, c'est-à-dire parmi les différents milieux, parmi les diverses formes animales où on la voit successivement se mouvoir, et il devra apparaître, si la thèse de M. Ouinton est exacte, que, depuis ses premiers modes d'existence jusqu'aux derniers, qui sont aussi les plus compliqués, cette cellule n'a cessé de vivre dans un milieu identique, qui estlemilieu marin, et ce, malgré les circonstances changées qui semblaient rendre de plus en plus [difficile la reconstitution artificielle de ce milieu, que les circonstances naturelles avaient cessé d'engendrer.

M. Quinton, réservant la démonstration de l'origine marine, a commencé par établir l'origine aquatique de la cellule. Il a fait remarquer qu'avant de vivre en société dans l'organisme la cellule apparaît tout d'abord à l'état d'individu isolé : les premiers organismes sont uni-cellulaires et on peut dire de la cellule qu'elle forme en quelque sorte l'unité animale. Or la cellule isolée ne peut vivre, c'est un fait d'expérience, que dans l'eau ; le protoplasma exige en effet, pour jouir de ses propriétés vitaks,

une proportion d'eau égale aux trois quarts environ de son volume et la cellule, en raison de sa petitesse, se verrait, dans tout autre milieu qu'un milieu aquatique, privée de l'eau nécessaire à cette condition d'existence; cette eau, dansunmilieu sec, serait aussitôt volatilisée. D'autre part l'embryogénie montrant que les différents organismes reconnaissent tous pour auteur une cellule unique, l'origine aquatique de^tous les organismes animaux serait établie de la sotte par une voie indirecte.

M. Quinton ne s'en est pas tenu à cette démonstration logique et, en une revue technique où il n'est pas possible de le suivre ici, il a examiné tour à tour les différents groupes animaux considérés quant à la nature de leur mode respiratoire. Il suffira d'indiquer que ce dénombrement aboutit à constater que tous ces groupes, ou présentent actuellement encore un mode respiratoire aquatique, c'està-dire cellulaire, tégumentaire ou branchial,ouque, munis du mode respiratoire trachéen, seul mode aérien, ils reconnaissent pour ancêtres des formes à respiration aquatique.

Le fait de l'origine aquatique étant acquis, il restait à établir que cette origine aquatique est en outre une origine marine. Cette seconde partie de la démonstration, de nature plus particulière, s'ap-

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

puie d'une part sur des considérations géologiques, d'autre part sur la statistique. Les connaissances géologiques actuelles donnent à penser, en effet, qu'à l'époque cambrienne, alors qu'une faune déjà si riche peuplait les mers, l'eau douce ne devait pas exister sur la planète, faute de continents émergés où elle pût se conserver. « L'eau marine est, remarque M. Ouinton, la seule eau réelle du globe. D'elle seule, l'eau douce lire son origine ; l'eau douce n'est que le moment transitoire d'une molécule qui s'est évaporée des mers et qui y retourne (i), » Or, à défaut de continents pour les recueillir, les eaux de pluie qui, à l'époque cambrienne, s'élevaient de l'océan, retombaient directement dans l'océan où elles reprenaient leur caractère marin. La vie, c'est-à-dire la cellule vivante, serait donc née dans la mer, à défaut de tout autre habitat possible lorsqu'elle apparut sur le globe.

Ici encore l'auteur ne s'en est pas tenu à cette preuve d'ordre général. Il n'en a voulu tirer qu'une présomption sous le jour de laquelle il a examiné en détail tous les groupes animaux. Ce nouveau dénombrement lui a fourni une preuve d'ordre plus immédiat et qui ne laisse pas que d'être éclatante.

(i) L'Eau, de mer, milieu organique, p. 5i.

Il apparaît en effet que, sur seize groupes aquatiques que présente, selon les divisions scientifiques, le règne animal, six ont un habitat uniquement marin. Parmi les dix autres, dont on rencontre des représentants dans les mers et dans les eaux douces, il reste donc à rechercher, tout groupe dérivant d'une souche unique, si cette souche est marine, si elle est d'eau douce. Or, l'étude des différents groupes nous apprend que, d'une façon absolue, toutes les souches animales sont marines. Il v a plus, et le très petit nombre de représentants que chaque groupe possède dans les eaux douces comparé au nombre considérable de types qu'il laisse voir dans les mers établit en outre que « l'évolution de chaque groupe s'est effectuée presque tout entière dans les océans et dans les océans seuls (i) ».

Cette démonstration de l'origine marine de la cellule vivante ne répond qu'à la première partie de la tâche assumée par M. Quinton. Pour établir la loi dont il a posé le principe, il reste à faire voir, et c'est là le point qui nous intéresse particulièrement dans sa théorie, que cette cellule, née dans le milieu marin, a continué, à travers toutes les trans-

(i) L'Eau de mer, milieu organique, p. 67.

inJ

'i--T»^5afÉi*iafé---*- .

iM(l<igiii»i

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

lllb

formations des organismes où on la rencontre, à demeurer dans un milieu marin, à maintenir autour d'elle des conditions d'existence fixes, identiques à celles des origines. La méthode employée par M.Quinton pourfournir cette preuve est celle encore d'un dénombrement concret au cours duquel tous les groupes animaux sont de nouveau passés en revue avec une minutie rigoureuse. Ainsi fait-on voir tout d'abord que, chez quelques animaux inférieurs, le maintien du milieu marin résulte du fait que ces animaux vivent actuellement encore dans la mer et que les cellules qui les composent sont, soit en contact direct avec Teau de mer, soit en communication avec Teau de mer par dyalise, et, de deux côtés, à travers la couche unique des cellules du feuillet interne et du feuillet externe. Ces animaux, spongiaires, hydrozoaires, quelques échinodermes, sont ouverts anatomiquement au milieu extérieur.

Il n'en est plus de même des invertébrés marins plus élevés; mais fermés anatomiquement au milieu dans lequel ils baignent, ils lui sont ouverts osmotiquement. Gomme l'auteur l'a longuement démontré, l'invertébré marin, plongé dans une eau de mer fortement dessalée, se dessale; plongé dans une eau sursalée, il voit augmenter la teneur en sels de

ses plasmas. Sa paroi extérieure est perméable, non seulement à Feau, mais également aux sels. Gela revient à dire que la cellule vivante, si éloignée qu'elle soit de la périphérie, si enfoncée qu'elle soit au centre de l'organisme chez l'invertébré marin, continue de vivre exactement dans le même milieu que l'unique cellule du protozoaire qui baigne de tous les côtés dans l'eau de mer environnante. Gela revient à dire que, chez l'invertébré marin, le milieu extérieur, où l'animal tout entier est plongé, et le milieu intérieur, où baigne chaque cellule, ne forment qu'un seul et même miheu : ce milieu est de l'eau de mer. Or, sur i5 groupes, 28 embranchements, 61 classes, 208 ordres que forment les métazoaires, les invertébrés marins, comprennent à eux seuls 12 groupes, 18 embranchements, 46 classes et ii3 ordres. Il résulte de laque les organismes animaux, jusqu'à concurrence de plus de moitié, reconnaissent, en fait, à l'époque actuelle, pour milieu vital de leurs cellules, le milieu marin luimême.

Ces constatations n'ont pas jusqu'ici de quoi nous surprendre. Les esprits les moins ouverts aux connaissances scientifiques, s'ils ignorent ce qu'est exactement l'osmose, savent ce qu'est une substance perméable ; ils ne s'étonnent point qu'un corps

«ti^llUSJl!.* i ^Jl

plongé dans un milieu liquide soit pénétré par les éléments qui composent ce liquide. Mais l'étonnement commence lorsque Ton voit ce phénomène de perméabilité ou d'osmose cesser brusquement dès que le milieu où l'animal est plongé cesse d'être un milieu marin, il en est ainsi pour l'invertébré d'eau douce ; l'écrevisse, par exemple, ne communique plus par osmose avec le milieu extérieur. Dans le milieu d'eau douce qui l'entoure, elle maintient, pour son milieu intérieur, un milieu marin ; l'analyse directe en fait foi. D'ailleurs, dans un milieu qu'on sursale expérimentalement, elle conserve, contrairement à l'invertébré d'eau de mer, le taux salin qui lui est propre.

Voici un premier cas de réaction contre le milieu absolument extraordinaire et fait pour étonner les savants, autant et plus que les profanes, car l'artifice par lequel l'invertébré d'eau douce résiste aux lois de l'osmose est encore inconnu. Nous savons au moyen de quels travaux ingénieux les hommes des Pays-Bas ont réussi à vivre dans un pays situé au-dessous du niveau de la mer sans être inondés, nous ignorons par quel procédé l'écrevisse protège ses tissus intérieurs contre l'invasion de l'eau douce qui la circonscrit de toutes parts et menace à tout instant de diluer les sels où baignent ses cellules.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

La physiologie a donc inventé des moyens, a découvertdeslois que Tintelligencc avertie de Thomme n'est parvenue encore ni à inventer, nia découvrir. Nous sommes ici en présence d'un fait qui tient encore pour nous du miracle et que nos connaissances positives nous commanderaient de rejeter a priori si l'observation positive ne nous l'imposait d'autre part: au lieu d'une substancepassive qui s'adapte aux circonstajices, au lieu d'une substance qui, pour vivre, se plie à toutes les modifications imposées par le milieu, une volonté tout à coup se révèle, une volonté, comme intelligente, qui, loin d'accepter ces circonstances et de s'y plier, prend contre le milieu hostile des mesures de défense, se barricade, ferme des portes, s'enclôt, comme le scaphandrier, dans un appareil dont elle garde toutefois le secret et où elle témoigne à l'égard des forces extérieures d'une parfaite immunité. La loi de fixité formulée par M. Quinton, en contradiction ici avec les théories physiques et chimiques les mieux accréditées, fournit donc, avec cette résistance de l'invertébré d'eau douce aux lois osmotiques, une preuve surabondante de sa réalité et de sa rigueur.

Si d'ailleurs celte réaction de l'invertébré d'eau douce contre l'action du milieu extérieur est particu-

-! -âSSWS-r^Sfi,-^ «-'

':Jcr.^-a.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

lièrement significative en raison de révidente hostilité des circonstances à l'encontre desquelles elle se produit, le phénomène de maintien dont elle nous présente un cas extrême et héroïque n'est nullement un phénomèRC isolé et excentrique, restreint à la démonstration paradoxale qu elle nous en donne. Au cours de tout le reste do la série animale, M. Quinton va nous montrer des exemples pareils témoignant de la même ténacité, du même entêtement, du même refus obstinément opposé d'accepter un milieu différent du milieu originel. Tel est le cas avec l'invertébré aérien. L'escargot, comme l'écrevisse, maintient autour de ces cellules un milieu vital marin. Si le phénomène est moins typique qu'il n'est avec linvertébré d'eau douce, l'animal n'ayant pas ici à s'opposer à l'invasion d'un liquide d'une composition différente de celle qu'il lui faut réaliser, il n'en témoigne pas moins d'une môme volonté persistante de la cellule que l'on voit maintenir autour d'elle le milieu marin originel au prix d'un effort singulier : l'habitat aérien où elle est plongée ne lui fournissant plus directement, comme l'eau de mer, les éléments tout préparés de ce milieu marin, il lui faut s'inventer et elle s'invente un organisme disposé de façon à choisir ces éléments parmi d'autres, à les trier, en éli-

minant tous les autres, et à les mettre en réserve. Le même parti pris se déclare chez le vertébré et la démonstration du fait était pour l'auteur d'une importance décisive. L'embranchement des vertébrés comprend, en effet, tout le reste des individus du règne animal que le dénombrement précédent n'a pas encore touchés. Il renferme les poissons qui, bien que vivant dans un milieu marin, ne communiquent plus avec ce milieu, ni directement, ni par osmose, et il renferme aussi les animaux les plus éloignés de l'origine marine, les mammifères et les oiseaux. Enfin les vertébrés supérieurs sont, selon l'observation de l'auteur, de tout le règne auimal les organismes doués de la plus grande puissance vitale, c'est-à-dire ceux chez lesquels les cellules rencontrent évidemment les conditions de vie les plus propices. Le fait que la condition marine fût au nombre de ces conditions propices offrait donc, au point de vue de la théorie, un intérêt de premier ordre, en même temps d'ailleurs que l'éloignement de l'origine marine rendait plus improbable la persistance d'une semblable condition. Autour de ce point capital M. Quinton a donc concentré un système de preuves double et minutieux, il a interrogé directement la physiologie parl'expôrimentation; il a demandé à l'analyse chimique de confirmer des

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

conclusions que le résultat des expériences instituées commandait déjà.

On ne saurait mieux faire, tant pour éclairer les développements qui vont suivre que pour donner un exemple direct de la méthode de M. Quinton, que de rapporter ici les termes mêmes où il expose l'esprit de ses expériences :

Si, dii'Wy le milieu vital du vertébré est un milieu marin, lo l'eau de mer portée dans un org-anisme au contact de toutes les cellules (par la voie iotra-veineuse, par exemple, la plus rapide), devra s'y comporter comme un m«/ie?i i^f/a/, c'est-à-dire n'y déterminer aucun accident d'ordre toxique; la quantité d'eau de mer dont un organisme pourra supporter l'introduction dans ses tissus devra donc a priori être considérable ; 2** on pourra soustraire à un org-anisme une partie importante de son milieu vital et la remplacer par une quantité égale d'eau de mer, sans que l'org-anisme expérimenté subisse aucun dommag-e ; 3o des cellules org'aniques, extraites de leur milieu vital et portées subitement dans l'eau de mer, devront y continuer leur vie normale (i).

Or, instituées en vue de contrôler de telles prévisions, les diverses expériences accomplies par l'auteur confirmèrent toutes les exigences de la théorie : des chiens purent être injectés d'une quantité d'eau de mer égale au poids total de leur

(i) L'Eau de mer ^ miliea organique^ p.iGa.

corps, d'autres furent saignés à blanc, une quantité d'eau de mer égale à celle du sang soustrait leur fut injectée, ces animaux vécurent. Enfin des globules blancs dont la susceptibilité est telle qu'ils sont réputés ne vivre dans aucun milieu autre que le milieu organique vécurent plusieurs heures dans l'eau de mer.

La démonstration chimique demandée à l'observation et à l'analyse a eu pareil succès. M. Quinton a pris pour type de la teneur en sels de l'eau de mer les analyses faites sur l'eau des grands océans. Il a comparé les résultats de ces analyses avec ceux fournis par l'analyse des sources qui se minéralisent dans les bancs de sel du Irias, dépôts provenant de l'évaporation des mers de cette époque. Il a pu s'assurer ainsi que l'eau des mers anciennes révèle une composition chimique analogue à celle des grands océans modernes. Or, c'est bien une composition minérale semblable, tout au moins très voisine, qu'offre aussi le milieu vital des vertébrés les plus élevés. Même proportion considérable de chlorure de sodium, 84 pour 100 pour le milieu marin, 90 pour 100 pour le milieu organique. Importance à peu près semblable par rapport à l'ensemble d'un second groupe de sels comprenant le soufre, le magné-

^ii^ÉSt^A^i^^imiism^mmmmsmm^

sium, le potassium et le calcium. Enfin un troisième groupe, composé du phosphore, du carbone, du silicium, de Tazote, du fer, du fluor représente dans les deux milieux une proportion d'environ 2 pour 100. Restent dix-sept corps signalés dans Teau de mer à Tétat de traces, dans la proportion infime de o,ooo3 pour loo. Cette proportion pourrait tendre à les faire négliger. Mais, ainsi qu'en témoigne mainte expérience de chimie infinitésimale, « en biologie, la dose d'un élément dans une dissolution ne mesure aucunement l'importance du rôle qu'il y joue (i) ». M. Quinton a donc cru nécessaire de rechercher ces dix-sept corps dans le milieu organique où leur présence n'avait pas été jusqu'ici remarquée : il les y a tous trouvés.

Pour situer l'importance de cette similitude entre la composition minérale du milieu marin et celle du milieu organique, il faut savoir d'abord que cette composition n'est point déterminée dans le milieu organique par celle des aliments consommés qui offrent des combinaisons tout àfaitdiff'érentes. Il faut savoir ensuite que cette composition, loin de se présenter avec fréquence dans la nature, est au contraire absolument spéciale, qu'elle caractérise

(i) L'Eau de mer, milieu organique, p. 256.

ET L INDÉPENDANCE DES MŒURS

les seuls milieux organique et marin. On est donc amené à conclure que ces deux milieux n'en font (ju'un. Muni de cette notion, si l'on considère l'évolution des formes animales depuis les organismes les plus simples, depuis ceux qui ne comportent qu'une seule cellule, jusqu'aux plus complexes, cehii de l'oiseau, par exemple, si l'on évoque devant l'imagination toute la multitude des êtres qui ont peuplé et peuplent encore la terre, on constate avec clonnemcnt que la vie, figurée à nos yeux par la cellule vivante où nous la saisissons d'une vue concrète, maintient autour d'elle et à son contact, au n)ilieude cette évolution continue des formes et du décor, sous les aspects les plus divers, parmi les circonstances les plus dissemblables, un milieu fixe, qu'elle n'accepte point de se modifier,mais se crée à tout moment des moyens de conserver, dans les limites où elle se manifeste, des conditions invariables, exigeant autour d'elle le milieu aquatique hors duquel elle ne peut vivre et, dans ce milieu, ses sels accoutumés, la quantité énorme de chlorure de sodium que l'on a dénoncée, sa ration minime de soufre, de magnésium, de brome, de carbone, et minutieusement, à des doses presque incalculables, 17 autres éléments parmi lesquels l'argent, le cuivre, l'or, l'arsenic, le zinc, l'aluminium.

LA DEPENDANGF. DE LA MOHALE

il- I

iift: i

Ainsi la loi de constance marine, dont la démonstration fait Tobjet du livre de M. Quinton, semble établie avec une abondance de preuves surérogatoire. Il semblerait qu'on la doive accepter d'une façon absolue. Le scrupule du savant ne le veut pas ainsi et il importe d'entendre les restrictions qu'il formule, parce qu'elles vont passionner et, en quelque sorte, humaniser cette épopée de la cellule à travers le labyrinthe des formes vivantes. L'auteur relève en effet quelques cas exceptionnels 011 la cellule vivante s'accommode d'un milieu qui n'est point le milieu marin. Il en est ainsi chez les protozoaires d'eau douce : ces organismes étant composés d'une seule cellule ne peuvent avoir de milieu intérieur distinct du milieu environnant, et ce milieu environnant est l'eau douce. Il en est de même encore chez quelques invertébrés d'eau douce, hjdrozoaires et spongiaires, et chez un mollusque également d'eau douce, l'anodonte. Ces quelques types, bien que formant déjà des organismes composés de plusieurs cellules, n'ont pas inventé comme les autres invertébrés d'eau douce le moyen de résister aux lois osmotiques; ils ont pour milieu organique l'eau douce même où ils vivent, qui les pénètre de la même façon dont l'eau marine pénètre lesinvertébrés marins. Mais ces exceptions ont

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

pour corollaire un fait du plus haut intérêt : les animaux qui en témoignent décèlent en même temps un état de vie ralentie par comparaison avec les animaux [similaires qui bénéficient du milieu marin. Partout où ils viennenten concurrence avec ceux-ci, ils s'y montrent en nombre plus restreint, ils cèdent la place à ces organismes mieux doués. Or, cette conséquence, établie d'une façon précise, nous signifie que la /olonté préméditée de la cellule, volonté de conserver, pour le milieu où elle baigne, le milieu marin, vise quelque chose de plus haut que la vie : la puissance. Elle nous montre comment le fait vital, bien que primordial, est, sitôt apparu, tributaire du fait de puissance et dans ce phénomène biologique on pourrait voir une illustration concrète où la thèse de Nietzsche, la vie comme volonté de puissance, prendrait une signification profonde et positive.

Avec le souci excessif du savant qui ne se reconnaît pas le droit de passer sous silence une objection de l'expérience, si timide soit-elle, M. Quinton a formulé sa loi de constance marine en faisant place à la protestation de cette minorité tout exceptionnelle que forment les organismes à milieu d'eau douce :

La vie animale, dit-il, apparue à l'état de cellule dans

' Il

ii.'

les mers, a toujours tendu à maintenir /)o//r son haut fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologique, les cellules composant chaque organisme dans un milieu marin. Elle n'a pas maintenu ce milieu chez tous les organismes, mais ceux où le maintien n'a pas été effectué ont subi une déchéance vitale (i).

Et mise à part celte minime restriction, il sem- • ble bien que Fauteur ait été autorisé à décrire tout organisme animal comme « un simple aquarium marin où continuent à vivre, dans les conditions aquatiques des origines, les cellules qui le constituent (2) ».

ni

La loi de constance marine qui vient d'être établie d'une façon si catégorique divulgue un double phénomène : d'une part la fixité, au point de vue, de la composition chimique, du milieu où baigne, depuis les origines, la cellule viv ante; d'autre part la diversité incessante et continue, au cours des âges, des formes anatomiques dans la périphérie desquelles nous la voyons enclose. Entre ces deux phénomènes nous sommes tentés déjà de faire

(1) L'Eau, de, mer, milieu organique ^ p. 424*

(2) Ibid.y p. 4'î^-

ET l'indépendance DES MŒURS

intervenir une corrélation, et cette explication par la cause dont la recherche passionne et dont la découverte assouvit seule l'activité mentale, nous serions en droit de l'invoquer si un troisième phénomène nous était donné, celui d'un changement inéluctable dans les conditions et les circonstances les plus générales du monde physico-chimique au sein duquel les deux autres phénomènes nous apparaissent. Mais c? changement, d'ordre général, qui, mettant en péril l'intégrité de quelqu'une des conditions essentielles requises par la vie, expliquerait le changement anatomique, comme une réplique et comme une posture de défense nécessitée par une attaque, les considérations relatives à la loi de constance marine ne nous le font pas encore connaître. Nous constatons seulement que la cellule vivante se montre tour à tour parmi divers habitats, dans l'eau de mer, dans les eaux douces, sur la surface terrestre, qu'elle s'y montre retranchée dans une multitude de formes anatomiques très diverses^ que, parmi tous ces habitats, au sein de toutes ces formes, elle présente à l'analyse un milieu chimique identique. Nous pouvons encore concevoir le changement d'habitat comme la cause déterminante du changement des formes anatomiques^ mais nous ne connaissons, ni ne pou-

Page 1