‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 6 sur 30 · LA DÉPENDANCE DE LA MORALP · texte numérisé non relu

LA DÉPENDANCE DE LA MORALP

quelle part aux satisfactions intellecluelles? Quelle sera la part du ventre? Quelle sera la part du cerveau? Cette question en entraîne une autre? Dans quelle mesure devra être favorisé le peuplement du globe? Malthus ou la maxime du dieu biblique « croissez et multipliez >) ? Dans quelle mesure enfin la solidarité devra-t-elle s'accorder avec l'instinct de rivalité? Paix ou guerre? Dans quelle mesure les instincts individuels, sentiments sexuels, sentiments de famille devront-ils être subordonnés à l'intérêt général, dans quelle mesure pourront-ils s'exercer librement?

La préoccupation objective que la loi biologique suscite pose ainsi toutes les questions que la morale de tous les temps a résolues avec diversité en se fondant et se fortifiant sur des fictions. Mais la connaissance de l'intérêt objectif et réel d'un tel débat ne nous met pas en mesure de le trancher. Nous ne connaissons pas les circonstances précises contre lesquelles nous avons à lutter. Il nous faut à tout moment nous décider et prendre parti avant que les éléments positifs d'une décision rationnelle soient en notre possession. Nous prenons parti au hasard et les forces dont nous disposons pour faire triompher notre parti-pris nous sont également inconnues dans leur rapport avec celles que d'au-

tres hommes, d'autres groupes sociaux peuvent mettre au service des leurs. Le même caractère d'aléa qui éclate avec la double tentative de l'entité biologique en vue de se défendre contre l'hostilité cosmique, soit par les moyens physiologiques directs, soit par les moyens intellectuels, se manifeste avec toutes les conceptions morales par lesquelles les mentalités et les sensibilités humaines s'opposent les unes aux autres. Par delà le domaine de nécessité objective que la science déplace à tout moment, il existe à tout moment un domaine d'aléa dans lequel l'activité humaine s'exerce sous la forme du pari, où pour chacun le parti-pris en faveur de sa propre sensibilité, de son propre dési^ est la seule raison raisonnable de prendre parti, La vie, qui est en soi un fait d'opposition et de contradiction, impose ici à tout être vivant la nécessité du conflit, la nécessité d'opposer, sans motif raisonnable, son propre penchant aux autres penchants, la nécessité de se départir de l'attitude scientifique pour engendrer la matière future de la science dans la spontanéité d'une énergie qui, sans plus, s'affirme et court les risques de la lutte, la nécessité d'abandonner la recherche de la loi pour fonder la loi, pour la fonder par l'épreuve, sur le déterminisme de la force.

Ces explications ont semblé nécessaires pour montrer le lien qui unit entre elles les diverses études de ce volume. Elles tendent toutes à mettre en évidence Tidée maîtresse que Ton a exprimée en cette préface, à savoir : la présence dans le phénomène de Texistence d'un principe de développement aléatoire, incalculable en son devenir et par la vertu duquel Texistence échappe à la possibilité d'une systématisation totale, aux prises d'un rationalisme intég-ral.

Les philosophes qui ont tenté de nos jours d'introduire dans le jeu de l'existence un principe de contingence ont été guidés, le plus souvent, par Tarrière-pensée d'insinuer, à la faveur de ce principe, un élément de liberté dansle jeu desactivités humaines. Est-il besoin de dire que tel n'est point l'objet que l'on s'est proposé ici. On ne voit pas d'ailleurs comment la présence dans l'univers d'un principe de développement incalculable quant à ses conséquences et qui se manifeste dans les consciences individuelles sous la forme d'un parti-pris non motivé, avec la fatalité d'un désir ne laissant point de place à l'apparence d'un choix pourrait témoigner d'une façon quelconque en faveur du libre arbitre. Faut-il enfin rappeler que, toutes les fois que l'occasion s'est proposée de traiter d'un

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

tel sujet, on ne s'est pas demandé si un libre arbitre est possible, mais si l'idée en est seulement concevable : à celte question préalable on a constamment opposé une réponse négative. Mais en introduisant dans le monde la conception de l'incalculable, c'est contre l'idée d'un finalisme métaphysique que l'on s'est prémuni. Il a semblé que l'idée de finalité appliquée au tout était plus incompatible encore avec l'idée d'existence lorsqu'elle se recommandait de la raison qu'elle ne l'était sous les auspices de la théologie. On a donc cru devoir montrer que le mécanisme logique étant conditionné par le fait de l'existence, étant de ce fait une conséquence, ne pouvait mettre ce fait lui-même en péril.

Une telle démonstration est impliquée dans la relation indissoluble selon laquelle on a fait voir que l'existence est liée à la connaissance d'ellemême et réalise cette connaissance dans la distinction de l'objet et du sujet. Ce mouvement de division de l'existence avec elle-même nous dénonce un principe de développement qui, selon une nécessité logique, précède et conditionne la connaissance et la logique; il nous fait toucher l'irrationnel. Il nous signifie encore que l'inharmonique est à la base de l'existence et la conditionne, que

Texistence divisée avec elle-même dans la connaissance d'elle-même où elle se réalise est inconciliable avec le fait d'une harmonie finale où la diversité des choses s'évanouirait dans l'identité universelle.

Juillet 1907.

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L'INDÉPENDANCE DES MŒURS

I. La morale sous la dépendance des mœurs. — II. Indépendance des moBurs à Tégard de la logique. — III. La catégorie du conflit.

Lorsque nous énonçons que des lois régissent tel ou tel ordre de phénomènes physiques, le cours des astres ou les combinaisons des corps, nous savons que nous employons une métaphore. Les lois, qui n'existent que dans notre esprit, ne régissent pas les phénomènes. Elles expriment ce qu'il y a de constant dans les manières d'être propres aux phénomènes, et si nous formulons des lois, c'est que nous avons d'abord observé des faits. Les lois sont des déductions tirées de l'expérience. Si, après avoir établi une loi à l'ég-ard de quelque ordre que ce soit de phénomènes physiques, il nous arrive d'observer que l'un des phénomènes de cet ordre ne s'accommode pas de la loi, c'est à la loi que nous donnons tort, non au fait. Les lois physiques sont des dépendances des phénomènes physiques.

S'agil-il des phénomènes moraux, tout clianîre. L expérience est ici sans autorité. On suppose que les lois morales tirent leur légitimité d'un principe différent de celui dont les lois physiques tirent la leur. Ce principe est tour à tour la volonté divine ou la Raison qui n'est, au sens ontologique qu'elle assume ici, qu'un déguisement abstrait de l'arbitraire divin. Sous ce jour, les lois morales, exprèssion d'une activité différente de celle que nous touchons, dans l'expérience, soutiennent, avec les phénomènes auxquels elles s'appliquent, un rapport inverse de celui que nous observons entre les lois et les phénomènes du monde physique. Tandis que les lois physiques sont des déductions tirées du jeu des phénomènes physiques, les phénomènes moraux se voient déduits des lois morales. Aussi, lorsque les phénomènes de cet ordre ne s'accommodent pas des lois morales, ce n'est pas à cellesci que l'on donne tort, mais à ceux-ci : on les dit immoraux. Ce désaccord ne laissant pas que d'être fréquent, on a dû inventer tout un ordre de sanctions invisibles, justice immanente, joies et peines futures, qui réparent l'échec apparent imposé par le phénomène à la loi. A ce prix, les phénomènes moraux, c'est-à-dire les mœurs, tombent sous la dépendance de la morale.

Cette construction n'est pas sans entraîner quelques incommodités. La principale est qu'à côté des éléments ordinaires de la connaissance qui, sous la diversité de leurs aspects, relèvent d'un même principe de développement spontané et s'offrent à nous dans l'expérience, elle en suppose d'autres qui ne supportent avec les données de la connaissance naturelle aucune commune mesure. Au monde physique on oppose le monde moral en vue duquel on décrète un statut spécial. Dès lors, une représentation de l'universalité des phénomènes sur un plan commun cesse d'être possible. Le principe de causalité, qui est notre grand moyen d'explication, qui est le nœud avec lequel nous assemblons en un même tissu les éléments divers de l'expérience, le principe de causalité, désavoué en ce qui touche aux phénomènes du monde moral, se voit remplacé par un principe d'arbitraire invérifiable, indéterminable, qui infirme ses déductions. Le monde devient inintelligible sous le jour de l'expérience et de la raison explicative. On ne renonce pas pourtant à le connaître, mais l'interprétation que l'on s'en forme repose sur un acte de foi, c'est-à-dire sur un état de volonté.

Aussi longtemps que cet acte de foi, fidèle à ses origines, se réclame de ce seul parti pris volontaire,

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