‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 8 sur 30 · LA DÉPENDANCE DK LA MORALE · texte numérisé non relu

LA DÉPENDANCE DK LA MORALE

voir lui-même autre qu'il n'est; réduit en esclavage, il ne va plus sentir le poids de ses chaînes, faible et tyrannisé il va oublier sa faiblesse et se tenir pour lég-al de son tyran. Mais le maître lui-même ne vat-il pas le plus souvent être dupe aussi du subterfuge dont il a usé et de la fiction qu'il a créée? En fait, il en est ainsi, et s'il en est ainsi c'est que ce subterfuge et cette fiction lui sont commodes, c'est qu'ils sont pour lui une économie de force et qu'ils lui épargnent la tâche dlmposer à tout moment, par la contrainte, et au prix d'un effort, sa suprématie. Ainsi le vainqueur accepte par intérêt la fiction que le vaincu accepte pour ménager sa fierté. L'un et l'autre croient vrai ce qui est utile à chacun, à la suite d'un état de fait que la force a créé.

Ce compromis, que, par le moyen de l'analyse précédente, on a ramené à des termes relativement très simples, est celui qui se manifeste en tout état social complexe. Dans ce nouveau milieu, au lieu d'un groupe d'hommes qui en domine un autre, on rencontre un grand nombre d'individus répartis en classes, en professions, en groupes régionaux, des

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individus que la nature a faits inégaux entre eux quant au pouvoir dont ils disposent de satisfaire leurs goûts, chez chacun desquels ces goûts sont disposés selon des hiérarchies quelque peu différentes. Ici comme dans l'exemple précédent, où l'on n'envisageait que deux termes antagonistes, des conventions se sont formées entre tous les intéressés et ces conventions n'on* acquis force de loi qu'à la suite de longs et multiples conflits au cours desquels la puissance de chaque catégorie d'individus a été éprouvée, a vu son étendue et ses limites définies. Ici également nous n'avons jamais affaire qu'au même désir de satisfaction d'un goût concret qui inscrit les étiquettes bon et mauvais sur ses appétences et ses aversions, et ce goût est ici encore comprimé, transformé par un double fait social, dont le premier consiste en ce qu'il est en relation et vient en concurrence, dans l'intimité d'une même physiologie individuelle, avec des goûts différents qui tous cherchent à exploiter à leur profit l'énergie individuelle, dont le second consiste en ce qu'il vient en conflit, dans un même milieu social, avec des goûts pareils qui s'expriment en d'autres physiologies individuelles et tendent à se satisfaire à son détriment.

Le fait moral a donc toujours ici la même signi-

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ficalion qui lui a été attribuée une fois pour toutes : il a pour forme la distinction en bon et en mauvais établie à légard de toute action par un goût particulier qualifiant cet acte par rapport à lui-même et infléchissant l'énergie individuelle vers la direction de son bien. Ce phénomène moral, dans tous les cas où il se manifeste chez l'individu par la répression d'un désir, signifie, soit que ce désir prend une voie détournée pour s'assouvir plus sûrement et sans bataille sous des conditions tolérées par le compromis social, soit qu'il a été sacrifié, dans l'intimité de la physiologie où il s'élève, à d'autres instincts plus forts qui, au prix de ce sacrifice, ont obtenu des autres individus compris dans le système social la liberté de se satisfaire.

Le point où s'équilibrent, de façon plus ou moins instable, les désirs multiples compris dans un même

ensembleéquivautexactementàcequcM.Durkheim a nommé la pression sociale. Cette pression se fait sentir au moyen des lois positives, au moyen du préjugé et de la coutume, au moyen d'un étatgénéral d'appréciation selon lequel les étiquettes^bien et mal sont apposées, d'un consentement unanime surtous les actes possibles. Cette codification des actions sous les étiquettes bien et mal, où s'exprime

en un impératif le compromis social, exerce sa pression sur toute conscience individuelle. Elle constitue la morale, la morale en tant que phénomène social, cet « instinct du troupeau dans l'individu », selon la formule de Nietzsche qu'il n*est pas nécessaire de prendre au sens péjoratif.

A rappeler les points principaux de ces développements, on retiendra qu'après avoir reconnu la forme générale de la pratique dans le jugement porté sur l'acte par le sujet qui l'accomplit, jugement de valeur tout subjectif,impliquant seulement de la part du sujet un état de non-indifférence à l'égard de l'acte et ne préjugeant jamais de sa propre valeur objective, on a découvert, à travers ce fait de partialité pur et simple, avec le goût, l'élément physiologique qui lui donne naissance. Le jugement moral s'est ainsi trouvé rattaché, par le lien de la cause à l'effet, à l'ensemble de l'empirisme. Il suit de là que la forme de la pratique ne se montre pas pourvue d'une généralité comparable à celle qui caractérise les formes de la connaissance, qu'elle ne peut leur être symétriquement opposée à la façon dont Kant l'a fait, mais que le phénomème moral, avec sa forme propre qui le distingue du phénomène physique, apparaît ainsi que tous les autres phénomènes empiriques, à tra-

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vers les formes générales de la connaissance et s'y manifeste dans une relation étroite de dépendance à regard de la physiologie. Gomme le goût physiologique, donné dansTindividu, se trouve, de ce fait même, donné dans la collectivité des individus, — l'individu n'existant pas à l'état isole — on en vient à formuler,pour tenir compte des influences et des contraintes réciproques qui résultent de ces états de fait et engendrent les mœurs, que la morale est une dépendance des mœurs.

De ce que la morale est une dépendance des mœurs et de l'état physiologique qui produit les mœurs, il résulte avec trop d'évidence que les mœurs sont indépendantes de la morale, et cette conséquence suffirait peut-être à justifier le titre de cette étude. S'il en était ainsi, on n'aurait fait que résumer dans les développements précédents les raisons qui militent en faveur d'une conception, non point généralement admise, puisqu'elle a contre elle toute philosophie religieuse, spiritualiste ou kantienne, mais acceptée pourtant comme irréfutable par un grand nombre d'esprits et dont

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M. Lévy-Bruhl a exposé les termes avec beaucoup de force persuasive et de clarté (i). Mais on vise dans cette étude à établir quelque chose de plus que cette interversion du rapport communément imaginé entre la morale et les mœurs. Non seulement les mœurs sont indépendantes de la morale qui dépend d'elle, mais on prétend encore que les mœurs sont indépendantes de la logique. On entend par là qu'elles échappent à tout effort de déduction, en vue de déterminer quelles elles doivent être, en sorte qu'il n'est pas plus possible de les déduire de l'ensemble de l'expérience qu'il n'est possible de les déduire d'un a priori dogmatique.

Cette assertion ne va pas à mettre en échec les énonciations de M. Lévy-Bruhl dans la Morale et la science des mœurs. De ce qu'il existe à tout moment une réalité morale donnée, il résulte bien qu'il est possible de formuler quelques lois de cette réalité, on accordera même qu'il est possible encore de l'améliorer en édictant les impératifs qui peuvent favoriser sa production. Une réalité morale donnée implique en effet sa téléologie, elle implique une conception particulière des rapports humains, de la vie et de son but qu'il appartient à la

(i) La Morale et la science des mœurs, Alcan.

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science des mœurs de dég-ager objectivement, dont la science des mœurs en tant que science des moyens, en tant qu'art moral peut aussi favoriser Taccomplissement. On croit donc la science des mœurs propre à procurer aux diverses réalités morales qui existent ou existeront dans le temps et dans l'espace un concours efficace. Une société en possession d'une science des mœurs fortement constituée serait, à l'é-ard d'une société qui ne posséderait pas cette science, dans le rapport d'un homme capable de réflexion, de mémoire, d'esprit de déduction, à l'égard d'un homme qui n'aurait pas ces qualités. Mais cette formule — les mœurs sont indépendantes de la logique — s'oppose à une conception dont il semble qu'elle apparaisse encore dans la pensée d'un grand nombre de moralistes et de quelques sociologues et qu'elle tende, avec ceux-ci, à faire parfois de la sociologie, aJ lieu d'une recherche indépendante d'ordre purement scientifique, un succédané de la théologie. Cette conception s'exprime en cette croyance que la science des mœurs,parvenue à son point extrême de perfection, réussirait à définir en termes essentiels la notion du Bien, à fixer les contours et les règles d'une morale unique, à instaurer le règne d'une morale universelle, de la Morale.

Ainsi, ce que la théologie s'efl'orçait de constituer par les moyens dogmatiques, la sociologie, une certaine sociologie du moins, s'efforcerait de le constituerpar desmoyensscientifiques.La science, selon un point de vue qui n'est pas encore entièrement aboli et qui a autorisé quelques esprits à décréter sa faillite, la science aurait pour destinée de suppléer la théologie. La foi a disparu, qui faisait accepter les injonctions théologiques, mais non la sensibilité qui les approuvait, qui faisait apparaître désirables ses postulats, celui-ci entre tous, l'existence d'une loi morale unique, régissant l'humanité entière, définissant pour les consciences inquiètes les formes immuables de l'idée du bien. Or, c'est en vain que l'on s'eff'orce d'utiliser la science à la démonstration des fins religieuses et métaphysiques, car l'activité scientifique, diff'érente par les moyens qu'elle met enjeu de l'activité religieuse, en diff'ère aussi essentiellement par les buts qu'elle vise, ou tout au moins, à quelque intention qu'on l'emploie, par les buts qu'elle atteint.

M. Lévy-Bruhl, dans son bel ouvrage, pose cette question : « Les faits moraux sont-ils des faits sociaux, et les faits sociaux, en général, peuventils faire l'objet d'une science proprement dite, ou un élément de contingence toujours renouvelé et

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