‹ La dependance de la morale et l'indépendance des moeurs [microform]Chapitre 9 sur 30 · LA DEPEND.VNCB DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LA DEPEND.VNCB DE LA MORALE

irréductible s'oppose-t-il à la conslitution d'une telle science (i)?„ A celte question, après les réserves que l'on vient de faire en faveur de la possibilité d'une science des mœurs, en tout état de cause, on répondra sans ambages : oui, un élément de contingence toujours renouvelé et irréductible est inhérent au fait de l'existence phénoménale ; cet élément de contingence, ajoutera-t-on, se confond à tout moment avec le phénomène moral. Fonder en logique cette double assertion ce sera atteindre le but que l'on s'est proposé, soit, établir l'indépendance des mœurs à l'égard de la logique, ce sera aussi soustraire le fait de l'existence à la possibilité d'une adaptation parfaite de toutes ses parties à son ensemble où il s'abolirait dans sa réalisation.

Qu'un élément de contingence irréductible soit inhérent au fait de l'existence, cela résulte des formes mêmes de la connaissance, telles que Kant les a formulées et telles qu'on les a acceptées avec lui comme déduites de l'expérience. Ces formes sont

{i) La Morale et la science des

mœurs, Alcan, p. 24.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

indéfinies. Nous ne pouvons connaître sans leur intermédiaire, mais dès que nous les appliquons à Texpérience, les phénomènes qui se formulent devant notre esprit nous apparaissent dans un devenir indéfini sans origine première et sans fin dernière. Les antinomies sont inviolables et il n'est pas davantage possible de se représenter un temps et un espace limités qu'il n'est possible de se représenter un temps et un espace infinis. Les idées de commencement et de fin sont inconciliables avec le fait de continuité qui donne leur signification aux notions de temps et d'espace. La représentation d'un temps total et d'un espace total limités par un commencement et par une fin, c'est-à-dire déterminés, exige l'intervention d'un temps antérieur et postérieur et d'un espace environnant. Sans cette intervention, il n'y a pas de représentation possible et celte intervention ruine aussitôt la représentation que l'on se voulait donner, en faisant apparaître, par delà la totalité que l'on prétendait isoler, de nouveaux espaces, de nouvelles périodes de la

durée.

Quant au concept d'infini, il est purement négatif. Si nous tentons de le remplir, nous condamnons notre esprit à s'élancer sans fin d'un bond toujours renouvelé, toujours plus frénétique et plus

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épuisé vers des perspectives que son ell'ort ressuscite et fait surgir inaltérablement semblables à elles-m^mes. Si, fatigués de cet effort exaspéré, nous prétendons opposer la faculté de concevoir à celle d'imag-iner et l'entité abstraite aux entités concrètes, il n'y a rien de plus en ce parti auquel nous nous décidons qu'un aveu d'impuissance. L'abstrait n'est qu'un moyen de manipulation du concret, et concevoir n'est rien de plus qu'une forme algébrique d'imaginer. Avec le concept abstrait, nous nous épargnons une fatigue, une dépense cérébrale, un long détour mental, mais nous ne fécondons pas l'inimaginable. Il n'y a rien dans le concept qui n'existe dans l'image et quand le concept ne recouvre aucune image, il est vide ou n'exprime que la négation de quelque chose. Le concept d'infini n'est qu'un mot pour signifier notre impuissance à assigner des limites. Il en est de même de l'idée d'une cause première, concept négatif au même titre que celui d'infini et où le besoin de connaissance, qui a inventé la notion de cause, s'abolit en se niant.

De telles énonciations sont des lieux communs philosophiques. S'il faut les ressasser, ce n'est pas qu'elles aient à redouter une argumentation logique contre laquelle il y aurait lieu de les défendre, mais

ET L LNDEPENDANCE DES MŒURS

une sensibilité traditionnelle, d'origine religieuse, toujours renaissante et toujours en éveil, leur oppose des partis pris de volonté à l'abri desquels se forment des apparences dialectiques. On imagine qu'une cause première est imaginable, que le monde forme un tout saisissable gouverné par un principe de finahté propre à faire converger tous ses éléments vers un même but. Pour réfuter ces postulats il suffit de les accepter selon leur rigueur absolue et d'en tirer les conséquences logiques. Ils montrent aussitôt leur source dans un état de sensibilité douloureuse qui, sous couleur d'une aspiration morale vers l'ordre et la perfection absolus, exprime en réalité sa réprobation à l'égard de l'existence et tend à l'abolir. Dès en efi^et que l'on passe outre au caractère indéfini des formes de la connaissance, dès qu'au mépris des antinomies on décrète un premier commencement et une fin dernière, la vie phénoménale se résorbe tout entière dans le fait de convergence absolue qui confond de toute éternité, dans une adaptation parfaite de la tendance vers le but, ce premier commencement avec cette fin dernière, qui, entre la cause première et la finalité ultime qui lui répond, écrase toute la substance du réel.

A rencontre de ces conclusions fatales, formu-

LA dp:pendance de la morale

1er que les antinomies sont inviolables, n'est-ce point opposer la parole de vie au verbe de mort? Les antinomies sont inviolables, cela signifie que les formes de la connaissance font apparaître le mondedans un devenir indéfini et qui ne comporte aucun terme, cela signifie qu'elles excluent tout principe propre à causer la ruine du spectacle qu'elles suscitent et que, leur jeu, exilant la possibilité d'une convergence vers l'unité absolue où le mouvement se figerait, assure la pérennité du phénomène dans sa diversité. Si les antinomies peuvent apparaître ainsi qu'un problème angoissant, comme des barrières que l'on se lamente de ne pouvoir briser et comme un thème lyrique de désespérance, c'est au regard seulement d'une sensibilité malade qui considère la vie comme un mal et aspire sciemment, ou non, à la voir cesser.

Au regard d'une sensibilité intellectuelle, les antinomies sont, au contraire, rassurantes et contiennent un enseignement riche de sens. Kant a bien vu qu'elles ne se dressent devant l'esprit que lorsque l'esprit prétend dépasser, au moyen des formes de la connaissance, les limites de l'expérience possible. Que sont-elles donc? Des gardesfous. Elles empêchent l'esprit pris de vertige de se précipiter dans le vide. Elles marquent la limite

ET l'indépendance DES MŒURS

exacte où l'activité intellectuelle fait place au mysticisme où la sensibilité scientifique fait place à la sensibilité religieuse. Elles nous rappellent que connaître, c'est connaître dans le temps, dans l'espace, dans le flux incessant de la causalité et que toute tentative pour atteindre, au delà et hors de ces formes indéfinies, un terme absolu, une finalité suprême de l'existence est un effort pour s'évader des limites de la connaissance, une tentative de suicide métaphysique. Elles maintiennent ainsi l'esprit dans les limites où la connaissance est possible et nous donnent le réel comme un compromis entre une part de système et une part de chaos, entre une part de calcul et une part d'imprévu. Il n'est pas de connaissance du chaos absolu, d'un fait de divergence et d'éparpillement universels, et les formes de la connaissance nous permettent d'introduire dans le chaos un principe de systématisation. Il n'est pas non plus de connaissance d'un tout entièrement systématisé où la tendance s'évanouit dans le but éternellement atteint et les antinomies nous enseignent que les formes de la connaissance sont faites de façon à rendre à jamais impossible cette systématisation absolue.

Les formes de la connaissance étant telles, il est nécessaire que toute tentative intellectuelle en vue de construire avec leur aide le phénomène de l'existence porte l'empreinte des moyens employés pour cette entreprise. De quelque façon que Ion use de ces moyens, l'univers réalisé par leur entjemise laissera donc toujours apparaître à son extrémité une série de phénomènes dont la direction et la destinée ne pourront être déterminées. Un tel univers se montrera calculable en quelques-unes de ses parties, c'est par là qu'il sera connaissable, mais il échappera toujours au calcul par quelque endroit, c'est par là qu'il sera vivant. Quelque chose qui bouge apparaîtra toujours à l'extrémité du système que l'on aura conçu, un élément d'aventure, de romanesque, d'aléa par où la partie de l'existence vaudra d'être jouée, par où l'existence conservera pour elle-même son intérêt.

Cette conséquence ne peut être éludée. L'explication du fait de l'existence sur le plan de la causalité l'implique. Quelque série de phénomènes que l'on considère, le principe de causalité suscite en effet, parmi eux, deux catégories bien distinctes.

ET L INDEPENDANCE DES MŒURS

Voici, — au milieu de la série, — des phénomènes encadrés entre leurs causes et leurs effets, fixés devant l'esprit par cette double amarre, livrant d'eux-mêmes, avec les relations constantes qu'ils observent, une connaissance scientifique, formant la part systématique de l'existence ; voilà, — aux deux extrémités de la série, — d'une part, l'inaugurant'comme des énigmes, des faits sans causes ne manifestant leur réalité que dans leurs effets, d'autre part, avec le dernier anneau apparu de la série, des faits dont quelques causes antécédentes nous sont connues, mais dont les effets ne nous sont pas donnés dans l'empirisme, en sorte que leur personnalité nous échappe, aucune opération logique ne nous permettant de déterminer leur virtualité en raison de la cause cachée qui se tient à l'autre extrémité de la série, grosse d'un déterminisme ignoré. Avec ces derniers phénomènes apparus, se manifeste donc le principe d'aléa, inclus dans la notion de causalité, par la vertu duquel l'existence, en raison d'une nécessité inhé" rente à la nature de la connaissance, qui fait partie de la nature des choses, échappe au calcul, se refuse à la possession intégrale d'elle-même par elle-même dans un fait de connaissance adéquat à sa totalité.

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