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Dans une famille, une bouche de plus, c'est un sourire de plus.
Mais ces sentiments élevés sont rares, et ceux qui ne les éprouvent pas, au lieu d'avoir pour le père, ce créateur d'humanité et
d'avenir, les sentiments de reconnaissance qui lui sont dus, montrent des sentiments bien différents, Ce serait cependant à peine rendre au père la justice qui est due à tous, que d'être envers lui exactement comme envers tous, lui, qui supporte plusieurs fois le poids de la vie, autant de fois qu'il a d'existence à sa charge.
Au lieu de cette justice, de sentiments différents, d'une déférence plus grande que nous lui devons (et ainsi nous ne ferions que nous acquitter strictement d'une dette); au lieu des avantages matériels et pécuniaires auxquels il a droit, qui ne sont qu'une restitution, qui ne devraient pas s'appeler des avantages, qui ne sont que le moyen de rétablir l'égalité des charges de chacun, rompue au détriment du père, que donnons-nous à ce père ?
Des avantages matériels ? Au contraire, tout est disposé contre ce père, nous l'avons vu. Des avantages moraux ? nous n'avons même pas pour lui l'indifférence : nous avons la plaisanterie facile, le sarcasme, le mépris souvent. On se demande si ce mépris de ceux qui ont peu d'enfants pour celui qui en a beaucoup n'est pas analogue à celui qu'une réunion de gens de moralité douteuse aurait pour l’honnête homme fourvoyé parmi eux ?
Nous ne savons pas nous élever par la pensée à une conception objective de ceux qui nous entourent et notamment à la conception exacte du père d'une famille nombreuse, nous ne savons que nous tenir à nos conceplions purement subiectives et personnelles. Il faudrait appliquer à ceux qui entourent et coudoient les pères, pour les rendre plus réfléchis, cette phrase d’un romancier. « Les yeux de votre âme jusqu'à présent n'ont regardé qu'en dedans : vous n'avez pas par l'observation aigüe et pitoyable d'autrui, tâché de faire en votre esprit une balance équitable. Vous ne savez pas que l'observation est une forme de la justice ; vous ne savez pas qu'en chaque être humain devrait résider un tribunal où l'humanité serait jugée avec honnêteté, avec bienveillance même, à cause de sa faiblesse, et de la tristesse de vivre ; vous ignorez comme presque tous les humains, que l’indulgence active, non pas l'indulgence indifférente, est la plus haute noblesse à laquelle notre âme puisse atteindre... »
Non, nous n'avons envers le père que des sentiments d'injustice, de dérision, de lourdes plaisanteries, nous Français qui avons soigneusement et minutieusement organisé notre vie avec un fils et une fille.
Posons donc ce principe:
On est profondément injuste envers les pères de familles nombreuses.
Dans le courant du siècle dernier nous voyons par des exemples s'affirmer la mentalité des Français à l'égard des familles nombreuses.
€... En 1833, un préfet de l'Allier, par une circulaire, signalait la limitation du nombre des enfants comme le meilleur moyen d'augmenter le bien-être... »
Thiers vanta... « Les sages populations de la Normandie. »
La ville de Versailles en 1859, osa allouer une prime de 1000 francs pour encourager la stérilité volontaire des pauvres.
Les expressions populaires peignent bien l'âme des foules à l'égard des familles nombreuses. Un écrivain qui est un apôtre quand il s’agit du problème angoissant de la dépopulation de la France, a réuni quelques expressions populaires où perce le sentiment des Français. Comme il le dit excellemment les proverbes ne résument pas la sagesse de notre nation.
Dans la riche Normandie, où il est pourtant si facile d'élever une descendance nombreuse, vous entendez dire : « Le couple vaut mieux que la douzaine... » ou bien encore ce proverbe qui est aussi commun à toute la France : « Vœu de Roi, c'est un garçon et une fille. »
Les parents des époux ne craignent pas de donner des conseils et de rappeler ce qu'ils appellent la prudence. La mère d’une jeune femme n'hésite pas à le faire, quand cette jeune femme n'est pas la première à penser elle-même qu'elle doit restreindre sa descendance.
Des animosités, des discussions dans les ménages ont été créées par des observations faites dans ce sens par des belles-mères à leur gendre.
« ... [ls ont des enfants, c'est comme les animaux ! » voilà comment une nouvelle naissance qui devrait causer une grande joie, est accueillie. Ou bien encore, on peut signaler cette réflexion dédaigneuse d’une vieille servante de famille bourgeoise, au fils de
ses maîtres : « ... Avoir autant d'enfants, mais c'est comme les ouvriers |... »
Monsieur Jacques Bertillon nous rapporte que dans la Côte-d'Or, l'aîné des enfants reçoit souvent le nom de Désiré, mais il n’est pas d'exemple que ce nom soit donné à un puiné. Il ajoute: et c'est surtout dans la crainte de partager sa fortune que le paysan ne désire qu’un enfant. Il aime sa terre plus que sa famille. Un hériter unique marié à une héritière unique, voilà son rêve. Il accepte très bien que son nom disparaisse el se résigne très facilement, même si son enfant est une fille, à ne pas avoir d'autre héritier...»
Qu'importe en effet le nom, la persistance d'une famille, d’une race ; ce sont là pour un peuple de fourmis épargneuses des mots sans écho, sans intérêt. L'intérêt petit mais immédiat, c’est la restriclion d'une dépense, c'est éviter le partage d'un lopin de terre.
Encore en Normandie selon M. Bertillon, vous entendez dire. « Assez de veaux dans l'herbage, ma terre est assez divisée comme cela... » |
Ainsi nous voyons à chaque instant autour de nous, à chaque moment de notre activité, ce mépris d’une famille nombreuse, ce soin de la restreindre. Vous entrez dans une administration, vous entendez un père de famille se débattre contre un représentant du fisc et lui faire quelques observations timides, lui dire qu'il a une nombreuse famille, qu'il lui semble qu'il est trop imposé. Il reçoit celte réponse : « des enfants, mais ce n’est pas moi qui les ai faits 1...»
Ou bien encore, et il faut demander pardon au lecteur de cette réponse entendue dans les bureaux d’une grande administration de l'Etat... «des enfants, qu'est-ce que cela peut me faire? de quoi vous plaignez vous ? vous en avez le plaisir ! »
Un pareil sarcasme, dénotant une inconscience si grande méritet-il vraiment une réponse ? Et quelle réponse pourrait être comprise par cet employé ? <
Pare
L'exemple de cette mentalité part de haut. Il vient de notre gouvernement. Les faits sont nombreux.
Naguère un représentant du gouvernement, un chef de cabinet d'un sous-secrélaire d'Etat, parlant ainsi au nom de la France, disait à des employés qui venaient lui représenter que leurs salaires étaient insuffisants... « Quant aux charges de famille, c'est une considération à laquelle il n'y a pas lieu de s'arrêter. Les employés n'ont qu'à ne pas se marier, s'ils ne possèdent pas les ressources suffisantes pour élever des enfants ».
Cet exemple n'est pas unique. Bien qu'il ait été prudemment désavoué, il a existé et est la preuve de notre mentalité.
Nous avons vu encore récemment le scandale du testament d'un multümillionnaire, célibataire d'ailleurs, et ne trouvant à rémunérer aucune œuvre de l'enfance, aucune œuvre humanitaire, mais organisant de son vivant la pompe ridicule de ses funérailles, et récompensant de la façon la plus large la protection d’un homme politique. Combien nous sommes loin de cette idée de la fortune, fonction publique, devant être exercée noblement et dans l'intérêt public !
On voit des dispositions importantes au profit d'œuvres multiples, inutiles. On en a encore vu au profit d'animaux, d’hôpilaux d’animaux, de cimetières d'animaux et les pouvoirs publics ont sanc- Uonné par leur autorisation ces dispositions. Combien en voit-on au profit de l'enfance et des familles nombreuses ? De temps à autre, il se crée des sociétés pour aider les mères, protéger les nourrissons. Elles sont éphémères, leurs ressources sont limitées, leur action restreinte et quand on examine quels en sont les promoteurs, on s'étonne de voir que ce sont des célibataires, des gens mariés sans enfants ou qui prudemment, en bon bourgeois français, ont soit un seul enfant, soit au maximum un fils et une fille.
Cet état d'âme remonte à un siècle environ. Avant l'élablissement de l'égalité politique complète permettant à tous, l'accession à tout, bien rares sont les exemples ou nous voyons ridiculiser les familles nombreuses.
Le seul exemple à citer est dans l'invention de Madame Gigogne au xvi° siècle. Nous avons tous étant enfant vu dans les foires ce personnage de marionnettes. Nous avons dès notre plus Jeune âge assisté à cetle dérision de la fécondité. La mère Gigogne n'a pas élé créée sous l'aspect de personnages de marionnettes. Les marionnettes reproduisent en ellesun personnage de farce ou de ballet, qui paraît être né au commencement du xvu* siècle. Malherbe écrivait à cette époque : «..…. Il se fait ici force ballet : nous en avons un de la façon de M. le Prince, qui sera l'accouchement à la foire Saint-Germain. Il y sera représenté comme une grande femme qui accouche de seize enfants, qui seront de quatre métiers, astrologues, charlatans, peintres, voleurs. »
Un compte rendu de ce beau ballet nous montre en quelle estime l’auteur, le prince de Condé, avait la mère d’une nombreuse lignée «. alors entra un homme habillé en sage-femme, qui sur un air
de ballet assez propre fit un tour de la salle. Incontinent parut une grande et grosse femme richement habillée, farcie de toutes sortes de babioles, comme miroirs, peignes, tabourets, moulinets et autres choses semblables. De ce colosse, la sage-femme tira quatre astrologues avec des sphères et compas à la main, qui dansèrent entre eux un ballet, et donnèrent aux dames un almanach qui prédit tout et davantage : puis se retirèrent. Et d'elle, sortirent encore quatre peintres qui dansèrent un autre ballet, et chacun en cadence faisant semblant de peindre, ayant en mains, baguette, palette et pinceau. Et comme ils se retiraient, sortirent de cette grande femme quatre opérateurs ayant une petite balle au col, comme celles que portent ordinairement les petits merciers au milieu de laquelle il y avait une cassolette, et le reste garni de petites fioles pleines d'eaux de senteur, qu'en dansant ils donnaient aux dames, avec certaines recelles imprimées pour toutes sortes de maladies. Sur la fin du ballet sortit de ce monstre quatre coupeurs de bourse qui se firent arracher les dents, et au même instant leur coupaient la bourse. Comme ils eurent dansé quelques pas ensemble les opérateurs se retirèrent et les coupeurs de bourses continuèrent à danser fort disposément un ballet. qui finissait à gourmades... »
M. le prince de Condé, prince du sang, s'est trompé. Les enfants d'une famille nombreuse ne sont ni des astrologues, ni des charlatans, ni des voleurs. Ils valent au contraire infiniment mieux que les autres.
Faut-il rappeler que Napoléon [°r faisait partie d'une famille de
huit enfants ?
La psychologie du Français à l'égard des familles nombreuses se remarque par ce que nous avons tous vu sur les voies publiques. Là, il devient presque impossible à des parents de sortir et de se promener avec leurs enfants, si ceux-ci sont nombreux. Ces parents seront en butte à l'importune curiosité des passants qui ne craindront pas de s'arrêter un instant, de compter ostensiblement les enfants. Ceux qui seront plus courtois ne s'arrêteront pas, mais un sourire effleure leurs lèvres. Il y a bien des sentiments dans cette manifestation des foules et quand on analyse ce sourire on y démêle à la fois un blâme, une ironie, un dédain, une sorte de répugnance, et de colère contre le père, une compassion pour la mère, «le sentiment d'une sorte d’attentat contre la mesure, la
prudence, l'ordre... » (Emile Zola), la désapprobation de sembtables faiblesses.
Que ces passants se rassurent. Les pères el mères de nombreux enfants n'ont que faire de leur pitié mêlée d’une nuance de mépris et de leur attitude de compassion. C’est le père, c'est la noble mère de beaucoup d'enfants qui ont le droit d’avoir pitié, de sourire avec compassion de ces Français qui ont une famille restreinte, qui ont reculé devant l'épanouissement entier de leur vie humaine, à qui 1] manque tant de choses, de ces incomplets. |
Ce sont les parents des familles nombreuses qui ont les satisfactions morales et intellectuelles les plus hautes, les plus entières, car ils remplacent la vaine satisfaction d'une vie matérielle facile, aisée, par celles qu'ils tirent de la création, de la vie, de l'éducation d'hommes, par (comme le dit un romancier) la joie du bon ouvrier qui a accompli sa {âche.
Dans les écrits périodiques, cette même mentalité se dévoile.
Il faut citer tout entier un article de journal où elle s'étale avec une impudeur naïve, sans que l’auteur de cet article qui n'aime pas les enfants, qui ne les supporte pas, ait vu qu'au prix de quelques minimes inconvénients les enfants renferment un immense avenir économique.
Vous lisez ce qui suit :
«.. Les vacances du jour de l'an sont passées. Et c'est merveille de constater comme les vacances compliquent l'existence. En temps ordinaire, Paris est une ville de grandes personnes. Sauf en quelques endroits consacrés et délimités comme les squares, le Parc Monceau ou les Tuileries, on ne rencontre pas d'enfants. Les grands vont en classe, les petits parqués où nous avons dit... mais dès que viennent malheureusement des vacances, tout change, Je ne parle pas des vacances avec un grand V, qui durent un mois ou deux, et pendant lesquelles les mères disparaissent avec leur progénilure. Je parles des vacances relativement courtes du Jour de l'An, de Pâques ou dela Pentecôte, qui nécessitent la récréation sur place. Alors le supplice commence : l'appartement tranquille se remplit de criailleries et de disputes : le père excédé s'esquive mais la mère reste avec des grands garçons poussés (rop vite, qui sortent par tous les bouts de leurs vêtements trop courts Elle reste, mais elle sortaussi trainant la marmaille dans les maisons de confections. Du coup les rues s'encombrent d'enfants quine savent pas marcher, vous barrent ohstinément les trottoirs par leurs zigzags pendant
des kilomètres, vous mettent leurs baleines de parapluie dans l'œil, s’il pleut, et s’il fait de la boue vous éclaboussent de leurs pieds caoutchoutés.
« Les omnibus deviennent odieux et impraticables, accaparés par des familles entières. Filles et garçons s'y disputent Ia place près des chevaux où du wattmann et agenouillés sur la banquette, le nez collé à la vitre, ils présentent à leurs voisins des semelles souillées de crotte sur lesquelles on est forcé d'essuyer en passant sa robe ou son pardessus... »
«.. Les magasins deviennent inabordables, remplis d'une marmaille qui reste bouche bée et obstruante devant le chemin de fer électrique à accidents, le breton qui joue du biniou, le clown qui fait la culbute, ou autres jouets automatiques .…. »
«.. En revanche, les jardins sont déserts ; et c'est un curieux phénomène que ce fait, qu'en vacances ce sont précisément les endroits où pourraient jouer les enfants qui restent vides, et les autres parties de la capitale qui s'emplissent. Ce sont les vacances ! et les parents se croiraient déshonorés s'ils ne déambulaient en compagnie de ces pelits êtres charmants pour le plus grand embètement de ces pelilts êtres eux-mêmes, de leurs parents, aussi et surtout des inotfensifs passants... »
Ainsi à chaque instants, à chaque pas, percent dans nos actions le peu de considération que l'on éprouve pour les familles chargées d'enfants. M. J. Bertillon citait ce père qui recevait une allocation versée par l'administration dont il dépendait. Le nombre de ses enfants avaient depuis augmenté, deux étaient survenus, le père dût changer de logement et forcément en choisir un plus spacieux « ce n’était pas là une preuve de richesse et de luxe. La gêne de ce père devait être plus grande avec ces deux nouvelles bouches dans son plus grand logement qu'auparavant. Dès que l'administration apprit celte location et ce déménagement, elle retira son allocation. Elle jugeait qu'un locataire payant un loyer d'une certaine élévation devait être riche el n'avait pas besoin de secours.
Un autre père élevait six enfants. L'un d'eux devait entrer dans une école spéciale, où une seule place était libre. Il dépendait d'un haut fonctionnaire d’un ministère que cet enfant fut admis. Deux candidats étaient en présence. Le fils, frère ainé de cinq autres enfants, et le fils unique d'une famille opulente, fils d'un fonctionnaire. À
Celui dont dépendait la décision savait toutes ces circonstances ;
on avait insisté auprès de lui, et on lui avait fait remarquer les charges de famille du père de six enfants.
Ce fut le fils unique qui fut choisi: celui dont dépendait le éhoix déclara que le fait d'être l'aîné de beaucoup d'enfants ne pouvait être une considération à mettre en balance.
Observons tous les faits qui se passent autour de nous, scrutonsles : vous verrez des décisions telles que celles rapportées ci-dessus se renouveler à chaque instant.
* Te
Dans un roman connu, intitulé : Fécondité, Emile Zola a créé différents types qui évoluent sous nos yeux el qui nous montrent les idées de tous sur les familles nombreuses, avec un tableau saisissant des dangers multiples qui attendent les pères qu'effraie le labeur d'élever des enfants.
On peul ramener à trois les types qu'il campe sous nos regards, et qu'il fait vivre dans son livre. C'est d'abord Beauchêne, le chef d'une usine importante. Il a un fils, un seul fils, et cela est le résullat d'un calcul arrêté. Ce qu'il craint, c'est le partage de l’usine lors de l'ouverture de sa succession, la vente, el ainsi la déchéance qui résulterait pour ses enfants qui pourraient être moins riches que leur père. Et alors la punition de ce calcul égoïste ne se fait pas attendre. L'enfant unique meurt. Le père et la mère en demeurent désemparés, le père s'éteint dans le vice, la mère affolée de l'idée de voir d’autres remplacer son fils disparu devient criminelle.
C'est Morange, le parfait employé de bureau qui n’a qu'une fille. Epris l’un et l’autre de faux luxe, hypnotisés par l'idée de monter d'une classe dans l'échelle sociale, de faire de leur fille une bourgeoise qui jouisse de plaisirs, de la vie facile qu'ils croient voir chez leurs patrons, vie qu'ils croient heureuse, les parents persistent dans leur volonté de limiter leur descendance, l'enfant meurt et meurt de n'avoir pas voulu être mère. Le père survit, essayant de s’accrocher à une affection pour une enfant qui ne peut remplacer la sienne, demi fou, maniaque. Il vit quelque temps dans le souvenir de sa fille morte, puis se suicide pour échapper à l'existence.
Chez ce personnage de l'employé besogneux, ce sera pendant toute sa vie jusqu'au jour de la Catastrophe... « l'irrésistible fièvre qui, dans une démocratie ravagée par le déséquilibre de l'égalité politique et de l'égalité économique donne à tous, le besoin de franchir un échelon, de monter d’une classe... »
C'est le riche oisif Seguin du Hordel, homme de sports et de cercles, raffiné, dilettante, mondain, entendant ne laisser que des enfants heureux raisonnant et se croyant d'intense culture. « fanfaron, d'idées extrêmes... » Pendant longtemps il n'a qu'un enfant un autre enfant survient, alors que l’ainé est déjà âgé, marié, et au lieu de saluer avec joie cet évènement le ménage sombre au milieu de reproches honteux.
Et contre ce tableau si vrai, que tous nous coudoyons journellement, le romancier nous dépeint en parallèle la famille nombreuse, que l’on croit imprévoyante mais qui est la véritable prévoyante. Les enfants de ce père prospèrent ; ils remplacent peu à peu par une sorte d'expropriation les fils uniques dans les usines, les établissements commerciaux. Sans doute ce père et cette mère tournés d’abord en risée, ont eu de grandes douleurs, ils ont perdu des fils, et leur deuil en est presque éternel ; mais d’autres fils et d’autres filles sont là, pour les entourer de leur affection et la plaie se ferme un peu.
Ainsi le romancier nous a peint dans son livre avec des couleurs qui paraissent au premier abord forcées, exagérées, mais qui ne le sont pas, la restriction des familles par l'ambition, par l’orgueil. «... par une perversion qui transforme les bas calculs en beaux sentiments, l'égoïsme en prudente sagesse, la lâcheté à vivre en honnêteté sociale... »
Cet état d'âme a été appelé d'un mot très expressif : l « Interrègne de l'idéal. . » Cette expression du Professeur Izoulet peint l'état d'âme des générations actuelles, luttant pour des intérêts immédiats, fourmis soigneuses de leurs petites affaires, mais ne sachant rien du grand passé de notre race, s'en souciant fort peu, se désintéressant totalement de l'avenir. Un enfant coûte à élever, je n'en aurai pas : ce raisonnement est simple.
Cet autre raisonnement : je dois à moi-même pour mon avenir, pour l'avenir des miens, de mon propre enfant, pour m'éviter une vieillesse désemparée, solitaire ; je dois par dignité de moi-même, par respect de ma compagne, avoir le nombre d'enfants qu'il plait à Dieu de me donner ; ce raisonnement re naît pas dans notre esprit.
Du haut des tribunes poliliques, des hommes d'Etat avaient autrefois donné aux Français des conseils qui montraient que
l'idéal terre à terre seul se présentait à leur esprit : Enrichissezvous, disait un ministre du règne de Louis-Philippe. Et les Français ont surtout pensé à s'enrichir. .