‹ La Dépopulation de la FranceChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Danger économique de la Dépopulation

Au livre de la République au xvi° siècle, Bodin disait :

« I n'y a de richesse ni force que d'hommes. »

Cette vérité est démontrée par tous les phénomènes qui se passent autour de nous.

L'économie politique classique décide que la richesse produite par l’homme est la résultante ‘de trois facteurs : le travail de l'homme, le capital accumulé antérieurement à ce travail et les forces que la nature met à notre disposition.

Ainsi un grain de blé, selon cette théorie, est la résultante du travail du laboureur qui a labouré, fumé, hersé la terre, qui a semé le blé, du capital possédé par ce laboureur, et qui consistera dans ses semences, ses instruments, sa terre, ses connaissances acquises ; et des forces naturelles, la terre elle-même avec son degré de fertilité naturelle et plus souvent acquise, de la force germinative du blé, de la pluie, des saisons, de la sécheresse et de la chaleur.

I est facile de démontrer que l’homme en lui-même renferme à lui seul ces trois éléments de production et s'il est destiné à profiter de la richesse, à consommer les produits de ces trois facteurs, il est en même temps le facteur principal de Ja richesse.

I est un capital, il est une force naturelle, il met par son travail. en œuvre ce capital et ces forces naturelles.

S1 nous le considérons comme une force naturelle, nous penserons que Loutes les qualités innées qu'ils posède lui provienne de la nature. [l'est ainsi créé. Il a un cerveau qui lui permettra les conceptions les plus variées et les plus hautes. Il a à sa disposition des membres plus où moins souples, plus où moins robustes. Il 2 encore à sa disposition son caractère, sa ferme volonté. les qualités qu'il n’a pas acquises, mais qui lui appartiennent en naissant.

Ces forces naturelles qui agissent en lui ont une valeur certaine. Très grandes chez certains, chez ceux qui ont reçu une intelligence transcendante où qui ont la marque du génie, atténuées chez d’autres, ces qualités n’en sont pas moins cerlaines, indéniables, et l'homme peut n'avoir qu'une très faible part dans leur acquisition et leur conservation

Mais en les développant, l'homme se crée un capital productif, et d’autres richesses et d'autres capitaux. Ces qualités innées par l'énorme accumulation d'enseignements que nous ont laissés les siècles antérieurs, seront développées de plus en plus chez l'homme. Ce sera d’abord l'enfant : dès sa naissance il aura reçu de ses pareuts de multiples soins, de façon à conserver son existence si fragile au début de la vie,

Il recevra ensuite une instruction de maîtres plus ou moins nombreux, il apprendra une profession, il saura utiliser ses membres et ses facultés. Il sera préservé pendant toute sa vie, de plus en plus, contre les maux inhérents à la nature humaine, Et si les conditions de sa naissance ont fait qu'il reçoive une instruction plus développée qu’elle ne l’est, pour la majeure partie des enfants, cet homme ainsi élevé, ainsi instruit, représentera un capital considérable qui lui-mème sera productif de bien d'autres capitaux.

On à estimé que vers douze ans, un enfant né dans une famille d'ouvriers, avait une valeur de 4000 fr. Il faut augmenter certainement ce chiffre : un enfant arrivé à cet âge a coûté plus de 5000 fr., car celle somme ne représente qu'une dépense que nous apercevons, sans compter toutes celles que nous ne voyons pas, par exemple, le prix de l'instruction donnée gratuitement à l'enfant, mais qui représente une dépense faile par d’autres, sous forme de paiement de l'impôt, et de contribution de chacun au service publie d’instruction. Il faut ajouter la jouissance qu'a eu gratuitement l'enfant d'une multitude de choses qui nous entourent, qui ne nous paraissent plus avoir de valeur, parce que les générations précédentes les ont édifiées el payées, nos routes, nos monuments publics ; il faut ajouter quelque chose pour l'instruction donnée qui elle-même est la résultante de nombreux travaux, de nombreuses recherches d'hommes depuis longtemps disparus, car ce qui nous parait simple, certain, qui est enseigné autour de nous, n'a été obtenu qu'au prix d’un labeur acharné des générations à Jamais éteintes.

Il faut ajouter à ce capital : un enfant de 12 ans, bien des choses pour en fixer la valeur ; car cet enfant de 12 ans, notre contemporain, comparé à l'enfant du même âge, vivant aux premiers âges du monde, lui est tellement supérieur que lon pourrait douter que tous deux appartiennent à une même humanité.

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Et si nous nous plaçons à un point de vue plus terre à terre, si nous estimons la valeur d’un enfant de 12 ans, élevé d’après les principes actuels, nous voyons que dès cet âge, après un apprenussage de peu de durée, souvent sans apprentissage, l'enfant produira lui-même une richesse annuelle de plusieurs centaines de francs, richesse qui augmentera d'annéeen année, jusqu'à un chiffre que l’on peut évaluer à 15 ou 1800 francs, au moment où le jeune homme deviendra un soldat, où la jeune fille se mariera.

Cette richesse créée, qu'elle soit consommée nar l'enfant, qu'elle le soit par sa famille, n’en sera pas moins une richesse ajoutée à la quantité énorme des richesses humaines.

Puis le jeune homme deviendra soldat par une loi inéluctable de nos civilisations modernes ; à ce moment on peut croire qu'il ne produira plus pendant la durée de son service militaire, et qu'il se bornera à consommer les richesses produites par d'autres.

Ceci demande une explication et une réponse.

Non le jeune homme, pendant la durée de son service'militaire ne produira plus et consommera seulement, si l’on oublie l'état actuel des nations. Le soldat ne produirait plus, pendant le temps où il sera soldat, si les luttes actuelles ou imminentes, les éventualités de guerre n'existaient pas, et si nous étions arrivés à l’état dont jouiront seules les générations très éloignées qui nous suivront.

Mais cet état parfait de l'humanité n'est pas encore atteint, et rien ne nous fait prévoir que la guerre disparaitra de la terre. Notre dignité nationale, notre fortune nationale sont l’objet d’insultes journalières ou d'âpres convoitises.

Le fait d’avoir sous les armes une armée nombreuse suffit même à enlever à d’autres nations des territoires ou des avantages économiques, Sans même avoir fait la guerre et s'être exposé à ses hasards. à

Le jeune homme devenu soldat en préparant la défense du sol nalal et des richesses créées par ses conciloyens, crée donc luimême une richesse, une utilité, un produit immatériel qui est la garde, la protection, la conservation dos richesses acquises.

Pour être immatériel le produit créé n'en est pas moins certain.

Le soldat remplit le même rôle qu'un gardien qui protège une habitation, une famille contre les attaques et les déprédations : il arrête la guerre sans même la faire, comme d'autres arrêtent d'autres fléaux destructeurs, l'incendie, les inondations.

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Le soldat protège done contre un danger latent, la guerre, comme on se protège contre l'invasion, comme il y a des digues contre l'envahissement de la mer, contre les débordements, comme il existe des organisations contre l'incendie.

Défendre avec son armée les richesses créées, est une nécessité qui subsiste toujours « Que nous serait-il resté des acquisitions de l'antiquité, si Marius avec ses légions n'avait point détruit ou repoussé les multitudes barbares des Teutons et des Cimbres ? (M. G. de Molinari).

Le même économiste résume ainsi les causes qui nécessitent l'existence d’une armée aguerrie et la valeur économique de cette armée ; son appréciation est de toutes les époques et s'applique à tous les peupies. Elle parait faite pour notre époque contemporaine.

€ Pour une multitude de peuples dont la raison était peu développée, cette expérience (des maux résultant d'une guerre même victorieuse) demeurait comme non avenue, Ceux-ci ne voyaient que le bénéfice prochain qu'ils pouvaient retirer de la guerre, bénéfice d'autant plus attrayant que l'imperfection de leurs moyens de production les condamnait à des privations plus dures et que la violence de leurs appétits matériels les rendait plus sensibles à ces privations. Il eut été impossible de persuader à ces barbares, de respecter les richesses que leurs voisins plus industrieux avaient accumulées,

«. G'étaient des forces brutes toujours prêtes à envahir le domaine de la civilisation, et auxquelles les peuples civilisés étaient tenus sous peine de périr, d'opposer d’autres forces... »

Le soldat produit donc ; il ne produirait pas dans le cas seulement où aucune crainte de guerre n'existerait el que par une vaine gloriole une nation entreliendrait une armée pour son plaisir, par habitude perpétuée, sans motif, ou dans le cas ou un maitre imposé à la nation ne se maintiendrail contre la nation que par ses sol-

dats.

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Devenu homme après avoir été soldat, après avoir ainsi par une vie d'exercices physiques, perfectionné pendant deux ou trois années son Corps, assoupli ses muscles, augmenté ainsi son capital, l’homme pourra pendant toute son existence concourir à la production de la richesse humaine. |

En supposant qu'il n'y concourre que pour un minimum, il pro-

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duira au moins 2 à 3000 francs chaque année. Mais c'est là un minimum, et ce sera l'ouvrier le moins habile, le moins bien doué qui n’atteindra que cette évaluation.

L'imagination nous permet d’entrevoir ce que pendant toute sa vie, l'enfant devenu homme produira pour lui, pour les siens, pour le bien commun.

Et si nous envisageons non plus un enfant d'ouvrier, non plus un enfant né dans une famille modeste, qui aurait reçu le minimun de capital pour sa formation et qui par suite produira le minimum de capital pendant sa vie, mais si nous envisageons un enfant né dans une famille aisée, cet enfant représentera un capital considérable, énorme quand on y réfléchit et que l'on rapproche les chiffres.

La nourriture de cet enfant, les soins dont il est entouré, représentent une dépense qui ne peut être inférieure à 12 ou 4.500 francs par année, pour la période du premier âge, c'est-à-dire jusqu’à 7 ou 8 ans ; à ce moment les dépenses s’accroissent considérablement par le fait de l'instruction donnée à l'enfant.

Ces dépenses d'instruction réunies à celle de nourriture, de vèêtements représentent au moins 2.500 francs chaque année. Ce chiffre est encore augmenté, quand l'enfant reçoit, non plus une instruction secondaire, mais une instruction supérieure.

Si donc l’on addilionne toutes les dépenses, on peut dire qu'arrivé à l'âge de 25 ans, n'ayant fourni encore aucune production de richesse, mais devant par la suite en fournir en proportion du capital dépensé, cet enfant issu d’une famille aisée représente au moins 40.000 francs.

Il faut remarquer dès à présent que dans ce chiffre énorme, par une conséquence malheureuse de nos lois fiscales, le quart environ de ces dépenses est une dépense d'impôts et principalement d'impôts de consommation.

Voici donc l'adulte valant un capital certain. Ce capital devra produire el produira non pas un maigre revenu annuel comme celui que l’on a envisagé plus haut, mais un revenu considérable, représentant beaucoup plus que l'intérêt habituel de ce capital.

L'homme de 30 ans entreprendra une industrie, un commerce, ou bien il s'adonnera à une profession dite libérale ; il instruira, il soignera, 1] conseillera ses concitoyens. Il concourra ainsi à l’augmentation de la fortune générale, et chaque jour, il placera sur l'énorme édifice de nos connaissances et de nos richesses une nouvelle pierre, pierre qui servira elle-même d'assise ou d'échelon vers une prospérité plus grande encore.

En

Je sais bien que le père de famille qui a élevé des enfants et qui a créé ces capitaux vivants, n'en recueillera lui-même rien ou presque rien, si l'on compte pour rien la Joie intense, la satisfaction élevée d'avoir ainsi concourru à la prospérité de la nation à laquelle le père appartient, et d'avoir rendu ce qu'il a reçu des milliers de générations qui ont vécu, peiné, et sont mortes avant lui.

Peut-être, s'il est d'une condition modeste, ce père recueillera-t-il quelque chose de sa création de vies et de capitaux. L'enfant en effet pourra rester dans la maison palernelle jusqu'à 18 où 20 ans. Il ÿ apportera son salaire quotidien, et s'il existe plusieurs enfants, la réunion de leurs salaires créera uue sorte d'aisance au foyer familial. Plus tard, quand les parents ne pourront plus travailler, ces parents pourront recevoir de chacun de leurs enfants une rente alimentaire, dont le chiffre sera minime par le fait du grand nombre des enfants ; ou bien ei ce père se livre aux travaux de culture, les enfants pourront l'aider dans son exploitation agricole, au point que souvent une exploitation de ce genre n’est possible que pour un père ayant de nombreux enfants, en évitant de recourir à une main d'œuvre de plus en plus rare, de plus en plus difficile et onéreuse.

Mais le père d'enfants nombreux appartenant à une famille aisée, fera, s'il établit le bilan de l'opération, une affaire médiocre pour lui, mais très bonne pour la nation à laquelle il appartient.

Ses concitoyens s'en doutent-ils, et en ont-ils la moindre idée ?

M. le professeur Gide a mis en lumière d'une façon frappante cette idée : que l’homme ainsi formé à grands frais dans nos sociétés est un capital, une richesse. Et il a établi la comparaison entre les Français qui s'abstiennent de créer cette richesse et les Allemands qui raisonnent autrement et la créent.

En sorte que les autres pays européens et en particulier la nation qui vient d'être citée, consacrent à élever des enfants, leurs disponibilités, leurs économies égales souvent aux nôtres. Nous, nous n'avons pas celte dépense à faire, et nous conservons ainsi libres et disponibles les capitaux épargnés.

«.. Voilà pourquoi, tandis que chaque année l’Allemagne accroît sa population d'un million de nouveaux citoyens, chaque année aussi la France accroit sont capital de deux milliards environ : le compte y est: un million d'enfants économisés, à 2.000 francs font bien deux milliards... »

Y'a-t-il vraiment lieu d’être si fiers de l'économie annuelle que la

nation française fait chaque année de deux milliards en n'élevant pas un million de nouveaux Français ? Est-ce vraiment une excellente spéculation de créer ainsi un capital que l'on ne pourra faire fructifier, que l'on sera obligé de prèter à d'autres pour en tirer des ressources, que l’on ne pourra plus défendre que difficilement ; ou au contraire d'élever chaque année un nouveau million d'hommes qui par la suite travailleront eux-mêmes, créeront des industries, creuseront des mines, construiront des vaisseaux, toutes choses elles-mêmes productives d'autres biens ; essaimeront, peupleront des colonies, créeront des débouchés, et par leur nombre, par l'énorme pression résultant de ce nombre sur les nations à faible natalité, conquerront sans guerre, de nouveaux territoires ?

Ainsi nous voyons que l'homme en lui-même est une richesse : il est un capital considérable, une force naturelle, il est un travail agissant. Il réunit les trois condilions de production des richesses.

Il sert aussi à consommer les richesses qui ne sont créées que dans ce but, car toutes ces richesses créées ne se concevraient pas, si elles n'avaient un but: être utilisées et consommées, quelquefois d'une façon improduclive, le plus souvent d’une façon reproductive d’autres biens,

C'est une théorie qui frise l'absurdité que de penser que moins il y aura d'hommes pour une quantité donnée de richesses, plus ces hommes seront heureux parce qu'ils auront à leur disposition une plus grande quantité de biens. C’est pourtant ce qui a été dit et affirmé. Une réponse vient naturellement aux lèvres de tous :

Supposez que pour les biens actuels on diminue de plus en plus le nombre de ceux qui en jouissent; s'il n’en reste qu’un, pour être logique avec la théorie il faudra supposer que ce survivant unique de l’humanité profitera d'une somme de jouissances et de bonheur infinis.

Mais sans aller Jusqu'au bout du raisonnement supposez que le nombre des habitants de la France diminue encore, et soit réduit à quelques millions d'habitants, alors, ces survivants profiteraient d'une somme de richesses considérables et leur bonheur serait parfait ?

Mais non, il n'en pourrait être ainsi, et les arguments viennent en foule à l'esprit pour répondre.

D'abord, l'augmentation de la richesse publique suit généralement une progression géométrique quand la population suit une progression arithmétique.

La loi de Malthus est ainsi entièrement renversée,

L'augmentation de la population américaine a prouvé cette progression.

Ainsi en 1840, la population n’est que de 23 millions d'habitants : la richesse nationale est de 160 milliards, donnant ainsi une richesse individuelle de 1.600 francs.

En 1860, la population a augmenté, elle est de 31 millions. Le quotient par habitant s'est élevé à 2.660 francs.

En 1870, il ÿ a 38 millions d'habitants, avoc une richesse individuelle de 4.040 francs. -

En 1880 existent 50 millions d'Américains du Nord, Ils possèdent ensemble 225 milliards et chacun possède 4.500 francs.

En 1890, la population est de 62 millions. La richesse publique est de 332 milliards, chaque habitants en possède 5.360 francs.

En 1900, il existe aux Etats-Unis 76 millions d'habitants, avec 4S2 milliards. Ces 482 milliards donnent par tête d'habitant 6.350 francs.

En 1905, il existe 80 millions avec 560 milliards répartis pour 7.000 francs entre chaque citoyen.

On voit ainsi que la fortune publique fait ce qu'on appelle la boule de neige ; elle s'accroît par son propre accroissement; et elle s'accroît beaucoup plus vite que la population, rendant ainsi cette population de plus en plus riche, plus prospère, plus heureuse, marchant ainsi vers un état dont il est difficile d'évaluer la prospérité immense.

Pareillement l'Allemagne dont la population augmente si rapidement, arrive à 370 milliards, atteignant presque les 400 milliards de l'Angleterre.

Contrairement à cette prospérité loujours croissante, la prospérité de la France et l'augmentation de sa fortune sont médiocres, lentes : on estime même que pendant quelques années la fortune française a subi une diminution.

Ceci a été démontré par l'examen de ce qu'on appelle l’annuité successorale.

Pour la période de 1872-1876, cette annuité était 4.110 francs.

De 1877 à 1881, elle s'élève à 4.870 francs.

De 1881 à 1886 — 9.225 — De 1886 à 1891 — 5.488 — De 1891 à 1896 — 9.390 — De 1896 à 1901 — 5.833 — De 1901 à 1906 — 0.664 —

En 14907 elle est de 5.901 francs. Et en 1908 de 5.879 francs.

L'homme est un débouché pour l'homme.

L'homme est l’excitant qui pousse à produire. On a cité bien des exemples de celte vérité : c'est qu'en effet l'homme ne produit pas des richesses pour le vain plaisir de les produire; il les produit pour qu'elles soient consommées par d’autres hommes.

Pendant cette production d'utilités, le producteur est constamment hanté de l'idée d'augmenter sa production, de faire mieux que ses devanciers ou ses concurrents, de diminuer le prix de revient de ses produits, de se constituer un capital de plus en plus considérable, pour lui, pour les siens, pour ses descendants.

Mais si le producteur ainsi incité, ne rencontre pas, ou ne rencontre que peu d'acheteurs, il se lassera, aucun aiguillon ne le poussera el l’industrie nationale restera stationnaire.

Déjà les conséquences d'une population raréfiée, de ce défaut d'acheteurs par suite de notre population stationnaire, se sont fait sentir, nombreuses, angoissantes ; de nombreux faits ont été cités. Le plus typique est celui qui a résulté de la crise qui remonte à peu de temps, et que l’on a appelé la mévente des vins. Les producteurs de vins du Midi, de l'Algérie, avaient continué à augmenter leur production par le choix sagace de plants nouveaux et par une culture de plus en plus perfectionnée. Ils avaient tablé sur une augmentation normale de ta population. Leur déception fut grande. Ils le manifestèrent avec bruit et les incidents les plus variés surgirent.

Pendant longtemps, ils s'attaquèrent à ce qu'ils appelaient la fraude des vins, aux producteurs d'alcool du Nord, aux producteurs de sucre. Ils obtinrent qu'il serait interdit au vigneron de faire du vin de seconde cuvée, c'est-à-dire du vin avec les marcs additionnés d'eau, de sucre, et subissant une seconde fermentation.

Et cependant en économie politique pure, un pareil produit ne peut-être interdit, Il est l'exploitation normale, rationnelle, naturelle d’une richesse. Ces vins d'une seconde cuvée sont à la portée des pauvres par leur bas prix et en fabriquer paraît un droit semblable à celui revendiqué si ardemment par d'autres de distiller leurs fruits et leurs mares.

Tant il est vrai que les conséquences les plus variées, les plus inattendues résultent et résulteront de plus en plus de la raréfacüon de notre population.

L'Allemagne, a dit M. le professeur Gide, a tous les ans près d’un million d'habitants nouveaux, par l'excédent des naissances sur les décès, ce million lui-même à des descendants : la population allemande comprend 25 millions de plus que la population française. Dans quelques années elle aura 40 millions de plus.

pont

Peut-on s'imaginer quelle consommation feraient 40 millions d'habitants, même ces 95 millions, si nous les avions.

[ny aurait plus de mévente des vins, il n'y aurait plus de crises économiques entraînant des crises politiques.

Plus récemment encore, une autre crise économique avec un cortège de violences s'est produite dans les vignobles de la Champagne. Deux départements, la Marne et l'Aube, sont entrés en guerre.

La Marne voulant que le vin par elle récolté recoive seul la dénomination de vin de Champagne.

L'Aube entendant comme cela avait eu lieu jusqu'alors, vendre son vin sous ce nom. Ainsi on voit de la part d’un département, la Marne, l'idée arrêtée d’une protection spéciale, pour pouvoir écouler son produit.

Si la France comptait 20 ou 30 millions d'habitants de plus, comme cela devrait être, la Marne vendrait son vin, écoulerait tous ses produits avec une belle rémunération, sans se faire protéger arlificiellement par la délimitation.

Une multitude d'industries françaises sont dans le même cas. Nous en citerons quelques unes.

L'industrie des transports en commun. Il est évident qu'une roule, un chemin de fer coûtent aussi cher à créer, à entretenir et à exploiter quand ils servent à un grand nombre de voyageurs et de marchandises et quand ils sont utilisés par un petit nombre.

Il arrive ainsi que si les voyageurs et les marchandises sont nombreux, la rémunération retirée par le chemin de fer, après avoir payé les frais d'exploilalion, les intérêts et l’amortissement du capilal engagé, représente un bénéfice qui lui-même pourra s'accumuler, créer de nouveaux capitaux, générateurs eux-mêmes de nouvelles richesses.

Ainsi les entrepreneurs de transports, rémunérés plus largement par l'augmentation de leurs recettes, pourront eux-mêmes rémunérer plus largement leurs employés et leurs ouvriers.

Ils pourront leur verser des salaires plus élevés ; ainsi seront évitées des crises comme celle que l'on a subie, appelée la crise des cheminots.

Il est évident que la grève de ces derniers n'aurait pas eu lieu, si l'on avait pu leur verser des salaires plus élevés, car il faut supposer du bon sens de tous qu'en se mettant en grève, ils obéissaient à une revendication purement économique.

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Sans cette crise, les révocations n'auraient pas eu lieu. la ques- Uon des rémtégralions, les misères subies par les femmes et les enfants des congédiés n'auraient jamais existé.

Les recettes kilométriques dans les différents Etats européens, sont la démonstration de cette théorie.

Elles sont en Angleterre de 80.000 francs. En Belgique de 65.000 francs. En Allemagne de 59.600 francs. Elles ne sont chez nous que de 41.700 francs pour une dépense au moins égale, souvent supérieure, à raison de la raréfaction de la main-d'œuvre, à celle des autres pays.

En examinant nos compagnies de chemin de fer, on voit que pour la compagnie du Nord qui exploite une région peuplée, il n'a pas été fait appel à l'Etat sous forme de garantie d'intérêt ; on comprend facilement que des chemins de fer parcourant des pays comme la Lozère, le Tarn-et-Garonne, les Basses-Alpes aient besoin d'être aidés par le Trésor publie.

C'est la population qui crée les recettes postales et télégraphiques, qui multiplie les opérations des banques et caisses d'épargne, les bénéfices tirés de l'exploitation des monopoles par l'Etat.

D’autres conséquences de la raréfaction de la population pourraient être développées. L'acuité de la question des retraites ouvrières est une conséquence de cette raréfaction. Si les pères parvenus à un âge où ils ne peuvent plus travailler, avaient de nombreux enfants, ils seraient soutenus par ceux-ci, qui n'auraient qu'une faible contribution à fournir.

Nos impôts sont écrasants; ils seraient moins élevés s'ils se réparlissaient sur une populption plus nombreuse. Ils doivent être consacrés d'abord à la défense nationale, et ainsi, il n'est pas permis de songer à des réformes sociales. Ils seraient facilement supportés si notre population augmentait comme celle de l’Allemagne.

Notre sol diminue de valeur par le fait de la raréfaction de la population. Dans le Nord, le sol a une grande valeur, par le fait de la densité de la population. Et cette diminution de la valeur du sol aune conséquence énorme, Elle diminue la recette d'une multitude de droits fiscaux, basés sur la valeur des biens, lors des transmis- Sins par successions ou entre-vifs.

La bourgeoisie sans enfants disparait, noyée dans les classes prolélariennes, qui se ruent, sans passé, pressé de jouir, par tous

les moyens en leur pouvoir, même au détriment de la nation, vers une situation meilleure.

L'industrie qui consiste à loger ses concitoyens est intéressée plus que tout autre, à ce que la population augmente. Cependant le propriétaire d'immeubles à louer est l'un de ceux qui aime le moins les enfants. Cette mentalité s'explique difficilement. Est-ce parce que jusqu'alors l'afflux venant des campagnes a suffi pour que les immeubles urbains soient recherchés, lors même quefla population générale diminue ? Les propriétaires d'habitation ont pensé qu'il en serait toujours ainsi, et leur vue ne s'étend pas audelà de l'heure présente.

C'est un spectacle bien curieux que d'observer cette mentalité du propriétaire français à l'égard de son locataire qui s'est permis d'avoir de la famille, et cet état d'âme spécial mérite vraiment d’être le sujet de l'étude d'un romancier. Pour le propriétaire français, avoir des enfants est une tare, une erreur, une faiblesse, en quelque sorte comme de porter son affection sur des animaux, des chiens, des chats, également proscrits des immeubles loués. Et les serviteurs de ces propriétaires, gérants, receveurs, concierges, renchérissent encore sur ces sentiments.

Ce sentiment du propriétaire nous apparaît vers les époques ou l'usage des villes fait que les locations cessent et se renouvellent. C'est vers le commencement des mois de janvier, d'avril, de juillet et.d'octobre pour Paris, ce sera vers la fin du mois de juin et de décembre pour un grand nombre d'autres villes de province.

Le lamentable calvaire de l'ouvrier, du petit employé, à la recherche d'un logement, qu'il ne trouvera pas parce qu'il a des enfants, commencera alors. Et cependant cet homme est le plus honnête des hommes : il travaille assidûment, il a toujours travaillé, il est sobre, sa femme est économe, il a toujours régulièrement payé le prix de son loyer, ses enfants sont bien élevés, ils vont régulièrement à l'école. Toutes ces qualités ne sont rien devant ce défaut : l'homme a des enfants. Ces enfants bougeront dans le logement. Ils feront quelque bruit dans l'escalier, ils crayonneront peut-être les murs, ils joueront dans les cours : tout ceci est un crime qui ne se pardonne pas. Et pourtant n'est-ce pas l'usage normal de la chose qui est louée, que d’abriter aussi des enfants, et le propriétaire peut-il avoir la prétention de retirer un loyer de sa chose, sans qu'on en use ?

Nous devons souhaiter qu'à notre époque, ou l'on fonde des hôpitaux d'animaux, ou il est créé des cimetières de chiens; il se trou-

vera un philantrope qui consacrera sa fortune à construire des maisons ou seront accueillis les enfants, où il y aura des cours, où ceux-ci pourront s'ébaltre ; où la postérité des locataires ne sera pas une clause d'exclusion, mais au contraire un motif de bon accueil. Il faut même poser ce principe que des maisons ainsi organisées seraient une opéralion pécuniaire avantageuse.

Les immeubles loués à de nombreux locataires, à des ouvriers, à de petits employés sont d'un rapport bien supérieur à ceux qui‘ abritent des locataires opulents. C'est qu'en effet pour la catégorie de locataires pauvres, bien des dépenses ne sont pas exigées du propriétaire. Les locataires ne sont pas exigeants, il n'y a lieu à aucune réparation lorsqu'ils s'installent, pas de mise à neuf du logement. L'homme est presque toute la journée dans son bureau ou dans son atelier. Il revient le soir harassé pour prendre ses repas : la femme est absorbée par les soins de son ménage, par la préoccupation constante de ses enfants.

La vue d’un père cherchant à l'époque du renouvellement des locations, un abri pour les siens, est une chose qui nous fait honte. Le malheureux court de rue en rue, d'impasse en impasse, passe son temps, use ses forces à monter des étages pour s'entendre donner une réponse identique, à lui qui paiera l'impôt du sang, les impôts de consommation, lui dont les fils défendront le patrimoine des pères à fils unique, lui qui crée pour l'avenir des énergies et des forces humaines, lui qui devrait être admiré, consolé, aidé.

Les propriétaires oublient que dans vingt-cinq ans, il n'y aura plus de locataires. Les constructions augmentent ; les industries nombreuses qui concourent à l'édification d'une maison doivent continuer de travailler : elles édifient donc des immeubles. La population d'autre part n'augmente pas; qui, dans un certain nombre d'années viendra occuper cet immeuble ? Le propriélaire sera obligé de rechercher des locataires, au lieu d'en refuser.

La diminution de notre natalité et de notre population a une conséquence générale que l'on peut résumer ainsi : nous travaillons dans toutes les branches de l'industrie française avec un bénéfice moindre d'un tiers que celui de nos voisins de l'Est. Bientôt ce hénéfice ne sera plus que de moitié: ou bien encore l’on peut dire, que les frais généraux de nos industries, de notre outillage national, de choses qui sont communes à tous sont plus élevés d'un tiers que ceux de nos voisins.

Il faut, pour développer cette idée, mettre en présence deux

nations, ayant une superficie presque égale, comme sont respectivement la France et l'Allemagne, mais ayant, la première une population de 40 millions d'habitants el la seconde une population de 65 millions.

On sait en quoi consistent les frais généraux d'une industrie quelle qu'elle soit, et en quoi consistent les bénéfices bruts et les bénéfices nets. Les frais généraux seront, après l'établissement de l'industrie, la rémunération du capital engagé, ou le loyer de ce capital, l'amortissement du capital, son entretien, la location des immeubles ou s’exploite l'industrie, les salaires des ouvriers, des employés, la part de salaire revenant à l'entrepreneur de l’industrie, pour le payer de son travail, les impôts et autres charges fiscales. Le bénéfice net formera la différence entre les recettes annuelles brutes, et le montant des dépenses de frais généraux.

On peut supposer que toutes les industries établies sur notre sol sont constituées dans des conditions à peu près identiques, et ont à faire face à des frais généraux analogues. Mais tandis que ces industries s'adressent à une population de consommateurs de 40 millions d'hommes, les industries de la nation voisine s’adressent à 65 millions de consommateurs. Or, il est une vérité économique intangible : c'est que les frais généraux n'augmentent pas en proportion de la production et s'ils augmentent, ils augmentent dans une proportion qui n'est pas en rapport avec l'augmentation de cette production.

Nos industriels s'adressant à des consommateurs nombreux comme 2 est à 3, on pourra dire que les frais généraux de toutes nos industries sont plus élevés d'un tiers, où que nos bénéfices annuels, cette masse de richesses qui s'accumule ou est consommée annuellement, sont réduits d’un liers. Ainsi, notre effort pour arriver au même résultat est aggravé et augmenté d'un tiers, notre labeur qui pourrait se tourner vers Lant de buts nobles ou utiles, doit soutenir plus difficilement la lutte.

Cette idée est bien plus frappante, quand on considère ce qu'on a coutume d'appeler notre outillage national.

L'outillage national sera cet ensemble immense de constructions pour l'usage public, nos monuments, nos écoles, nos routes, nos chemins vicinaux, nos rivières canalisées, nos canaux, les postes, les télégraphes et téléphones, nos chemins de fer, demain propriété nationale, nos cables maritimes, nos ports, nos phares, tout enfin

qui sert à notre usage commun, qui est le produit du labeur des générations passées, et dont nous jouissons tous.

Toutes ces richesses sont éminemment productives, soit par l’utilité directe, soit par une utilité indirecte, résultant de l'essort donné à l'industrie.

I n'est pas douteux que pour tous ces travaux, l'Etat est soumis aux lois inéluctables qui s'imposent aux entrepreneurs parüculiers d'une industrie. L'Etat aura comme l'industriel des frais généraux composés de frais d'entretien, de salaires d'employés et d'ouvriers, Siln'a pas de capital à rémunérer et d'impôts à verser. Qu'il fasse en fin d'une année la balance de ses recettes et ses dépenses, ou qu'il ne la fasse pas, il importe peu : mais il n'en est pas moins certam que l'Etat retire un bénéfice net de cet outillage et a à faire face à des frais généraux.

Comme il est certain que l'usage de plus en plus multiplié de ces objets communs n'augmente pas dans la même proportion que les dépenses et les frais, il est certain que si l'Etat a en face de lui une population de 40 millions d'habitants, il retirera un bénéfice d’un tiers moindre que l'Etat qui comptera 63 millions d'hommes.

Et cependant pour les deux Etats les frais généraux seront presque égaux.

Ceci n'apparaît pas toujours pour toutes les branches de l’outillage national. Quelques exemples cependant pourront aider à la

démonstration.

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