EXCÈS
d’une époque
à l’autre.
Pendant un demi-siècle le nombre des étrangers fixés en France n’a pas cessé d’augmenter. Depuis les lois facilitant la naturalisation, ce mouvement a cessé en apparence, mais en apparence seulement selon toute probabilité. En effet, si le nombre des étrangers proprement dits a imperceptiblement diminué, le nombre de natuialisés s'est beaucoup accru, en sorte que le total des deux chiffres forme un nombre à peu près stationnaire depuis 189 t. Mais il faut se rappeler que les enfants de ces étrangers étaient naguère comptés comme étrangers et qu aujourd’hui ils sont comptés comme français de naissance. Il est manifeste que si la façon de compter était restée la même, les chiffres auraient grossi depuis 1891
comme ils grossissaient avant.
Aucun des grands pays de l'Europe ne contient un nombre aussi énorme d’étrangers. Presque tous ces étran-
gers viennent se fixer en France, non pas pour y dépenser de 1 argent, mais au contraire pour en gagner. D’après le recensement de 1891, il n’v en avait que 65.664 qui appartinssent à des familles vivant exclusivement de leur revenu.
Le recensement de Paris en 1891 a distingué la nationalité des habitants pour chacune des 240 professions distinguées par ce recensement. J’ai trouvé ainsi que la concurrence étrangère se fait vivement sentir pour des professions qui passent pour essentiellement parisiennes (joailliers, orfèvres, monteurs en cuivre, etc..., etc...); c’est un long travail qu’on ne peut analyser ici. (Voir Introd. au Dénombrement de la Ville de Paris de 1891.)
Pour l’ensemble de la France, nous n’avons pas d’étude aussi détaillée. On sait que certaines professions sont exclusivement dévolues à des immigrants étrangers : telle est notamment l’industrie sucrière qui recrute tous ses ouvriers en Belgique.
Ce serait évidemment une grave erreur que de vouloir leur fermer l’entrée de notre territoire ou la leur rendre difficile. Toutes les industries en souffriraient; quelquesunes deviendraient impossibles.
L explication de leur présence en France est bien simple : les jeunes Français sachant bien travailler ne sont pas assez nombreux pour répondre à l’appel du travail ; l'industrie (et même l’agriculture) sont donc forcés d’accueillir des travailleurs de F étranger
11 vaudrait incomparablement mieux quelles n’eussent pas à attirer ainsi chez nous l’étranger, c’est-à-dire le rival, l’ennemi, et au jour du danger, l’espion.
L’état dont nous approchons est celui d’une usine située dans le Nord. Son propriétaire est allemand, officier de la landwehr ; son contremaître, allemand, également oflfider; presque tous ses ouvriers, allemands et soldats
allemands. Lorsque la landwehr est convoquée, l’usine esl, m’a-t-on dit, fermée. Les Français sont seulement admis à paver la gendarmerie qui la garde; s’il lui arrive cependant dommage, à payer une indemnité !
« Il y aura un jour en France eine Fremdenfrage », écrivait un professeur allemand non sans raison. Jusqu’à présent cette quantité d’étrangers qui résident sur notre sol ont été souvent pour nous une source de difficultés ; il suffit de rappeler les émeutes d’Aigues-Mortes, les grèves de Marseille où le syndicat « international », lisez italien, constituait une puissance). Les étrangers fixés en France pourront devenir non plus seulement un embarras, mais un danger; car avec le temps ils acquièrent des droits civils dont ils voudront peut-être abuser un jour. Cette crainte peut paraître encore chimérique à l'heure actuelle, mais il faut se méfier des changements très lents parce qu'ils passent facilement inaperçus; ils n’en sont pas moins réels : subitement apparaît la lézarde. dans le mur. Ce qui aggrave le danger que nous craignons pour l'avenir, c’est que les étrangers de même nationalité sont massés dans certains coins du territoire : les Italiens autour de la Méditerranée, les Espagnols le long de leur frontière, les Belges dans le nord, les Allemands dans l’est. Qu’ils y soient plus nombreux encore et plus riches, et il deviendra possible que leur nation d’origine prétende faire valoir les droits (illusoires ou réels) qu ils auront acquis dans le pays. C’est l’histoire de la lice et sa compagne.
On a beaucoup facilité la naturalisation des étrangers et j’estime qu’on a eu raison, et qu’il y aurait lieu de la rendre non pas plus facile, mais moins onéreuse pour qui la sollicite et se montre digne de l’obtenir.
Cependant ce n’est pas là remédier au mal. On peut bien donner a un certain nombre d’étrangers un faux-nez français, et les droits qui y sont attachés, mais il est plus
difficile de leur inculquer l'amour de la France et le désir de remplir leur devoir à son égard. Assurément il y a parmi les naturalisés des patriotes sincères et même ardents, mais il est permis de croire que beaucoup de ces Français artificiels conservent pour leur première nationalité une affection bien naturelle, et qui peut nuire parfois au dévouement qu’ils doivent à leur patrie d’adoption.
Très souvent, d’ailleurs, la naturalisation n’est regardée par un étranger que comme une formalité qui ne change rien au fond des choses. Dans certains ports méditerranéens, à Cette par exemple, la colonie italienne, composée uniquement de marins, est tout entière naturalisée, mais n’est pas pour cela francisée; « ils sont italiens tout de môme », nous disait-on. Pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à monter dans le haut de la ville, où ils ont constitué une véritable ville italienne avec quantité de nippes multicolores flottant au vent et d’innombrables enfants courant partout. Le français, dans ce quartier de Cette, n'est qu’une langue étrangère.
La dépopulation rend la plupart des traités dits « de réciprocité» très onéreux pour la France.
La nullité de l’émigration française et l’affluence des étrangers en France (deux mouvements causés l’un et l’autre par l’insuffisance de la natalité) ont pour effet de rendre onéreuse pour la France la plupart des traités dits de réciprocité.
Nous en citerons un exemple : Puisque les différents pays de l’Europe sont à peu près d’accord sur l’indemnité à verser à l’ouvrier victime d’accident professionnel, on a voulu faciliter l’application de ces lois par des accords internationaux. On a donc cru faire bien, en concluant avec l’Italie notamment, la convention dont’voici l’article essentiel :
« Les ouvriers ou employés de nationalité italienne victimes d accident, par le fait ou à l’occasion du travail sur le territoire français ou leurs représentants, auront droit aux mêmes indemnités que celles qui sont accordées aux ouvriers ou employés de nationalité française ou à leur représentants, et réciproquement. »
Le reste n est que le développement de cet article.
Comme il y a en France 326.114 Italiens et qu’il n’y a en Italie que 6.953 Français, c’est-à-dire 47 fois moins, on voit qu il est exact de dire que, pour 47 Italiens victimes d accidents en France, il n'y a qu’un Français victime d’accident en Italie. La convention susdite a donc pour effet de faire sortir de France un certain nombre de pièces de 20 francs, pour remplacer chacune d’elles par la 47e partie de sa valeur, c’est-à-dire par 43 centimes. La différence, du temps de Crispi, aurait servi à fondre des obus destinés à nous canonner. Jusqu’en 1912 (échéance de la triplice), elle n’aura guère d’autre usage. Après 1912, on ne sait pas.
« C'est un acte de haute portée sociale et internationale !» dit l 'Exposé des motifs du projet de convention soumis aux Chambres. Peut-être est-il permis de dire que sous cette belle phrase, se masque un marché de dupes! Elle eut pourtant plein succès. Les Chambres adoptèrent d’enthousiasme une convention si fructueuse. Elle fut définitivement signée le 9 juin 1906, et l’échange des pièces de 20 francs contre 43 centimes se fait depuis cette époque à travers le mont Cenis.
Charmés de cette belle opération, nos diplomates en ont proposé une autre analogue au grand-duc de Luxembourg. Cette fois il s’agissait de changer nos beaux louis d’or contre des pièces de quarante sous, car le grand-duc Guillaume a 21.691 sujets en France et son minuscule Etat ne contient que 1.895 Français. Il nous fit la grâce d’accepter notre argent par la convention du 27 juin 1906. A la Belgique, on a proposé 20 francs, à charge d’en payer
Bertillon.
3 (car il y a 321.000 Belges en France, sans compter d’innombrables nomades, et il n’y aque36.o76 Français en Belgique). Elle a accepté par la loi belge du 31 mars 1900.
Presque tous les traités dits « de réciprocité » manquent comme ceux-ci de réciprocité, à notre détriment, et toujours pour le même motif. L’article 11 de la loi sur les retraites ouvrières prévoit des traités analogues en ce qui concerne les retraites. Comme il s’agit ici de sommes énormes, ces traités seront très onéreux pour la France.
C’est encore une conséquence delà dépopulation II n’y a pas assez de Français pour occuper les places offertes par nos ateliers ; donc, il y a des places vacantes : elles ne le restent pas longtemps, car le « principe des vases communicants », qu’on nous enseignait en physique, s’y oppose. Des étrangers viennent donc les occuper. De là, des conséquences innombrables parmi lesquelles celle que nous venons de voir.
Une natalité puissante suffit à garantir l'avenir d’une nationalité.
Voyons à présent ce qu’a [tu une natalité exubérante pour le plus malheureux de tous les pays, pour la Pologne.
Le chancelier de l’empire allemand, M. de Bülow, a constaté solennellement devant le Parlement allemand, en février 1908, un fait des [tins remarquables : c’est qu'une natalité exubérante est la meilleure défense qu’un peuple puisse opposer à ses rivaux et à ses ennemis, si puissants, si méchants et si iniques qu’ils soient. Aucun exemple ne peut être plus démonstratif à cet égard que celui de la Pologne prussienne.
« La nationalité allemande est en danger dans la partie orientale du royaume », s’est écrié M. de Bülow au Parlement prussien. La natalité polonaise est débordante et, pour ce motif, les provinces polonaises restent polonaises malgré
un siècle et demi d’oppression impitoyable ! En vain, on a pris contre les Polonais annexés à la Prusse une série de mesures féroces, qui se résument par ces mots : « Je te vole et je te tue pour que tu sois mon frère. » En vain, on persécute la langue polonaise, à l’école, à l’église, à la caserne, à l’atelier, à la ferme. En vain, on impose la langue allemande à un certain nombre de familles; en vain même, quelques-unes d’entre elles professent, sincèrement ou non, des sentiments allemands ! La natalité polonaise triomphe de toutes ces persécutions ; elle supplée à ces défections ; grâce à elle, la nationalité se développe et n’a jamais été aussi nombreuse qu’à présent.
Que la natalité produise ces résultats étonnants, c’est ce que démontrent les chiffres suivants :
11 y avait, en 1840, en Prusse, 2.223.000 habitants parlant polonais. 11 y en a aujourd’hui trois millions et demi. Ils sont répartis sur tous les cercles qui bornent la frontière russe. La province de Posen est celle qui en contient le plus : il y en avait 823,000 en 1840 ; en 1900, il y en avait 1.137.000. Le cercle de Mariemverder en contenait 134.000 en 1840 et 343.000 en 1900. Ainsi, la population polonaise y a plus que doublé. Le cercle d’Oppeln en contenait 360.000 en 1840 et 1.048.000 en 1900. Ici aussi la population a doublé, se développant au moins aussi vite que la population allemande.
A quoi est due cette persistance invincible de la nationalité polonaise ? A son admirable natalité, comme on le voit par les chiffres suivants :