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DIMINUTION MORALE ET INTELLECTUELLE

L’abaissement de la natalité tend à diminuer les vertus

familiales.

Nous avons exposé dans les chapitres précédents, combien 1 insuffisance de la natalité nuit à l'ensemble du pays.

On répondra peut-être que si la nation en souffre, les familles se plaçant à un point de vué égoïste s’en trouvent au contraire fort bien.

Cela même est, à bien des ég’ards, une erreur.

Nous allons l’indiquer, dans les deux chapitres suivants. Si la restriction de la natalité est due en partie, comme

nous le pensons, à l’affaiblissement des caractères, la réciproque n’est pas moins vraie, c’est-à-dire que la restriction de la natalité est cause de l’affaiblissement des caractères autant qu’elle en est l’effet.

L enfant unique reçoit presque forcément une éducation artificielle. Même s’il est élevé dans sa famille — et c’est toujours 1 hypothèse la plus favorable, — son éducation sera mauvaise, car il sera seul, par conséquent triste ; non seulement il ne pourra pas connaître le sentiment très noble de la fraternité, mais il ignorera ou méconnaîtra les nécessités qu elle impose : 1 obligation de se serrer pour faiie place a son frère, de le défendre contre des camarades agressifs, de lui faire d’incessants sacrifices et de les faire avec plaisir, tout cela échappe à l’enfant unique. Il ne connaîlia ces devoirs que par ouï-dire. Ses parents concentrent sur lui toute leur affection, l’élèvent dans du colon (i/i cnn m Uuttertopfe , dans un petit pot de beurre disent les Allemands), et en font facilement un enfant gâté, et surtout un enfant égoïste. Souvent aussi il devient indolent.

n’étant pas habitué à la concurrence et sachant d'ailleurs qu’il deviendra « seul et unique héritier ».

Autrement virile, autrement fortifiante est l’éducation des familles nombreuses. Le sentiment de la solidarité familiale, qu elles sont obligées de mettre en pratique perpétuellement. se développe presque fatalement. Plus tard, ce sentiment subsistera, il fera la torce de la famille, et contribuera à la force de la nation.

Tel est renseignement que donne 1 histoire émouvante de cette famille de huit enfants [Bull, de l Alliance nationale, vol. P, qui, à force de solidarité familiale, s’élevèrent de l’extrême misère à l'aisance et même à 1 extrême richesse Vendue, expulsée avec ses sept enfants (le huitième n’est né que trois ans plus tard), n ayant pas SO irancs, voilà le point de départ de cette noble famille. Et \oici le point d’arrivée : vingt-cinq ans plus tard, tous ses enfants établis, presque tous mariés avec enfants, tous gagnant largement leur vie, trois même gagnant plusieurs centaines de mille francs par an. Comment cela s est-il fait.’ Parce que chacun de ces enfants, dans la lutte pour la vie, pensait non seulement à lui, mais à ses frères et sœurs, les appelant à l’endroit où ils pouvaient réussir, leur laisant passer et i epasser l’Océan, suivant les circonstances (voir Annexes, p-330).

L’histoire de la famille Koun [loc. cit.), quoique interrompue par la mort tragique du fils aîné (qui, à force d’énergie, était devenu médecin de marine, et veillait à l’éducation de ses frères et sœurs), est un bel exemple île solidarité familiale dans une famille nombreuse. S’il avait été fils unique, Joseph Koun n’aurait pas eu à montrer son long et héroïque courage; probablement, il n en aurait pas été capable.

Tout le monde, dira-t-on peut-être, ne peut pas avoir l’énergie qu’ont déployée ces deux belles familles. Mais toute famille nombreuse peut rester fidèle à 1 esprit de solidarité qui fut cause de leur succès.

L’observation suivante, dont nous garantissons la parfaite authenticité, en donne un bel exemple :

« — Combien vous paraissez triste ! — disais-je, il y a quelque temps, à un jeune homme que je connais assez peu, mais qui se distingue ordinairement par sa bonne humeur. — Pourquoi ce deuil ? Avez-vous perdu quelque parent?

» — Mon beau-frère, hélas! 11 laisse ma pauvre sœur veuve avec quatre enfants en bas âge et pas un sou de fortune !

” ~~ La malheureuse! m’écriai-je avec une émotion sincère; que va-t-elle devenir? A-t-elle une profession ?

» bile ne peut guère 1 exercer; il faut qu’elle soigne ses enfants; mais nous l'aiderons selon nos moyens; l’un plus, l'autre moins; je lui ai promis 30 francs par mois.

» — C'est très bien assurément. Mais ce n'est pas avec vingt sous par jour qu’elle pourra vivre avec quatre enfants. Auraitelle le triple qu’elle n’y parviendrait pas.

« — Certes ! Mais nous sommes treize frères et sœurs ; il n'v a pas de fortune dans notre famille ; mais nous gaenons tous à peu près notre vie ; les pièces de 30 francs viendront chaque mois assez nombreuses dans la poche de ma sœur. Au total, elle recevra environ 4.500 francs par an; c est à peu près ce que gagnait son mari. Vous voyez que, sans être riches, nous ne la laisserons manquer de rien. Cela tient à ce que nous sommes nombreux, et aussi, si j’ose l’ajouter, à ce que nos parents nous ont élevés à être toujours très unis. »

Il est évident qu en effet, si cette pauvre veuve n’avait eu qu un seul Irère, elle serait tombée dans une atroce misère, si dévoué que l’on suppose ce frère unique. C'est parce quelle appartenait à une famille nombreuse quelle y a échappé, sans même imposer de sacrifice élevé à aucun de ses frères et sœurs. Disons plus : c’est parce que celle famille était très nombreuse quelle était si unie, ayant senti dès la première enfance l’indispensable nécessité d'une étroite solidarité familiale.

La limitation du nombre des enfants, outre qu’elle est inspirée par un sentiment mesquin et honteux, entraîne quantité d'autres misères morales. La fraude conjugale degoute les époux l’un de l’autre. C’est ce que m’ont affirmé plusieurs des médecins de campagne à qui j’ai

adressé mon questionnaire (dont il est parlé page UN). Ce dégoût a des conséquences naturelles : « L’onanisme conjugal amène naturellement le dégoût réciproque des époux 1 un pour l'autre et 1 infidélité conjugale est la règle dans nos campagnes », écrit notamment un médecin de l'Orne. On peut espérer qu'il exagère, et pourtant le fait qu’il affirme est parfaitement logique.

Voici une autre remarque qui montre comment la fraude conjugale désorganise toute la famille. Quoiqu’elle puisse paraître plaisante et même ridicule à un esprit superficiel, elle n’en a pas moins une portée très sérieuse. On a demandé pourquoi les belles-mères ont, en France, la réputation d'être acariâtres. « Cela tient, je pense (dit M. Harduin, dans le Matin du 19 nov. 1906), à ce que les familles, en France, sont peu nombreuses. Une mère qui n’a qu’un enfant, une fille, et qui la marie, ne peut se faire à l’idée qu’elle n’est plus tout pour cette fille et que les pensées de celle-ci vont ailleurs. Et alors, elle s’offre au jeune ménage, cherche à s’y introduire, devient encombrante. Elle ne le serait pas si elle avait trois ou quatre filles mariées ou à marier. »

Au contraire, dans les familles nombreuses, les parents et beaux-parents sont d’autant plus aimés qu’ils ne constituent pas une charge sérieuse, même dans les familles les plus pauvres, parce que un faible effort de chacun, multiplié par le grand nombre de participants, produit un résultat relativement considérable.

En voici un exemple pris sur le fait :

« Mes beaux-parents, qui ont 68 et 05 ans, ont élevé difficilement à la campagne, au fond de la Bourgogne, neuf entants, tous mariés maintenant, m’écrit un correspondant.

Il y a quelques années, nous nous sommes réunis pour les sauver de la misère qui les guettait; nous leur faisons 600 fr. de pension par an, et cela ne nous coûte à chacun que 5 fr. 56 par mois :

5 fr. 56x9 X 12 = 600 fr. 48 ».

Ainsi, grâce au nombre des enfants, une quote-part insignifiante suffit à assurer aux vieux parents un secours efficace.

Souvent ces sentiments de vénération que les enfants des familles nombreuses éprouvent pour leurs parents prend une forme particulièrement tangible et émouvante.

Les exemples en sont malheureusement bien rares sur le sol français. Nous en avons pourtant un exemple fourni par la famille G...

« Fidèle au conseil de leur aïeule dans son testament, les membres de la famille G... vivent toujours dans la même union; malgré leur nombre ils ont conservé l’habitude de se réunir à table au moins une fois chaque année. C’est ainsi qu'en 1904 iis ont fêté l’anniversaire du plus âgé d'entre eux. On avait aménagé pour la circonstance un vaste grenier de la ferme paternelle. Tous avaient été prévenus à l'exception du digne vieillard. Conduit sous un prétexte quelconque dans la salle du repas, ce fut avec surprise et avec bonheur qu'il vit ses proches l’entourer pour acclamer joyeusement ses 80 ans et saluer en lui l’affectionné doyen de la famille ».

Les autres exemples que nous en citerons concernent aussi des familles françaises, mais situées hors de France.

L’héroïque Jean Dollfus, le grand industriel de Mulhouse,' 1 admirable philanthrope, le courageux défenseur de l’Alsace au Reichstag allemand, a réuni, lui aussi, ses descendants autour de lui lorsque, accablé par l’âge et les malheurs de la patrie, il sentit sa fin prochaine. Ils accoururent de tous les points du monde. Ils étaient près de trois cents.

Autre exemple :

Le numéro de Noël 1901 du Globe , journal illustré de

loronto (Canada), donne la photographie de la réunion de la famille Reesor, à Markham, le 17 juillet 1901. Le

journal ajoute qu’il y a au Canada 900 descendants d’un certain Christian Reesor établi à Markham avec sa femme et ses enfants, en 1804. Ce Reesor (originellement Reiser) était suisse.

C'est aussi du Canada français que nous vient le beau récit qui suit :

Pont-Rouge, le 20 janvier 1008.

Lundi, le 20 janvier, il était donné aux paroissiens de Sainte- Jeanne de Neuville d'assister à une belle fête. Deux vieillards respectables de l'endroit, M. Charles Lefèvre et son épouse, née Marguerite Picher, célébraient le soixantième anniversaire de leur mariage. Us ont exactement 100 descendants directs!

Le curé lit une touchante allocution appropriée à la circonstance. Puis, une gentille fillette, petite-fille des heureux jubilaires, lut, au nom des 17 enfants et 08 petits-enfants et des 15 arrière-petits-enfants, une adresse qui se terminait par ces belles paroles :

« (Juel privilège pour nous de déposer sur vos cheveux blancs une couronne tressée par la gratitude et l’amour !

« Merci de nous avoir fourni de si bons pères et de si bonnes mères. Merci des beaux exemples que nous lègue votre vie remplie de travaux et de vertus. Merci au ciel de vous avoir gardés >i longtemps à notre affection. Nous aussi nous vivrons en bons citoyens, en bons chrétiens pratiquant vos nobles et belles traditions ; elles seront la meilleure part de notre héritage. >

On i ut rappeler à ce sujet que c’est par un banquet du même enre que se termine le beau roman Fécondité d'Emile Zola. Malgré sa puissante imagination, le romancier n’a rien pu ajouter à la sublime poésie de la réalité.

Nous résumerons toutes les observations qui précèdent ainsi qu’il suit :

Toutes choses égales d’ailleurs, les parents, auteurs d une famille nombreuse, sont plus unis que ceux qui n’ont qu’une famille restreinte, surtout lorsqu ils fraudent : cette honteuse pratique les dégoûte l’un de l’autre.

Les frères et sœurs issus des familles nombreuses sont préparés dès l’enfance à se sentir solidaires, car une union étroite est pour eux une condition d existence. L entant unique, ignorant le sentiment de la fraternité et les sacrifices qu’il impose, devient plus facilement indolent et égoïste. Les parents et les beaux-parents sont plus sincère-

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ment aimés et respectés dans les familles nombreuses, d’autantplusque les chargesqu’ils peuventimposersont moindres pour chacun des enfants (oserons-nous dire aussi que les « espérances » qu ils peuvent susciter sont moindres aussi).

De tout cela résulte que dans un pays où les familles sont restreintes, les vertus familiales sont moindres.

Pour avoir la qualité, il faut avoir la quantité.

L opinion contraire a été souvent affirmée, et quoique totalement dénuée du moindre commencement de preuve) elle obtient toujours du succès auprès du vulgaire. On entend souvent des aphorismes outrecuidants comme celui-

ci : «La France a peu d’enfants, mais elle gagne en qualité ce quelle perd en quantité. » Or, rien du tout n’établit qu un petit français soit d une qualité supérieure à un petit Allemand ou à un petit Américain. Le petit Français reste plus souvent illettré, c’est tout ce qu’on en peut dire.

On entend souvent donner ce conseil : « Ayez peu d enfants afin de les avoir beaux, forts et bons. » Pourtant il n’y a aucune raison pour qu’un enfant unique soit plus beau ou meilleur que l’enfant d’une famille nombreuse, et il y en a pour qu’il soit plus égoïste et plus mauvais. On peut objecter qu il sera possible aux parents de lui donner

une meilleure instruction et de l’élever au rang de déclassé ! L erreur consiste à ne pas reconnaître que ce qui fait la valeur d’un homme, c’est, avant tout, son caractère ; l’instruction secondaire est un bien faible don (ou même un don funeste) à qui n’est pas doué de la force de volonté nécessaire pour en faire usage (voir p. 329).

Or le caractère n’est pas le résultat de l’instruction. L éducation a plus de pouvoir pour développer la volonté chez les enfants qui en sont doués. A cet égard la co-éducation de nombreux frères et sœurs est particulièrement précieuse.

Plus une famille a d’enfants, plus elle a chance d’en

avoir qui soient bien doués, et plus il est probable que ces enfants recevront une éducation virile. Donc, pour avoir la qualité des enfants, il faut avoir la quantité.

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