‹ La dépopulation de la FranceChapitre 47 sur 158 · EXAGÉRATION DE L'ESPRIT D ÉPARGNE · texte numérisé non relu

EXAGÉRATION DE L'ESPRIT D ÉPARGNE

Une des formes les plus répandues de l’individualisme excessif de notre époque est l’exagération de l’esprit d’épargne. Rien de plus louable assurément que l’esprit d’épargne : on a dit avec raison que c’est une des forces de la France. Mais l’excès en tout est un défaut. M. A. de Foville s’est demandé si on ne l’avait pas trop encouragé.

Il serait très intéressant de comparer l’intensité de l’esprit d’épargne avec la diminution de la natalité. L étude des caisses d’épargne à ce sujet ne dit qu’une partie de la vérité, car on doit se rappeler que l’épargne prend les formes les plus variées ; les caisses d’épargne n’en sont que la moindre. Nous n’avons aucun moyen de savoir dans quels départements sont achetées les valeurs mobilières, etc.

Voici l’état général des caisses d’épargne en Europe à la fin de 1902. Ces chiffres comprennent l’ensemble des caisses d’épargne postales et des caisses dites ordinaires , pour la Norvège et les Pays-Bas, les Banques d’épargne, etc.' .

Montant total des

Sur 1.000 habitants, combien de

sommes déposées (millions de marks .

Livrets.

Marks déposés.

Prusse ....

Belgique . . .

Danemark . .

Angleterre . .

France. . . .

Italie .

Pavs-Bas. . .

Norvège . . .

Autriche . . .

Paissie ....

Suède . . . -

Hongrie . . .

Ce tableau est intéressant, à notre point de vue, à cause de la relation incontestable qui existe entre la natalité et la passion de l’épargne. Cependant, on voit que la France n’est pas parmi les pays où les Caisses d’épargne ont le plus de clients. Mais le livret de Caisse d’épargne n’est pas la seule forme de l’épargne ni même sa principale forme, surtout à notre époque. Les valeurs mobilières en sont une autre, beaucoup plus importante.

Un auteur finlandais, M. Tallqvist1 a étudié l’influence de l'épargne et de la prévoyance sur la natalité par les recherches les plus variées et les plus originales : par exemple, il a calculé, pour chaque département français, combien sur cent incendiés assurés, il y avait de sinistrés non assurés. Il a résumé sa recherche par les chiffres suivants (les départements dans lesquels la population urbaine dépasse 40 p. 100 de la population totale sont exclus).

Non assurés,

Naissances en 1 an.

sur 1.000 femmes

sur 100 assurés.

de 15 à 50 ans (1S77-81

départements. .

de 6 à 30

de 32 à 96

112 et plus

Ainsi plus les non assurés sont nombreux, plus la fécondité est élevée ; en d’autres termes, moins l’esprit de prévoyance est développé, plus la natalité a tendance d’être élevée.

M. Tallqvist a mis en relation la fréquence des livrets de caisse d’épargne et la fréquence des naissances :

1. Recherches statistiques sur la tendance à une moindre fécondité des mariages, par J.-V. Tallqvist (1 vol., 140 p.. Helsingfors, 1886). M. de Felice a refait les calculs de M. Tallqvist pour une période récente, et a reconnu leur constance.

Sur 1.000 habitants, combien de livrets de caisse d’épargne

Sur 1.000 femmes île 15 à 20 ans, combien de naissances en 1 an (1877-81).

22 départements . .

lu —

France entière. . .

On voit que plus les livrets de caisse d’épargne sont iréquents, plus est faible la natalité. L’auteur a varié ses recherches avec beaucoup de prudence; il a tenu compte de l’éloignement des Caisses d’épargne dans les divers départements, du développement de l’industrie dans chacun d’eux, etc... Toujours ces chiffres ont donné la même réponse.

Ce fait n’est pas spécial à la France, M. Tallqvist l’a recherché et l’a retrouvé en Suisse, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norvège, en Italie, en Prusse.

Partout les résultats sont analogues. Voici, par exemple, comment se résument ses recherches en Prusse:

Sur 1.000 habitants combien

de livrets de caisse d'épargne (1881).

Sur 1.000 femmes de 15 à 30 ans, combien de naissances en 1 an (1879-83).

6 districts .

Prusse entière . . .

La natalité des divers groupes de districts est beaucoup plus forte et, de plus, elle diminue moins vite qu’en France d’un groupe à l’autre, mais pourtant, en Prusse presque comme en France, on la voit s’affaiblir à mesure que 1 on considère une généralisation plus grande de l’esprit d’éparo-ne On la voit aussi diminuer en Prusse, à mesure que

dans une contrée l'impôt sur le revenu produit davantage.

D’où vient donc qu’en France seulement, la natalité s’abaisse au point de compromettre gravement l’avenir du pays ? Gela ne tient-il pas à ce que chez nous le nombre des épargnants est plus grand qu’ailleurs (voir page 1 16). N’est-il pas à croire que, dans notre France depuis longtemps républicaine et depuis plus longtemps démocratique, le sentiment qu’Arsène Dumont appelait la « capillarité sociale » ne soit plus généralisé que dans les autres pays? Cette expression ingénieuse, adoptée par plusieurs écrivains distingués, est entrée dans le vocabulaire courant. Cette capillarité sociale, notre regretté collègue la définissait ainsi :

Tout homme tend à s’élever des fonctions inférieures de la société à celle qui sont au-dessus. Guidée par un instinct infaillible et fatal, chaque molécule sociale s'efforce, avec toute l'énergie qui peut lui rester disponible, — sa conservation une fois assurée, et sans se soucier de ses semblables autrement que pour les dépasser, — à monter sans cesse vers un idéal heureux qui la séduit et l’attire comme l'huile monte dans la mèche de la lampe. Plus le foyer est ardent et brillant, plus cette capillarité sociale est dévorante1.

Quand l’espoir de s’élever vers une classe supérieure à la sienne est entrée dans l'esprit d'un homme, il tend à la réaliser par tous les moyens : l’un des premiers consiste, en France, à diminuer le nombre de ses charges et celui de ses enfants. M. Ars. Dumont l’a démontré par un grand nombre d’exemples étudiés sur nature en étudiant, sur place le plus souvent, les groupes de population les uns après les autres, dans d’intéressantes monographies communales (voir Annexes, p. 318).

Voici quelques passages d’un article qui a fait le tour de la presse allemande, et qui méritait ce succès2 :

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