AFFAIBLISSEMENT DE L ESPRIT D ENTREPRISE
L’épargne devrait avoir pour but l’entreprise.
On comprend très bien l'homme qui, méditant une entreprise, accumule le capital, petit ou gros, qui lui permettra de la mettre sur pied. Ce n’est pas le cas de la plupart des Français ; ils économisent pour le plaisir d’économiser, et de mettre un écu sur un autre.
Un grand nombre d’auteurs se sont plaints que l’esprit d’entreprise fut de plus en plus rare en France. Nous n’en citons que deux, très distingués l’un et l’autre, mais professant sur presque toutes choses, les idées les plus opposées :
M L. L. Yauthier, ingénieur civil, qui fut pendant dixhuit ans conseiller municipal (et même excellent conseiller) de la ville de Paris comme représentant l’un des arrondissements les plus populeux (Buttes-Chaumont), attribuait la faiblesse de la natalité française à l’affaiblissement du courage et de l’esprit d’entreprise.
Et, d’autre part, voici comment s’exprime M. Fonsegrive, directeur de la Quinzaine , revue catholique :
« Notre tempérament national était jadis hardi, confiant, volontiers aventureux. Le Français était chevaleresque, libéral et magnanime. Il semble, à le voir agir, que ses traits caractéristiques aient changé. Qui reconnaîtrait dans la bourgeoisie française, dans cette classe moyenne aujourd’hui triomphante, en laquelle semble s'incarner toute la nation, l’héritière des croisés, des hardis colonisateurs du x\ ir siècle, des soldats de laRévolution etde l’Empire? La bourgeoisie française a rétréci l’âme nationale à la mesure de ses conceptions. Il y a en elle à la fois la prudence du petit boutiquier de jadis, la ténacité
de l’ouvrier, la timidité de l’ancien serf, quelque chose aussi de l'esprit des anciennes sectes persécutées...
» A force d’entendre vanter sa prévoyance économe, à force de la vanter elle-même et de l’estimer partout, la bourgeoisie française a pris le moyen pour le but. L’économie s’est transformée en parcimonie, et le souci de l’épargne a pris Informe de l’avarice....
» Et le bourgeois ne place pas mieux ses enfants que son argent : pourvu que celui-ci lui rapporte un petit intérêt il se contente, et de même, pourvu que ses enfants aient une position sûre ou prétendue telle, si mesquine qu’elle puisse être, il se tient pour satisfait. Peu importent la mesquinerie, l étroitesse de la vie, pourvu qu il y ait sécurité. La bourgeoisie aime, selon un de ses proverbes familiers, faire feu qui dure. Elle est avec La Fontaine pour la fourmi contre la cigale, et avec La Fontaine encore, elle dit qu’un tiens vaut mieux que deux tu 1 auras; 1 un est sûr, l’autre ne lest pas. C'est l’esprit mesquin, parcimonieux, étroit, calculateur de la petite bourgeoisie d’autrefois qui est devenu l’esprit national. L'idéal de la France était jadis dans le chevalier, il se trouve maintenant dans le fonctionnaire et le retraité. »
G est cet état cl esprit que M. le Professeur Jean Izoulet a appelé ingénieusement l'interrègne de l’idéal, et dont M. A iviani, ministre du Travail, reconnaissait l'existence dans une phrase célèbre : « Du moment que la croyance est ravie à la conscience, l'idéal est éteint ! A l'idéal primitif il peut substituer un idéal nouveau...! » (Sénat, nov. 1906).
Cet idéal nouveau quel sera-t-il ?
Jusqu’à ce que cesse « l'interrègne », l'idéal nouveau que propose au peuple un grand nombre de ses conducteurs, c est 1 individualisme. « Que chacun ne songe qu’à soi et tout le monde sera heureux ! ». Telle est la formule; elle peut avoir les plus déplorables conséquences, notamment en ce qui concerne la natalité.
Gomment s’est faite cette substitution ? Comment, à une nation hardie, vaillante, aventureuse, s’est substituée une nation acharnée à l’économie, timorée et peu entreprenante ; Pourquoi ce changement désastreux s’est-il opéré?
Un de mes amis, qui ne m’a pas autorisé à le nommer, m’a dit souvent en conversation, qu’à son avis, les guerres du premier Empire en sont la cause. Ces guerres effroyables qui ont écrémé pendant un quart de siècle la nation française, et qui ont tué par une véritable sélection à rebours les plus audacieux et les plus vaillants de ses enfants sans leur laisser le temps d’avoir une postérité, n’auraient laissé subsister que des enfants d’infirmes, pour ainsi dire; ainsi s’expliqueraient que les caractères énergiques et entreprenants soient devenus plus rares et que l’excessive prudence soit devenue le caractère dominant de l'esprit national. Cette opinion, qui n’est, aux yeux de son auteur , qu'une hypothèse très vraisemblable, n’a jamais été imprimée 1 .