XI Y
AUTRES CAUSES ACCESSOIRES OU ILLUSOIRES DE L’ABAISSEMENT DE LA NATALITÉ
Le divorce ne nous paraît pas être une cause d’abaissement de la natalité. Tout au plus pourrait-on dire qu’il agit sur elle indirectement en compromettant parfois la dignité du mariage. Cette action indirecte, si elle existe, est certainement très faible. Qu’il nous suffise de reinar-
quer l’extrême fréquence du divorce dans la Saxe, qui est pourtant l'un des pays du monde où la natalité est la plus élevée, et de remarquer aussi que la natalité a décru pendant tout le cours du xix° siècle quoique le divorce ait été aboli de 1816 à 1883. De 1883 à 1900, la diminution de la natalité française n a pas été, malgré l’existence du divorce, plus rapide qu elle n avait été précédemment. Elle est devenue beaucoup plus rapide depuis 1900, mais il n est pas démontré que 1 existence du divorce y ait contribué. Son action, si elle existe, n’est donc que très indirecte et d’importance véritablement négligeable.
C’est donc avec raison, à notre avis, que la Commission de dépopulation, sur le rapport de MM. Atthalin et Lyon- Caen, a adopté la conclusion suivante :
« 11 est possible que la multiplication du nombre des divorces et la diminution du nombre des naissances tiennent à des causes morales identiques ou analogues, sans qu'on puisse affirmer que la seconde a sa cause dans la première. Il paraît vraisemblable que l'un des remèdes à la dépopulation ne peut se trouver ni dans l'extension du divorce ni dans sa suppression ou dans les restrictions qui pourraient y être apportées. »
L influence de 1’ alcoolisme sur l’abaissement de la natalité ne nous parait pas mieux démontrée.
On entend souvent dire, notamment par les hommes qui ont assumé la tâche méritoire de combattre l’alcoolisme, que ce vice est l’une des causes de la dépopulation de la France. C’est ainsi que M. le Dr Legrain écrit : « l’alcoolisme doit être considéré comme une des causes les plus puissantes de la dépopulation ».
Je ne partage pas cet avis. L’alcoolisme et la dépopulation sont deux fléaux redoutables, mais deux fléaux parfaitement distincts.
L’opinion contraire s’appuie sur les arguments suivants :
L’alcoolisme augmente à mesure que la natalité s’abaisse. Cela est malheureusement vrai; la quantité d’eau-
de-vie consommée en France a quadruplé depuis le règne de Louis-Philippe, mais cela ne prouve pas que les deux mouvements soient liés l’un à l’autre. Au contraire, si on examine leur distribution sur la carte de France, on voit que l'alcoolisme est surtout répandu dans le tiers septentrional de la France qui comprend à vrai dire les départements très malthusiens de l’Orne, de la Manche, et quelques autres encore, mais qui comprend aussi la Bretagne et les départements du Nord, départements où la natalité est moins misérable que dans le reste de notre pays. D’autre part, la vallée de la Garonne, où la natalité est excessivement faible, n’est pas une région très atteinte par l’alcoolisme.
Pour lier les deux questions, on invoque aussi l'influence désastreuse de l’alcoolisme sur la descendance de l’alcoolique. Très souvent, dit-on, ses enfants sont dégénérés, mal constitués et meurent jeunes. L’alcoolisme augmenterait donc la mortalité infantile.
On pourrait ainsi rattacher l’alcoolisme à la dépopulation de la France si celle-ci était due à une mortalité excessive. Mais il n’en est pas ainsi. La mortalité en France n’est pas très forte (voir p. 64). La dépopulation a pour seule cause l’extraordinaire faiblesse de la natalité. Or les alcooliques ont le plus souvent beaucoup d’enfants1. J’accorde que, parmi ces enfants, un certain nombre meurent et grossissent la mortalité, mais encore une fois celle-ci n’est pas en cause.
Puisque la dépopulation est due uniquement à la rareté extrême des naissances et que les alcooliques ne contribuent pas à cette rareté, il ne faut pas la leur attribuer.
Les deux vices qui rongent notre pays ont donc des
1. Je tiens cette affirmation d’un grand nombre de médecins que j'ai interrogés sur la natalité; ceux de l'Orne, département où les ivro- .gnes sont nombreux, ont été notamment affirmatifs. Gela se comprend: c’est par excès de prévoyance que les Français n’ont pas d enfants; or les alcooliques sont les moins prévoyants des hommes.
efïets distincts, mais peut-être pourrait-on leur trouver quelques causes communes. Le défaut de volonté forte, l'affaiblissement du caractère peuvent causer l’un et 1 autre vice. Nous avons parlé des « clartés du ciel éteintes » en parlant de la natalité. Un chroniqueur philosophe a pu dire tristement que l’ouvrier les remplace par les becs de gaz du marchand de vin. Ici encore, il s'agirait de l’état d'âme inquiétant que M. Izoulet appelle « l'interrègne de l'idéal ».
Tel est le seul lien qui paraisse exister entre l’alcoolisme et l’abaissement de la natalité, c’est-à-dire entre les deux fléaux qui tuent la France.
La vanité, dont on accuse si facilement le Français et, notamment, le bourgeois français, est au moins aussi développée à l’étranger que chez nous. Chacun sait combien en Angleterre les différentes classes sociales restent soigneusement distinctes ; un bourgeois de la hirjh clans n'enverra jamais ses enfants dans une école de la midclle ■clans; à Vienne, un homme qui se respecte ne consentira pas à circuler dans une voilure à un cheval; il lui faut deux chevaux pour montrer son importance1; il se croirait diminué si, dans une gare de chemin de fer, on lui voyait porter la moindre valise. En France, personne ne s’étonne de voir circuler un avocat ou tout autre homme bien élevé avec une serviette de maroquin sous le bras; en Italie, cela ne leur serait pas possible, car il ne leur faudrait pas laisser supposer qu’ils n'ont ni voitures, ni domestiques pour porter leurs papiers. Ce sont là des traits de vanité
1. J'ignorais cette bizarrerie lors de mon premier séjour dans celte ville si aimable et si artistique. Aussi n'ai-je pu m’expliquer le malaise visible où je mis un Viennois de mes amis en l’invitant â monter dans mon fiacre pour aller au théâtre. Comme c’était le soir, il s'y décida pourtant, mais à ma grande surprise il fit arrêter la voiture, malgré une pluie battante, au milieu de la place ! Qu’aurait-on pensé de lui si on l'avait vu sortir d’une voiture n'ayant qu'un cheval ! Mieux valait être crotté et mouillé : Tout cela ne me fut expliqué que plus tard.
qui n ont pas d’analogues dans nos mœurs courantes. Il ne semble donc pas que la vanité sotte qui engagerait les Français à limiter leurs charges de famille pour pouvoir se livrer à des dépenses disproportionnées avec leurs ressources, puisse être invoquée comme cause de dépopulation.
« L affinement de l’individu » a été invoqué par plusieurs auteurs. M. le Dr Maurel, professeur à la Faculté de Médecine de loulouse, a soutenu avec talent qu’une alimentation trop azotée amenait l’arthritisme et, à sa suite, la stérilité involontaire. Il pense que celte situation est plus fréquente en France qu’ailleurs (mais j’ai montré que la stérilité absolue ne parait pas plus fréquente en France et notamment à Paris que dans diverses villes étrangères où cette recherche a pu être faite, voir p. 94).
beu mon ami le Dr Gaëtan Delaunay soutenait une thèse analogue à celle de M. Maurel, et la généralisait considérablement; il ne craignait pas d’invoquer des exemples empruntés au règne végétal; il rappelait que, dans certaines plantes suralimentées, les fleurs se doublent et deviennent stériles, etc.
Les zootechniciens, si intéressés ù la reproduction des animaux de ferme, ne paraissent pas avoir remarqué rien de pareil dans le règne animal. Mais il est bien connu que, chez certains animaux domestiques, l’instinct de la paternité est affaibli. Les canards domestiques, par exemple, se désintéressent de leurs œufs et on est obligé souvent de les faire couver par des poules; si les canards sauvages agissaient de même, leur espèce aurait depuis longtemps disparu. Peut-être peut-on comparer, à certains égards, 1 homme civilisé à un animal qui ne vit plus à 1 état sauvage.
Dans cet ordre d’idées, je rappellerai que la mortinatalité est plus élevée dans les classes riches que dans les classes pauvres, ainsi que je l’ai établi d’après les statistiques de
Paris, de Vienne et de Berlin (p. 96) ; un auteur hollandais, M. Yerrijn Stuart, est arrivé par une méthode plus directe, à la même conclusion; il attribue le fait, comme je l’avais fait, à l'éducation claustrale et peu hygiénique que reçoivent le plus souvent les filles de la bourgeoisie. La misère aussi et le surmenage sont des causes de mortinatalité; l’excès de bien-être paraît être au moins aussi nuisible à ce point de vue.
Ainsi raffinement de l'individu serait une cause de stérilité d'après le Dr Maurel. Il entraîne, d’après les statistiques que je viens de rappeler, un excès de mortnés.
Ceci nous conduit à examiner la crainte de servitude de la maternité et les préoccupations esthétiques de la femme qui craint de se déformer, comme cause de dépopulation. Assurément, ces préoccupations existent assez souvent dans la classe bourgeoise, chez certaines femmes mal élevées et oublieuses des devoirs de leur sexe. Mais on n'a pas pu dire que ces craintes immorales soient plus fréquentes chez les Françaises que chez les femmes des autres pays. En tout cas, elles sont spéciales à la femme bourgeoise. Les ouvrières et surtout les campagnardes ont tant d’autres causes de déformation précoce, qu’elles ne s’en occupent guère.
Le célibat n’est pas plus fréquent en France qu’à l’étranger Voir p. 177).
Le CONCUBINAT non plus. Assurément, il est moins fécond qu’un ménage légitime; mais il n’est pas plus fréquent en France qu’ailleurs. Le malheur de notre pays est que le mariage régulier s’abaisse lui-même au rang du concubinat. Les Français ne comprennent pas que ce qui fait la dignité de l'union des deux sexes, c’est l’amour fécond.