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ALTÉRATION GRAVE DE L’ESTHÉTIQUE MORALE

De toutes les causes énumérées ci-dessus, est résultée une altération grave de l’esthétique de la nation.

Emile Zola — qui pourtant a sa part de responsabilité dans ce fléchissement des idées morales — en était très frappé. Dans son beau roman : Fécondité , il revient souvent sur cette idée :

« Si la France se dépeuple, dit-il, c’est quelle veut. 11 faut donc simplement qu’elle ne veuille plus. Mais quelle besogne! Tout immonde à refaire! (Impartie, Livre I).

« On ne révolutionne un peuple que par la conception changeante de la beauté (3e p. L. III).

« L’idée de beauté varie. Vous la mettez dans la stérilité de la femme, aux formes longues et grêles, aux flancs rétrécis. Pendant toute la Renaissance elle a été dans la femme saine et forte, aux larges hanches, aux seins puissants. Chez Rubens, chez Titien, même chez Raphaël, la femme est robuste, Marie est vraiment mère... Et remarquez qu'il s’agirait justement de changer cette idée de la beauté, pour que la famille restreinte, en honneur aujourd hui, fasse place a la famille nombreuse, qui deviendrait la seule belle... Selon moi, l’unique remède décisif est là, au mal grandissant de la dépopulation. »

« La femme, dès qu'elle est enceinte, devient auguste. C’est elle qui est le symbole de toute grandeur, de toute force, de toute beauté. La vierge n'est que néant, la mère est l'éternité de la vie. Il lui faut un culte social, elle devrait être notre religion. Quand nous saurons adorer la mère, la patrie d’abord, puis 1 humanité seront sauvées... C est pourquoi je voudrais que 1 image d une mère allaitant son enfant soit la plus haute expression de la beauté humaine. Ah! comment donc persuadei à nos Parisiennes, à toutes nos Françaises que la beauté de la femme est d’ètre mère, avec un enfant sur les genoux? Le jour où cette mode-là prendrait, comme celle de la coiffure en bandeaux ou celle des jupes étroites, nous serions la nation reine, maîtresse du monde !

« Qu’on refasse un monde avec cette beauté triomphante de la mère qui allaite 1 enfant, dans la majesté de son symbole! » (6e p. L. V).

Le peuple français n’y est guère préparé. Il y a trois siècles qu’il se moque des familles nombreuses.

Le personnage ridicule de Mme Gigogne a été imaginé en 1602 par les Enfants sans soucy, troupe de baladins alors célèbre. Ce rôle était primitivement tenu par un homme. Mme Gigogne accouchait sur le théâtre de 16 enfants. 11 n’en fallait pas davantage pour amuser la foule. I\I'ue Gigogne (plus tard mère Gigogne) figure sur les théâtres inférieurs (et notamment ceux de la foire Saint- Germain jusque vers 1760, pour devenir plus tard une simple marionnette encore populaire de nos jours. Elle a donc sa place dans une histoire des mœurs françaises tout comme Cadet-Roussel, Robert-Macaire, Joseph Prudhomme, etc. La plupart des personnages de comédie populaire ne conservent leur vogue que pendant une génération ou deux; il est remarquable que depuis trois siècles déjà, la foule ait trouvé plaisir à se moquer d’une puissante fécondité.

Comment changer l’idéal moral, l’idéal esthétique de la nation ? Les artistes, les littérateurs devraient prendre cette tâche à cœur, mais nous avons vu, hélas, que le plus souvent ils n’y songent guère ; d’ailleurs leurs œuvres ne s’adressent qu’au petit nombre. Gomment donc parvenir à l’âme et au cœur de la multitude?

Les auteurs des romans-feuilletons ont sur elle une action que l’on ne soupçonne pas assez. Les directeurs des journaux populaires à grand tirage savent de quelle importance est pour eux le choix de leurs romans-feuilletons, car le tirage du journal en dépend : cela prouve avec quelle passion ces feuilletons sont lus. Us ont une action certaine sur l’esthétique populaire. Malheureusement une haute moralité n’est pas, pour eux, un élément de succès.

Les traités de morale que l’on met entre les mains des élèves des écoles ne parlent nulle part de respect dû à

une famille nombreuse. J’ai même eu le regret de voir que quelques-uns enseignent que, pour être heureux, il faut avoir peu d’enfants.

Ces causes diverses conduisent tout naturellement 1 homme à oublier ses devoirs envers ses semblables, et même, s’il a l’âme peu cultivée, à oublier ses devoirs envers lui-même.

Cet abaissement de l’esprit public s’est produit très lentement. Il est reflété par la littérature de chaque époque.

Le théâtre, autrefois, évitait tout ce qui pouvait excuser les mauvaises mœurs ou les rendre sympathiques. On doit faire aujourd hui un effort de mémoire pour se rappeler que le Chandelier d’Alfred de Musset, les Lionnes pauvres d’Augier, la Visite de Noces de Dumas, etc., lorsqu’ils parurent à la scène, scandalisèrent le public. Depuis cette époque, il en a vu bien d’autres !

Le théâtre mérite un autre reproche au moins aussi gra\e . il est rare qu il y soit question de familles avant plus d’un enfant, et beaucoup plus rare encore qu’il y soit question de familles ayant plus de deux enfants. Quant nux familles nombreuses, elles ne paraissent jamais sur la scène que comme grotesques.

Si les familles représentées sur la scène sont presque toujours des familles très restreintes, cela lient surtout aux nécessités du théâtre; on doit éliminer d’une pièce bien faite tous les personnages inutiles : l’amour filial étant suffisamment symbolisé par un seul personnage, on ne doit donc pas en mettre deux ; de même l’expression de 1 amour fraternel ne nécessitant que deux personnages, on ne doit pas, en règle ordinaire, commettre la faute d’en mettre trois.

11 n’en est pas moins vrai qu’ainsi, le théâtre habitue le Public â celte notion fausse qu’une famille normale ne •comporte qu’un seul enfant, deux au plus.

DES CAUSES DE LA DÉPOPULATION DE LA FRANCE 20b

Les cafés-concerts, dont la musique légère et facile fixe dans la mémoire des refrains ineptes et immoraux, font une besogne bien plus malfaisante. Malheureusement leur succès est de plus en plus grand, comme le montrent les chiffres suivants (nous ne citons que de cinq en cinq ans pour abréger) .

Recettes brutes des cafés-concerts et concerts à Paris :

Ainsi leur clientèle a doublé en seize ans. Neuf millions de francs non compris 6.802.432 francs dans les Music- Halls ! C’est à ce chiffre que s’élevait en 1830 la recette totale de tous les théâtres de Paris. On est étonné de penser qu'un aussi grand nombre de spectateurs puisse trouver plaisir à d’aussi plates grossièretés.

C’est une conséquence, — et aussi une cause, — de l’abaissement des mœurs. 11 se manifeste par bien d’autres signes :

Un homme ne rougit nullement d’être resté obstinément célibataire. Parfois même on se félicite hautement et publiquement de l’être irrévocablement. En voici un exemple assez pittoresque. En novembre 1905, une trentaine de vieux célibataires poitevins se réunissaient à Chénevelle (Vienne) et célébraient avec gloriole leur misogynie. Toute la ville fut en fête : on pavoisa, on banqueta, on dansa. « Gaîté, joie, bonne humeur, chansons plus ou moins grivoises, nous dit la chronique locale, rien n’a manqué à ces agapes originales organisées depuis cinq ans ». Quand donc rougira-t-on d’être célibataire, puisque nous sommes à une époque où l’on s’en targue comme d’une précieuse supériorité?

En dehors des gravures purement pornographiques dont

nous parlons plus loin, il convient de citer les caricatures. M. Ch. Piichet, professeur de la Faculté de médecine de Paris, s amuse à collectionner les caricatures des principaux pays. Il a déclaré à la Commission de dépopulation, cjue celles qui se publient en France ont un caractère licencieux qu’on ne retrouve pas dans celles des pays étiangers. S il en est ainsi, n est-ce pas la preuve cpie le sentiment de gêne qu’une plaisanterie licencieuse excite chez les gens bien élevés, est plus développé dans les pays étrangers qu’en France ?

D’après M. le professeur Ch. Richet, les villes universitaires allemandes ou anglaises ont un aspect entièrement différent de ce qu on voit en France. La corruption, si elle existe (ce qui est d ailleurs probable), a du moins la pudeur de se cacher; elle est certainement moins répandue.

La littérature malsaine était nag’uère élégante et peu nuisible parce quelle ne s’adressait qu’au petit nombre et à des esprits qu’on pouvait croire trop éclairés pour se laisser corrompre. Petit à petit, elle est devenue plusordurière. On avait émis 1 idée que le public se lasserait de plaisanteries aussi monotones; on s’est absolument trompé. C est vers 1880 et les années suivantes que se sont créés, encouragés par la liberté de la presse, les journaux pornographiques. Ils ont été dans le principe sévèrement poursuivis et punis. Mais leur succès était tel, que leurs auteurs avaient intérêt à braver la sévérité de la justice, qui d’ailleurs s’est lassée.

Or, voici une statistique faite vingt-trois ans plus tard, en 1903 et qui montre le déplorable succès de ces feuilles malpropres. Le ministère de l’Intérieur a voulu se rendre compte du degré de diffusion des feuilles pornographiques.

Il a donc rédigé une liste des quinze journaux illustrés qui se sont lait une spécialité des gravures licencieuses.

Il a invité les commissaires de police à s’informer auprès des marchands de journaux du nombre de numéros qu’ils

vendaient de chacune de ces feuilles. Cette enquête fut faite dans 2o villes (parmi lesquelles Paris et Marseille n’étaient pas comprises), et formant un total de deux millions et demi d’habitants.

Or, le nombre des journaux pornographiques qui y sont vendus s’élève au chiffre formidable de 201.000 par numéro, soit un acheteur sur 12 habitants environ. Ce n'est pas tout *: un acheteur suppose généralement plusieurs lecteurs; avant d’être vendus, ces innombrables numéros ont été exposés; les gravures licencieuses qui les illustrent ont été regardées par des passants.

En réalité, la proportion de 1 acheteur sur 12 habitants, si élevée qu’elle soit, suppose un nombre d’amateurs bien plus considérable encore. Les publications pornographiques constituent donc, pour la population urbaine tout au moins, un redoutable agent de corruption.

Telles sont, à notre avis, les causes nombreuses qui ont lentement préparé l’esprit public à recevoir, sans protester, l’abominable propagande des néo-malthusiens, propagande que nous décrivons plus loin.

Il est bien difficile, sinon impossible, de mesurer l'influence de ces causes par des chiffres. M. le professeur Gide a présenté à la commission de dépopulation un rapport excellent sur « l'influence de l'immoralité publique (littérature licencieuse, inocographie, spectacle, etc...; prostitution) et l’influence des sentiments religieux et des convictions morales sur la natalité ».

« La conclusion de ce rapport, ditM. Gide, est que l’influence de la moralité publique sur la natalité est considérable, et pourtant j'avoue que je me trouve presque dans l’impossibilité d’en fournir les preuves. Par leur nature, ces causes échappent à toute statistique. Comment chercher par des chiffres si les images obscènes qui s'exhibent dans les kiosques de journaux ou le succès d’une pièce comme le Billet de logement , peuvent influencer sur la natalité? Il n'est donc pas possible de traiter cette question par la méthode d’observation des

faits, la seule qui soit scientifique, et il est à craindre qu'un rapport sur ce sujet ne dégénère en une sorte de leçon de morale ou de sermon. »

Et, en effet, c’est seulement de la méthode a priori (qu’il déclare mauvaise) que M. Gide a été contraint de faire usage dans son rapport :

« Supposons, dit-il, un pays dans lequel toutes les causes d'immoralité aient atteint leur maximum de développement, et dans lequel l'influence des sentiments moraux et religieux soit à son minimum, une Sodome ou une Gomorrhe, et demandons-nous quelles conséquences se produiraient vraisemblablement au point de vue dé la natalité.

« Je crois qu’on y verrait un petit nombre de mariages et un grand nombre de célibataires, parce que les hommes trouveraient en dehors du mariage, des jouissances plus variées et plus raffinées que les relations conjugales.

« Pour la même raison, l’âge du mariage serait tardif. Le nombre des divorces y serait grand, car le mariage tendrait à se régler sur les unions libres. Les maladies vénériennes seraient très répandues, en rapport avec le développement de la prostitution. C’est pourquoi il y aurait beaucoup de mariages physiologiquement stériles. Ces maladies produiraient une grande mortinatalité, un grand nombre de fausses couches, une forte mortalité enfantine dans les premiers jours qui suivent la naissance. On verrait sans doute aussi la pratique des avortements et des fraudes sexuelles. Ces pratiques seraient fréquentes en raison même de la fréquence des relations illicites, toutes situations dans lesquelles une grossesse est particulièrement redoutée. Quant à l’avortement, il n’a le plus souvent pas d’autre but que de suppléer à une fraude sexuelle qui n’a pas réussi... »

C’est en développant ces pensées que M. le professeur Gide arrive aux conclusions suivantes :

« Toutes les causes énumérées — littérature, spectacles et iconographie licencieuse, prostitution — tendent à affaiblir la natalité dans la mesure même où elles surexcitent la recherche des jouissances sexuelles. Elles concourent à cet affaiblissement de la natalité :

« 1° En faisant de la volupté, et non de la procréation, le mobile unique de l’acte sexuel;

« 2° En supprimant ou en retardant le mariage, qui est le mode d union sexuelle le plus fécond;

«3° En stérilisant la puissance génératrice par les maladies vénériennes ou les vices contre nature;

40 En supprimant le fruit, soit volontairement par l’onanisme et 1 avortement, soit involontairement par la procréation d'enfants impropres à la vie.

Inversement toutes les causes qui tendent cà combattre ou à enrayer 1 immoralité, telle que nous venons de la définir, doivent tendre à augmenter la natalité dans la mesure même où elles réussissent à réfréner l'instinct sexuel.

« Parmi ces causes, figurent certainement les commandements religieux et les doctrines morales qui érigent en devoir la chasteté pour les deux sexes jusqu'au mariage, la fidélité et le respect mutuels pour les deux époux dans le mariage. »

La littérature casuistique, celle qui dissèque une histoire romanesque pour aboutir à quelque conclusion immorale ou scandaleuse, n’est pour un homme cultivé qu’un amusement ingénieux. Elle devient très nuisible lorsqu’elle s adresse à la foule. Les littérateurs qui ont ainsi excusé l’avortement, le néo-malthusianisme, l’infanticide, etc., n’ont pas vu que par la même méthode, tous les crimes peuvent être innocentés. Le parricide même a été chanté par Fr. Coppée ( Severo Torelli, Pour la Couronne)', ces jeux d’esprit ont parfois des suites terribles. Lorsque sous prétexte de fraternité et de solidarité sociale, on a prôné la désertion, la destruction de la propriété d’autrui, le vol,

I incendie et 1 assassinat, on pouvait croire que personne ne se laisserait égarer par d'aussi monstrueuses infamies; les égarés sont pourtant nombreux et féroces.

C’est qu’en effet, les règles de morale doivent être absolues ; elles ne doivent pas être discutées. Dès qu’on les raisonne, elles n’existent plus; car si on admet qu’on puisse les discuter, les passions qu’elles contrarient suggéreront toujours quelque subtilité pour les contester. Le meilleur traité de morale ne comporte donc que quelques lignes.

L une d elles est la suivante : Tu ne tueras pas ; celui qui empêche de naître est semblable à celui qui tue. Le peuple qui oublie ce principe traditionnel, se condamne à mort.

Bertillox. 14

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