REMÈDES ILLUSOIRES
Il semble bien que les nombreux écrivains qui ont agité, dans ces derniers temps, la question de la dépopulation de la France, n’aient cédé qu’au désir de servir les idées qui leur sont particulièrement chères, quelque rapport que ces idées eussent d’ailleurs avec ce sujet.
Les réformes auxquelles la dépopulation de la France a servi de tremplin peuvent se diviser, malgré leur très grande variété en quatre catégories : 1° Réformes sociales diverses ; 2° Augmentation du nombre des mariages ; 3° Diminution de la stérilité involontaire; 4° Diminution de la mortalité.
Nous dirons un mot de chacune d’elles ;
Examen des réformes sociales diverses proposées dans le but hypothétique d'élever la natalité. — Personne n’a jamais indiqué que Y émancipation de la femme, la suppression du divorce, ou au contraire des lois rendant le divorce plus facile, augmenteraient la natalité (voirp. 196). Jamais on n’a donné, à l’appui de ces fantaisies, une preuve ni un commencement de preuve. On peut assurément être partisan de ces réformes ; mais, encore une fois, tout cela n’a aucun rapport avec le sujet qui nous occupe.
J’en dirai presque autant de la recherche de la 'paternité. Cependant, comme elle peut déterminer quelques mariages féconds, la Commission de dépopulation, sur le rapport de MM. Atthalin et Lyon-Caen a voté le vœu suivant :
Que la recherche de la paternité soit admise en France.
Ce vœu doit être d’autant plus approuvé que sa réalisation aurait pour effet de réduire la mortalité des enfants illégitimes ainsi que j’en ai apporté la preuve.
11 a une portée plus haute : il tend à inculquer dans l’esprit public ces deux principes : « Respect à la maternité. , quelle qu'elle soit l Protection à l'enfant quel qu’il soit ! »
La restauration des idées religieuses, si elle était possible, aurait peut-être quelque effet sur la natalité. Les études démographiques montrent la grande influence que la religion a sur les mœurs, et même sur des phénomènes de pathologie morale (sur la fréquence des suicides, par exemple), et prouvent que les hommes mettent en pratique, plus qu’on ne pourrait le croire, les prescriptions de leur religion ; or, toutes les religions prescrivent à l’homme, plus ou moins impérativement, d’avoir une postérité aussi nombreuse que possible (voir p. 117). Il est donc vraisemblable qu'il existe un rapport entre la natalité et le degré de sincérité des convictions religieuses (voir p. 126). Mais il est manifeste que, quoi qu’on fasse, on ne pourra pas changer notre siècle, ni l’empêcher d’être de plus en plus incrédule.
On a prétendu que la suppression des couvents augmenterait le nombre des naissances ; on en a supprimé beaucoup, et la natalité a continué à décroître. Ce résultat était bien facile à prévoir; voici ce que j’écrivais en 1896 : « Sait-on de combien de naissances on aurait chance d’augmenter la natalité ? Les couvents renferment actuellement
DES REMÈDES A OPPOSER AU FLÉAU
60.000 femmes environ. Supposons qu’elles soient oussi disposées que les autres femmes à se marier (ce qui n'est pas vrai : car, puisqu’elles se sont retirées au cloître, c’est que la vie de famille ne les attirait guère) ; un calcul simple nous montre qu’elles produiraient 4.500 naissances annuelles. Ainsi, il manque à la France 450.000 enfants chaque année, et on lui propose 4 ou 5.000 au plus. Et cela au moven d’une mesure violente, indigne d’un siècle de liberté. »
Examen sommaire des mesures proposées en vue d'augmenter le nombre des mariages. — La nuptialité est en France à peu près ce qu’elle est ailleurs (voir p. 176) ce n’est donc pas là que le bât nous blesse.
On a proposé, pour augmenter le nombre des mariages, de simplifier les formalités nécessaires pour le mariage. Ces formalités en effet sont encore trop longues, trop nombreuses et trop coûteuses (voir p. 180).
Nous avons vu les excellents effets de la loi Lemire, qui en a simplifié une petite partie, et les effets bien meilleurs encore de la loi belge de 1896 qui les a simplifiées davantage encore. Il faut adopter la loi belge (voir p. 185).
Mais qu’importe le nombre des mariages s’ils doivent être stériles ou presque stériles. Ce n’est pas là un remède à la dépopulation.
Examen des mesures ayant pour but de diminuer la stérilité involontaire — J insisterai à peine sur les remèdes que l'on a proposés pour combattre cette stérilité soi-disant excessive (voir p. 90). Il suffit presque de les citer pour en voir l’inanité.
On a dit qu’on diminuerait le nombre des femmes stériles (et surtout des hommes stériles) en combattant l’abus du tabac, l’abus de l'alcool, la syphilis. Est-ce que ces fléaux n’existent pas chez les autres peuples autant et plus que chez nous? Puen de mieux que de les combattre, mais c’est en exagérer singulièrement l’importance que de rattacher
leur existence à la dépopulation de la France. Nous avons déjà établi qu’elle n’a rien de commun avec le développement de l’alcoolisme (p. 197). Nous ne ferons pas à la prétendue influence du tabac l'honneur de la discuter.
D’après les statistiques militaires (les seules qui soient utilisables en cette matière), la syphilis est plus rare en France que dans les autres pays, l’Allemagne exceptée. Elle n’est pas une cause sérieuse de dépopulation.
L’examen des mesures proposées pour abaisser la mortalité nous ferait sortir du cadre de ce volume. Nous avons vu (p. 62 à 90) que, même efficaces, elles ne constitueraient pas un remède à la dépopulation.