MONOGRAPHIES DE FAMILLE
Les autobiographies qui nous sont parvenues sont nombreuses, mais trop souvent diffuses et confuses. Nous les résumons en les divisant en deux séries : celle des familles restreintes et celles des familles nombreuses.
Monographies de familles restreintes.
Presque toutes les familles restreintes attribuent leur fait au manque d’argent. Tous se trompent! C’est qu’en effet il faut d’abord s’entendre sur ce que mes correspondants appellent le manque d’argent. Tous s’en plaignent, du haut en bas de l’échelle sociale! Cette échelle descendons-la, échelon par échelon.
Voici une vieille dame, douée parlesortd’environ 30.000 francs de rente; apprenant que sa fille, mariée dans les conditions les plus heureuses, va être mère une deuxième fois (cinq ans après sa précédente grossesse), elle s’écrie affolée que son gendre est un monstre (parole toujours bien douce à prononcer!), que sa fille va être réduite a la pauvreté, et ses petits enfants à la misère : « Ces pauvres enfants, qui n’ont pas demandé à naître, que vont-ils devenir? » murmure-t-elle avec attendrissement. — « C’est une vieille folle! » direz-vous ? Non, elle raisonne très bien. Elle a 30.000 francs de rente et trouve que c'est peu ; elle espérait que son petit-fils en aurait le double, et elle est très déçue en entrevoyant le contraire. C’est donc bien le manque d’argent qui lui fait souhaiter peu de postérité.
Autre exemple, appartenant à peu près à la même catégorie sociale :
11 s’agit d'un homme fort occupé; il dirige une industrie florissante qui fait, avec raison, son orgueil; il a eu soin de n’avoir qu'un fils et une fille (celle-ci est la plus jeuife de beaucoup ; de l’aveu de son père, elle n’est venue que par surcroît, sans être souhaitée ni redoutée). Pourquoi n’a-t-il voulu que deux enfants? Sans motif défini! Par simple tradition bourgeoise. Sa famille, autrefois très nombreuse, est aujourd'hui très réduite, et son nom va périr. Il a fait comme ont fait ses cousins et cousines, sans savoir au juste pourquoi, car son industrie est assez prospère pour suffire à plusieurs familles, et nécessite même plusieurs associés. Donc, il n’avait qu'un fils et lui destinait la suite de ses affaires. Ce fils, espoir de 1p. famille, meurt à vingt-deux ans! Quel désespoir! Quels remords! Ah! combien il est navré de n'avoir voulu qu’un fils! Combien il se sent Partisan de son malheur! Mais il est trop tard pour réparer cette longue erreur.
Descendons quelques échelons.
Voici un bon père de famille qui joint au produit d'une profession quelconque, le revenu d'une petite fortune de 100.000 fr. qu'il possède « Comment voulez-vous que je dote mes filles si j en ai plusieurs ? On ne trouve pas de gendre convenable à moins de 50.000 francs. Donc, dans l’intérêt de mes enfants, il faut i(ue je les empêche de naître » (la phrase est un peu baroque, mais le raisonnement l’est aussi, et les deux vont de pair). Je voudrais croire que le bonhomme se trompe; 50.000 francs ne rapportent guère que 1.500 francs, ce qui est un faible appoint pour se marier; une éducation pratique et, si possible, un joli visage, sont des biens plus précieux et souvent plus alléchants.
ANNEXE
Encore quelques échelons.
Celui-ci ne possède rien ; il est employé. Il explique qu’il ne peut avoir qu’un seul fils, car il veut que ce fils fasse des études supérieures et entre à l'Ecole Polytechnique! Le malheur est que ce fils n’est qu’un homme moyen (comme la plupart des hommes; c’est même la définition du mot « moyen »); il n entre dans aucune école, et ne devient qu’un bachelier râpé, un déclassé. En ummot, il appartient à la catégorie la plus misérablequisoit. Son père a manqué de clairvoyance; pour s élever au-dessus des autres, l’instruction sert bien moins qu un caractère vigoureusement trempé; si notre homme avait eu plusieurs fils, il aurait eu plus de probabilités cl’en avoir un qui fût doué de l’extrême énergie dont un homme a besoin pour s’élever au-dessus de sa condition.
Le cas qui va nous occuper est plus grave et plus triste encore. C’est une lettre qui ne vaut que par son origine : elle est signée par deux cents employés des deux sexes d un des grands magasins de Paris et peut passer pour 1 expression de l'état moral des employés de commerce. Iis expliquent pourquoi ils ne veulent pas avoir d enfants : c est simplement pai immoralité. Dans cette lettre très verbeuse, très mal ordonnée, banale et déclamatoire, on ne trouve pas un sentiment généreux (sauf une phrase de pitié pour les vieillards infirmes) , la patrie, la famille, le devoir, semblent choses ignorées. L'homme leur paraît n’avoir de devoirs qu’envers lui-même. Du moment qu'il ne vole pas et n’assassine pas, ils le croient quitte envers les autres hommes.
Les signataires de cette lettre lamentable se plaignent de manquer d’argent, naturellement. Et pourtant les employés des grands magasins de Paris (et surtout de celui dont il est question) n’ont pas à se plaindre à cet égard.
Nous venons de parcourir trois couches sociales qui invoquent à tort le manque d’argent pour se justifier d avoir aussi peu d’enfants que possbile. Tous se trompent. Ce n'est pas le manque d’argent, qui les détermine à avoir peu d enfants, c est (abstraction faite de la dernière lettre, qui est exceptionnellement honteuse) l’ambition d’élever leur famille au-dessus de leur condition.
Ambition légitime, mais mal comprise! Ce qui fait la valeur d'un homme, c'est avant tout le caractère, c est-à-diie 1 énergie et la volonté. Plus vous aurez d’enfants, plus vous aurez de chance d'en avoir qui aient reçu ce don inestimable ; 1 éducation ordinaire à l’enfant unique, généralement gâté, est propre à atrophier cette qualité.
Quelques autobiographies de familles nombreuses.
Que j aime bien mieux la lettre si parfaitement noble d'une mère de douze enfants, dont onze vivants. Elle les a eus volontairement, malgré les avertissements et les colères assez inconvenantes de sa famille ; plusieurs sont nés alors qu'elle était riche ; lorsque les revers de fortune l’eurent ruinée, elle en a eu d'autres encore. Son mari est malade; sur elle seule repose ce lourd fardeau. Certes, c’est un rude labeur de les nourrir et de les élever. Elle ne regrette rien ; elle est heureuse d’être entourée de sa belle et nombreuse famille, et de travailler pour elle. Elle ne craint rien de l’avenir ni pour eux, ni pour elle-même. Elle est très pieuse : Deus providebit !
Écoutez cette belle histoire qui est celle d un de mes correspondants :
Le début en est fort triste. Commerçant ruiné, il fut expulsé, vendu et se trouva sur le pavé, n ayant que cinquante francs dans sa poche, avec ses sept petits enfants (plus un huitième qui naquit trois ans plus tard). Voilà le point de départ de cette famille.
Mais voici son point d arrivée : vingt ans après, tous ses enfants étaient établis, presque tous mariés, les uns gagnant convenablement leur vrie, les autres riches, quelques-uns riches à millions, et c est parce que cette famille était nombreuse, qu’elle a si merveilleusement réussi. Plusieurs des fils s’expatrièrent, les uns aux États-Unis, les autres ailleurs, tous cherchant non seulement ce qui leur convenait, mais ce qui convenait à leurs frères et sœurs. « Viens à Chicago, les modes françaises y sont appréciées. — Retourne à Paris, les électriciens américains y trouvent de 1 ouvrage. — J'ai une excellente occasion, mais il me manque 5.000 francs. — En voüà 1.000, nos frères et sœurs feront le reste. » C’est par des avis pareils que, peu à peu, les uns s’élevèrent à l'aisance, les autres à la richesse ou même à la grande richesse. Des enfants uniques n’y seraient pas parvenus. « Certes, nous avons beaucoup peiné autrefois, m’écrit le père de cette noble famille : pourchassés par le propriétaire, accablés par l’impôt, nous avons eu bien souvent recours au Mont-de-Piété. Aujourd'hui nous sommes vieux tous les deux et serions pauvres sans nos enfants. Notre joie est grande de les voir prospérer et se multiplier ! »
lout le monde, dira-t-on peut-être, ne peut pas avoir l’énergie qu’a déployée cette famille. Mais tout le monde peut avoir 1 esprit de solidarité qui fut la cause de son succès.
ANNEXE
Budget d’une famille nombreuse aisée. — M. Beaurin-Gressier a fait cette importante étude au point de vue fiscal. Elle comporte 120 rubriques (que nous nous contentons de résumer). Pour chacune d’elles, la part de l’impôt a été calculée. La conclusion générale est que le quart des dépenses faites par une famille nombreuse (exactement 23 p. 100) entre dans les caisses de l'État, du département ou de la commune.
La famille dont il s’agit comprend 9 personnes vivant ensemble : le père, la mère, 3 fils de quatorze à seize ans, 2 filles de onze à seize ans, et 2 domestiques. Le père est fonctionnaire ; ses ressources annuelles, dépassant un peu 20.000 francs, consistent dans un traitement auquel s'ajoutent quelques revenus patrimoniaux, fonciers pour la majeure partie. Il s’agit donc de ce que l’on considère généralement comme une famille aisée. Cependant en raison de ses charges, elle ne maintient l'équilibre de son budget qu'en s’astreignant à une sévère économie, ce dont il est facile de se rendre compte en parcourant les articles de dépense et en faisant la répartition par tète. Son seul luxe réside dans la possession, en province, d'une maison, vieux centre familial, où les enfants vont passer les vacances.
Dépenses d'une famille parisienne en 189k et impôts supportés par elle.
Famille composée de 9 personnes : le père, la mère, trois garçons (dix-neuf, dix-sept, treize ans), deux filles (seize, onze ans) et deux domestiques.
Première section. — Services ou produits donnant lieu à des impôts dont l’incidencefinale est relativement facile à discerner.
1 PpADAi'linn
Habitation : maison de province dont le père jouit à titre de propriétaire.
Appartement à Paris .
Alimentation .
Chauffage et éclairage .
Habillement .
Objets de cuisine et de ménage . . .
Mobilier .
Parfumerie (savon, etc.) .
Transports (chemins de fer, omnibus,
timbres-poste, etc.) .
Distractions (théâtre, tabac, chasse) .
Cadeaux (jouets, bijoux, confiserie). .
Divers (papier timbré, frais d’examen)
Montant
de l’impôt
des
dans la
dépenses.
dépense.
Deuxième section. — Services rémunérés au moyen de salaires dans lesquels se confondent les impôts supportés par les auteurs des services :
Habitation et mobilier (réparations, etc.) .
Vêtements (blanchissage, etc.) .
Soins (médecin, pharmacien, bains, douches, etc.) Culture intellectuelle (professeurs, livres, sociétés
savantes) .
Gages des domestiques .
Sommes données (aumônes, pourboires, argent
de poche des fils de la maison) .
Somme à valoir pour omissions .
Montant
des
dépenses.
Total général des dépenses :
lrs section . 14.117 75
2° section . 6.582 25
Autre budget d’une famille bourgeoise très nombreuse. — Voici le budget, très détaillé (je le possède pour chaque mois de l’année), avec indication des quantités consommées, d une famille où les enfants sont deux fois plus nombreux que dans la précédente. Cette famille est d’autant plus intéressante quelle n’est pas habituée à la pauvreté: elle a été riche naguère. 11 lui en est resté une grande recherche de propreté j ointe à une extrême simplicité du costume. Les frais d'éducation des enfants n’ont pas été sacrifiés; ils sont restés élevés. On i emarquera, au contraire, 1 extrême modération des d épenses d alimentation (212 francs par an et par personne, soit ü Ir. 58 par jour!). Cette famille dépense pourtant 10.000 fiancs en un an, Et voilà à quelle misère elle se résigne pour ne pas déchoir et pour élever convenablement ses enfants. C ette mère de famille joint un esprit très pratique à une admirable noblesse de cœur.
Cette famille habite la banlieue par mesure d’économie; il en résulte que les frais de transport sont assez élevés.
Dépenses d'une famille de la banlieue de Paris, autrefois riche, puis ruinée (1905).
famille composée de 14 personnes: le père, la mère; 6 fils (18. 17, 1b, 13, 9 et 2 ans); 5 filles (12, b, 3, 3 ans, jumelles, et 1 mois) ; 1 domestique.
ANNEXE
Habitation, eau, impôts . 1.643,50
Alimentation . 2.970,80
Chauffage et éclairage . 639,33
Habillement . 1.075,95
Mobilier . 102,05
Propreté (coupe de cheveux, etc.) . 296,30
Blanchissage . 356,00
Transports (chemin de fer, omnibus, etc.). . . 941,00
Correspondance . 116,50
Jouets des enfants . 10,00
Distractions (théâtre, tabac, etc .) . Néant.
Soins médicaux .
Éducation et livres . . .
Journaux, etc .
Gages de la domestique Etrennes diverses . . .
Voici quelques détails intéressants relatifs aux quatre premiers articles de ce compte :
Habitation ( Banlieue parisienne.)
Salon, salle à manger, cabinet de \ travail, cuisine, grandes caves : j
6 chambres dont 3 mansardées ; f . ,
salle de bain ; water-closet : i chambre de débarras, calori- ' fère. Jardin.
Impositions. 175,50 Eau .... 68
Alimentation
Denrées achetées dans un village de la banlieue de Paris.
Pain : En pains de 4 livres à 0 fr. 75 le pain Lait : Le litre coûtant 0 fr. 30. ..... .
Huile : A 2 fr. 40 le litre (pas d’octroi). ■ •
Graisse : A 0 fr. 60 la livre .