PS DS
Le tableau suivant, que nous dressons avec des chiffres fournis par M. Bertillon lui-même, nous fera toucher du doigt la monstrueuse inégalité de la mortalité, suivant les classes de la société :
Mortalité à Paris, suivant les arrondissements Décès sur 1.000 habitants (moyenne de 4891-92-93)
Arrondissements très pauvres :
GOPDENNSS 2.71 MR EL 030,1
Ménilmontant =. . . . 97,7 Buttes Chaumont. . . . . 29,1 Nanghed. 0. | 26,7 Butte Montmartre . . . . 923,7
Moyenne : 27,1 Pp. 1000
Arrondissements pauvres :
Observatoire. = 7. , . : 33,5 Homer es piece AD Popincourt. 23,0
Moyenne : 26,6 p. 1000
Arrondissements aisés :
An HÉOD M an Li 2. 791,9 PAIE te eus ts 109,7 Hôtel-de-Villen "340 97,7 Enclos Saint-Laurent. . . 19,1 Temple . . 19,9
Moyenne : 20,3 p. 1000
Arrondissements très aisés :
laxembourer 0607 ur. 17,0 Pons nee 70,6 Moyenne : 17,1 p. 1000
nt
Arrondissements riches :
Palais Bourbon, . . . . | 18,4 PASS rt co Ne Louvre. A Lure et ES 0 Opéra 14,9
Moyenne : 16,7 p. 1000 Arrondissement exceptionnellement riche :
RTC ES tee 11,6 Moyenne : 11,6 p. 1000
Ce tableau nous montre de facon saisissante la différence considérable de mortalité suivant les classes de la société. Quand sur une même population de 1.000 personnes, il vient à en mourir 11 à l'Élysée, il en meurt 30 aux Gobelins, 27 à Ménilmontant ! Aucun subterfu ne peut expliquer un tel écart: la misère, le surmenage, l'hygiène défectueuse en sont les vrais et seuls facteurs. Qui pourrait soutenir qu'en faisant bénéficier les classes pauvres de mesures d'hygiène appropriées on ne puisse abaisser la mor-
talité, sinon au chiffre même de l'Elysée, mais à un taux. voisin ?
Mais, il faut le reconnaître, les mesures d'hygiène ne sont pas tout. En l’état actuel de la société, la puissance d'action des meilleurs lois de l'hygiène est forcément limitée. Elle se heurte à des intérêts trop divers. Les exigences du travail industriel et de la production intensive, les nécessités de la concurrence qui forcent, à produire vite et à bon marché,
opposent le patron à l’ouvrier aux dépens de la conservation de l'individu.
FT
La tyrannie du capital met dans la nécessité d'extraire de l’ouvrier tout ce qu'il peut rendre en échange d'un minimum de salaire. On tient compte de l’usure de la machineeton prévoit l'amortissement de son prix d’achat; l'usure de l'organisme du travailleur laisse indifférent, lorsque son rendement devient insuffisant, on le remplace par un plus jeune et voilà tout; une machine nouvelle exige un débours de capital. Tant pis si l'ouvrier de chair vient à se surmener pour satisfaire aux exigences de l’ouvrier d’acier !
Pour recevoir leur plein effet, les mesures d'hygiène devraient être précédées d’une transformation profonde de la société. Certes 1l est louable de vouloir empêcher le prolétaire de mourir de maladie ou d'accident de travail ; il serait mieux encore et plus sûr de lui permettre de ne pas mourir de faim ou de misère. L'hygiène la mieux comprise, la mieux appliquée n'a guère d'action sur un organisme débilité par le surmenage, la faim, la misère...
Dans un travail de recherches expérimentales intitulé : Comment la misère martyrise l'organisme humain, M. Niceforo, professeur à l'Université de Lausanne, a étudié les modifications subies par la taille, le poids du corps, le crâne et la sensibilité dans la classe pauvre. Il conclut en ces termes: « C’est ainsi que l’économie moderne, non seulement s'est arrangée de façon à soustraire au travailleur le produit intégral de son travail en lui donnant en échange un salaire misérable qui ne fait que river les chaînes avec lesquelles elle l’a attaché à la terre et aux machines, — élle lui prend aussi sa santé
organique, — elle lui martyrise sa taille, son crâne, ses nerfs, son organisme entier. Elle lui prend encore plus. Elle lui prend sa sensibilité morale.
« Jouissance de la richesse qu'il a produite, — jouissance de sa santé physique, — jouissance spirituelle de ses facultés et de ses sentiments, — elle lui a pris tout, en le forçant à vivre d’une vie malsaine et sans pain, une vie qui ne vaut plus d’être vécue (1). »
Notre excellent ami, le D' Sachnine, dans son très remarquable travail sur La Journée de huit heures (Lyon, 1900), inspiré par notre maître, M. le professeur Augagneur, a nettement démontré l'influence pernicieuse du travail prolongé sur l'organisme humain. Des pages entières seraient à citer ; nous ne pouvons que conseiller la lecture de ce consciencieux ouvrage aux personnes avides de documentations sur ce sujet.
Quoi qu'il en soit, de grandes améliorations sont possibles dès aujourd’hui, dans la lutte éternelle contre la maladie et la mort ; une immense somme de souffrances peut être évitée; il est permis de sauver de nombreuses existences humaines.
Nous allons en indiquer les moyens dans nos chapitres suivants ; la collaboration étroite et désintéressée de toutes les bonnes volontés est nécessaire pour en réclamer l’application immédiate. Nulle tâche n’est plus pressante ; à l’œuvre donc en attendant les temps d'harmonie qui se préparent. « Défendre l’homme contre les éléments d’abord, contre
(4) Professeur Alfred Niceroro : Revue Blanche, 15 juillet 4902.
sfr pa
l’homme ensuite, pour faire de tous ces ennemis conjurés autant d'aides et de soutiens: voilà le but que nous nous assignons...…..
« Tous les hommes ont faim, c’est la loi de nature. Tous doivent manger, c'est la loi de justice. Tous mangeront, c'est la loi attendue (1). »
(1) G. CLéwenceau : la Mélée sociale, la Faim.
Mortalité infantile
Si les hommes ont des obligations à l'égard des êtres qui ne sont pa, encore nés, elles ne consistent pas seulement à leur donner l'existence
mais le bonheur.
CoNDorcT.
Nous avons vu précédemment combien il était illusoire, dans l’état actuel de la société, de chercher à augmenter la natalité française. Au contraire il nous est permis de faire diminuer considérablement la mortalité générale et particulièrement la mortalité infantile.
Voici d’abord le tableau de la mortalité des enfants de 0 à 1 an, pour la France (1):
On peut donc dire qu'il meurt, annuellement, en moyenne 140.000 à 150.000 enfants de 0 à ! an, soit un peu plus de 160 pour 1.000 naissances.
(1) Statistique annuelle, t. XXNII, p. 14,
Far Pr
JL —
Le tableau suivant nous donne les variations de la mortalité du premier âge dans les différents pays
de 1874 à 1883
d'Europe.
Enfants
de Oà1an
sENopwegen soi TO 7 andere... 106,8 FoUÊde . ; i- 198,0 4 Danemark . . . 146,6 5 Angleterre. . . 143,9 HO Sudisser. es ie 180,4 PDO LME CID T dRTANO 17 165,4 9 Hollande. . . . 204,3 ONE 2,720, RAR PUISSeS 215,7 TA UILIChe MN 0D0)0
13 Russie d'Europe 265,4
Enfants de 1 à 5 ans
de 1884 à 1893
Enfants de 0 à 1 an
Enfants de 1à5ans
OT 36,6 39,7 46,3 54,2 50,0 59,0 60,6 62,2 85, JR 116,7 (1)
Nous voyons tout d’abord que nous n'occupons
pas dans ce tableau un rang honorable ; il meurt en
France presque deux fois plus d'enfants de O0 à 1 an
et de ! à 5 ans qu'en Norvège.
Mais l’étude de la mortalité infantile par régions,
dans notre pays, est beaucoup plus intéressante et
nous montrera mieux encore quels sont les progrès
réalisables,
Les départements de la Creuse, des Landes, de la
Haute-Vienne et du Massif central ont une mortalité de 110 pour 1.000 enfants de 0 à 1 an, c'est-à-dire
(1) Bulletin de l'Institut international de statistique, t. X, p. 36.
presque le chiffre de la Suède, et nous n’aurions qu à nous réjouir s’il en était ainsi des autres. D’après M. Turquan, la faiblesse de ce chiffre tient à ce que dans ces régions, l'allaitement par la mère est de règle, le biberon étant tout à fait exceptionnel.
La Normandie, l'Eure-et-Loir, l'Yonne, la Nièvre, la Drôme, l'Ardèche, les Hautes-Alpes, les Basses- Alpes, le Vaucluse, ont au contraire un chiffre de mortalité élevé variant entre 200 et 250 pour 1.000 enfants de 0 à 1 an.
Dans certaines villes, elle atteint le chiffre formidable de 500 pour 1.000, comme à Halluin, Rosendael, Roucq. Elle dépasse 300 p. 1.000 à Lille, Roubaix, Tourcoing, Dunkerque,et va de 200 à 250 au Havre, Rouen, Reims, Murat, Saint-Denis, Montceau-les- Mines, Belfort, Calais, Troyes, etc.
Ce qui étonne, au premier abord, c’est le chiffre relativement faible de certaines grandes villes : Marseille, 171 ; Nantes, 150 ; Paris, 145; Toulouse, 129 ; Bordeaux, 128; Lyon, 120: Montpellier, 113. Mais si l’on vient à rechercher la mortalité des départements dans lesquels se trouvent ces dernières villes, on voit qu'elle est considérable ; cela provient de ce qu’un grand nombre de nouveau-nés de la ville sont envoyés en nourrice aux environs et vont y augmenter le nombre des décès.
Les enfants naturels sont encore plus cruellement frappés. Sur 1.000 naissances illégitimes il en meurt, durant la première année :