‹ La Dépopulation de la FranceChapitre 34 sur 37 · SS · texte numérisé non relu

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l'atelier ou de l'usine. Quelle critique du travail des femmes pourrait valoir l'éloquence des chiffres!

Mais ce n’est pas tout. Ainsi, dans les statistiques relevées dans le service de M. Pinard, de 64 à 67 femmes p. 100 sont dans l'impossibilité de nourrir leur enfant au sein. Il était utile de rechercher pendant combien de temps la proportion de 36 à 33 femmes p. 100 nourrissant leur enfant au sein pouvaient continuer l'allaitement. M. Planchon donne le tableau suivant tiré de la consultation des nourrissons de la clinique Tarnier, dirigée par le professeur Budin (1).

245 femmes ont suivi la consultation pendant

7 mois :

158 ont donné le sein pendant ce temps. . . . 64,4 p. 100 J3.n'ont pas eu-assez delait, . . . . : . . 20,8 — 14 n'ont pas eu de laït du tout. . . . . . . . 5,8 —

132 femmes ont suivi la consultation pendant

14 mois :

84 ont eu suffisamment de lait pendant 7 mois. 63,6 p. 100 73 — — 8 — 55,3 — 50 — — 9 — 378 — 30 — 10 — 22,7 — 18 227 — FT VER 06 8 — — 12 — 6 — 2 — — 13 —

Ainsi donc, ces statistiques nous prouvent que bien peu de femmes conservent leur lait pendant plus de 7 mois. Grâce à elles, nous avons pu calculer

(4) Pzancuon : Bulletin de l'Acad. de méd., n° 43, décembre 1902, p. 705,

que sur un chiffre global de 100 femmes prises parmi celles qui ont voulu et pu commencer l'allaitement au sein, 22,16 seulement ont eu suffisamment de lait pendant 7 mois, et 7,44 pendant 10 mois!

Nous avons encore là une preuve évidente que la femme n'est pas faite pour le travail que lui impose la société. Non seulement le capital l'épuise, diminue ou abolit sa fonction génératrice, mais encore tarit le lait, nourriture naturelle et gratuite, qui serait d'autant plus nécessaire à son enfant que celui-ci aura plus souffert d'une gestation écourtée!

« L'allaitement au sein, — dit M. le professeur Porak (1), commentant les statistiques de M. Planchon, — soit que les femmes veuillent se charger d'allaiter elles-mêmes leur enfant, soit qu’elles cherchent une nourrice au sein pour les suppléer, est-il possible? Non. Les"Temmes du peuple perdent leur lait trop tôt. Elles ne trouveront pas non plus de nourrices au sein capables de remplir leurs engagements lorsqu'elles auront allaité leur propre enfant jusqu’au sevrage. [l faut donc envisager rigoureusement le problème et avouer nettement que pour combattre l'alimentation prématurée, il est nécessaire d'organiser l'allaitement mixte ou l'allaitement artificiel.

« Nous n'entrevoyons malheureusement pas ce qu'on peut faire de réellement efficace pour modifier les conditions économiques et pour réformer nos mœurs déplorables dont la natalité dépend. On se demande avec anxiété ce qui adviendra du pays où la

(1) Professeur Porar : Rapport à l’Académie de médecine, n° 43, 30 décembre 1902.

maternité, au lieu d’être considérée comme le plus saint des devoirs, reste couverte d’une espèce d’opprobre. Tout le monde sait ce qu'en pensent les femmes de la bourgeoisie moyenne et aisée, et à plus forte raison, celles des familles riches qui donnent l'état de l'opinion. » Et plus loin :

« La plus grande mortalité des nourrissons venant de Paris dépend, suivant toute vraisemblance, de la dégénérescence qui épuise les autochtones des grandes villes et fait disparaitre leur race avec le temps. L'excès de travail, les misères, les maladies transmissibles, en particulier la syphilis et la tuberculose, l'alcoolisme, les vices et les écarts de toute espèce amènent la déchéance plus ou moins rapide des citadins. La morti-natalité, la poly-mortalité des Jeunes, l'avortement criminel ou, spontané, la stérilité voulue ou acquise en tarissent fatalement la descendance. Si on en pouvait douter, les chiffres pré- ‘cédents en apporteraient une nouvelle preuve. »

C'est là le procès de la société actuelle. Les mêmes modifications économiques que nous avons préconisées pour accroître la natalité feraient du même coup diminuer la mortalité. Mais le voudra-t-on?

Récemment, le professeur Budin, citant les déclarations du D' Pierchon, d'Halluin, et du D’ Galissot, de Roucq, dénoncçait à l'Académie de médecine l'effrayante mortalité infantile de nos départements du Nord et du Pas-de-Calais. Dans certaines communes, à Halluin, à Roucq, elle s'élevait à 65 p. 100 des enfants de 0 à 1 an; elle atteint 75 p. 100 au bout de la deuxième année. En d’autres termes, sur

100 naissances, 25 enfants seulement atteignent la troisième année!

Le professeur Budin crut pouvoir attribuer ces hécatombes aux sociétés belges d'assurance sur décès d'enfants. Les parents, la nourrice, la gardienne assurent l'enfant à ces compagnies moyennant un paiement de 5 à 20 centimes par semaine, et touchent une prime de 20 à 100 francs à la mort de celui-ci. Le même enfant peut être assuré à plusieurs compagnies.

Tout en convenant qu'il n'est guère possible de rencontrer des parents capables de laisser mourir leur enfant pour toucher une prime bien insuffisante à dédommager des peines de neuf mois de gestation, il peut en être différemment des nourrices ou des gardiennes, et l’on prévoit toutes les conséquences funestes, toutes les négligences coupables que peuvent entrainer de telles pratiques.

Mais, ces assurances, justement appelées primes à la mort, ne sont que le reflet de la cause réelle et : non la cause elle-même qui est encore ici d'ordre économique. Ce massacre des innocents est le fait de la misère profonde des ménages tisseurs du Nord. Les usines de filature et de tissæge sont échelonnées à quelques mètres de la frontière belge, d'Halluin à Roucq. Des flots d'ouvriers belges — 8.000 — portant leurs provisions pour la journée, s'y déversent tous les matins pour regagner leurs logis le soir. Ils se contentent d'un salaire dérisoire de 2 francs à 2 fr. 50 par jour, parce que la vie est bien meilleur marché en Belgique. Les ouvriers français, sous l’influence dela concurrence, sont obligés d'accepter les

mêmes salaires qui, à cause des prix bien supérieurs des objets de première nécessité, pain, viande, beurre, café, pétrole, logement, sont des salaires de famine. Comment élever et nourrir des enfants avec 2 fr. 50 par jour! La mère est donc obliwée de travailler aussi ; la conséquence est l’épouvantable mortalité des enfants. Ce sont là les constatations faites par le professeur Ausset, de Lille, dans son rapport au préfet du Nord. Commentant ces faits : « La misère en est la cause originelle, dit M. le professeur Courmont; une fois de plus, une question d'hygiène est à la remorque d’une cause économique. »

Y a-t-il des remèdes à une telle situation? Une loi nouvelle est nécessaire pour interdire toute combinaison d'assurances reposant sur des enfants de moins de sept ans. Un projet de loi dans ce sens est déposé à la Chambre. Mais comment élèvera-t-on les salaires ? Là seulement est le remède si l’on veutsupprimer la misère et laisser la femme au foyer familial.

Une nouvelle cause de mortalité infantile est l'industrie nourricière. Parlant des 150.000 enfants qui meurent annuellement en France de 0 à 1 an, le professeur Lacassagne demande une meilleure application de la loi Roussel : « L'industrie nourricière, dit-il, est responsable de la plus grande partie de ces décès et on frémit quand on voit le nombre de petits citadins qui se trouvent condamnés à mort le jour où ils sont remis à la nourrice villageoise, et vont ainsi

peupler les cimetières ruraux (L). »

(4) LacassaGne : Arch. d'anthropologie crim., 1900,

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