LES DOULEURS DE LA VEUVE. I
voulut plus descendre au jardin, parce qu'il fallait passer devant la porte de la chambre de mon père, €t que cela lui faisait trop de peine; mais, craignant que le défaut d'air fasse mal à mon frère et à moi, elle demanda, à la fin de février, à monter sur la tour, ce qui lui fut accordé. »
Le 22 janvier, il y eut sur le registre des arrêtés du Temple ces lignes : « Marie-Antoinette demande pour elle un complet habillement de deuil, et, pour sa famille, le plus simple. »
2?> Janvier. — La demande est accordée. 11 janvier. — On apporte au Temple les vêtements; la reine, vo3^ant, pour la première fois, ses enfants vêtus de noir, leur dit : « Mes pauvres enfants, vous c'est pour longtemps, moi c'est pour toujours. »
La voilà, Marie-Antoinette, la fille des Césars, la reine de France, la voilà habillée par la république ! Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux retombent sur ses épaules. Un voile noir descend entre les tuyaux et la coilTe ; un petit chàle noir liséré de blanc tombe sur une robe également noire; un grand fichu blanc est croisé sur le cou avec une épingle. Les cheveux sont blanchis, le teint est pâle, les yeux n'ont plus d'éclairs, la bouche n'a plus de sourires. Je me rappelle les éblouissants portraits de M""» Lebrun et de Roslin le Suédois, le velours, les paniers, les longues traînes, les aigrettes, les panaches, les fourrures, les dentelles, les pierre-
ries. Je me souviens de cette description de M^^ Lebrun, peintre avec la plume comme avec le pinceau : « Ce qu'il y avait de plus remarquable dans le visage de la reine, c'était l'éclat de son teint; je n'en ai jamais vu de plus brillant-, brillant est le mot, car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait pas d'ombre. Lors du dernier voyage que je fis à Fontainebleau, je vis la reine dans sa plus grande parure, couverte de diamants, et, comme un magnifique soleil Téclairait, elle me parut vraiment éblouissante. Sa tête élevée sur son beau cou grec, lui donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que Ton croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. » Je me souviens d'Horace Walpole, écrivant à la suite d'un bal de Versailles : « On ne peut av^oir d'yeux que pour la reine. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses. Les Hébé et les Flore, les Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. » Où sont-ils, les beaux jours de Marie-Antoinette ? Entre la reine d'autrefois et la prisonnière d'aujourd'hui il y a la même différence qu'entre la journée d'été la: plus ra3'onnante, la plus magnifique, et la journée d'hiver la plus glaciale, la plus mélancolique, la plus sombre. Le soleil de cette existence s'est éteint; maintenant, c'est la nuit à jamais. Mais dans cette nuit profonde que de majesté encore! Comme Marie