‹ La dernieère année de Marie AntoinetteChapitre 12 sur 44 · LES DOULEURS DE LA VEUVE. I · texte numérisé non relu

LES DOULEURS DE LA VEUVE. I

StLiart, Marie-Antoinette a une telle puissance de séduction, qu'elle se fera admirer même de ses geôliers, même du bourreau. De loin, on la calomnie, on rinsulte; de près, on la vénère. Elle avait, d'un sourire, subjugué Mirabeau, et le grand tribun s'était écrié, en jurant de la défendre : <i Madame, la monarchie est sauvée. » Barnave n'avait pas été moins ému : « Madame, lui avaitil dit, la vo3^ant pour la dernier-^ fois, je suis bien sûr de paver de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. » — « Eh bien (c'est Sainte- Beuve qui en fait la remarque), tout homme qui aura dans le cœur quelque chose de la générosité d'un Barnave, éprouvera la même impression, et, . s'il faut le dire, la même conversion que lui, en approchant de cette noble figure si outragée. »

Hélas! ce qu"il faut plaindre, ce n'est pas le roi martyr, c'est sa veuve. A lui s'appliquent déjà ces belles paroles de l'Écriture : « Le juste a paru mort aux yeux des insensés, et ils ont regardé sa sortie de ce monde comme une véritable ruine. Mais il est en paix, car Dieu, l'ayant aimé à cause de sa justice, l'a transféré d'entre les pécheurs parmi lesquels il vivait, afin que son esprit ne fût pas corrompu par leur malice ni son âme séduite par leurs artifices. » Mais elle, elle est morte à la terre, et ne jouit pas encore du ciel. Ah! si elle pouvait ne vivre que pour les choses d'en haut ! Cependant un

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dernier lien, un lien sacré la retient ici-bas : c'est Tamour maternel. Peu lui importe son propre sort; mais le sort de ses enfants, elle ne peut s'en désintéresser. C'est pour cela, la pauvre femme, qu'elle va encore, comme une naufragée, se raccrocher d'une main mourante aux débris emportés par les tiots. C'est pour cela qu'au milieu de sa détresse elle va laisser je ne sais quelle vague et imperceptible lueur d'espoir pénétrer dans les froides ténèbres de sa prison. C'est pour cela qu'elle va prêter l'oreille aux chuchotements d'amis mj^stérieux et fidèles qui veulent absolument arracher la famille royale à ses fers. La reine ne daignerait même pas s'occuper de sa délivrance; la mère ne veut rien avoir à se reprocher. S'il s'agit de sauver ses enfants, les chimères les plus invraisemblables lui paraissent des possibilités, et elle se jette avec ardeur dans les projets de délivrance qu'on fait luire à ses 3'eux rougis par les larmes. Les romanciers n'ont rien inventé de plus saisissant, de plus pathétique, que les tentatives folles et sublimes de ces héros obscurs du dévouement, qui essayèrent de faire des miracles.

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Tant de gens brûlent ce qu'ils ont adoré, tant de courtisans se changent non seulement en ennemis, mais en insulteurs ; il y a dans Thistoire tant de lâchetés, de trahisons, de défaillances, d'ingratitudes, d'apostasies, qu'il est juste que la nature humaine soit parfois relevée par quelques traits de dévouement, d'abnégation et de. grandeur d'ame. Burke, le grand orateur anglais, a dit en parlant de Marie-Antoinette : « Dans une nation renommée par son esprit de civilisation et ses mœurs pleines d'élégance et de galanterie, chez un peuple d'hommes d'honneur et de chevaliers, j'eusse pensé que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la venger, je ne dirai pas d'une insulte, mais d'un regard qui se serait levé sur elle sans respect... La source de tous les sentiments généreux et des entreprises héroïques est tarie. Elle est perdue cette

délicatesse de principes, cette chasteté d'un honneur sans reproche qui redoutait la tache la plus légère comme une large blessure. 11 a disparu cet honneur qui inspirait le courage, en adoucissant les mœurs, et qui ennoblissait tout ce qu'il touchait. Il a cessé d'exister; le siècle de la chevalerie n'est plus. I) Non, le temps de la chevalerie n'était point tout à fait passé. Il y avait des cœurs véritablement chevaleresques, qui battaient dans des poitrines d'hommes obscurs, d'hommes du peuple. La chevalerie moderne n'a pas besoin de blason. A défaut de parchemins, elle a son courage, sa vertu. L'armoriai remontant aux croisades ne surpasse pas cette roture, et cette noblesse du cœur vaut la noblesse du sang. Oui, il y eut de pauvres gens qui prirent, auprès de la reine, au poste des plus grands dévouements et des plus grands périls, la place que les champions de l'aristocratie avaient laissée vacante en émigrant. Eux, ces plébéiens inconnus, qui auraient pu abandonner la royauté sans être taxés d'ingratitude, eux qui n'en avaient reçu ni fonctions ni bienfaits, ils allaient être les confesseurs, les martyrs de la foi royaliste. Ces hommes étranges et admirables, dont l'apparition dans le Temple a quelque chose de fantastique et de mystérieux, ces paladins du peuple, qui ne connaissaient point d'obstacles, qui se sentaient capables de braver tous les dangers, d'éviter tous les pièges, de pénétrer dans tous les donjons, de briser coûtes les chaînes, ressemblaient à des voyants, à

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des illuminés soutenus par une force surnaturelle. C'est que sur certaines âmes le malheur excite plus de fascination que la prospérité. Tel homme qui serait resté debout devant Marie- Antoinette triomphante, s'agenouillait devant Marie-Antoinette prisonnière. Tel homme qui aurait regardé d'un œil froid la souveraine sous son manteau royal, frissonnait d'émotion et de respect devant la veuve en deuil, malheureuse et persécutée. La majesté de la souffrance n'a-t-elle pas en effet plus de grandeur que la majesté du trône? Les hommes qui allaient se dévouer pour Marie-Antoinette, et se dévouer jusqu'à la mort, l'avaient vue autrefois dans ses carrosses de gala, avec tout Tappareil du luxe le plus grandiose, et ce spectacle pompeux les avait laissés indifférents. Ils la retrouvaient captive, méprisée, suppliciée, et cette vue leur inspirait une admiration, un attendrissement qui allèrent jusqu'à rhéroïsme.

'< Il se rencontre parfois, dans les révolutions, dit Lamartine, de ces individus qui puisent comme une insolence de courage dans Tinsolence des événements. Enhardis, éga3'és presque par la grandeur du péril, la folie de l'entreprise, l'invraisemblance du salut , ils vont à des aventures , ils cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la vie, au roman qu'à l'histoire. »

Tel fut le municipal Toulan. Né, en 1761, à Toulouse, dans une condition subalterne, il s'était établi, en 1787, à Paris, comme libraire et mar-

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chand de musique. Les idées nouvelles l'avaient d'abord profondément séduit. Son ardeur révolutionnaire et sa faconde méridionale le popularisèrent dans sa section. Le lo août, il fut nommé membre de la Commune. La haine fougueuse qu'il manifestait contre la royauté le fit choisir comme commissaire au Temple. Il y entra en ennemi acharné de la famille royale; mais, dès qu'il en eut franchi le seuil, une conversion miraculeuse s'opéra dans son âme. A la vue de Marie-Antoinette, toute sa haine fondit, comme la neige au soleil. Ainsi que l'a dit Lamartine, « c'était une de ces âmes que les émotions jettent du premier coup à l'extrémité opposée de leurs pensées, et qui ne discutent pas contre un sentiment. Avant d'avoir réfléchi, il s'était dévoué dans son cœur. » Il parvint à convaincre un de ses collègues du conseil de la Commune, Lepitre, ancien professeur de rhétorique au collège de Lisieux, et à l'entraîner dans un complot d'évasion de la famille royale. Les deux commissaires de service ensemble au Temple tombèrent aux genoux de la reine, et lui offrirent, dans l'ombre de son cachot, un dévouement qu'elle n'aurait peut-être pas trouvé au temps de sa plus grande splendeur.

Un autre courtisan du malheur, celui-là gentilhomme , le chev'^alier Jarjayes, n'avait, comme Toulan, qu'une pensée : la délivrance de la famille royale. M. de Jarjayes, né en 1746, appartenait à une ancienne famille du Dauphiné. C'était un mili-

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taire instruit et remarquable. Nommé maréchal de camp par Louis XVI, et chargé, en 1791, du dépôt de la guerre, il n'avait pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, M'"*^ de Jarjayes, était femme de la reine. Aussi dévouée que son mari, elle avait sollicité et obtenu, après le voyage de Varennes, Thonneur de rester aux Tuileries. Cette circonstance , facilitant au général de Jarjayes rentrée habituelle au château, le mit à même de signaler son zèle, en se chargeant d'une foule de missions secrètes et délicates. Le 10 août, il était, avec la famille royale, dans la loge du logographe. Après le meurtre de Louis XVI, il se sentait presque découragé, lorsqu'un inconnu, le 2 février 1793, se présenta chez lui, et demanda à l'entretenir en secret. Les manières et le costume de cet individu annonçaient un révolutionnaire, et le général Tcxaminait avec une sorte d'appréhension. Tout à coup, — qu'on juge de sa surprise ! il voit cet homme se précipiter à ses pieds, et le supplier d'entrer dans une conspiration destinée à sauver les prisonniers du Temple. Résigné à tout événement pour luimême, mais tremblant qu'un mot, un geste imprudent ne compromette des têtes si chères, M. de Jarjayes repousse d'abord les confidences de l'inconnu. Pour preuve de sa bonne foi, celui-ci tire de sa poche un petit billet et le présente au général. Le général tressaille : il vient de reconnaître l'écriture de la reine. Le billet est ainsi conçu : « Vous pouvez prendre confiance en Thomme qui vous

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parlera de ma part, en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus. Depuis cinq mois, il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme de rhomme qui est enfermé avec nous. Je ne me fie ni à elle ni à son mari *. » Le porteur du billet, c'est Toulan. Les deux individus dont il faut se méfier, c'est le geôlier Tison et sa femme. Mais le général n'est pas encore convaincu qu'on ne le trompe, et qu'il n'y a pas là quelque piège. Pour être bien édifié, il demande à Toulan de le faire rentrer au Temple, et de lui faciliter une entrevue avec la reine. Toulan regarde la chose comme difficile, mais non comme impossible. Peu de jours après, il apporte à M. de Jarjayes ce second billet de Marie-Antoinette : « Maintenant, si vous êtes décidé à venir ici, il serait mieux que ce fût bientôt. Mais, mon Dieu! prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la femme qui est enfermée avec nous. « Sous un déguisement qui le rendrait méconnaissable à l'œil même de sa mère, M. de Jarjayes est introduit au Temple par Toulan, et se trouve en présence de la reine. Quelle émotion pour lui et quelle émotion pour Marie-Antoinette, lorsqu'elle revoit ce fidèle serviteur, qui lui rappelle les beaux jours de Versailles! Où est maintenant TûEil-debœuf? Quelle différence entre la Galerie des glaces

I. Précis des tentatives qui ont été faites pour arracher la reine à la captivité du Temple, annexé aux Mémoires du baron de Go^uelat.

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et le donjon du Temple! M. de Jarjayes risque bien volontiers sa tête pour cet insigne bonheur : apercevoir la reine. Marie-Antoinette frémit ellemême de cette héroïque audace, qui excite au même degré son étonnement et son admiration. Mais il lui semble que la Providence la protège. Elle croit à des miracles futurs. Elle encourage M. de Jarjayes à se fier à Toulan. Les fils de la conspiration vont se nouer sous Tœil même des espions.

Voilà quel est le complot dans la pensée de ses auteurs. Des habits d'hommes seront préparés pour la reins et pour M"'" Elisabeth ;';Toulan et Lepitre les apporteront par fragments au Temple, On y ajoutera des écharpes tricolores et des cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Il y a un homme, nommé Jacques, qui, chaque matin, vient nettoyer les quinquets et les réverbères, et, chaque soir, revient les allumer; Jacques est ordinairement aidé dans son travail par deux enfants, qui sont à peu près de l'âge et de la taille des enfants de la reine. On ne le met pas dans la confidence du complot, mais voici ce qu'on imagine : C'est entre cinq et six heures du soir que Jacques lait tous les jours sa tournée. Son dernier réverbère est allumé, et lui-même est sorti du Temple, lorsque, à sept heures sonnantes, les sentinelles sont relevées. Eh bien ! après son départ et le renouvellement des factionnaires, un homme déguisé en lampiste passera, grâce à une carte d'entrée, sous l'œil des premiers guichetiers. C'est Ricard,

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un ami de Toulan, qui doit jouer le rôle de lampiste-, Louis XVII et sa sœur auront des vêtements semblables à ceux des enfants de Jacques, et passeront ces vêtements dans la tourelle contiguë à la chambre de la reine, tourelle où Tison et sa femme n'ont pas Thabitude d'entrer. D'ailleurs, le ménage Tison aura reçu ce jour-là de Toulan du tabac d'Espagne renfermant un narcotique, qui plongera les deux époux dans le sommeil. La reine sortira la première. Vêtue en homme, et montrant sa carte à la sentinelle qui, à cause de l'écharpe tricolore, croira voir passer un commissaire, elle partira du Temple avec Lepitre, et se rendra rue de la Corderic, où M. de Jarjayes l'attendra. Quelques instants après, Ricard, déguisé en lampiste, arrivera au Temple jusqu'au logement de la reine, avec sa boîte de fer-blanc sous le bras. Là, il sera hautement admonesté par Toulan, qui lui reprochera de n'avoir envoyé que ses enfants pour faire sa besogne, et lui dira de se retirer avec eux. Les soi-disant enfants du prétendu lampiste, ce sont Louis XVII et sa sœur. Ils sortiront du Temple avec Ricard. M'"*' Elisabeth, déguisée en homme comme la reine, partira la dernière avec Toulan. Trois cabriolets attelés de chevaux vigoureux se trouveront, par les soins de M. de Jarja3'es, au lieu et à l'heure convenus. La reine et Louis XVII monteront dans le premier avec M. de Jarjayes. j\|me Royale montera dans le second avec Lepitre. M'"** Elisabeth et Toulan monteront dans le troi-

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sième, et les fugitifs partiront pour la Normandie, où un bateau stationnant sur la côte du Havre les transportera en Angleterre.

Quel mélange d'angoisses et d'espoir ! Serait-ce donc possible ? Parviendrait-on enfin à s'échapper de ce donjon funeste, dont les murs pèsent sur les prisonniers comme le couvercle d'une tombe? Eh quoi ! l'on reverrait toute la lumière, on jouirait de toute la liberté, on renaîtrait à la vie! Mais non ! il y a des torrents qu'on ne remonte pas, il y a des fatalités qui sont inexorables... Cependant les conspirateurs sont si adroits, si courageux ! Une cause qui trouve de tels adeptes est-elle une cause perdue ? Dans cette atmosphère de haine et de malheur ne sent-on pas déjà circuler je ne sais quel souffle de sympathie et d'espérance?

Le 7 février, le municipal Lcpitre a remis à la reine une pièce de vers dont il est l'auteur, et qui est remplie des sentiments royalistes les plus exaltés. Le !'■'■ mars, il est de nouveau de service au Temple. Quelle est sa joie, sa reconnaissance quand la reine le fait franchir le seuil de la chambre de M"'o Elisabeth! Dans cette chambre est un petit clavecin : à ce clavecin M"'« Royale est assise. Elle accompagne son frère qui chante. Lepitre reconnaît sa pièce de vers. Elle a été mise en musique par la femme de Cléry, et voilà qu'elle est chantée par Louis XVII; Marie- Antoinette, qui guide la voix enfantine de son fils, sourit dans les larmes comme TAndromaque d'Homère.

Oh I qu'elle est pathétique cette romance de la captivité, cette romance qui a pour titre la Piété filiale! Écoutons religieusement Louis XVII :

Eh quoi! tu pleures, ô ma mère !

Dans tes regards fixés sur moi, Se peignent l'amour et l'eflroi ; J'y vois ton âme tout entière.

Des maux que ton fils a soufferts Pourquoi te retracer l'image ?

Puisque ma mère les partage, Puis-je me plaindre de mes fers ?

Des fers ! O Louis! ton courage Les ennoblit en les portant.

Ton fils n'a plus, en cet instant.

Que tes vertus pour héritage; Trône, palais, pouvoir, grandeur, Tout a fui pour moi sur la terre.

Mais je suis auprès de ma mère, Je connais cncor le bonheur.

Hélas! ce bonheur-là, le pauvre enfant n'a plus longtemps à le connaître !

La romance continue :

lin jour peut-êlrc... l'espérance Doit être permise au malheur ; Un jour, en faisant son bonheur. Je me vengerai de la France.

Un Dieu, favorable à ton fils, Bientôt calmera la tempête; L'orage qui courbe leur tête Ne détruira jamais les lis.

Oui, sans doute, les lis se relèveront un jour,

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