‹ La dernieère année de Marie AntoinetteChapitre 19 sur 44 · LE DERNIER MOIS AU TEMPLE · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOIS AU TEMPLE

jours mon fils •), ce qui, dans sa pensée, voulait dire : Ne me plaignez pas. Elle aimait Louis XVII et elle le respectait; pour elle c'était son fils, c'était aussi son roi; elle trouvait dans cet enfant un mélange de grâce et de majesté; elle s'attachait à lui avec d'autant plus de passion, d'acharnement, qu'elle avait craint souvent de se le voir enlever; toute sa force d'affection se concentrait sur cette tcte chérie.

Aussi, le 3 juillet, quelle douleur, quelle exaspération, quel désespoir, quel délire, quand, vers dix heures du soir, au moment oii l'enfant royal dormait, et où Madame Elisabeth lisait un livre pieux, les prisonnières virent entrer un municipal, qui leur donna lecture d'un arrêté du Comité de salut public, ordonnant « que le fils de Capet serait séparé de sa mère et remis dans les mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la Commune ». Quel coup de foudre ! A ce moment, cette reine si digne, si calme, si auguste dans le malheur ne se posséda plus; son chagrin, sa colère, ses sanglots, ses larmes, firent explosion. Il y eut alors une des scènes les plus déchirantes dont l'histoire ait gardé le souvenir. Madame Royale elle-même va nous en faire le récit :

« Mon frère se jeta dans les bras de ma mère en poussant les hauts cris et demandant à n'être pas séparé d'elle; de son côté, ma mère fut atterrée par ce cruel ordre, elle ne voulait pas livrer mon frère, et défendit contre les municipaux le lit où elle

l'avait placé. Ceux-ci, voulant absolument l'avoir, menaçaient d'employer la violence et de faire monter la garde. Ma mère leur dit qu'ils n'avaient donc qu'à la tuer avant de lui arracher son enfant, et une heure se passa ainsi en résistance de sa part, en injures, en menaces de la part des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin, ils la menacèrent si positivement de la tuer ainsi que moi, qu'il fallut qu'elle cédât encore par amour pour nous. Nous le levâmes, ma tante et moi, car ma pauvre mère n'avait plus de force; et après qu'il fut habillé, elle le prit et le remit entre les mains des municipaux en le baignant de ses pleurs, prévoyant qu'à l'avenir elle ne le verrait plus. Ce pauvre petit nous embrassa toutes bien tendrement, et sortit en fondant en larmes, »

O mères, vous qui savez aimer, vous dont le cœur est un trésor de dévouement, vous qui, si Ton voulait vous arracher vos enfants, les défendriez comme des lionnes contre les ravisseurs ; vous qui, pour les sauver, feriez des miracles et donneriez mille fois votre vie, plaignez, plaignez la pauvre reine, et demandez-vous à vous-même ce que vous éprouveriez, si jamais Ion vous faisait subir des tortures pareilles à son supplice? Républicaines ou royalistes, quelles que soient vos idées, quelle que soit votre patrie, souvenez-vous seulement que vous êtes mères, et pleurez avec celle dont la destinée est le symbole de vos inquiétudes et de vos angoisses !

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« Ma mère, nous dit encore Madame royale, chargea les municipaux de demander au conseil la permission de voir son fils, ne fut-ce qu'aux heures du repas; ils le lui promirent. » Hélas! cette autorisation ne lui fut pas accordée. Marie-Antoinette apercevra encore son fils par la fente d'une cloison, sur la plate-forme de la tour, mais lui ne la reverra plus...

L'enfant fut enfermé au second étage, dans la partie de la tour que son père avait occupée. Il retrouva, en frissonnant, la chambre où avaient eu lieu les adieux de Louis XVI et de sa famille ; il ne voulait manger que du pain, et, pendant deux jours entiers, il pleura. Son précepteur, c'était le savetier Simon, celui qui avait fait échouer le projet d'évasion préparé par le baron de Batz, Michonis et Corte}', celui qui, comme municipal, s'était toujours distingué par sa haine pour les augustes prisonniers. « LTige, l'innocence, l'infortune, la figure céleste, la langueur et les larmes de l'enfant royal, rien ne pouvait attendrir ce gardien féroce. Un jour, étant ivre, peu s'en fallut qu'il n'arrachât, d'un coup de serviette, l'œil de ce jeune prince, que, par un rafiinement d'outrage, il avait contraint de le servir à table. Il le battait sans pitié. Un jour, dans un accès de rage, il prit un chenet, et, Tayant levé sur lui, il menaça de Fassommer. L'héritier de tant de rois n'entendait à chaque instant que des mots grossiers et des chansons obscènes. « Capcr, lui du un

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« jour Simon, si les Vendéens te délivraient, que « me ferais-tu? — Je vous pardonnerais, répondit « le jeune roi *. »

Revenons au récit de Madame Royale, si pathétique dans sa simplicité : « Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère ; nous fûmes nuit et jour enfermées sous les verrous. Ce nous était un adoucissement d'être débarrassées de la présence de pareilles gens. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour, pour apporter les repas,[et!faire la visite des fenêtres, afin de s'assurer si les barreaux n'étaient pas dérangés. Nous n'avions plus personne pour nous servir, et nous Taimions mieux, ma tante et moi nous faisions les lits, et nous servions ma mère. Nous montions sur la tour bien souvent, parce que mon frère y allait de son côté, et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fente. Elle y restait des heures entières, pour y guetter Tinstant de voir cet enfant; c'était sa seule attente, sa seule occupation. Elle n'en savait que rarement des nouvelles, soit par les municipaux, soit par Tison, qui voyait quelquefois Simon. Tison, pour réparer sa conduite passée, se conduisait mieux, et donnait quelques nouvelles à mes parents. Quant à Simon, il maltraitait mon frère au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et d'autant plus qu'il pleurait d'être séparé de nous; enfin il l'effraya tellement que ce pauvre enfant

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