‹ La dernieère année de Marie AntoinetteChapitre 6 sur 44 · LES PRKMIERS JOURS DE · texte numérisé non relu

LES PRKMIERS JOURS DE

Le roi. — Eh bien ! tachez de les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me témoignent; toute tentative exposerait leurs jours et ne sauverait pas les miens. Quand Tusage de la force pouvait me conserver le trône et la vie, j'ai refusé de m'en servir ; voudrais-je aujourd'hui faire couler pour moi le sang français?...

Tronchet. — Du moins le roi ne peut nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.

Pressé par les instances de ses trois défenseurs, Louis XVI copia et signa cette déclaration :

« Je dois à mon honneur, je dois à ma famille de ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants; je donne par ces présentes à mes défenseurs le pouvoir spécial, et je charge expressément leur fidélité de faire connaître cet appel à la Convention nationale, et de demander qu'il en soit fait niention dans le procès-verbal de ses séances. »

De Sèze. — C'est beaucoup plus dans l'intérêt du peuple que dans celui du roi que nous avons demandé cette déclaration.

Le roi. — Non, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans celui du peuple que vous me le demandez; mais je vous le donne dans son intérêt bien plus que dans le mien. Le sacrifice de ma vie

est si peu de chose auprès de sa gloire ou de son bonheur ! Et ne croyez pas, messieurs, que la reine et ma sœur montrent moins de résignation que moi. Mourir est préférable à leur sort.

De Sèze et Tronchet se retirèrent. Louis XVI retint Malesherbes, et resta encore avec lui près d'une heure.

Le roi, serrant la main de Malesherbes :

— Mon ami, ne pleurez pas, une meilleure vie nous réunira, je regrette de quitter un ami tel que vous. Adieu ! Au sortir de ma chambre, contraignez-vous, il le faut, on vous observera.

Louis XVI reconduisit Malesherbes jusqu'à la porte d'entrée, puis, rentrant dans sa chambre, il dit à Cléry :

— La douleur de ce bon vieillard m'a vivement ému.

Le roi (à Clé)-}'). — Vous avez entendu le récit de mon jugement ?

Cli'ry. — Ah ! sire, espérez un sursis. M. de Malesherbes ne croit pas qu'on le refuse.

Le roi. — Je ne cherche aucun espoir.

Cléry. — Le public murmure hautement. Dumouriez est à Paris. On dit qu'il est porteur du vœu de son armée contre le procès que l'on a fait à Votre Majesté. Le bruit se répand aussi que les ministres des puissances étrangères vont se réunir pour aller à l'Assemblée, enfin l'on assure que les conventionnels craignent une émeute populaire.

Le roi. — Je serais bien fâché qu'elle eût lieu, il

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y aurait de nouvelles victimes; je ne crains pas la. mort, mais je ne puis envisager sans frémir le sort cruel que je vais laisser après moi à ma famille, à la reine, à nos malheureux enfants!... Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont point abandonné, ces vieillards qui n'avaient d'autres moyens pour subsister que les modiques pensions que je leur faisais, qui va les secourir? Je vois le peuple livré à Tanarchie,. devenir la victime de toutes les factions, les crimes se succéder, de longues dissensions déchirer la France... O mon Dieu, était-ce là le prix que je devais recevoir de tous mes sacrifices? N'avais-je pas tout tenté pour assurer le bonheur des Français !

iS Janvier. — Louis XV^I ne vit pas ses défenseurs qui n'eurent pas ce jour-là l'autorisation d'entrer au Temple. Le condamné n'avait point de nouvelles de son appel à la nation. <i Attendons à demain, >» dit-il, et il se lit apporter le volume de THistoire d'Angleterre qui contenait le récit de la mort de Charles P^

\() janvier. — On vint faire l'inventaire de tous les meubles et objets qui se trouvaient dans le logement du roi. On eût dit qu'il était déjà mort. Sur la motion de Robespierre, la demande d'appel à la nation fut rejetée. Tout s'agite, excepté le condamné. La ville est sombre, inquiète; les consciences sont troublées. La révolution, si violente

qu'elle soit, n'a pu encore accoutumer les âmes au régicide; les hommes même qui ont voté la mort sont étonnés de leur vote. Il y a dans leur attitude moins de passion que de stupeur. Le sentiment royaliste, si comprimé qu'il soit, parle encore dans les profondeurs des âmes ; le verdict a beau être rendu, on peut à peine s'imaginer qu'il sera mis à exécution.

20 janvier. — Dix heures du matin.

Le roi. — Je ne vois point arriver M. de Maiesherbes.

Cléry. — Sire, je viens d'apprendre qu'il s'est présenté plusieurs fois, mais l'entrée de la tour lui a toujours été refusée.

Le roi se remet à lire la vie de Charles I".

Deux heures. — On ouvre la porte. C'est le conseil exécutif, douze ou quinze personnes, entre ■autres Garât, ministre de la justice; Lebrun, ministre des alVaircs étrangères ; Grouvelle, secrétaire du conseil.

Le roi fait quelques pas, et, à la vue des arrivants, il s'arrête au seuil de la porte de sa chambre.

Garât [le chapeau sur la tête). — Louis, la Convention nationale a chargé le conseil exécutif

go LA DERNIERE ANNEE DE MARIE- ANTOINETTE.

de TOUS signifier ses décrets des i5, i6, 17, 19 et 20 janvier. Le secrétaire du conseil va vous en faire lecture.

Grouvelle lit les décrets :

Article I®^ — La Convention nationale déclare Louis Capet, dernier roi des Français, coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de TÉtat.

Art. 2. — La Convention nationale décrète que Louis subira la peine de mort.

Art. 3. — La Convention nationale déclare nul Pacte de Louis Capet, apporté à la barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation du jugement contre lui rendu par la Convention, défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite, à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté de la république.

Art. 4. — Le conseil exécutif notifiera le présent décret dans le jour à Louis Capet, et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer Tcxécution dans les vingt-quatre heures, à compter de sa notification, et rendra compte du tout à la Convention nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.

Le roi. — Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de reniettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale. Je vais vous en faire lecture. La voici :

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« Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu ; je demande pour cela de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que cette personne soit à Tabri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi. — Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours. — Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille, quand je le demanderai et sans témoin -, je désirerais bien que la Convention nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permît de se retirer librement où elle le jugerait à propos. — Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient attachées- il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements, doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivaient que de leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'avaient que cela pour vivre. »

Garât. — Je vais porter votre lettre à la Convention.

Le roi. — Monsieur, si la Convention accorde ma demande, pour la personne que je désire, voici son adresse : M. Edgeworth de Firmont, n'' 483, rue du Bac.

Le roi fait quelques pas en arrière. Le conseil exécutif sort. Cléry reste contre la porte, debout, comme pétrifié.

Le roi. — Cléry, demandez mon dîner.

On apporte le dîner.

Le roi {se Jiicttant à tablé). — Je n'ai pas de couteau.

Le municipal Minier fait part à Louis XVI de cet arrêté : .

« Louis ne se servira point de couteau ni de fourchette à ses repas ; on confiera un couteau à son valet de chambre pour lui couper son pain et sa viande en présence de deux commissaires, ensuite le couteau sera retiré . »

Le roi. — Me croit-on assez lâche pour que j'attente à ma vie? On m'impute des crimes, mais j'en suis innocent, et je mourrai sans crainte ; je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français, et pijt écarter les malheurs que je prévois.

Grand silence. Le roi mange peu; il rompt son pain, coupe le bœuf avec sa cuillère. Le dîner dure à peine quelques minutes.

Six heures du soir. — Le ministre de la justice, Garât, rentre à la tour du Temple, précédé par Santerre.

Santerre [au roi d'un air riant). — Voici le conseil exécutif.

Garât. — J'ai porté v^otrc lettre à la Convention. Elle m'a chargé de vous notifier la réponse sui-

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vante : « Il est libre à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugerait à propos, et de voir sa famille librement et sans témoin ^ la nation, toujours grande et juste, s'occupera du sort de sa famille, il sera accordé aux créanciers de sa maison de justes indemnités. La Convention nationale a passé à l'ordre du jour sur la demande de sursis. »

Louis XVI ne fait aucune observation. Garât sort.

Le roi {rentrant dans sa chambre). — Je croyais, à Tair de Santerrc, qu'il allait m'annoncer que le sursis était accordé.

Les commissaires prennent Garât à Técart, et lui demandent comment Louis XVI verra sa famille. — En particulier, répond Garât, c'est l'intention de la Convention. — Les municipaux lui communiquent alors l'arrêté de la Commune, leur enjoignant de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. On convient que pour concilier ces deux décisions, Louis XVI recevra sa famille dans la salle à manger, de manière à être vu par le vitrage de la cloison, mais qu'on fermera la porte, pour qu'il ne soit pas entendu.

Le roi redemande le ministre de la justice. Garât rentre.

Le roi. — Avez-vous fait prévenir M. de Firmont ?

Garat. — Je l'ai amené dans ma voiture. Il est dans la salle du conseil. Il va monter.

L'abbé Firmont se présente. On le laisse seul

avec le roi. Les yeux pleins de larmes, il se jette aux pieds de Louis X\'I, sans articuler une parole.

Le roi [qui pleure aussi]. — Pardonnez-moi ce mouvement de faiblesse, si toutefois on peut le nommer ainsi ; depuis longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l'habitude m^a, en quelque sorte, familiarisé avec eux ; mais la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon cœur; c'est un spectacle auquel mes 3'eux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit malgré moi.

Le roi fait passer l'abbé dans la petite tourelle contiguë à sa chambre. Il y a là un mauvais poêle, une table et trois chaises.

Le roi [après avoir fait asseoir Vabbé auprès de lui). — Cest donc à présent, monsieur, la grande affaire qui doit m'occuper tout entier, hélas ! la seule alTaire importante, car que sont les autres affaires auprès de celle-là? Mais je vous demande quelques moments de répit, car ma famille va descendre. En attendant, voici un écrit ; je suis bien aise de vous le communiquer.

Le roi lit son testament. « Sa voix est ferme, et son visage ne s'altère que lorsqu'il prononce des noms qui lui sont chers. Alors toute sa tendresse se réveille, il est obligé de s'arrêter, et ses larmes coulent malgré lui ; mais, lorsquMl n^est question que de lui-même et de ses malheurs, il n'en paraît pas plus ému que ne le sont communément les

autres hommes, lorsqu'ils entendent le rc:it des maux d'autrui *. »

Après la lecture de son testament, Louis XV'I fait à Tabbé des questions sur le clergé et sur TEglise.

— Marquez à Tarchevêque de Paris que je meurs dans ma communion, et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas ! je crains qu'il ne m'en veuille un peu de ce que je n'ai pas répondu à sa dernière lettre-, j'étais encore aux Tuileries; mais en vérité, les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque, que je n'en trouvai pas le temps. Au surplus, il me pardonnera, il est si bon...

Hiiii heures du soir. — Le roi sort de la petite tourelle, et, rentrant dans sa chambre, il demande aux municipaux de le conduire dans sa famille.

Un municipal. — Gela ne se peut pas, mais on va la faire descendre, si vous le désirez.

Le roi. — A la bonne heure, mais je pourrai au moins la voir seul dans ma chambre ?

Un municipal. — Non, nous avons arrêté avec le ministre de la justice que ce serait dans la salle à manger.

Le roi. — Vous avez entendu que le décret de la Convention me permet de la voir sans témoin.

I. Deniiërcs heures de Louis XVI, écrites par l'abbé E.lgcworth de Firmont, son confesseur.

Un municipal. — Gela est vrai ; vous serez en particulier, on fermera la porte, mais par le vitrage, nous aurons les 3^eux sur vous.

Le roi. — Faites descendre ma famille.

Louis XVI, suivi de Glér}^, entre dans la salle à manger. Clér}^ range la table de côté et place des chaises dans le fond, pour laisser plus d'espace.

Le roi. — Il faudrait apporter un peu d'eau et un verre. Apportez de Teau qui ne soit pas à la glace, car si la reine buvait de celle-là, elle pourrait en être incommodée. A'^ous direz à M. de Firmont qu'il ne sorte pas de mon cabinet, je craindrais que sa vue ne fît trop de mal à ma famille.

Huit heures et demie du soir. — La reine, ses deux enfants et sa belle-sœur descendent du troisième étage au second et entrent dans Tantichambre. La reine paraît la première, tenant son fils par la main. M'"'' Royale et M™® Elisabeth la suivent. C'est dans la Journée que la famille ro3'ale a appris la sentence rendue contre Louis X\'I, en écoutant les colporteurs qui criaient sous les fenêtres les décrets de la Convention. Elle n'ignore donc rien de ce qui se passera le lendemain. Retrouvant le roi, dont elle est séparée depuis le 1 1 décembre, elle tressaille, et se jette dans ses bras, en versant des torrents de larmes. La reine fait un mouvement pour entraîner le roi du côté de sa chambre.

Le roi. — Non, passons dans la salle à manger. Je ne puis vous voir que là.

Ils entrent dans la salle à manger, dont Cléry ferme la porte, qui est en vitrage. Les municipau>: restent à leur poste, dans Tantichambre, derrière la porte vitrée. S'ils ne peuvent entendre, ils peuvent voir.

Le roi s'assied, la reine est à gauche, M™^ Elisabeth à sa droite, xM™'' Royale presque en face. Le dauphin reste debout entre les jambes de son père. Tous se penchent vers le roi, et le tiennent souvent embrassé. Les sanglots interrompent les voix. Les cris de douleur sont si perçants, qu'on les entend hors de Tenceinte de la tour. Après chaque phrase du roi, les sanglots de sa famille redoublent et durent quelques minutes. Ensuite le roi recommence à parler.

« Il pleure de douleur, a dit sa fille ', il pleure de douleur sur nous, et non de crainte de la mort:, il raconte son procès à ma mère, en excusant les scélérats qui le font mourir; il lui répète qu'on voulait recourir aux assemblées primaires, mais qu'il s'y était opposé, parce que cette mesure aurait mis le trouble dans l'Etat. Il donne ensuite des instructions religieuses à mon frère, lui recommande surtout de pardonner à ceux qui le font mourir, et lui donne sa bénédiction ainsi qu'à moi. »

La petite main du dauphin se lève. L'enfant jure de pardonner aux bourreaux de son père.

I. Récits des événements arrivés au Temple, par la duciicsse d'Angoulcmc.

Les larmes cessent, parce qu'on a plus de force d'en répandre. On se parle à voix basse, tranquillement. Puis, plus de paroles, encore des sanglots.

Marie-Antoinette a exprimé le désir de passer la nuit près du roi, avec ses enfants et avec M"' Elisabeth. Le roi refuse, en faisant sentir qu'il a besoin de tranquillité. La reine demande au moins à venir le lendemain matin. Louis XVI le lui accorde. Les adieux ont duré sept quarts d'heure.

Dix heures un quart. — Le roi se lève le premier. Tous le suivent, Cléry ouvre la porte qui conduit de la salle à manger dans l'antichambre. Les deux époux donnent la main au dauphin. M™^ Royale à gauche tient le roi embrassé par le milieu du corps. M'"*' Elisabeth, du même côté, mais un peu plus en arrière, a saisi le bras gauche de son frère. Ils font quelques pas vers la porte d'entrée, en poussant des gémissements.

Le roi. — Je vous assure que je vous verrai demain, à huit heures.

Tous. — Vous nous le promettez 1

La reine. — Pourquoi pas à sept heures ?

Le roi. — Eh bien, oui, à sept heures, adieu !...

Louis XVI prononce ce mot d'une manière si déchirante que les sanglots redoublent. M""" Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Cléry la relève. Il aide M"^° Elisabeth à la soutenir.

Le roi {s arrachant aux embrassements de sa famille). — Adieu ! Adieu I...

II rentre dans sa chambre. Les princesses remontent chez elles, avec la reine et le dauphin. Gléry veut continuer à soutenir M'"" Royale. Mais les municipaux Tarrêtent à la seconde marche et le forcent de rentrer. Quoique la porte de chêne et la porte de fer du second étage soient fermées, on continue d'entendre les cris et les gémissements dans cet escalier tournant, si étroit que deux personnes ont peine à s'y croiser.

Le roi {rentrant dans la tourelle^ et s adressant à Vabbé de Firmont). — Ah ! monsieur, quelle entrevue que celle que je viens d'avoir ! Faut-il donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé ? Mais c'en est fait, oublions tout le reste pour ne penser qu'à l'unique affaire de notre salut -, elle seule doit en ce moment concentrer toutes mes affections et mes pensées.

L'abbé de Firmont n'a plus qu'une idée, celle de procurer à son pénitent la sainte communion dont il est depuis si longtemps privé. L'abbé aurait pu la lui apporter en cachette, comme on est obligé de le faire alors à tous les fidèles qui sont retenus chez eux; mais la fouille exacte qu'il fallait subir en entrant au Temple et la profanation qui en eût été infailliblement la suite ont été des raisons suffisantes pour dissuader l'abbé de ce projet. Il ne lui reste donc plus d'autre ressource que de dire la messe dans la chambre de Louis X\T, s'il en peut trouver le moyen.

L'abbé de Firmont. — Sire, je vous supplie de

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me donner carte blanche. Je vous proniets que j'y mettrai prudence et discrétion.

Le^roi. — Allez, monsieur, mais je crains que vous ne réussissiez pas ; car je connais les hommes auxquels vous allez avoir affaire; ils n'accordent que ce qu'ils ne peuvent refuser.

L'abbé de Firmont descend dans la salle du conseil, et y forme sa demande au nom du roi.

Un commissaire. — Où trouver un prêtre à l'heure qu'il est? Et quand nous en trouverions, comment faire pour se procurer des ornements?

L'abbé. — Le prêtre est tout trouvé, puisque me voici ; et, quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira ; il ne s'agit que de les envoyer -chercher ; du reste, ma demande est juste, et ce serait aller contre vos principes que de la refuser. U^f COMMISSAIRE (après avoir insinué que, sous prétexte de donner la communion au roi, on pourrait l'empoisonner). — L'histoire nous fournit assez d'exemples à cet égard pour nous engager à être circonspects.

L'abbé. — La fouille exacte à laquelle je me suis soumis en entrant ici a dû vous prouver que je ne porte pas de poison sur moi ; si donc il s'en trouvait demain, c'est de vous que je l'aurais reçu, puisque tout ce que je demande doit passer par vos mains.

Le président [après une délibération des commissaires). — Citoyen ministre du culte, le conseil a pris en considération la demande que vous

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lui avez faite au nom de Louis Capet, et il a été résolu que sa demande étant conforme aux lois qui déclarent que les cultes sont libres, elle lui sera accordée. Nous y mettons cependant deu): conditions : la première, que vous dresserez à Tinstant une requête constatant votre demande et signée de vous; la seconde, que tout exercice de votre culte sera achevé demain à sept heures, parce qu'à huit heures précises Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution.

Dix heures du soir. — L'abbé de Firmont remonte dans la chambre du roi, et lui annonce que le lendemain matin il lui dira la messe.

Le roi et Tabbé passent dans la tourelle, et y restent jusqu'à minuit et demi. C'est le moment de la confession. Le roi rentre ensuite dans sa cnambre, et dit à Cléry, en se couchant : Cléry, vous in'éveillerez à cinq heures.

Louis XVI s'endort. Au-dessus de la chambre où il goûte son dernier sommeil, avant le sommeil de la tombe, Marie-Antoinette veille. Jamais insomnie plus cruelle. La malheureuse reine s'est jetée tout habillée sur son lit. Elle tremble toute la nuit de froid et de douleur.

Le roi dort profondément.

Cinq heures du matin. — Le roi {à Cléty en se réveillant). — Cinq heures sont-elles sonnées ?

Cléry. — Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule.

Le roi. — J'ai bien dormi, j'en avais besoin, la journée d'hier m'avait fatigué. Où est M. de Firmont ?

Cléry. — Sur mon lit.

Le ROI. — Kt vous, où avcz-vous passé la nuit?

Cléry. — Sur cette chaise.

Le ROI. — J'en suis fâché.

Cléry. — Ah ! sire, puis-je penser à moi dans ce moment ?

Le roi [après s^ctre habillé). — Allez chercher M. de Firmont.

Louis XVI et l'abbé de Firmont passent dans la tourelle, où ils restent environ une heure.

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Pendant ce temps, Cléry place une commode au milieu de la chambre du roi, et la prépare en forme d'autel pour dire la messe.

Six heures un quart. — On ouvre la porte de Tappartement de la reine, où Ton vient chercher un livre de prières pour la messe du roi. La famille royale croit alors qu'on va la faire descendre et lut permettre de voir une dernière fois celui qu'elle aime si tendrement. Erreur, la porte se referme.

L'abbé de Firmont a revêtu les habits sacerdotaux.

Le roi [à Cléry). — Pouvez-vous servir la messe ?

Gliîry. — Oui, sire, mais je n'en sais pas les réponses par cœur.

Louis XVI, qui tient un livre en main, l'ouvre, y cherche la messe, et le remet à Cléry, puis il prend pour lui un autre livre.

Le prêtre paraît. Les municipaux se retirent dans l'antichambre. Cléry ferme un des battants de la porte. Le roi s'agenouille, la messe commence.

« Je m'approcherai de l'autel de Dieu. Introibo ad altare Dei. Jugez-moi , Seigneur, et soutenez ma cause contre une nation impie. Judica me Deus, et discerne causam meam de gente non sancta. Notre secours est dans le nom du Seigneur. Adjutorium nostruni in nomine Domini...

« Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel et paix aux hommes de bonne volonté : Gloria in e.xcelsis

Deo^ et pax homiuibiis bonœ volunlatis ! » Hélas! les hommes de bonne volonté, où sont-ils ? "

Le prêtre offre le calice : « Je laverai mes mains avec les justes. Lavabo inier innocentes. O Dieu, ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes de sang... Orate, fratres. Priez, mes frères, que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le père tout-puissant... Sursum corda. » Qu'il n'y ait plus autour de moi ni vaines plaintes, ni amollissantes paroles ! O Dieu ! je veux maintenant m'oublier moi-même, et perdre la vue de ma misère, pour ne plus regarder que vous seul. « Sursum corda. Élevons nos cœurs. Sanctiis^ Sanctus. »> Qu'il est bon d'habiter un •moment par avance le lieu où retentit le cantique éternel des anges, des archanges et des séraphins !

Mémoire des vivants. Souvenez-vous, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes. Vous me permettrez, en vertu de cette communion qui relie entre elles toutes les âmes justifiées par votre amour, de vous offrir mes souffrances pour tout le bien spirituel et même corporel de tous ceux qui me sont chers, et dont je rappelle en ce moment le souvenir.

Consécration. Tout est prêt pour l'acte suprême du sacrifice. Vous êtes constitué, Seigneur, dans un véritable état de victime immolée.

Communion. Ce n'est plus moi qui m'immole, ce n'est plus moi qui meurs. C'est Jésus-Christ qui souffre, s'immole et meurt en moi. Communion à

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la sainte mort de Jésus! Mort unie à sa mort! Mort plus féconde que toutes les vies ! Le saint sacrifice est consommé. Allez, la messe est dite, //c, missa est.

L'abbé de Firmont sort pour ôter ses habits sa- <;erdotaux.

Le roi. — Cléry, je suis content de vos soins.

Cléry. — Ah! sire, que ne puis-je par ma mort désarmer vos bourreaux et conserver une vie si précieuse aux bons Français! Espérez, sire, ils n'oseront vous frapper.

Le roi. — La mort ne m'effraie point, yy suis tout préparé. Mais vous, ne vous exposez pas; je vais demander que vous restiez près de mon (ils; donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour; rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines que j'éprouve des malheurs qu'il ressent; un jour peutêtre il pourra récompenser votre zèle.

Cléry. — Ah! mon maître, ah! mon roi, si le dévouement le plus absolu, si mon zèle, si mes soins ont pu vous être agréables, la seule récompense que je désire de Votre Majesté, c'est de recevoir votre bénédiction. Ne la refusez pas au dernier des Français resté près de vous.

Le roi {après avoir donné sa bénédiction à Cléry et l'avoir pressé dans ses bras). — Faites-en part à toutes les personnes qui me sont attachées. Dites aussi à Turgy que je suis content de lui. Ne donnez aucun soupçon contre vous. Tenez, voici une lettre que Pétion m'a écrite lors de votre en-

trée au Temple, elle pourra v^ous être utile pour rester ici.

Gléry baise la main de Louis XVI. Puis il sort.

Le roi. — Adieu! Adieu!

Gléry- , rentrant dans sa chambre , y trouve Tabbé de Firmont.

L'abbé. — Quel prince! Avec quelle résignation, avec quel courage il va à la mort! Il est aussi calme, aussi tranquille, que s'il venait d'entendre la messe dans son palais et au milieu de sa cour!

Gléry. — Je viens d'en recevoir le plus touchant adieu; il a daigné me promettre de demander que je restasse dans cette tour auprès de son fils. Lorsqu'il sortira, monsieur, je vous prie de le lui rappeler, car je n'aurai plus le bonheur de le voir en particulier.

L'abbé. — Soyez tranquille.

Le dénouement approche. Les ombres de la nuit se dissipent peu à peu. Voici l'aurore du jour fatal, du jour que, dans le cours des siècles, peuples et rois n'oublieront jamais.

Louis XVI vient de communier. Dieu lui-même l'a armé d'une force inébranlable. L'échafaud sera pour le martyr le piédestal de l'immortalité. Il entre dans la tourelle, et y achève ses prières, puis il fait chercher l'abbé.

— Mon Dieu, lui dit-il, que je suis heureux d'avoir conservé mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant ? Mais, avec eux, que la mort doit me paraître douce ? Oui, il existe en haut un

juge incorruptible, qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas.

Depuis que le jour commence à paraître, on bat la générale dans toutes les sections de Paris. Ce mouvement extraordinaire se fait entendre très distinctement dans la tour.

Le ROI. — Cest probablenient la garde nationale qu'on commence à rassembler.

Des détachements de cavalerie entrent dans la cour du Temple.

Le roi. — Il y a apparence qu'ils approchent.

Sept heures. — C'est le moment que Louis XVI a fixé, la veille, comme celui d'un suprême rendezvous avec sa famille. Il se rappelle sa promesse.

L'abbé. — Sire, je vous supplie de ne pas mettre la reine à une épreuve qu'elle n'aurait pas la force de soutenir...

Le roi [après une courte hésitatiou). — Vous avez raison, ce serait lui donner le coup de la mort; il vaut mieux me priver de cette douce consolation, et la laisser vivre d'espérance quelques moments de plus.

Le roi sort de la tourelle, rentre dans sa chambre, appelle Cléry, et le tire dans l'embrasure de la croisée.

— Vous remettrez ce cachet à mon fils, cet anneau à la reine ; dites-lui bien que je le quitte avec peine. Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille ; vous le lui remettrez aussi. Dites à la

reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassements! Je v^ous charge de leur faire mes adieux.

Un municipal [au roi). — Vous avez désiré des ciseaux -, avant d'en faire la demande au conseil, il. faut savoir ce que vous en voulez faire.

Le ROI. — C'est pour que Cléry me coupe les cheveux.

Après une demi-heure de délibération, la demande est refusée.

Le roi [rentrant dans la tourelle où il retrotive^ Vabbé). — Ces gens-là voient partout des poignards ; ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal. Me tuer serait une faiblesse ; non, puisqu'il le faut, je saurai mourir.

Neuf heures. — Les portes s'ouvrent avec fracas, Santerre, accompagné de sept ou huit municipaux, entre à la tetc de dix gendarmes. Il les range sur deux lignes.

Le roi. — A^'ous venez me chercher?

Santerre. — Oui.

Le roi. — Je suis en affaire, attendez-moi là, dans une minute je serai à vous.

Il rentre dans la tourelle, en ferme la porte, et se jette aux genoux de son confesseur.

Le ROI. — Tout est consommé, monsieur, don-

nez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin.

Un municipal [à Cléry). — Disposez- vous à accompagner Louis Capet pour le déshabiller sur réchafaud.

Un autre municipal. — Non, v^ous ne sortirez pas, le bourreau est assez bon pour Itii.

Louis XVI, sortant de la tourelle, s'avance vers la troupe qui est au milieu de la chambre cà coucher.

Tous les municipaux gardent leur chapeau sur la tête.

Le roi [tenant à la main son testament et s'adr-essant an municipal Jacques Roux, prêtre jureurj. — Je vous prie de remettre ce papier à la reine, à ma femme.

Jacques Roux. — Cela ne me regarde point, je suis ici pour vous conduire à Téchafaud.

Le roi {s^ adressant au municipal Gobeau). — Remettez ce papier, je vous 43rie, à ma femme; vous pouvez en prendre lecture, il y a des dispositions que je désire que la Commune connaisse.

Gobeau prend le testament.

Cléry présente au roi une redingote.

Le roi. — Je n'en ai pas besoin, donnez-moi seulement mon chapeau.

Cléry remet le chapeau.

Le roi. — Je recommande aussi à la Commune Cléry, mon valet de chambre, des services duquel je n'ai qu'à me louer. On aura soin de lui donner

1 lO LA DERNIÈRE ANNEE DE MARIE-ANTOINETTE.

ma montre et tous mes effets, tant ceux qui sont ici que ceux qui ont été déposés à la Commune ; je désire également qu'en récompense de l'attachement qu'il m'a témoigné, on le fasse passer au service de la reine, ma femme.

Point de réponse.

Le roi [cTim ton ferme â Santerre). — Partons. Louis XVI descend l'escalier, et dit dans le v^estibule à Mathey, concierge de la tour : « Mathey, j'ai eu un peu de vivacité avant-hier envers vous^ ne m'en voulez pas. » Il traverse la première cour à pied, et se retourne deux fois vers la tour comme pour envo3^er un adieu suprême à tout ce qu'il a de plus cher au monde. A l'entrée de la seconde cour, se trouve une voiture de place, deux gendarmes tiennent la portière. A l'approche du roi, l'un d'eux y entre le premier, et s'assied sur le devant ; le roi monte ensuite et se met dans le fond avec son confesseur; l'autre gendarme entre le dernier dans la voiture, et ferme la portière. C'en est fait, voilà le martyr parti pour le lieu du supplice.

Il est parti, sa famille n'en sait rien, personne ne l'avertit de ce qui se passe. Depuis sept heures du matin, Marie-Antoinette, ses enfants, se bellesœur tressaillent; il avait si formellement promis de les revoir encore à sept heures. Sept heures ont sonné, huit heures, neuf heures, et il n'a point paru. Serait-il déjà mort? Non, non, ce n'est pas possible, tout cela c'est un mauvais rêve, un cauchemar. S'il est parti, il reviendra. Une nation loyale,

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