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chevaleresque, généreuse comme la nation française,, ne laissera pas s'accomplir ce forfait exécrable. On va le délivrer dans le trajet du Temple à la place du supplice-, il parlera, fût-ce même sur Téchafaud, et la foule, entendant la voix auguste de son roi^ va Tarracher aux assassins... Mais s'il n'allait pas revenir? Doute rruel, angoisse inexprimable!... Hélas ! il ne reviendra pas. Ils le tueront. Qui sait? Ils Tont peut-être déjà tué. Pauvre Marie- Antoinette ! Pauvres enfants ! Pauvre xM™^ Elisabeth !
Le martyr continue sa route, voie du Calvaire^ Resserré dans la voiture, où il ne pourrait parler à son confesseur sans être entendu des deux gendarmes qui sont devant lui, il a pris le parti du silence. L'abbé de Firmont lui présente son bréviaire. Louis XVI le prend avec plaisir, et désire que Tabbé lui indique les psaumes qui conviennent le mieux à sa situation ; il les récite alternativement avec son confesseur. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissent confondus de la piété tranquille d'un roi qu'ils n'avaient jamais vu de si près. Ah! combien le condamne ne trouvera- t-il pas dans les saintes Ecritures de passages s'appliquant à lui-même! « Ne vous taisez pas, ô mon Dieu, sur le sujet de mon innocence, car la bouche du pécheur et la bouche de l'homme trompeur se sont ouvertes. . . Ils m'ont fait la guerre sans aucun motif. Au lieu qu'ils devaient m'aimcr, ils me déchiraient par leurs médisances ; mais, pour moi, je me contentais de
prier... Ils m'ont fait plusieurs maux, au lieu du bien que je leur ai fait, et leur haine a été la récompense de Tamour que je leur portais... » (Psaume cviii). Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible : Libéra me^ Domine, de juorte œterna in die illa tremeiida. Gcslun jour de calamité et de misère, un grand jour plein de terreur et d'amertume : Dies illa, dies irœ, calamitatis et miseriœ, dies magna et amara valde. Mais c'est aussi un jour d'espérance immortelle : Spes illoriim immortalitate plena est.
Le temps est sombre, nébuleux; les boutiques sont fermées. Une foule de citoyens armés sont sur les boulevards où passe le condamné. Des crieurs publics vendent déjà par milliers d'exemplaires la complainte sur la mort de Louis le dernier. Cette complainte est contre Louis XVL Mais en même temps circule une autre romance de Palissot, romance qui se vend aussi beaucoup et qui implore la pitié des Français pour le roi martyr.
l''rançais, je suis ne votre roi, Du droit de mes ancêtres :
Verrez-vous couler sans effroi Le pur sang de vos maîtres?
Un jour, vous pleurerez, Français, En lisant mon histoire.
Je jouirai de vos regrets Au séjour de ma gloire.
Mais en oflrant à Dieu pour vous Le sang qu'on va répandre,
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Des traits du céleste courroux Je saurai vous défendre.
Je lui dirai : Dieu de bonté, Sauve un peuple infidèle, Tu mourus pour l'iniquité.
J'ai suivi mon modèle.
Delicta majoruni imnicritiis lues. C'est comme une application de la doctrine du péché originel. L'humble Louis XVI paie pour rorgueilleux Louis XIV ; le chaste Louis XVI paie pour le débauché Louis XV. L'homme vertueux entre tous, répoux irréprochable, le tendre père, le roi bienfaisant, humain, généreux, est la victime expiatoire de tout un siècle. C'est ce roi si chrétien qui paie pour les libres penseurs, pour les matérialistes, pour les athées; c'est cet homme d'édification qui paie pour tous les égoïsmes, tous les scandales, toutes les impiétés, toutes les orgies de son époque. Je me souviens de ces paroles du premier sermon de Bossuet pour le Vendredi saint : « Vous serez attaché en croix, où Dieu, vous montrant sa face irritée, viendra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice et fera passer sur vous tous ses tlots. Baissez, baissez la tête \ vous avez pris sur vous nos iniquités, vous en porterez tout le poids-, vous paierez tout du long la dette sans remise. » Et alors la victime est en prière; étant en agonie, il priait longtemps : Factiis in agonia prolixitis orabat. Et Ton peut dire du roi comme de son divin .Maître :
< Il ne murmure pas quand on le frappe, jusqu'à ce cri confus qui forme le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par oiî elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force. Jésus ne veut plus se le permettre. . , Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement : Tradebat autem jiidicanti se injuste. »
Oh ! qu'elles sont imposantes ces funérailles d'un vivant! Quel cortège, ce cortège funèbre! L'escorte ^st composée de plusieurs détachements de cavalerie et de beaucoup de canons qu'on traîne devant et derrière cette voiture, qui est presque un corbillard. Ordre a été donné à tous les locataires de tenir fermées toutes les croisées donnant sur le parcours, qui est bordé par une double haie de gardes nationaux ou de soldats. La grande majorité des Parisiens voudrait le salut du roi, mais la Terreur est là qui veille. Les tambours ne cessent de battre pendant la route pour couvrir la voix de quiconque voudrait pousser un cri de pitié, et cependant l'abbé de Firmont espère encore. Deux jeunes gens d'un nom très connu sont venus le prévenir la veille, qu'un grand nombre de personnes dévouées à Louis X\T ont résolu de l'arracher de vive force des mains de ses bourreaux. L'abbé conservera donc une lueur d'espoir jusqu'au pied de la guillotine.
Tout à coup, au moment où le cortège passe sur les boulevards dans l'espace compris entre la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis, sept ou huit
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jeunes gens, qLii débouchent de la rue Beaurcgard, fendent la foule, et se précipitent vers la voiture, le sabre à la main, en criant : « A nous ceux qui veulent sauver le roi I » De ce nombre est le royaliste intrépide, le baron de Batz, suivi de son secrétaire, Devaux.
Chevaleresque et stérile tentative ! Personne n'ose suivre les courageux conspirateurs. Voyant que leur voix ne trouve pas d'écho, ils renoncent à leurs projets, et retournent dans les rues voisines. Mais un détachement de gendarmes les poursuit. Pendant que Tinsaisissable baron de Batz parvient à s'échapper, plusieurs de ses complices sont atteints, et ils paieront de leur tête leur généreuse audace.
Louis XVI ne s'est pas même aperçu de ce qui vient de se passer. Il continue à lire les prières des agonisants : « Projîciscerc anima christiana. Ame chrétienne, pars de ce monde au nom de Dieu, le Père tout puissant qui t"a créé, au nom de Jésus- Christ, le Fils du Dieu vivant qui a soutlcrt pour toi, au nom du Saint-Esprit, qui est descendu sur toi. Dens misericors^ O Dieu plein de miséricorde -et de clémence. Dieu, qui par votre infinie bonté remettez les offenses de ceux qui en ont un repentir sincère, et qui effacez jusqu'à la trace de leurs péchés, jetez un regard favorable sur votre serviteur qui vous confesse avec douleur ses fautes passées, et qui, du fond de son cœur, vous en demande le pardon, daignez écouter sa prière. Commcndo te...
Il6 LA DERNIÈRE ANNEE DE MARIE-ANTOINETTE.
Puisses-tu ignorer toujours Thorreur des ténèbres, des tourments et des flammes éternelles ! Que le démon et ses monstres se reconnaissent vaincus, en te voyant paraître accompagné par les auges ; qu'à ton approche celte troupe infernale se précipite dans réternel chaos!... Qu'elle laisse libre de tout obstacle le chemin qui te conduit au ciel ! Que Jésus-Christ, qui a souffert et qui est mort pour toi, te délivre de la mort éternelle! Qu'il te place dans son paradis, pour y Jouir d'un bonheur que rien ne pourra plus troubler ! Que ce bon pasteur te reconnaisse pour une de ses brebis, et te place, avec les élus, à sa droite ! Puisses-tu voir ton Rédempteur face à face, puisses-tu contempler sans cesse le Dieu de toute vérité, et partager avec les bienheureux, dans les siècles des siècles, les joies ineffables de cette contemplation divine ! Ainsi soit-il. »
La voiture est partie du Temple, depuis une heure. Elle arrive à l'embouchure de la rue Royale. Voilà l'ancienne place Louis XV, la place de la Révolution. Les toits des maisons de la rue Royale, la place, les branches des arbres des Champs-Elysées, les terrasses des Tuileries, les parapets de la Seine, le pont Louis XVI, tout est couvert d'une foule énorme. On dirait que ces milliers d'assistants ne veulent croire au supplice d'un roi que s'ils l'ont vu de leurs propres yeux. Au milieu de la place apparaît le piédestal d'où a été enlevée la statue de Louis XV. Entre ce piédestal er l'avenue des Champs- Él3''sées apparaît l'échafaud. A chacune
des issues de la place sont braqués des canons. Il y a comme une forêt de baïonnettes. Les régiments de la garnison de Paris forment le carré autour de la guillotine. Tout près, par privilège, sont les meneurs les plus violents du club des Jacobins et de celui des Cordeliers. La voiture vient de s'arrêter à quelques pas de Téchafaud. Le roi, s'apercevant qu'elle a cessé de rouler, lève les yeux qu'il tenait attachés sur son livre de prières. Il se retourne, et dit à son confesseur :
— Nous voilà arrivés, si je ne me trompe.
Un des valets de bourreau ouvre la portière. Le roi, appuyant la main sur le genou de son confesseur :
— Messieurs, je vous recommande Monsieur que voilà", ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte; je vous charge d'y veiller.
Les çxécuteurs ne répondirent rien. Le roi veut reprendre d'un ton plus haut. Un valet de bourreau, lui coupant la parole:
— Oui, oui, nous en aurons soin, laissez-nous faire.
Le roi descend de voiture. Trois exécuteurs l'entourent, et veulent lui ôter ses habits. Il les repousse avec noblesse, et se déshabille lui-mêm.e. Il défait son col, sa chemise, et s'arrange de ses propres mains. Les exécuteurs, que sa contenance a déconcertés un moment, l'entourent de nouveau et veulent le lier.
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Le roi {retirant ses mains apec vivacité). — Que prétendez-vous ?
Un exécuteur. — Vous lier.
Le roi {d'un ton d'indignation). — Me lier? Non, je n'y consentirai jamais. Faites ce qui vous •est commandé, mais vous ne me lierez pas^ renoncez à ce projet.
Les exécuteurs insistent. Ils élèvent la voix. Le roi se retourne vers son confesseur, et le regarde fixement, comme pour lui demander conseil.
L'abbé de Firmont. — Sire, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense.
Le roi [levant les yeux au ciel). — Assurément, il ne faut rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront.
Se retournant du côté des exécuteurs :
— Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie.
On lie les mains du roi. Il gravit l'échafaud, en s'appuyant sur le bras de son confesseur, parce que les marches sont très raides à monter. Arrivé à la dernière marche, il s'échappe des mains de l'abbé, traverse d'un pas ferme toute la largeur de l'échafaud, impose silence d'un regard aux tambours placés vis-à-vis de lui, et, d'une voix si forte, qu'elle, est entendue jusqu'au Pont-Tournant, il prononce ces paroles :
« Je meurs innocent de tous les crimes qu'on
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m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. »
Un frémissement parcourt la foule. Le 'roi veut •continuer. Alors on ordonne aux tambours de battre. Un roulement prolongé couvre la voix du martyr et le murmure de la multitude. Le roi se place sous le couperet. La planche chavire, la hache glisse, la tête tombe. Il est dix lieures un quart.
C'en est fait, mais le grand écrivain démocrate, Edgar Quinet, a bien raison de le dire : « Tous les tambours de Santerre n'ont pu étouiïer les paroles du roi, ni les empêcher de retentir dans la postérité. Louis XVI seul a parlé de pardon, du haut de cet échafaud où tous les autres devaient apporter des pensées de vengeance et de désespoir. Par là, il semble encore régner sur ceux qui vont le suivre dans la mort avec les passions et les fureurs de la terre. Lui seul paraît en être détaché, déjà posséder le ciel, quand les autres se disputent, jusque sous le couteau, des lambeaux de partis déchirés. Samson a beau montrer au peuple la tête de Louis XVI , la tourner à tous les bouts de Thorizon, il n'a décapité qu'un homme, non un S3'stème, et à qui doit servir ce spectacle ? La monarchie y perd moins que la république. »
Un citoyen monte sur la guillotine même, et, .plongeant tout entier son bras nu dans le sang de la victime, qui s'est amassé en abondance, il en
prend des caillots plein la main, et en asperge par trois fois la foule des assistants qui se pressent au pied de Téchafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front. « Frères, dit-il, en faisant cette aspersion, frères, on nous a menacés que le sang de Gapct retombera sur nos têtes. Eh bien, qu'il y retombe! Républicains, le sang d'un roi porte bonheur I » C'est l'évangile de la Passion : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! »
Des jacobins s'embrassent autour de Féchafaud. Ils chantent, ils dansent en rond. Les cris de la place retentissent jusque dans la salle du Manège, où la Convention est en séance. Cependant l'immense majorité de la population parisienne esî dans la stupeur. Le brouillard s'est épaissi. Les magasins restent fermés. Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants ont couru tremper dans le sang de Louis XVI, les uns leurs sabres, les autres leurs mouchoirs. Son habit a été déchiré en petits morceau.x. qu'une foule de mains se disputaient, comme pour faire une application nouvelle de cette parole du prophète, citée dans l'évangile de la Passion : « Ils ont partagé entre euK mes vêtements. » Mais tous n'agissaient point par haine. Si, pour les uns, ces morceaux d'étoffe étaient des motifs de fureur, pour les autres, c'étaient de saintes reliques. La terreur planait sur la ville. Les honnêtes gens n'osaient se montrer dans la rue, on avait peur de s'entre- regarder. « Le jour de la mort du roi, a dit M'"» Elliott, dans son journal,
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fut le plus triste que j'aie jamais vu. Les nuages mêmes semblaient pleurer. »
Et Marie-Antoinette ne savait rien encore. Les municipaux, si cruels qu'ils pussent être, n'ont pas eu le courage de lui dire ce qui se passait. Hélas ! vingt-trois ans plus tôt, jour pour jour, — le 2 I janvier 1770 — elle recevait à Vienne son anneau nuptial. Et le 21 janvier 1782 — il y a onze ans — la ville de Paris donnait des fêtes magnifiques pour célébrer la naissance du premier dauphin. Quel succès, quels applaudissements, quelles ovations, quels cris d'enthousiasme, quand la reine paraissait, ce jour-là, sous le portique de Notre- Dame, ou quand elle gravissait, avec sa démarche de déesse, le grand escalier de l'Hôtel de ville ! Le soir, tout Paris était illuminé. La place Vendôme, la place Louis XV, le palais Bourbon, étincelaicnr de mille feux. Les décorations de THôtel de ville rayonnaient avec leurs vases d'or remplis de lis, leurs étoffes cramoisies, leurs balustrades et leurs orchestres. Le feu d'artifice représentait le temple de l'Hymen. Devant le portique, on voyait la France recevant des mains de Dieu l'auguste enfant qui venait de naître. Hélas ! et maintenant !... De minute en minute, Tanxiété, les angoisses de la reine redoublent. Mais qu'cntend-elle ? Des clameurs de joie, des cris de Vive la république ! retentissent devant le donjon du Temple. La prisonnière comprend, elle est veuve ; tout est consommé!...