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DEUXIÈME PARTIE

La Conciergerie ! quel abîme ! \'oilà la véritable prison avec toute s.>n horreur, tous ses épouvantements 1 Des infortunés qui y furent enfermés nous ont laissé le récit terrible de leurs tortures. Leurs descriptions font frissonner. On respire un air méphitique» Il nous semble que les portes verrouillées se sont refermées sur nous, que nous sommes tout vivants plongés dans ce sépulcre ; nous croyons entendre, dans le silence des nuits horribles, ou les sons de l'horloge, glas funèbre, ou l'aboiement lugubre des chiens, cerbères de ce Tartare, ou les ricanements des geôliers,, jurant et blasphémant, ou les soupirs, les sanglots, les cris de désespoir des victimes. Que de douleurs, de malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées par ses méditations et ses prières.

La Conciergerie occupe une partie du palais du saint roi, son préau, sa salle des gardes^ ses cuisines.

164 LA DERNIÈRE ANNÉE DE MARIl-ANTOINETTE

Qu'il est fécond en souvenirs historiques ce palais habité par les rois Francs, fortifié contre les Normands par Eudes, reconstruit et agrandi par Robert le Pieux, habité par tous ses successeurs jusqu'à Charles le Sage ! Quand ce prince cessa d'en faire sa résidence, le Parlement qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y être installé ; alors la Conciergerie, qui avait été la demeure des portiers du palais, d'où elle tirait son nom, devint une prison qui fut plus tard ensanglantée par le massacre des Armagnacs et qui renferma, tantôt les plus grands criminels, tantôt les plus illustres victimes. Le palais, encore habité par Louis XI, cessa définitivement, sous ses successeurs, d'être la résidence royale ; il ne fut plus que le séjour de la justice, c'est-à-dire du Parlement, de la Cour des comptes, de la Cour des aides, de la connétablie et d'autres juridictions particulières ; en même temps, des maixhands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et sur ses escaliers.

Saint Louis avait fait du palais un monument presque nouveau en y bâtissant la Sainte-Chapelle, la grande salle et plusieurs vastes pièces, dont l'une devint la grande chambre du Parlement. C'est là que se tinrent les assemblées d'où sortirent les troubles de la Fronde ; c'est là que le jeune Louis XIV entra en habit de chasse, la cravache à la main, et c'est là que son testament fut cassé ; c'est là, dans cette même salle, que le 10 mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire.

Ainsi ce palais auquel s'attachaient déjà tant de légendes, et où s'étaient déroulées tant de tragédies, ce palais qui avait vu les drames sanglants des Mérovingiens, le siège de Paris par les Normands, le meurtre

des maréchaux sous Etienne Marcel, allait voir les massacres juridiques de Fouquier-Tinville. 0 bizarre* rie de la destinée ! ce palais des anciens rois devenait ainsi le portique de la mort, le vestibule de l'échafaud ! Les souterrains de la Conciergerie avaient jadis servi de fondation à la haute tour quadrangulaire de qui relevaient tous les fiefs du royaume. Qui eût dit aux monarques des temps de la féodalité que dans ces souterrains serait le cachot de la femme de leur successeur ? Que de changements étranges la révolution des temps n'apporte-t-elle pas à la destination des édifices ! Bicêtre servit de maison de plaisance à François I^r, et la Conciergerie faisait partie du palais de saint Louis !

On ne peut se faire une idée par ce que sont aujourd'hui les prisons, notamment la Conciergerie, de ce qu'elles étaient en 1793. Destinées jusqu'alors à ne recevoir que des assassins et des voleurs, elles étaient infectes, malsaines, sans air, sans espace, sans lumière. Au-dessus, à côté des vastes salles du palais, il y avait des boutiques de parfumeurs, de modistes, de libraires ; au-dessous, des souterrains, réceptacle du vice et du crime, des verrous, des grilles, des gémissements, des haillons, une puanteur insupportable.

« Les escaliers du palais, a dit le comte Beugnot dans ses Mémoires^ étaient garnis de femmes qui semblaient assises à un amphithéâtre, attendant un spectacle favori. En effet, le char de la mort était à la porte ; il attendait des infortunés destinés aux bêtes ce jour-là. Lorsque je descendis de la voiture, l'amphithéâtre se leva tout entier, et poussa un long cri de joie ; des battements de mains, des trépignements de pieds, des rires convulsifs, exprimaient le féroce plai-

sir de <îes cannibales à l'arrivée d'une proie nouvelle. Le court espace de chemin que je traversai à pied fut encore assez long pour que je reçusse à la figure des ordures qui pleuvaient de toutes parts sur moi, et je pus juger, par la réception qu'on me faisait en entrant, de celle qui m'attendait à la sortie. »

A main gauche, en passant par le guichet, on trouvait le greffe, pièce partagée en deux par des barreaux. Une moitié était destinée aux écritures, l'autre moitié était le lieu où l'on déposait les condamnés ; c'est là qu'ils attendaient quelquefois trente-six heures le moment fatal où l'exécuteur des jugements leur faisait subir les redoutables apprêts du supplice.

Voyez- vous les matelas étendus sur les dalles et indiquant que les condamnés y ont passé la nuit ? Regardez à terre les restes de leur dernier repas. Leurs habits sont jetés çà et là, et deux chandelles, qu'ils ont négligé d'éteindre, repoussent le jour pour n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre. Entendez-vous les voix des gendarmes, des guichetiers, des bourreaux ? En entrant là, Beugnot est saisi d'épouvante ; il lui semble que tout son sang vient de se glacer dai:s son cœur ; il tombe sur une banquette du greffe, poursuivi par cet appareil de mort. La paille dont se compose la litière des prisonniers, bientôt corrompue par le défaut d'air et par la puanteur des seaux, exhale une infection telle, que, dans le greffe même, on est empoisonné dès qu'on ouvre les portes.

Les chambres des femmes, comme celles des hommes, sont divisées en chambres à la pistole et chambres à la paille. Les chambres à la pistole sont celles où le prisonnier paie un lit ; les chambres à la paille sont celles où, comme le nom l'indique, il gémit

sur la paille, en attendant que les premiers venus laissent, par leur condamnation à mort, un lit vide dans les chambres à la pistole. Jusqu'à l'obtention de ce malheureux lit, on est renfermé pendant la nuit avec les misérables appelés pailleux, au milieu d'une fange pluf. dégoûtante que celle où reposent les animaux les plus immondes. C'est presque toujours par là qu'il faut passer en arrivant ; on attend les chambres à lit quelquefois plus de quinze jours ; on les paie 18 francs par mois, quoique souvent on ne les occupe qu'une nuit. Dans les chambres à la paille sont les voleurs, les assassins rongés et dégoûtants de misère, et renfermant dans leur personne tout ce que la nature humaine peut réunir de plus horrible, de plus repoussant. Dans les chambres à la paille sont aussi des grands seigneurs et des gi^andes dames, de voluptueux financiers, d'élégants petits maîtres, des reines de la mode (1). Dans les chambres à la pistole, il y a autant de lits que la chambre en peut contenir. Une pièce faite pour dix personnes reçoit tout à coup vingt-cinq ou trente prisonniers, quelquefois davantage. Le même lit a souvent rapporté plusieurs loyers en un mois ; aussi la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris, quant au produit (2).

C'est un prisonnier, c'est encore le comte Beugnot qui nous le dit : « Vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'avez encore rien éprouvé, rien souffert au monde ».

« D'heure en heure, l'airain mesure par des sons

(1) Essais historiques sur les causes et les effets de la Résolution française, par Beauliei'.

(2) Almanach des prisons.

tardifs cette éternité de souffrances ; les chiens répondent à l'horloge par de longs hurlements. Des guichetiers chargés d'actes d'accusation les colportent dô chambre en chambre très avant dans la nuit ; les prisonniers, arrachés au sommeil par ces voix épouvantables et insultantes, croient que c'est leur arrêt. Ainsi, ces mandats de mort, destinés à soixante ou quatrevingts personnes, sont distribués chaque jour de manière à en effrayer six cents (1). »

« Pour peu que la rivière soit haute, le bas de la Conciergerie qui en est très voisine se trouve à son niveau ; alors l'humidité règne partout, l'eau ruisselle le long des murs ; une fumée épaisse qu'infectent l'haleine, l'état de misère, les maux dégoûtants des habitants de ces lieux, vous affecte la vue et vous fait soulever le cœur. Il semble qu'on eût choisi à dessein l'endroit où ces horreurs sont surtout amoncelées pour en faire le séjour de la malheureuse Marie- Antoinette (2). »

Le côté où on va la placer est presque entièrement rempli de voleurs et d'assassins. Tout près de la porte du cachot qui lui est réservé, il y a une espèce de boutique de marchand de vin et d'eau-de-vie pour le service de la prison. Les prisonniers appellent le marchand le housinier et la boutique le housin. C'est là qu'ils viennent s'enivrer, jurer, fumer, tenir d'obscènes propos ; tel est le concert que la reine de France va être forcée d'entendre. Oui, cette horrible Conciergerie, séjour du crime, lieu de désolation et d'infection, où il semble que toutes les pourritures du corps et de l'âme

(1) Mémoires d'un détenu, par le baron Riouffe.

(2) Essais historiques de Beaulieu.

se soient donné rendez- vous ; ce bouge, ce fumier, ce cloaque, cet enfer, voilà maintenant la résidence de la reine de grâce et de beauté, de la plus élégante, de la plus séduisante des femmes du monde entier, de celle pour qui les châteaux de Versailles, de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau, n'étaient pas des séjours assez somptueux et assez brillants! Voilà, dans la vie, la dernière étape de la châtelaine du petit Trianon, de la femme qui apparaiissait à une cour en extase comme la déesse des fleurs, comme un être surnaturel, comme le vivant symbole de tous les enchantements et de tous les prestiges.

Le l^r août, dans l'après-midi, la portière de la Conciergerie, qui se nommait M"^^ Richard, dit à sa servante, Rosalie Lamorlière : « Rosalie, cette nuit nous ne nous coucherons pas ; vous dormirez sur une chaise, la reine va être transférée du Temple dans cette prison-ci ». Et elle donna des ordres pour qu'on ôtât le général de Custines de la chambre où il était enfermé, afin d'y placer Marie-Antoinette. On apporta dans cette chambre humide et malsaine deux matelas, un traversin, une couverture et une cuvette ; on y ajouta une table commune et deux chaises de prison : tel fut l'ameublement destiné à la reine de France.

Le même jour, la Convention avait rendu ce décret :

Marie-Antoinette est envoyée au tribunal extraordinaire ; elle sera transférée >ui-le-champ à la (.'oncirrç;erie.

La nuit suivante, à deux heures du matin, on vint éveiller les princesses pour lire à la reine le décret et le mettre à exécution. « Ma mère, a dit Madame Royale,

entendit la lecture sans s'émouvoir et sans dire une parole ; ma tante et moi nous demandâmes à la suivre, mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point ; elle fut même obligée de s'habiller devant eux ; ils lui demandèrent ses poches qu'elle donna ; ils les fouillèrent, et prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoique cela ne fût pas du tout important ; ils en firent un paquet qu'ils dirent qu'ils enverraient au tribunal révolutionnaire. »

Ce paquet contenait des cheveux de Louis XM, de Louis XVI ï et de sa sœur, la petite table de chiffres où la pauvre reine apprenait à compter à son fils, un portefeuille où était l'adresse du médecin de ses enfants, des miniatures de M'"^ de Lamballe et des princesses de Hesse et de Mecklembourg, une prière au Sacré-Cœur de Jésus et une prière à l' Immaculée-Conception ; ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon pour le cas où elle se trouverait mal.

« Ma mère, ajoute Madame Royale, après m' avoir tendrement embrassée et recommandé de prendre courage, d'avoir bien soin de ma tante et de lui obéir comme à une seconde mère, me renouvela les mêmes instructions que mon père ; puis, se jetant dans les bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière fois ; ma tante lui dit quelques mots bien bas, alors ma mère partit sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la tour, parce que les municipaux y firent un procès- verbal, pour décharger le concierge de sa personne ; en sortant, elle se frappa la tête au guichet ne pensant pas à se bais-

ser ; on lui demanda si elle s'était fait du mal : « Oh ! non, dit-elle, rien à présent ne peut me faire du mal ». ; Elle monta en fiacre avec un municipal et deux gendarmes. La portière, M"^^ Richard, et la servante, Rosalie Lamorlière, l'attendaient à la Conciergerie. Il était trois heures du matin. La servante dormait sur un fauteuil. La portière la tira par le bras. « Rosalie, cria-t-elle, allons, réveillez- vous ; prenez ce flambeau ; les voici qui arrivent. » La servante descendit en tremblant et accompagna sa maîtresse dans le cachot de M. de Custines, situé à l'extrémité d'un long corridor noir. La reine y était déjà rendue. Une quantité de gendarmes se tenaient devant la porte, en dehors. Plusieurs officiers et administrateurs étaient dans l'intérieur de la chambre, où ils se parlaient bas les uns aux autres. La formalité de l'écrou ayant été remplie, ils se retirèrent laissant la reine seule avec M^^ Richard et la servante. « Il faisait chaud, a écrit cette dernière. Je remarquai les gouttes de sueur qui découlaient sur le visage de la princesse. Elle s'essuya deux ou trois fois avec son mouchoir. Ses yeux contemplèrent avec étonnement l'horrible nudité de cette chambre ; ils se portèrent aussi avec un peu d'attention sur la concierge et sur moi. Après quoi, la reine, montant sur un tabouret d'étoffe que je lui avais apporté de ma chambre, suspendit sa montre à un clou qu'elle aperçut dans la muraille, et commença à se déshabiller pour se mettre au lit. Je m'approchai respectueusement, et j'offris mes soins à la reine. « Je vous remercie, ma « fille, me répondit-elle, sans aucune humeur ni fierté ; « depuis que je n'ai plus personne, je me sers moi- « même. » Le jour grandissait. Nous emportâmes nos flambeaux et la reine se coucha. »

Ah 1 qu'il est douloureux le sommeil des prisonniers I Le comte Beugnot, enfermé, comme la reine, à la Conciergerie, a su le décrire. « Je dormis, dit- il dans ses Mémoires^ mais, comme je payai cher le bienfait de cet anéantissement passager, quand il fallut en sortir ! Non, je ne connais rien de cruel, comme le moment du réveil au milieu d'un cachot, dans un lieu où le songe le plus horrible est moins horrible que la réalité. »

Réveillée, Marie- Antoinette se croit encore la proie d'un cauchemar. Pour qu'elle puisse se convaincre que c'est bien la réalité, il faut qu'elle s'interroge longtemps elle-même, qu'elle se remémore une à une toutes les catastrophes qui l'ont amenée à ce degré d'angoisse. Il faut qu'elle se dise bien longtemps : « Où suis- je ? Où suis-je ? Est-ce que je rêve ?... « Quel changement dans son sort, par son changement de prison l Au Temple, elle n'était pas seule. Elle avait auprès d'elle sa chère fille, sa belle-sœur bien-aimée. Elle ne voyait plus son fils, mais elle se sentait tout près de lui. Elle entendait presque sa respiration, ses soupirs. Et puis le Temple avait, de même que son nom, quelque chose d'édifiant, de religieux. Il était tout rempli des souvenirs pathétiques et sacrés de Louis XVI. Mais à la Conciergerie, tout est horreur, malédiction. Au Temple, il y avait encore un peu de propreté, un peu d'air. A la Conciergerie tout est malsain, nauséabond, horrible. Le sol est imprégné des sueurs et du sang de l'agonie.

Dès le matin, on plaça des gendarmes dans la chambre de la reine. On y mit aussi, pour la servir, une vieille femme âgée de près de quatre-vingts ans, qui se nommait Larivière. Au bout de quelques jours, cette femme, après avoir rapiécé et recousu la robe noire de

Marie- Antoinette, fut remplacée par une autre femme, qui se nommait Harel ; elle avait trente- six ans, et son mari était employé aux bureaux secrets de la police. La reine avait témoigné de la confiance à la vieille ; elle jugea l'autre moins favorablement, aussi presque jamais ne lui adressait- elle la parole. Rosalie Lamorlière venait seulement, avec le portier Richard, ou avec sa femme, pour apporter le déjeuner et le dîner. M^^^ Richard mettait le couvert. « Par respect, a écrit la servante, je me tenais près de la porte. Mais Sa Majesté daigna y faire attention et elle me fit l'honneur de me dire : « Approchez- vous, Rosalie, ne « craignez rien.,. » Les deux gendarmes (toujours les mêmes) se nommaient Dufrêne et Gilbert. Ce dernier paraissait plus rude que son camarade le brigadier. Quelquefois, Sa Majesté, accablée d'ennui, s'approchait d'eux, pendant que nous couvrions sa table et elle les regardait jouer quelques instants, en présence de Mme Richard et du concierge. Quel sujet pour un peintre, Marie-Antoinette, à la Conciergerie, regardant les gendarmes jouer aux cartes ! »

Il y avait dans la prison un voleur nommé Barrassin, qui avait obtenu les bonnes grâces du concierge, par les services qu'il lui avait rendus, en se chargeant volontairement des travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants de l'intérieur des cachots. Devenu l'auxiliaire du portier, il s'occupait de la surveillance. « Je n'ai jamais vu, a dit Beaulieu, de figure plus farouche que celle de Barrassin. »

« Je l'interrogeai un jour sur la manière dont on traitait la reine.

« — Comme les autres, me répondit-il.

tt — Gomment l comme les autres ?

« — Oui, comme les autres ; cela ne peut surprendre que les aristocrates.

« — Et que faisait la reine dans sa triste chambre ?

« — La Capet ! va, elle était bien penaude ; elle raccommodait ses chausses, pour ne pas marcher sur la chrétienté.

« — Comment était-elle couchée ?

« — Sur un lit de sangle, comme toi.

« — Comment était- elle vêtue ?

« — Elle avait une robe noire, qui était toute déchirée ; elle avait l'air d' « une margot ».

Les persécuteurs de la reine se complaisaient dans des raffinements de cruauté. D'abord, on lui avait laissé sa montre, qu'elle avait apportée d'Allemagne, et à laquelle elle tenait beaucoup. Le quatrième ou cinquième jour de son arrivée à la Conciergerie, les administrateurs la lui prirent. Il faut avoir été soimême prisonnier, pour bien se rendre compte de l'importance d'une montre dans un cachot. C'est, au milieu de la solitude, quelque chose qui vous tient, pour ainsi dire, compagnie. A défaut d'autre distraction, l'on prête une oreille attentive au bruit à peine sensible du mouvement. C'est comme une dernière communication avec le monde, avec le temps. Et quand cette montre résume toute une vie, quand elle a marqué nos rares heures de joie, nos heures innombrables de tristesse, n'est-elle pas comme une confidente ? On la regarde, on l'écoute avec émotion. Plus les personnes nous délaissent, plus nous nous attachons aux choses. Il y a tels objets, en apparence insignifiants, qui ont pour nous la valeur des reliques, et dont le seul aspect éveille tout un monde d'idées et de sentiments, peuple l'imagination d'une multitude de fantômes, et ressus-

cite tout un passé. Telle était la montre de la reine, cette montre allemande, qui lui avait marqué l'heure à la Burg, à Schœnbrun, à Versailles, au petit Trianon, aux Tuileries, au Temple. Quand on la lui enleva, la prisonnière pleura beaucoup.

Revenons au récit simple et touchant de la servante, Rosalie Lamorlière : « Le 2 août, pendant la nuit, quand la reine arriva du Temple, je remarquai qu'on n'avait amené avec elle aucune espèce de bardes ni de vêtements. Le lendemain et les jours suivants, cette malheureuse princesse demandait du linge, et M^^^ Richard, craignant de se compromettre, n'osait ni lui en prêter ni lui en fournir. Enfin le municipal Michonis, qui dans le cœur était honnête homme, se transporta au Temple et, le dixième jour, on apporta au donjon un paquet que la reine ouvrit promptement. C'étaient de belles chemises de batiste, des mouchoirs de poche, des fichus, des bas de soie ou de filoselle noirs, un déshabillé blanc pour le matin, quelques bonnets de nuit et plusieurs bouts de ruban de largeur inégale. La reine s'attendrit, en parcourant ce linge et, se retournant vers M°^e Richard et moi, elle dit : « A la manière « soignée de tout ceci, je reconnais les attentions et « les soins de ma pauvre sœur Elisabeth ».

Madame Royale, dans son récit, parle également de cet envoi. « Comme ma mère qui n'avait jamais bu que de l'eau, ne pouvait pas supporter celle de la Seine, parce qu'elle lui faisait du mal, nous priâmes les municipaux de lui faire porter de l'eau de Villed'Avray, qui passait tous les jours au Temple ; ils y consentirent et prirent un arrêté en conséquence ; mais il arriva un autre de leurs collègues qui s'y opposa. Peu de jours après, ma mère, pour avoir de nos

nouvelles, essaya d'envoyer demander quelque chose qui lui était utile et, entre autres, son tricot, parce qu'elle avait entrepris de faire une paire de bas pour mon frère ; nous le lui envoyâmes, ainsi que tout ce que nous trouvâmes de soie et de laine, car nous savions qu'elle aimait à s'occuper ; elle avait toujours eu autrefois l'habitude de travailler sans cesse, excepté aux heures de représentation. Aussi avait-elle fait une énorme quantité de meubles et même un tapis, et une infinité de gros tricots de laine de toutes les espèces. Nous rassemblâmes donc tout ce que nous pûmes ; mais nous apprîmes depuis qu'on ne lui avait rien remis, dans la crainte, disait-on, qu'elle ne se fît mal avec les aiguilles. »

Rosalie Lamorlière a écrit, à ce propos : « La reine éprouvait une grande privation. On lui avait refusé toute sorte d'aiguilles, et elle aimait beaucoup l'occupation et le travail. Je m'aperçus qu'elle arrachait de temps en temps les gros fils d'une toile à tenture de papier, clouée sur des châssis le long des murailles, et avec ces fils que sa main polissait, elle faisait du lacet très uni, pour lequel son genou lui tenait lieu de coussin, et quelques épingles, d'aiguilles ».

En arrivant à la Conciergerie, elle portait avec sa robe noire, son grand bonnet de deuil, c'est-à-dire sa coiffure de veuve. Un jour, elle dit à la concierge, Mme Richard, devant Rosalie Lamorlière : « Madame, je désirerais, s'il était possible, avoir deux bonnets, au lieu d'un, afin de pouvoir changer. Auriez-vous la complaisance de confier ma coiffure de deuil à votre couturière ? Il s'y trouvera, je crois, assez de linon pour établir deux bonnets négligés ».

Mme Richard exécuta cette commission et la reine,

lorsqu'on lui rapporta ces deux nouvelles coiffures toutes simples, se montra satisfaite. Se retournant du côté de Rosalie Lamorlière : « Rosalie, lui dit-elle, je ne puis plus disposer de rien, mais, mon enfant, je vous donne avec plaisir cette monture de laiton, et ce linon batiste que la couturière a rapportés ».

Un autre jour, M"^^ Richard amena dans le cachot son plus jeune enfant, qui était blond et avait une figure charmante. Marie- Antoinette, en apercevant ce beau petit garçon, tressaillit ; elle le prit dans ses bras, le couvrit de baisers et de caresses, et se mit à pleurer, en parlant de Louis XVII, qui était à peu près du même âge, elle y pensait nuit et jour. Cela lui fit un mal horrible, et M^^^ Richard, en remontant, dit qu'elle se garderait bien de ramener son fils dans le cachot.

Hélas ! Simon faisait chanter au fils de Marie- Antoinette le Ça ira et la Marseillaise. On mettait à l'auguste enfant le bonnet rouge et la carmagnole. On lui apprenait à prononcer des jurements affreux contre Dieu et sa famille. « Heureusement, a dit Madame Royale, ma mère n'a pas entendu toutes ces horreurs. 0 mon Dieu, quel mal cela lui aurait fait ! »

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