PREMIÈRE PARTIE
La royauté est morte, et bientôt le roi va mourir. Le 21 septembre 1792, à quatre heures du soir, un officier municipal, entouré de gendarmes à cheval et suivi d'une nombreuse populace, vient donner lecture d'une proclamation devant la tour du Temple. Les trompettes sonnent. Puis il se fait un grand silence, et le municipal, qui a une voix de stentor, lit assez haut pour être entendu par la famille royale enfermée dans le donjon, cette proclamation, glas funèbre de la monarchie : « La royauté est abolie en France, tous les actes publics seront datés de la première année de la république. Le sceau de l'État portera pour légende ces mots : République française. Le sceau national représentera une fem-me assise sur un faisceau d'armes,
tenant à la main une pique surmontée du bonnet de la liberté ». Hébert, fameux sous le nom de Père Duchesne et Destournelles, depuis ministre, sont de garde auprès des prisonniers. Assis en ce moment au seuil de la porte, ils regardent Louis XVI avec un sourire malicieux, essayant de saisir sur sa physionomie un mouvement de dépit ou de colère, une émotion quelconque. Ils sont déçus dans leur attente. L'héritier de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV ne ressent pas le moindre trouble en écoutant l'arrêt insolent et factieux qui lui arrache la couronne. Il lisait tranquillement et il continue sa lecture. Marie- Antoinette n'est pas moins impassible : pas un mouvement, pas une réflexion, pas un mot. Les trompettes se remettent à sonner, Cléry, le valet de chambre du roi, paraît à une fenêtre. Aussitôt les regards du peuple se tournent vers lui. On le prend pour Louis XVI, et on l'accable d'invectives. Les gendarmes lui font des signes menaçants avec leurs sabres, et il est obligé de se retirer pour faire cesser le tumulte.
Le même soir, Cléry dit au roi que le dauphin a besoin de rideaux et de couvertures pour son lit, le froid commençant à se faire sentir. « Faites- en la demande, répond Louis XVI et je la signerai. » Cléry s' étant servi des mêmes expressions qu'il avait employées jusqu'alors : « Le roi demande pour son fils », etc. : f( Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles, de vous servir d'un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de l'entendre ». — « J'ai entendu, réplique Cléry, une proclamation, mais je n'en sais pas l'objet. » — c Eh ! bien, reprend Destournelles, c'est l'abolition de la royauté, et vous pouvez dire à Monsieur, ajoute- t-il, en montrant le roi, de cesser
de prendre un titre que le peuple ne reconnaît plus. » Quelle vie que celle du Temple ! Angoisses, humiliations, douleurs à toute minute: espionnage le jour, espionnage la nuit, figures sinistres, regards haineux, insultes de tout genre, écho des bruits de massacre. Tout est lugubre dans cette tour : son aspect gigantesque, ses épaisses murailles, sa légende terrible. C'est bien là le monument fatal qui convient comme décor au plus sombre de tous les drames. C'est là que Louis XVI est torturé dans ses sentiments de roi, de chrétien, de père, d'époux, de frère ; c'est là que tous les chagrins se concentrent dans son cœur. Et c'est au moment où il va être arraché à sa famille que sa famille redouble pour lui de dévouement, de respect, de tendresse, comme pour rendre cette séparation plus déchirante encore. Lorsque le bon père donne des leçons à son fils ; lorsqu'il repose sur ses enfants et sur sa femme sa vue attristée par d'horribles spectacles ; lorsqu'il trouve dans l'affection de sa famille une consolation à de si épouvantables catastrophes, il a quelques moments de répit, je dirais presque de bonheur. Dans la soirée, à la clarté d'une pauvre lampe, quand il regarde le dauphin dormir d'un si paisible sommeil ; quand il fait la lecture à sa femme, à sa fille et à sa sœur ; quand il oublie qu'il a été roi pour se souvenir qu'il est époux et qu'il est père ; quand il implore avec tant de ferveur et de foi la miséricorde divine ; quand son âme si chrétienne est tout entière à l'apaisement, à la douceur, au pardon des injures, il en arrive à ce calme, à cette sérénité qui fait l'admiration de ses persécuteurs eux-mêmes. Mais ensuite l'inquiétude revient, l'inquiétude non pour lui-même — il est audessus de la crainte — mais pour cette famille qu'il
chérit de toute la puissance de son âme. Ah ! s'il était sûr de vivre avec elle, même dans l'adversité, même dans la misère, il bénirait encore son sort, il ne regretterait ni les responsabilités du pouvoir, ni les splendeurs du trône, ni le luxe de Versailles, ni les flatteries des courtisans. Mais l'idée qu'il sera séparé peut-être demain, peut-être même aujourd'hui de cette chère famille, si bonne, si tendre ; l'idée qu'il la laissera dans une détresse profonde ; l'idée qu'elle partagera peut-être son supplice et que lui, lui qui aime tant et qui est tant aimé, il n'arrive qu'à faire le malheur des êtres chéris pour lesquels il donnerait mille fois son sang, ah ! c'est là une torture qu'un chrétien seul peut supporter sans plier sous le fardeau de la douleur !
La famille royale est au Temple depuis le 13 août. Dès qu'elle y est entrée, pamphlets, caricatures, journaux lui ont prodigué les insultes les plus grossières et les plus lâches. Une estampe a pour titre : Les animaux rares ou translation de la ménagerie royale au Temple. Louis XVI y est représenté, avec un corps de dindon, s'écriant : « A moi, La Fayette, ou sinon on me mènera à la guillotine ! » « Si le bourreau ne guillotinait pas cette famille, a dit un jour le municipal Turlot, je la guillotinerai? moi-môme. » Sur les murs et les portes de leur prison, les augustes captifs lisent ces placards écrits en gros caractères : « Madame Veto la dansera. — Nous saurons mettre le gros cochon au régime. — Il faut étrangler les petits louveteaux ». La presse parisienne est un vaste égout, débordant d'immondices. Elle a perdu toute dignité, tout respect d'elle-même, toute pudeur. C'est le langage des halles et des bagnes , ce sont des lazzis de cannibales, des
éclats de rire féroces, des plaisanteries de Peaux' Rouges, des ricanements d'enfer. Pour que les prisonniers ne perdent rien de ces ignominies, on les fait traîner exprès sur les meubles de la tour du Temple. Louis XVI lit la réclamation d'un canonnier qui demande « la tête du tyran pour en charger sa pièce et pour l'envoyer à l'ennemi ». Mais c'est surtout la reine qui est l'objet de la fureur des pamphlétaires. C'est contre elle que s'accumulent les calomnies les plus absurdes, les fables les plus ridicules, les outrages les plus abominables.
Que n'inventerait pas l'imagination des de Sade jacobins ? De quoi n'est pas capable leur mélange d'obscénité et de cruauté ? Cette belle reine, jadis si adulée, est maintenant traînée aux gémonies par les mêmes hommes qui, quelques années auparavant, auraient demandé comme un honneur d'être attelés à son chgLT de triomphe. La femme que la foule idolâtre saluait comme un être idéal, surnaturel, presque divin, pour qui prosateurs et poètes entassaient les hyperboles les plus louangeuses, les comparaisons les plus enthousiastes avec toutes les déesses du paganisme, cette admirable, cette charmante Marie- Antoinette est maintenant traitée de Messaline, de Frédégonde, interpellée comme ne le serait pas la plus vile, la plus criminelle des femmes, la plus misérable, la plus abjecte des prostituées. Uomhre du Mardi gras ou les mascarades de la cour la représentent en Bacchante échevelée, son mari en Bacchus, son fils en Cupidon, « bâtard adultérin légitimé par l'imposture ». On colporte une longue liste de ses prétendus amants, liste qui commence par son beau-frère le comte d'Artois, pour finir par l'acteur Dugazon. Ils pullulent comme des insectes malfaisants
les écrits bizarres et infâmes tels que les Soirées amoureuses du général Mottier (la Fayette) par le petit épagneul de V Autrichienne. Louve, tigresse, furie, voilà comme on appelle la fille des Césars, la reine de France et de Navarre !
Le 21 septembre, au moment où est proclamée la république, il y a déjà trente- neuf jours que la famille royale est enfermée au Temple, et, dans cette période, combien de chagrins, combien d'angoisses ! Il a fallu se séparer, dans la nuit du 19 au 20 août, de M^^ de Tourzel et de sa fille, de la princesse de Lamballe, de y[me& Thibaud, Basire, Saint-Brice,Navarre. Le 23 août, on a enlevé à Louis XVI, au premier des gentilshommes français, son épée, comme si ce n'était pas assez de lui enlever son sceptre. Le 3 septembre, jour de massacres, on voulait que Marie- Antoinette se mit à la croisée pour baiser la tête sanglante de la princesse de Lamballe plantée au bout d'une pique, et le soir, Collot d'Herbois, content de sa journée^, n'éprouvait qu'un regret, c'est qu'on ne fût pas parvenu à montrer à la reine les restes de la princesse. « Comment, s'écriait-il avec dépit, lui a-t-on épargné cette impression-là ? Il eût fallu lui servir sur sa table, dans un plat couvert, la tête de sa meilleure amie. »
Avant de faire l'énumération de toutes les souffrances des prisonniers, jetons un coup d'œil sur la prison. Lors de l'Exposition universelle de 1878, on remarquait dans le pavillon de la Ville de Paris un très curieux plan en relief appartenant à M. le baron de Maynard, et représentant l'enclos du Temple, tel qu'il était à la fin de l'ancien régime. Ce plan fait reparaître de la manière la plus exacte et la plus minutieuse l'extérieur du donjon et l'enceinte dont il se trouvait entouré.
Sur remplacement de cet enclos, situé près du boulevard des Filles-du-Calvaire et de la place de la Bastille, les moines chevaliers du Temple, défenseurs du Saint-Sépulcre, avaient bâti, vers le milieu du xii^ siècle, un grand manoir qui devint le chef-lieu de leur ordre. La grosse tour fut construite par le frère Hubert, mort en 1212. Quand l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, l'ensemble des constructions qu'il renfermait prit le nom de Ville-Neuve du Temple et devint une très importante forteresse. Le roi Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses revenus. Saint Louis y logea le roi d'Angleterre Henri III, Philippe le Bel y chercha un refuge contre la sédition. Les richesses que les Templiers y avaient accumulées furent la principale cause de leur ruine. Le 13 octobre 1307, Philippe le Bel se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses archers, mit la main sur le grand maître Jacques de Molay, et s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous les Templiers furent arrêtés dans le royaume. Alors commença ce procès mystérieux qui finit d'une manière si tragique et laissa dans l'imagination populaire une si profonde empreinte. Aux Templiers succédèrent les Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, qui, en 1530, se transformèrent en chevaliers de Malte. Le Temple devint une de leurs maisons provinciales, la maison du grand prieuré de France, et la grosse tour renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de l'ordre. En 1667, le grand prieur Jacques de Souvré fit détruire les murailles crénelées de l'enclos, restaurer l'église, embellir les jardins, et éleva, en avant du donjon, un hôtel nommé le palais du grand prieur qui a été démoli
en 1853. Ce fut le théâtre des plaisirs de son successeur, le prieur Philippe de Vendôme, célèbre par ses soupers, par son scepticisme, par sa société épicurienne, par ses goûts anacréontiques. Le grand prieuré passa ensuite au prince de Conti qui, en 17G5, y donna asile à Jean- Jacques Rousseau, les lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. Le Temple rappelait donc à la fois les souvenirs lugubres du xiv^ siècle et les souvenirs voluptueux du xviii^, la sombre légende des Templiers et les vers licencieux du sémillant abbé de Ghaulieu ou de son ami le marquis de la Fare. Le dernier titulaire du grand prieuré fut le duc d'Angouléme, fils de Charles X.
Examinons l'enclos du Temple, tel qu'il est en 1792. Il n'a plus son ancienne étendue, mais il forme encore une sorte de petite ville à part, dont les portes se ferment tous les soirs, et qui n'a plus guère que cent toises sur sa plus grande longueur, el autant à peu près sur sa plus grande largeur. Du côté où l'enclos est borné par la rue du Temple, il y a une porte qui conduit par une cour au palais du grand prieur. Ce palais ou, pour parler plus exactement, cet hôtel fait face à la porte d'entrée de l'enclos, et ferme dans toute sa largeur la première cour. Une seconde cour est derrière l'hôtel. Puis on voit apparaître l'immense donjon du Temple qui se compose de deux tours, la petite qui est à gauche, du côté du nord, la grosse qui est à droite, du côté du midi. Ces deux tours sont juxtaposées, et bien que, malgré leur contiguïté, elles n'aient pas de communication intérieure, elles ne forment qu'un seul édifice. L'aspect en est sombre et grandiose. La grosse tour est un donjon quadrangulaire, dont la hauteur dépasse cent cinquante pieds, et dont les murs ont
neuf pieds d'épaisseur. Il est flanqué de quatre tourelles rondes aux toits aigus que domine le pignon également aigu du donjon. La petite tour, adossée à la grosse, est non seulement moins grande, mais moins élevée. Elle forme un carré long, flanqué de deux tourelles qui sont, comme celles de la grosse tour, surmontées de toits aigus.
La petite tour, habitation du roi depuis le 13 août jusqu'au 29 septembre, et de sa famille depuis le 13 août jusqu'au 26 octobre, se compose de trois étages et d'un rez-de-chaussée. La porte d'entrée, précédée de quatre marches extérieures, s'ouvre sur un palier, d'où part un escalier en colimaçon. Il y a au rez-dechaussée une grande pièce servant d'entrepôt aux archives de l'ordre de Malte et une cuisine dont on ne se sert plus ; au premier étage une antichambre, une salle à manger et une bibliothèque. L'escalier large, à son point de départ et jusqu'au premier étage, se rétrécit en montant du premier au second qui se compose d'une antichambre, de deux chambres et de deux cabinets. C'est là que logent la reine, ses deux enfants et Madame Elisabeth. La chambre de Marie- Antoinette, qui a sa vue sur le jardin, est un peu moins triste que les autres, et la famille royede y passe la plus grande partie de la journée. Le troisième étage, où loge le roi, est la répétition du second. La chambre de Louis XVI est éclairée par une fenêtre donnant sur la Rotonde, cette grande bâtisse ovale élevée en 1781, dans l'enceinte du Temple. La petite pièce comprise dans la tourelle sert au roi de cabinet de lecture. C'est au troisième étage que la famille royale prend ses repas.
Il y a encore, dans ce séjour, quelques lueurs d'espoir. Mais ces lueurs s'éteindront bien vite dans la nuit
profonde des tombeaux. Les chaînes vont devenir chaque jour plus pesantes. Les geôliers, comme par une sorte de raffinement, graduent le supplice. C'est un crescendo d'angoisses et de douleurs. Au début de la captivité, on trouvait encore çà et là quelques marques de bienveillance et de respect. A l'heure de la promenade dans le jardin, on distinguait parfois aux fenêtres des maisons voisines, de l'autre côté de l'enclos, des figures sympathiques, attendries. Quelquefois même des fleurs tombaient dans le jardin, où une main pieuse les avait jetées. Parfois aussi quelque mendiant jouait sur la vielle un air royaliste, écho lointain, mélancolique de la prospérité à jamais évanouie. Mais la haine qui veille aux barrières du Temple a pris ses précautions. Les âmes compatissantes n'osent plus se montrer aux fenêtres du voisinage. Personne ne se hasarde plus à jouer ou à chanter les refrains royalistes, tels que le Pauvre Jacques^ ou Henri, bon Henri^ ion fils est prisonnier , CQ^ refrains qui, fredonnés, la nuit, par un passant attardé, avaient quelque chose de si plaintif et de si attendrissant. Le donjon du Temple n'était pas encore assez lugubre. Il a fallu ajouter de nouveaux ouvrages, de nouveaux verrous à cette citadelle de désolation et de terreur. Le maçon ambitieux qui s'est fait un piédestal des débris de la Bastille, et qui s'intitule prétentieusement le patriote Palloy, s'est chargé de démolitions et de constructions qui ont pour but de rendre plus étroite la captivité de la famille royale. Ses ouvriers ont envahi l'enclos du Temple. Ils ont démoli les murs et bâtiments qui étaient contigus au massif de la tour. Ils ont abattu les arbres les plus voisins. Ils ont augmenté le nombre et la solidité des portes et des serrures. Le donjon, qu'ils ont entouré
d'un second mur d'enceinte, apparaît désormais dans sa nudité sépulcrale, avec ce je ne sais quoi de sinistre qui convient à la sombre légende des Templiers et à la douloureuse agonie de la royauté. Marie-Antoinette, dans ses beaux jours, n'avait-elle pas comme un pressentiment lorsqu'elle parlait de sa répulsion instinctive pour ce gigantesque fantôme de pierre, la tour du Temple ?
Nous venons de regarder la prison, contemplons maiitenant les prisonniers.
Au moment où commence ce récit, c'est-à-dire le 21 septembre 1792, jour de la proclamation de la république, Louis XVI a trente-huit ans depuis le 25 août , Marie- Antoinette en aura trente-sept le 25 novembre; Madame Elisabeth a vingt- huit ans, depuis le 3 mai ; le dauphin a eu sept ans le27mars,et sa sœur, Madame Royale, la future duchesse d'Angoulême, en aura quatorze le 19 décembre.
Louis XVI a grandi par l'adversité. A l'heure où ses ennemis s'imaginent détruire la majesté du roi, la majesté de l'homme s'affermit et se consolide. Le prince qui paraissait timide, irrésolu, au milieu de ses courtisans, est plein de fermeté et de noblesse au milieu de ses geôliers. Lui qui, aux jours prospères, manquait peut-être sinon de dignité, du moins d'ascendant, il puise dans l'infortune, chrétiennement supportée, un prestige tout nouveau. Les petites aspérités de son caractère se sont effacées. Sa bonhomie un peu rude s'est transformée en sensibilité profonde. Il est plus doux, plus généreux, plus humain que jamais. Sa mansuétude contraste avec les violences de ses per-
sécuteurs. La prison l'ennoblit ; l'approche du supplice le consacre. Le roi pouvait être critiqué, l'homme est irréprochable. Ce n'était pas le type du souverain, c'est le modèle du père, de l'époux et du frère. Il avait dit, à Reims, à propos de sa couronne : '■ Elle me gêne » ; son front sans diadème n'en est que plus auguste. Le monarque disparait devant le martyr. C'est un des plus célèbres écrivains de Técole démocratique, c'est Edgard Quinet qui l'a dit : ^ Jamais plus grande paix au milieu d'une plus grande tragédie ; ce calme, qu'on ne pouvait concevoir, ajoutait à la haine. Était-ce un sage, un prêtre, un instituteur .-* Le dernier homme du peuple peut apprendre de ce roi à bien mourir ».
Il y a dans le cœur féminin un tel fonds de générosité que telle femme qui n'avait eu pour un homme heureux et adulé que de l'estime, conçoit pour le même homme malheureux et persécuté un véritable amour. Tel fut le sentiment de Marie- Antoinette, à l'égard de Louis XVI détrôné. Le fils de saint Louis, plus grand au Temple qu'à Versailles, était devenu plus imposant, plus majestueux. Son calvaire était un triomphe.Comme son divin Maître, qui semble plus adorable encore dans le supplice, sur un gibet, qu'au milieu de l'ovation des Rameaux, il arrachait par sa patience et sa résignation des larmes à ses ennemis eux-mêmes. Plusieurs, en le martyrisant, le vénéraient. C'est ainsi que l'agonie d'un roi ressemblait à la passion du Christ. Marie- Antoinette regardait ce spectacle sublime avec une émotion profonde. Son âme si tendre, si délicate, n'avait plus qu'une pensée : adoucir cette grande infortune, donner à cet époux des trésors de tendresse, qui lui fissent trouver du bonheur, même au sein de l'adversité la plus cruelle. Elle se souvint que le rôle de la femmeUci-bas est celui
de consolatrice ; consolatrice de l'enfant qui pleure, consolatrice de l'homme qui souffre, de l'homme qui est persécuté. Sainte mission que la noble reine était plus que toute autre capable de comprendre et de remplir. Louis XVI avait tout perdu : ses armées, ses richesses, son trône, sa liberté. Il allait perdre la vie, et cependant il ne pouvait se plaindre. Au fond de l'abîme où la fureur de ses ennemis l'avait précipité, il lui restait un bien suprême, un bien qui peut-être ne lui avait pas appartenu aux jours de la prospérité : l'amour de Marie-Antoinette.
Marie- Antoinette, elle aussi, grandit par le malheur. Le monde n'est plus rien pour elle ; toutes les frivolités ont disparu. La reine a perdu jusqu'au souvenir du luxe, des élégances, des joies de la terre. Le chagrin a blanchi ses cheveux, sa physionomie a pris quelque chose de triste, de réfléchi, d'austère ; ses anciens courtisans la reconnaîtraient à peine, tant sa mise, son maintien, son visage ont changé. Cette femme, qui travaillait avec sa couturière, M^^^ Bertin, comme avec un ministre, n'a plus môme le strict nécessaire en fait de linge et de vêtements. Cette souveraine qui, dans le prestige d'un rayonnement incomparable, apparaissait, au milieu de la galerie des glaces de Versailles, comme une sorte de déesse sur les nues, a maintenant l'aspect et le costume d'une femme de pauvre. Cette sirène, qui causait avec tant d'esprit, tant d'entrain, tant de gaieté de toutes les nouvelles, de tous les amusements, de toutes les futilités de la cour et de la ville, n'a plus maintenant que des paroles graves, des réflexions évangéliques, des conversations édifiantes comme la vie des saints. L'héroïne des bals de Versailles, des courses en traîneaux, des pastorales de Trianon, des entrées so-
lennelles à Paris, des représentations de gala à l'Opéra, la femme la plus élégante del'Em'ope, la reine de la mode, l'enchanteresse, est maintenant la femme du devoir, du sacrifice. Cette transformation physique et morale, loin d'abaisser la fille des Césars d'Allemagne, la rehausse. Son malheur est un piédestal, sa pauvreté est une richesse, et ses souffrances sont un trésor ; son âme s'épure et se fortifie ; la femme mondaine devient une sainte. Les ténèbres du cachot la rapprochent de la lumière du paradis.
Comme elle sera le type de la veuve, sa fille sera le type de l'orpheline. Entrée au Temple avant d'avoir quatorze ans. Madame Royale en sortira le jour où elle en aura dix-sept.C'est la période décisive de sa vie, celle où, façonnée au malheur, elle prendra cette empreinte austère qui caractérisera sa carrière longue et douloureuse. En 1792, elle n'est plus une enfant, elle n'est pas encore une jeune fille. Il es^ facile de comprendre l'effet que doivent produire sur une fraîche et naïve imagination de si épouvantables catastrophes. Le sang se glace dans les veines. La jeune plante qui devait fleurir au soleil se dessèche au souffle du malheur. La future duchesse d'Angoulême écrira elle-même dans sa prison l'histoire de sa captivité et des événements arrivés au Temple, depuis le jour où elle y entra jusqu'au jour où y mourut son frère et, ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, « elle le fera d'un style simple, correct, précis, sans un mot de trop, sans une phrase, comme il sied à un cœur profond et à un esprit juste, parlant en toute sincérité des douleurs vraies, de ces douleurs véritablement ineffables, et qui surpassent tout ce qu'on peut dire. Elle s'y oublie elle-même, et sans affectation, le plus qu'elle peut. Tout esprit de parti se dé-
sarme et expire en lisant ce récit, et il n'y a place qu'à une compassion et à une admiration profondes. La douceur, la piété, la pudeur, animent ces pages de la jeune fille froissée ». Sa physionomie, autrefois souriante, est devenue prématurément grave. Il y a dans ce printemps des tristesses d'hiver, dans cette aurore des ténèbres. Toute trace de bonheur, de gaieté a disparu de ce jeune visage, sur lequel on ne voit plus que la mélancolie et la résignation dans la douleur. Le dauphin est un enfant d'une beauté remarquable. Avec ses yeux d'azur, son teint diaphane, ses cheveux d'un blond cendré qui bouclent naturellement, il a quelque chose d'angélique. Au moral, il est aimable, attachant, plus sensible que les enfants de son âge. Suivant les expressions de Lamartine, il est précoce comme le fruit d'un arbre blessé ; il semble devancer, de l'intelligence et de l'âme, les enseignements de la pensée et les délicatesses du sentiment. La souffrance a mûri son âme. Ses yeux mêmes sont graves, et ses sourires sont tristes. C'est un enfant par l'âge, et c'est presque un homme par la douleur. Les traits de son visage rappellent à la fois et la grâce de Louis XV, son aïeul, et la noblesse de sa grand'mère Marie-Thérèse. Toute la beauté de sa double race semble refleurir en lui. A peine au sortir du berceau, le petit prince avait déjà dans sa personne je ne sais quelle poésie attendrie et attendrissante. Un soir, à Saint-Cloud, sa mère chantait en s' accompagnant cette romance de Berquin, romance véritablement prophétique.
Dors, mon enfant, clos ta paupière, Tes cris me déchirent le cœur ; Dors, mon enfant, ta pauvre mûre, A bien assez de sa douleur.
Le petit prince, immobile, écoutait à côté du clavecin.« Ah ! le voilà qui dort,» s'écria Madame Elisabeth. Alors l'enfant, levant soudain la tête, répliqua : « Oh ! ma chère tante, peut-on dormir, quand on entend maman reine ? » On lui avait donné des leçons de lecture dans un ouvrage du marquis de Pompignan, qui était l'éloge du frère aîné de Louis XVI, le duc de Bourgogne, mort à l'âge de neuf ans, après avoir supporté avec un étonnant courage les plus cruelles souffrances. Louis XVI avait appris l'anglais en traduisant une vie de Charles I®^. Louis XVII avait appris à Ih'e dans un livre consacré à la mémoire d'un enfant supplicié par la maladie, comme il devait l'être lui-même par la persécution. « Comment faisait-il donc, mon petit oncle, disait-il, pour être déjà si sage ? » Ceux qui écoutaient cette réflexion étaient émus. Que n'auraient-ils pas éprouvé, s'ils avaient pu apercevoir dans la brume de l'avenir le savetier Simon ! L'enfance est déjà si attendrissante par elle-même ! combien ne touche-t-elle pas les âmes quand à son charme s'unit l'adversité ? Quel spectacle que celui d'un enfant malheureux, d'un enfant dont le front innocent s'assombrit, dont les yeux d'azur sont pleins de larmes, d'un petit être plaintif et doux, trop faible pour pouvoir lutter contre l'infortune!
Le dauphin et sa sœur ont, au Temple, deux mères, l'une par le sang, l'autre par l'adoption, Marie- Antoinette et Madame Elisabeth. Ces deux femmes se sont habituées à rivaliser de dévouement et de courage. Dans la journée du 20 juin, quand mille piques étaient menaçantes dans l'intérieur du château des Tuileries, quand la foule réclamait à grands cris a l'Autrichienne » comme une proie : « C'est
moi !» s'est écriée Madame Elisabeth, s'offrant ellemême, aux coups à la place de sa belle-sœur : « Non, la reine c'est moi ! » s'est écriée Marie- Antoinette. Noble lutte, où se peint le caractère de ces héroïsmes du devoir ! A la différence des autres victimes. Madame Elisabeth est une victime purement volontaire. Rien ne lui aurait été plus facile que de se marier à l'étranger.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur la miniature de Sicardi, appartenant à la famille de Raigecourt, ou sur le joli buste placé au château de Versailles, dans la salle des gardes de la reine, pour se rendre compte du charme qu'avait toute la personne de la jeune et séduisante princesse. On lui offrit en vain les plus brillantes alliances. « Je ne puis, disait-elle alors, épouser que le fils d'un roi, et le fils d'un roi doit régner sur les États de son père ; je ne serais plus Française, je ne veux pas cesser de l'être. Mieux vaut rester ici, au pied du trône de mon frère que de monter sur un autre trône. » Cette réflexion que Madame Elisabeth se faisait dans les jours de prospérité, elle se l'est faite bien plus encore dans les jours de revers et de périls. Ses deux tantes l'avaient suppliée de les accompagner à Rome, pour fuir l'orage ; elle n'a pas voulu, elle a préféré le poste du danger, du sacrifice, de l'immolation. Un jour, au Temple, Louis XVI la regarde qui raccommode une vieille robe de la reine. Comme on lui a enlevé jusqu'à ses ciseaux, elle est obligée de couper avec ses dents le fil de son aiguille : « Ma sœur, lui dit le roi, quel contraste ! Vous ne manquiez de rien dans votre jolie maison de Montreuil. — Ah ! mon frère, répond-elle, puis- je avoir des regrets, quand je partage vos malheurs ^ ^
Madame Elisabeth est le modèle des sœurs,le modèle des tantes. Elle a toutes les vertus d'une mère, avec la virginité en plus. J'ai vu des tantes dont la sœur de Louis XVI est le type, et qui, comme la sainte princesse, ont toutes les tendresses, toutes les bontés et tous les dévouements d'une mère. Leur force affective, comprimée par le célibat, prend sa revanche, en se vouant avec une sorte de passion au bonheur d'enfants qu'elles chérissent avec autant d'ardeur que si leurs entrailles les avaient portés. Cette maternité d'adoption a quelque chose de presque aussi profond, et peut-être de plus touchant encore, que la maternité de la nature. J'ai vu aussi des nièces qui, comme Madame Royale, conservaient pour leur tante une affection, un respect, une gratitude sans bornes. A l'orpheline du Temple, sa tante apparaissait comme l'image même de la vertu sur la terre ; non seulement elle l'aimait, mais elle la vénérait. Aussi quand, après plus de trois ans de captivité, le 18 décembre 1795, elle allait sortir de ce donjon du Temple, où elle avait dit adieu à Madame Elisabeth, le 9 mai 1794, et où on lui avait fait ignorer et la mort de sa mère et les autres événements de la Révolution, elle s'attendait à tout, elle croyait tout possible, à l'exception du meurtre de sa tante, de cette femme angélique, de cette vierge sublime dont l'innocence, la sérénité, la douceur, auraient attendri des démons. Comme, avant de quitter sa prison, elle parlait de ses parents avec des larmes d'inquiétude, une femme compatissante lui dit : « Hélas ! Madame n'a plus de parents. — Eh ! quoi, s'écria l'orpheline avec stupéfaction,ma tante Elisabeth aussi ! Et qu'ontils pu lui reprocher ? »
Mgr Darboy a dit dans une lettre éloquente : « Ma-
dame Elisabeth apparaît à la postérité comme un objet de tendre admiration, comme un illustre exemple de grandeur morale, comme une gloire pour sa famille, pour la France et pour l'humanité ». Au Temple, elle réalise la belle image de Shakespeare : « La Patience souriant longuement à la Douleur ». Elle y récite, chaque matin, cette prière qu'elle y a composée: «Que m' arrivera- 1- il aujourd'hui, ô mon Dieu ? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m' arrivera rien que vous n'ayez prévu, réglé, voulu et ordonné de toute éternité. Cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et impénétrables ; je m'y soumets de tout mon cœur pour l'amour de vous. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout et j'unis ce sacrifice à celui de mon divin Sauveur. Je vous demande en son nom et par ses mérites infinis, la patience dans mes peines et la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voulez ou permettez ». Madame Elisabeth n'a pas attendu les jours d'adversité pour se préparer à la résignation chrétienne. Elle écrivait, en 1786, à son amie M^^ de Causans : « Il faut mettre nos craintes et nos désirs au pied du crucifix ; lui seul peut nous apprendre à supporter les épreuves auxquelles le ciel nous destine. C'est là le livre des livres ; lui seul élève et console l'âme affligée. Dieu était innocent et il a souffert plus que nous ne pourrons jamais souffrir, et dans notre cœur et dans notre corps. Ne devonsnous pas être heureuses d'être aussi intimement unies à celui qui a tout fait pour nous ?... Il y a de cruels moments à passer dans la vie, mais c'est pour arriver à un bien précieux. Je veux, ô mon Dieu, reconnaître votre puissance souveraine et croire surtout que, quoi qu'il arrive,vous ne m'abandonnerez jamais. » Madame Élisa-
LES PRISO^'NIERS 31
beth montera sur l'échafaud ; mais au moment même où elle en gravira les marches, le Dieu de miséricorde ne l'abandonnera pas, et sa mort sera plus une glorification qu'un supplice. Elle a écrit à M°^e ^q Bombelles, en 1787 : « Plus on voit le monde, plus on le voit dangereux, et plus digne de mépris que de regret, lorsqu'il faudra le quitter. Faisons des provisions pour ce moment. )> Ces provisions-là, ces provisions si utiles, hélas ! et négligées par tant de personnes, la douce et sainte princesse les a faites amplement. Aussi est-elle au Temple la consolatrice, l'édification et le bon ange des prisonniers.
26 septembre. — La famille royale s'habituait à sa captivité. A force de mutuelle tendresse elle trouvait, jusque dans sa prison, des consolations inattendues. Cette vie calme, uniforme, contrastait avec le déchaînement des passions furieuses qui s'agitaient autour de l'enceinte du Temple. Louis XVI, qui avait toujours eu la terreur des responsabilités, était comme délivré d'un fardeau. Son âme, plus faite pour le recueillement, l'étude et la prière que pour l'action, trouvait une sorte d'apaisement dans le rôle de victime. Il aimait mieux être persécuté par ses ennemis que de les frapper. Les orages formidables du dehors ne faisaient que mieux ressortir la sérénité de son esprit et la paix de son cœur. Mais, pour que cette accalmie continuât, il lui fallait absolument vivre à côté de sa famille. Ce qu'il craignait, c'était une séparation. Aussi futil bien profondément affligé quand son valet de chambre Cléry lui apprit qu'on allait l'éloigner des siens et qu'on lui préparait un logement dans la grosse tour. Cléry s'excusait de lui faire connaître une si mauvaise nouvelle. Le roi répondit : « Vous ne pouvez me donner
une plus grande preuve d'attachement; j'exige de votre zèle de ne me rien cacher ; je m'attends à tout ; tâchez de savoir le jour de cette pénible séparation et de m'en instruire ».
29 septembre. — A dix heures du matin, des municipaux entrèrent dans la chambre de la reine où était la famille royale. L'un d'eux fit lecture ù Louis XVI d'un arrêté du conseil de la Commune qui ordonnait « d'enlever papier, encre, plumes, crayons et même les papiers écrits, tant sur la personne des détenus que dans leur chambre ». Les prisonniers obéirent sans murmure à cet ordre.
Après le souper, comme le roi quittait la chambre de la reine pour remonter dans la sienne, on lui annonça qu'il allait quitter la petite tour pour être transféré dans la grosse, qui serait désormais son logement. Il pressentait cette décision, mais il n'en fut pas moins très vivement affecté. Sa famille désolée cherchait à lire dans les yeux des municipaux quelle pouvait bien être la portée d'un ordre semblable et se demandait avec angoisse ce qu'on allait faire du roi. En ce moment Marie- Antoinette, au dire de sa fille, « perdit son courage et sa fermeté ordinaire ». Louis XVI s'éloigna tristement, et cette première séparation, qui en présageait de plus cruelles encore, fut une des épreuves les plus douloureuses que les prisonniers eussent subies dans le donjon du Temple.
30 septembre. — Marie- Antoinette avait passé toute la nuit à se lamenter dans les bras de sa belle-sœur et de sa fille. Le matin, quand elle vit Cléry, elle lui fit mille questions sur le roi. Puis, s'adressant aux muni-
DERNIÈRE ANNÉE DE xMARIE-ANTOINETTE. — 3
cipaux, elle les supplia de lui permettre d'être avec son époux, au moins pendant quelques instants du jour, au moins à l'heure des repas. Ce n'étaient plus des plaintes, ce n'étaient plus des larmes, c'étaient des cris de douleur. Marie- Antoinette avait refusé de déjeuner. Les municipaux craignirent peut-être qu'en se laissant mourir de faim elle ne privât la guillotine d'une de ses plus illustres victimes. « Eh bien, dit l'un d'eux, ils dîneront ensemble aujourd'hui ; mais, comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la Commune, nous ferons demain ce qu'elle prescrira. » A la pensée de revoir Louis XVI, la reine, ses enfants, Madame Elisabeth, levèrent les mains au ciel, en signe de reconnaissance. Quelques municipaux ne purent retenir leurs larmes (ce sont les seules que Cléry ait jamais vu répandre au Temple). L'un d'eux, le savetier Simon, futur geôlier de Louis XVII, dit assez haut, se reprochant à lui-même je ne sais quel mouvement de sensibilité involontaire : « Je crois que ces scélérates de femmes me feraient pleurer ».
La famille royale espérait à peine revoir Louis XVI. Quand elle sut qu'elle allait pouvoir se jeter dans ses bras, elle tressaillit. Avec quel empressement descendit-elle l'escalier de la petite tour et gravit-elle l'escalier de la grosse tour, où le roi l'attendait au deuxième étage ! En se retrouvant tous réunis, les prisonniers eurent un éclair de joie. Ils dînèrent ensemble. Mais les municipaux ne cessaient de les surveiller, leur ordonnant de ne j amais parler que tout haut et en français. Un de ces hommes s'étant aperçu que Madame Elisabeth avait parlé bas à son frère, le lui reprocha avec violence. Après le dîner, on fit voir à Marie- Antoinette le logement qu'on lui préparait dans la grosse tour,
au-dessus de celui de son mari. Elle pria les ouvriers d'achever promptement leur travail, qui pourtant ne fut terminé qu'au bout de trois semaines. La reine, ses enfants et sa belle-sœur continuèrent, en attendant, à demeurer dans la petite tour ; mais on leur permit, avant leur installation dans la grosse tour, d'y venir chaque jour prendre leurs repas avec Louis XVL
7 octobre. — Manuel, accompatrné de municipaux, monta dans la chambre de Louis XVL II eut avec le roi la conversation suivante relatée dans le Journal de Cléry :
Manuel. — Comment vous trouvez-vous ? Avezvous ce qui vous est nécessaire ?
Le Roi. — Je me contente de ce que j'ai.
Manuel. — Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, de la prise de Spire, de celle de Nice et de la conquête de la Savoie ?
Le Roi. — J'en ai entendu parler, il y a quelques jours, par un de ces messieurs qui lisait le journal du soir.
Manuel. — Comment ! N'avez-vous donc pas les journaux qui deviennent si intéressants ?
Le Roi. — Je n'en reçois aucun.
Manuel {s'' adressant aux municipaux). — Il faut, Messieurs, donner tous les journaux à Monsieur. {S^adressant au roi.) Les principes démocratiques se propagent ; vous savez que le peuple a aboli la royauté et adopté le gouvernement républicain ?
Le Roi. — Je l'ai entendu dire et je fais des vœux pour que les Français trouvent le bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer.
Manuel. — Vous savez aussi que l'Assemblée na-
tionale a supprimé tous les ordres de chevalerie ; on aurait dû vous dire d'en quitter les décorations ; rentré dans la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même ; au reste, demandez tout ce qui vous est nécessÊÙre, on s'empressera de vous le prociu'er.
Le Roi. — Je vous remercie, je n'ai besoin de rien.
La députation s'étant retirée, Louis XVI dit à Cléry : « Vous avez entendu ces Messieurs ; vous ôterez ce soir mes ordres de dessus mes habits ».
8 octobre. — Cléry {en habillant le roi). — Sire, j'ai enfermé les croix et les cordons, quoique Manuel m'ait fait entendre qu'il conviendrait de les envoyer à la Convention
Le Roi. — Vous avez bien fait.
Ainsi plus de couronne, plus d'épée, plus de croix, bientôt plus de tête.
Pendant quelques jours, les journaux arrivèrent au Temple. Mais on ne tarda pas à les y interdire de nouveau. On n'y laissait entrer par exception que ceux qui contenaient contre les augustes captifs quelque menace tout particulièrement atroce. Alors la feuille hideuse traînait, comme par mégarde, sur un meuble. Les prisonniers la lisaient sans colère. Rien ne les étonnait plus. Louis XVI se contentait de dire : « Les Français sont bien malheureux de se laisser ainsi tromper ».
22 octobre. — Anniversaire rappelant une joie suprême et une douleur aussi grande que cette joie. Onze ans auparavant, jour pour jour, quelle ivresse, quels transports dans le château de Versailles I Marie-An-
toinette venait de mettre au monde un fils. On voyait rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas sautaient au cou les uns des autres. C'était à qui toucherait l'enfant, le berceau même. On n'avait pas osé dire d'abord à la reine que c'était un dauphin, pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Les personnes de son entourage se composaient si bien le maintien, que la reine, ne trouvant autour d'elle que de la contrainte, crut que c'était une fille. « Vous voyez, dit-elle, comme je suis raisonnable, je ne vous demande rien. » Alors le roi lui dit les larmes aux yeux : « M. le Dauphin demande d'entrer ».
Cet enfant, dont la naissance avait été saluée par tant d'acclamations, tant de cantiques d'actions de grâces, a été l'image de la royauté agonisante, il est mort débile, rachitique, le 4 juin 1789, juste un mois après l'ouverture des états généraux, et, dans un an, presque jour pour jour, le 16 octobre 1793, les violateurs des tombes royales iront le déterrer à Saint-Denis, dans la journée et presque à l'heure même où sa mère montera sur l'échafaud.
Le mois d'octobre 1792 s'écoulait, et Marie-Antoinette attendait avec impatience le moment où elle logerait dans la grosse tour. Les malheureux se raccrochent si facilement à l'espérance, qu'un prisonnier se rassérène à l'idée d'un changement de prison, comme un malade à l'idée d'un changement de position sur son lit de douleur. Il semblait à la reine que, plus rapprochée de son mari, elle entrerait dans une période d'apaisement. Elle comptait donc les jours qui la séparaient encore de celui où elle s'installerait dans cette grosse tour du Temple, où elle devait, hélas ! passer des heures si cruelles.
26 octobre. — Les municipaux procédèrent enfin au transfèrement de Avarie- Antoinette, de ses enfants et de Madame Elisabeth dans la grosse tour. La reine, accompagnée de sa famille, gravit les marches de l'escalier, qui était compris dans l'une des quatre tourelles. Après avoir passé, au second étage, devant le logement de son mari, elle arriva au troisième étage, où elle allait demeurer. Une porte de chêne s'ouvrait, puis une porte de Ser. C'était là sa nouvelle prison, un peu plus de trente pieds carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches.
L'installation dans la grosse tour du Temple devait être une joie. Ce fut une déception. Ce moment si vivement désiré, si impatiemment attendu, allait être l'occasion d'une nouvelle preuve d'hostilité contre la malheureuse reine. On lui enleva la garde de son fils, qui fut remis à Louis XVL Dès le commencement de sa captivité, elle s'était habituée à lever le matin, à coucher le soir ce cher enfant. La nuit, dans ses insomnies si cruelles, elle le regardait dormir, et le paisible sommeil du fils consolait la mère de veilles remplies d'angoisses. Ce bonheur fut enlevé à Marie-Antoinette. Mais au moins elle avait encore l'autorisation de voir le dauphin dans la journée. Les persécuteurs procédaient avec gradation. Ils n'augmentaient que peu à peu la dose d'inquiétudes et de souffrances des captifs. C'était comme un feu qu'ils alimentaient avec soin pour le rendre chaque jour plus vif.
Enfin voilà les quatre prisonniers dans cette grosso tour du Temple, où Louis XVI restera jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, Marie- Antoinette jusqu'au 2 août, jour de son départ pour la Conciergerie, Madame Elisabeth jusqu'au 9 mai, jour de
son départ pour cette même prison, Louis XVII jusqu'au 8 juin 1795, jour de sa mort. Madame Royale, jusqu'au 18 décembre 1795, jour de sa délivrance et de son dépai-t pour l'Allemagne.
La grosse tour du Temple a été, de même que la petite tour, abattue en 1811. Il n'en reste pas une seulo pierre, mais elle a laissé dans l'imagination des peuples une trace aussi profonde que si elle était encore debouT,, et rien n'est plus facile que de la reconstruire par la pensée. Les murailles s'en relèvent comsue d'ellesmêmes, et on l'examine, étage par étage, pièce par pièce, depuis la base jusqu'au faite, comme si le marteau des démolisseurs ne l'avait pas fait disparaître du sol où plane encore son souvenir. Elle se dresse devant nous, cette grosse tour, avec ses quatre tourelles rondes à chacun de ses côtés. Haute d'environ cent cinquante pieds, elle forme quatre étages voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier. L'intérieur est d'environ trente-cinq pieds en carré. Le rez-de-chaussée ne forme qu'une vaste pièce. C'est là qu'à partir du mois de décembre se tiendront habituellement les municipaux qui ne seront pas de service dans le logement même du roi et de la reine. On appelle cette pièce la chambre du conseil. L'emplacement compris dans une des quatre tourelles qui sont aux angles est celui de l'escalier qui va jusqu'aux créneaux. On y a mis des guichets de distance en distance, au nombre de sept. Cet escalier conduit à chaque étage.
Répétition du rez-de-chaussée, le premier étage ne se compose aussi que d'une vaste pièce. Elle sert de corps de garde, et contient des lits de camp. Au milieu de la salle, autour du pilier, les armes se groupent en faisceaux.
Au second étage logent le roi, le dauphin et le valet de chambre Gléry. On entre dans leur appartement par l'escalier que contient la première tourelle, celle de gauche, et après avoir franchi deux portes, la première en bois de chêne fort épais, garnie de clous, la seconde en fer. Ce second étage se divise en quatre pièces. Il n'en comprenait d'abord qu'une, comme le rez-de-chaussée et le premier ; mais, au moyen de cloisons, on a formé quatre pièces distinctes. La première, c'est-à-dire la plus voisine de l'escalier, est une antichambre, d'où trois portes différentes conduisent séparément aux trois autres pièces. La seconde est à droite de la première, c'est la chambre de Louis XVI dans laquelle on a mis un lit pour le dauphin. La troisième est en face de l'antichambre ; c'est la salle à manger, qui en est séparée par une cloison en vitrage. La quatrième est en face de la chambre du roi ; c'est la chambre de Cléry.
Ces quatre pièces ont un faux plafond en toile. Les cloisons sont recouvertes d'un papier peint. Celui de l'antichambre représente des pierres de taille posées les unes sur les autres ; on dirait un décor d'intérieur de prison. Sur l'un des panneaux on distingue un placard écrit en grosses lettres : c'est la Déclaration des droits de l'homme, encadrée dans une bordure aux trois couleurs, au bas de laquelle on lit : an I®^ de la république. Chacune des chambres est éclairée par une croisée, mais on a mis en dehors de gros barreaux de fer et des abat- jour ; les embrasures des fenêtres ont neuf pieds de profondeur.
En entrant dans la chambre de Louis XVI, par la porte qui la met en communication avec l'antichambre, on voit en face : la cheminée, avec cette inscription
sur les plaques de fonte : Liberté, Egalité, Propriété, Sûreté ; à gauche, le lit de Louis XVI et, à ses pieds, le petit lit de sangle du dauphin ; à droite : la croisée, et, tout près de la croisée, la tourelle, avec ses murs enduits de plâtre et revêtus d'une peinture gris de lin. De cette petite tourelle, contiguë à sa chambre, Louis XVI a fait son oratoire ; c'est là qu'il doit passer tant d'heures dans la méditation et la prière.
Examinons maintenant le troisième étage où logent la reine et les princesses. C'est la reproduction du second. L'antichambre, placée juste au-dessus de celle de l'appartement du roi, y est également précédée de deux portes, l'une de chêne, l'autre de fer. Le papier y représente aussi des pierres de taille superposées. Une porte met cette antichambre en communication avec la chambre de la reine, placée au-dessus de celle du roi. En entrant par cette porte, on trouve à main gauche le lit de Marie-Antoinette, lit à colonnes en damas vert, occupant la même place que le lit de Louis XVI au second étage, et la couchette à deux dossiers où repose Madame Royale ; en face, la cheminée avec une petite glace de quarante-cinq pouces sur trente-six, et une pendule représentant, comme par une ironie du sort, la Fortune et sa roue ; à main droite, une croisée grillée et masquée par un soufflet, d'où un jour sombre et sans soleil descend sur le carrelage à petits carreaux, sur le papier aux zones vertes et bleues, d'un ton pâle, et, tout près de la croisée, la tourelle, qui sert de cabinet de toilette, au-dessus de l'oratoire du roi. A gauche de la chambre de la reine, au-dessus de celle de Cléry, est la chambre de Madame ÉHsabeth. La quatrième pièce, au-dessus de la salle à manger du second étage, est la chambre du
geôlier Tison. Au troisième étage, les municipaux se tiennent dans l'antichambre, et y passent la nuit.
Le quatrième étage, ne devant être occupé par personne, est resté dans sa nudité. Il ne contient qu'une vaste salle.
Entre les créneaux et le toit il existe une galerie qui sert quelquefois de promenade. Mais les entredeux des créneaux vont être garnis de planches et de jalousies sans treillis, qui empêcheront les promeneurs de voir et d'être vus.
Voilà cette tour du Temple, avec son nom prédestiné ! Oui, ce fut véritablement un temple, un sanctuaire, le sanctuaire de la douleur, de la résignation, du pardon des injures. Ah ! pourquoi l'a-t-on démolie ? Pourquoi l'homme, plus rongeur que le temps, iempiis edax^ homo edacior^ se plait-il à détruire des monuments qui étaient un sujet de réflexions si graves, d'enseignements si austères ? On aurait eu tant d'émotion à gravir l'escalier que Louis XVI descendit pour se rendre à l'échafaud, et Marie- Antoinette pour aller à la Conciergerie ; à pénétrer dans les chambres remplies de pathétiques souvenirs, à regarder les deux pendules qui sonnèrent aux captifs des heures si lugubres, à s'identifier avec leurs souffrances, sur la place même de leur calvaire ; à s'agenouiller dans la petite tourelle où le roi martyr priait avec tant de ferveur, et où il se confessa si pieusement avant de partir pour le supplice. Pourquoi le marteau des démolisseurs a-t-il fait disparaître ces pierres qui étaient des reliques, ce donjon séculaire qui était un lieu sacré ?
l^r jioçembrey jour de la Toussaint. — On avait refusé de laisser dire la messe au Temple, même les jours de fête. Mais Louis XVI s'était fait acheter par Cléry un livre d'heures, et lisait, lui et sa famille, les offices. L'évangile du jour de la Toussaint lui apportait une grande consolation, parce qu'il s'appliquait à son sort. C'est celui du sermon sur la montagne. « Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés... Bienheureux ceux qui sont pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu... Vous serez heureux lorsqu'à cause de moi les hommes vous chargeront d'injures, qu'ils vous persécuteront, et qu'ils diront faussement toute sorte de mal de vous. Réjouissez- vous, et faites éclater votre joie, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel. » Il était nécessaire à Louis XVI de se fortifier ce jour-là même par la grâce divine, car il allait recevoir la visite humiliante d'une députation de conventionnels, au nombre desquels était Drouet, l'homme de Varennes, la cause de tous les maux de la famille royale. Ces hommes lui dirent : « Comment êtes- vous traité ? Vous donne-t-on
les choses nécessaires ? — Je ne me plains de rien, répondit-il ; je demande seulement qu'on nous fasse parvenir du linge et d'autres vêtements dont nous avons le plus grand besoin. » Drouet s'assit auprès de la reine. Elle tressaillit. Il lui apparaissait comme le mauvais génie de la royauté. Si la famille royale était prisonnière, si elle apercevait déjà la plate- forme de la guillotine, c'était à cause de ce personnage. Sans lui tout aurait été sauvé, et par lui tout était perdu. Un autre jour, Drouet revint seul au Temple. Il demanda à Marie-Antoinette si elle n'avait pas de plaintes à former. La reine ne répondit même pas. Rien de plus majestueux que ce silence.
2 novembre^ Commémoration des morts. — C'était l'anniversaire de la naissance de Marie- Antoinette. Ce jour-là elle avait trente-sept ans. Elle était née le 2 novembre 1755, jour du tremblement de terre de Lisbonne. La date, la catastrophe, lui parurent toute sa vie avoir été de fâcheux présages. Superstitieuse comme les princesses allemandes, elle avait toujours eu l'imagination frappée par les pressentiments. Un soir, au commencement de la Révolution, trois bougies qui étaient à sa toilette s'éteignirent tout à coup, pendant qu'elle parlait à M°^^ Campan : « Ah ! dit-elle, le malheur peut rendre superstitieuse, et si cette quatrième bougie s'éteint comme les autres, rien ne pourra m'empêcher de regarder cela comme un sinistre présage. » La quatrième bougie s'éteignit, et la reine en fut si effrayée qu'elle n'en dormit pas de la nuit. Plusieurs années auparavant, lorsqu'elle était encore dauphine, son portrait fut montré par sa mère à Gassner, le fameux thaumaturge. « Mon Antoinette
«era-t-elle heureuse ? » dit l'impératrice. Gassner, qui pâlissait, garda Je silence. Pressé de nouveau par Marie-Thérèse, il répondit : « Madame, il est des croix pour toutes les épaules ». Pauvre reine, quelles réflexions ne devait-elle pas faire, dans sa prison du Temple, le 2 novembre 1792, anniversaire de sa naissance, jorn" des morts ! Que serait-elle devenue le 2 novembre de l'autre année ?
6 novembre. — Après le dîner, la famille royale entendit un tumulte au dehors. Elle écouta aux fenêtres. La foule envahissait les abords du Temple. « C'était, a dit la fille de Louis X\T, un grand bruit de gens qui demandaient la tête de mon père et de ma mère, ayant la cruauté de venir crier cela sous nos fenêtres. ^> A chaque rumeur, à chaque mouvement de la foule, les prisonniers se rappelaient la princesse de Lamballe et se demandaient si c'étaient les massacres de septembre qui recommençaient.
'-Cependant rien n'était changé encore à leur vie. Tous les matins le roi se levait à sept heures et restait en prière jusqu'à huit. A neuf heures, il descendait au second étage, pour y déjeuner en famille. De onze heures à midi avait lieu la récréation du dauphin. A midi, les captifs allaient tous quatre dans le jardin, tel temps qu'il fit, parce que la garde qui se relevait à cette heure-là voulait les voir, pour s'assurer de leur présence. Après dîner, Louis XVI et Marie- Antoinette jouaient au trie- trac ou au piquet, ou, pour mieux dire, faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir échanger quelques mots. A quatre heures, la reine remontait avec les princesses, et emmenait avec elle son fils, tandis que le roi faisait une courte sieste. A six heures, le
dauphin redescendait dans la chambre de son père, qui lui donnait des leçons jusqu'à l'heure du souper. Après le souper, à neuf heures, la reine déshabillait l'enfant avec rapidité, et le mettait au lit dans la chambre du roi, puis elle remontait au troisième étage avec les princesses, laissant Louis XVI, qui ne se couchait qu'à onze heures. Marie- Antoinette faisait beaucoup de tapisserie et s'occupait de l'éducation de sa fille. Madame Elisabeth lisait de nombreux livres de piété, et souvent la reine la priait de lui en faire tout haut la lecture.
Louis XVI lisait aussi beaucoup. Ses ouvrages de prédilection au Temple étaient les œuvres de Montesquieu et de Buffon, le Tasse en italien, V Histoire d'Angleterre de Hume, en anglais, surtout V Imitation de Jésus-Christ en latin. Ce livre sublime était pour son âme toute chrétienne une source de consolations ineffables. Il s'habituait ainsi à vivre de la vie intérieure, à s'apprendre la résignation et le pardon des injures, à écouter dans le silence et la paix du cœur, les paroles fortifiantes des dialogues entre Jésus-Christ et le fidèle.
« Jésus-Christ. — Mon fils, si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente. Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre. Si vous voulez régner avec moi, portez la croix avec moi, car les seuls serviteurs de la croix trouvent le chemin de la béatitude et de la vraie lumière.
Le Fidèle. — Seigneur Jésus, puisque vous avez vécu dans la souffrance et le mépris du monde, faitesmoi la grâce de vous imiter et d'être aussi méprisé du monde. » {Imitation de Jésus-Christ ^ 1. III, chap.