LVI
Le roi martyr écoute la voix de son divin Maître.
« Quel mal peut vous faire un homme par des paroles ou des outrages ?
« Il se nuit plus qu'à vous et, quel qu'il soit, il ne pourra se soustraire à la justice de Dieu.
« Ayez Dieu devant les yeux ; évitez les contestations et les plaintes.
« Que si vous paraissez succomber maintenant et souffrir une confusion que vous n'avez pas méritée, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience ; mais levez plutôt les yeux au ciel vers moi, qui puis vous délivrer de toute confusion et de toute injure, et rendre à chacun selon ses œuvres. » {Ihid., 1. III, chap. xxxvi.)
Et le prisonnier du Temple dit comme l'âme fidèle : « Seigneur, mon Dieu, il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui me soutiennent, ni de sages qui m' éclairent, ni de livres qui me consolent, ni de trésors qui me délivrent, ni de retraite qui me mette en sûreté, si vous-même ne m'assistez, si vous ne me secourez, si vous ne me fortifiez, si vous ne me consolez. » {Ibid.^ 1. III, chap. lix.)
Maintenant Louis XVI est prêt à supporter toutes les épreuves. Il ne craint rien.
22 novembre. — Louis XVI tomba malade. Il supporta la maladie avec la même patience que la captivité. Il se souvenait des paroles de l'Apôtre : « Il n'y a aucune proportion à établir entre les souffrances de cette vie et la gloire qui doit un jour se révéler en nous... Ce qui n'est aujourd'hui que le bref et faible effort d'une tribulation passagère opère en nous pour jamais un poids incommensurable et indescriptible de gloire éternelle »* Le martyr s'exerçait par la maladie
au supplice. On lui permit de consulter M. Le Monnier, son médecin. « Il serait difficile, a dit Gléry, de peindre la douleur de ce respectable vieillard, lorsqu'il vit son maître. » Gomme il se tenait debout, pendant que plusieurs municipaux étaient assis, le chapeau sur la tête, le roi l'engagea à prendre un siège, ce qu'il refusa par respect. Les commissaires en murmurèrent tout haut. La maladie de Louis XVI dura une semaine environ. Le dauphin, qui continuait à coucher dans la chambre de son père et que les municipaux n'avaient pas voulu faire transférer dans celle de la reine, eut la fièvre. Marie- Antoinette en ressentit d'autant plus d'inquiétude qu'elle ne put obtenir, malgré les plus vives insistances, de passer la nuit auprès de son fils. Elle-même fut malade, ainsi que les deux princesses. Il était dit qu'aucun genre de souffrance ne manquerait au Temple.
29 novembre. — Jour anniversaire de la mort de l'impératrice Marie-Thérèse. Il y avait douze ans que la grande souveraine était morte. A partir de ce moment Marie-Antoinette, sans guide au milieu des écueils, sans boussole sur une mer orageuse, n'avait plus eu personne pour la sauver de l'abîme. A nous tous qui n'avons plus de mère combien de fois n'est-il pas arrivé d'invoquer, au milieu de nos épreuves, la chère morte qui avait l'habitude de nous consoler ou de nous défendre ! Les souvenirs d'enfance, la poésie intime du sol natal, les joies patriarcales de la Burg, les ombrages de Schœnbrunn, les lacs de Luxembourg, le peuple autrichien si loyal et si bon, le tendre dévouement d'une mère, femme de génie et femme de cœur, tout cela revenait à la pensée
de la prisonnière, rêveuse et attendrie. Marie-Thérèse, à sa dernière heure, avait eu le pressentiment des catastrophes qui allaient accabler sa fille. Lorsqu'à son lit de mort elle bénit nommément ceux de ses fils et celles de ses filles qui ne se trouvaient point là, elle ne prononça qu'avec des sanglots et un tremblement dans la voix le nom de Marie-Antoinette. Ah ! pourquoi la grande impératrice n'avait- elle pas vécu plus longtemps ? Elle qui était si habile, si prévoyante, si énergique ; elle qui, de Vienne, veillait sur Versailles ; elle qui était, de loin comme de près, la protectrice, la conseillère, le bon génie de sa fille, pourquoi lui manquaitelle, au moment même où son expérience, son appui, son intervention lui étaient indispensables ? Si la grande souveraine vivait, Marie-Antoinette ne serait pas au Temple, Marie-Antoinette ne monterait pas sur l'échafaud. La femme qui avait sauvé un empire aurait pu sauver son enfant.
Le mois de décembre fut beaucoup plus triste que le mois précédent. Plus les catastrophes approchaient, plus la captivité devenait douloureuse. L'abîme des humiliations et des souffrances se creusait chaque jour davantage.
6 décembre. — Cléry avait appris le matin que Louis XVI serait conduit le mardi suivant à la Convention et que son procès allait commencer. Le soir, en le déshabillant, il lui en donna la nouvelle ; il lui fit même pressentir qu'on avait le projet de le séparer de sa famille pendant le procès ; il ne restait plus que quatre jours pour se concerter avec la reine et découvrir quelque manière de correspondre. Un municipal survint, Cléry ne put en dire davantage.
^7 décembre. — Le matin, Louis XVI, en déjeunant avec sa famille, trouva moyen de faire connaître à la reine la funeste nouvelle. Quelques instants après, un municipal, à la tête d'une députation de la Commune, vint lire au roi un arrêté qui ordonnait d'ôter
aux détenus « couteaux, rasoirs, ciseaux, canifs, et tous autres instruments tranchants dont on prive les prisonniers présumés criminels, et d'en faire la plus exacte recherche tant sur leurs personnes que dans leurs appartements. » On se plaisait à insulter ainsi les prisonniers en feignant de les croire capables d'un suicide. L'odieuse et ridicule prescription fut strictement exécutée. « Ces pincettes que je tiens en main, dit Louis XVI, ne sont-elles pas aussi un instrument tranchant ? » Marie-Antoinette n'eut plus même de ciseaux : on vit une reine de France, qui, reprisant son linge, cassait son fil avec ses dents.
Au moment du dîner, il s'éleva une contestation entre ces commissaires. Les uns s'opposaient à ce que la famille royale se servît de fourchettes et de couteaux, d'autres consentaient à laisser les fourchettes ; enfin il fut décidé qu'on se bornerait à enlever les couteaux et les fourchettes à la fin de chaque repas.
11 décembre^ cinq heures du matin. — On entendait battre la générale dans tout Paris. De la cavalerie et de l'artillerie entrèrent dans le jardin du Temple. Les prisonniers étaient plongés dans la plus cruelle anxiété.
Neuf heures. — Le roi et le dauphin montèrent au troisième étage pour y déjeuner avec la reine et les princesses. Les municipaux les surveillaient plus rigoureusement que jamais. Cléry en a fait la remarque, ce tourment continuel pour la famille royale de ne pouvoir se livrer à aucun abandon, à aucun épanchement, au moment où tant de craintes devaient l'agiter, était une des jouissances, un des raffinements de leurs geôliers.
Dix heures. — Le roi quitta la reine et les princesses. Leurs regards exprimaient ce qu'ils ne pouvaient se dire. Le dauphin descendit, comme les autres jours, avec son père, et le supplia de faire avec lui, comme à l'ordinaire, une partie de siam. Le père, malgré sa triste situation, ne refusa point. Deux fois, en jouant, l'enfant ne put aller au delà du nombre seize :
— Toutes les fois, dit-il, que j'ai ce point de seize, je'ne peux gagner la partie.
Le roi sourit tristement.
Onze heures. — Pendant que Louis XVI donnait une leçon de lecture au dauphin, deux municipaux entrèrent et dirent au roi qu'ils venaient chercher l'enfant pour le conduire à sa mère. Louis XVI voulut savoir le motif de cet enlèvement, on ne lui répondit pas, et "on emmena le dauphin.
Une demi-heure après, un municipal rentra dans la chambre de Louis XVI. Il le trouva rêveur, la tête appuyée dans l'une de ses mains.
Le Roi. — Que me voulez- vous ?
Le Municipal. — Je craignais que vous ne fussiez incommodé.
Le Roi. — Je vous suis obligé ; mais la manière dont on m'enlève mon fils m'est infiniment sensible.
Le municipal ne répondit pas et se retira.
Une heure. — Louis XVI vit entrer dans sa chambre Gambon, maire de Paris, Chaumette, procureur de la Commune, Coulombeau, secrétaire-greffier, Santerre, commandant de la garde nationale et, à leur suite, des aides de camp et des municipaux.
Cambon. — Je viens vous chercher pour vous conduire à la Convention, en vertu d'un décret dont le secrétaire de la Commune va vous donner lecture.
Coulombeau lut le décret qui portait que « Louis Cap et serait traduit à la barre de la Convention nationale ».
Le Roi. — Capet n'est pas mon nom, c'est le'nom d'un de mes ancêtres. J'aurais désiré que les commissaires m'eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre ; au reste, ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main.
Puis il prit son chapeau et partit.
Qu'allait-il se passer ? Louis XVI avait-il quitté le Temple ? S'il en était sorti, y reviendrait-il sain et sauf ? Le changerait-on de prison ? Serait-il condamné tout de suite ? Sa famille le reverrait- elle encore ? Quelle serait la fin de cette fatale journée ? Autant de questions que la reine se posait avec angoisse. « Nous étions, a dit Madame Royale, dans une inquiétude qu'il est impossible d'exprimer. Ma mère avait tout tenté auprès des municipaux qui la gardaient pour apprendre ce qui se passait ; c'était la première fois qu'elle daignait les questionner. »
Comme le dîner fut triste ! Quel chagrin de voir vide la place du roi !
Après le dîner, pendant que la reine causait avec un municipal, Cléry entra dans la chambre de Madame Elisabeth, et eut avec elle quelques instants d'entretien.
Cléry. — La Commune a arrêté de séparer le roi de sa famille. Je crains que cette séparation n'ait lieu ce soir même ; à la vérité, la Convention n'a encore rien décidé, mais le maire est chargé d'en faire la demande, et sans doute il l'obtiendra.
Madame Elisabeth. — La reine et moi, nous nous attendons à tout et nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on prépare au roi. Il mourra victime de sa bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé de travailler depuis son avènement au trône. Qu'il est cruellement trompé, ce peuple ! La religion du roi et sa grande confiance dans la Providence le soutiendront dans cette cruelle adversité... Cléry, vous allez rester seul près de mon frère ; redoublez, s'il est possible, de soins pour lui ; ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir de ses nouvelles ; mais pour tout autre objet ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus personne à qui nous confier... Avez- vous entendu parler de la reine ? Hélas ! que pourrait-on lui reprocher ?
Cléry. — Non, Madame, mais que peut-on reprocher au roi ?
Madame Elisabeth. — Oh ! rien, non, rien ; mais peut-être regardent-ils le roi comme une victime nécessaire à leur sûreté : la reine, au contraire, et ses enfants ne seraient pas un obstacle à leur ambition.
Cléry. — Sans doute, le roi ne sera condamné qu'à la déportation ; j'en ai entendu parler. L'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il est vraisemblable qu'on y conduira le roi et sa famille.
Madame Elisabeth. — Je n'ai aucun espoir que le roi soit sauvé.
La journée s'avançait, et l'on continuait à ignorer au Temple ce qui se passait à la Convention.
Six heures du soir. — Les commissaires firent descendre Cléry au rez-de-chaussée où se tenait le conseil, et lui lurent un arrêté de la Commune qui lui ordonnait de ne plus avoir aucune communication avec les
princesses et avec le dauphin, parce qu'il était destiné à ne servir que Louis XVI.
Six heures et demie. — Revenant de la Convention, le roi rentra au Temple. Il aurait voulu monter jusqu'au troisième étage où sa famille l'attendait, mais il dut s'arrêter au second. Sa première pensée à son retour était de revoir les siens. Les laisserait-on descendre, ou lui permettrait-on à lui-même de monter ? Quand il en fit la demande, avec quelle inquiétude n'attend ait- il pas la réponse î On lui dit : « Nous n'avons pas d'ordres ».
L'anxiété de la reine et des princesses allait croissant. Le roi était-il rentré ? Allaient-elles enfin pouvoir se jeter dans ses bras ?
Huit heures et demie. — Le roi soupa seul. Il demanda aux commissaires si sa famille ne descendrait pas. On ne fit aucune réponse. « Mais, au moins, dit Louis XVI, mon fils passera la nuit chez moi ? » Même silence.
Le prisonnier royal restait seul avec ses pensées. Quelle journée ! A la différence de Charles I^^, il n'avait point refusé de reconnaître le tribunal devant lequel il fut traduit. Il avait répondu à toutes les questions avec une douceur inaltérable. C'est M^^^ de Staël qui en a fait la remarque : « On est encore plus frappé du manque d'égards envers Louis XVI, pendant son procès, que de sa condamnation même. Quand le président de la Convention dit à celui qui fut son roi : « Louis, vous pouvez vous asseoir », on se sent plus d'indignation que lors même qu'on le voit accusé de forfaits qu'il n'avait jamais commis. Il faut être sorti de la poussière pour ne pas respecter de longs souvenirs, surtout quand le malheur les consacre ; et la vul-
garité, jointe au crime, inspire autant de mépris que d'horreur » (1).
Louis XVI était plus surpris qu'indigné. Il dit le soir à Cléry, qui le déshabillait :
— J'étais bien éloigné de penser à toutes les questions qui m'ont été faites.
Le dauphin était resté près de la reine. « Mon frère, a dit Madame Royale, passa la nuit chez elle ; il n'avait pas de lit ; elle lui donna le sien, et resta toute la nuit debout, dans une douleur si morne, que nous ne voulions pas la quitter, ma tante et moi. »
12 décembre. — Le matin, Marie-Antoinette redemanda, avec instances, à voir Louis XVI et à lire les journaux qui rendaient compte du procès. On le lui refusa. Un étage seul la séparait de son mari, et cet étage, il lui était absolument interdit de le monter. Etre à la fois si près et si loin, quel supplice !
Voilà donc le malheureux roi séparé de sa famille ! Sa famille, il ne la reverra plus que dans trente-neuf jours, une fois, une seule fois, la veille de son supplice. Adieu donc aux consolations et aux joies de la terre. Le monde n'est plus rien, le ciel est tout. « Que cette vie est trompeuse, a dit saint François de Sales, et que ses consolations sont courtes ! Elles paraissent en un moment, et un autre moment les emporte. Petit à petit. Dieu nous sèvre des contentements de ce monde, et il nous attire de cette sorte au ciel. »
Isolé de sa famille, le prisonnier s'habituait de plus en plus à sa petite tourelle, cette sorte d'oratoire où il se recueillait, où il méditait, où il priait. C'était pour
(1) M""' df Stali., ('onsid' rations sur la Jii'i'olulion française.
lui ce qu'est la cellule du religieux dans V Imitation, « La cellule fidèlement gardée devient douce à la longue ; mal gardée, elle n'engendre que dégoût et ennui. Si dès les commencements, tu la cultives et tu la gardes avec constance, elle deviendra bientôt pour toi une amie bien-aimée. » (L. I, c, xx.)
Il trouvait, dans le silence de ce réduit, des livres pour l'édifier, un crucifix pour lui promettre l'avenir. Il lisait de plus en plus V Imitation de Jésus-Christ^ ce livre sublime qu'on ne peut ouvrir au hasard, sans tomber précisément sur la page appropriée à son âme ; V Imitation^ ce livre de ceux qui souffrent, de ceux qui ont besoin de se recueillir, de rentrer du dehors au dedans, ah exterioribus ad interiora.
Louis XVI n'était troublé dans ses méditations que par les soins de son procès. Dans la journée du 12 décembre, une députation de quatre conventionnels lui apporta le décret qui l'autorisait à choisir un conseil. Il déclara qu'il choisissait M. Target, ou, à son défaut, M. Tronchet, ou tous les deux, si la Convention y consentait.
13 décembre. — La même députation revint au Temple. Elle dit au roi que M. Target avait refusé d'être son conseil, et qu'on avait envoyé chercher M. Tronchet. Elle lut plusieurs lettres adressées à la Convention par MM. Sourdat, Huet, Guillaume et Lamoignon de Malesherbes, qui demandaient tous l'honneur de défendre Louis XVI. Le roi accepta les offres de M. de Malesherbes.
14 décembre. — M. Tronchet eut une conférence avec Louis XVI. Le même jour, M. de Malesherbes fut
introduit à la tour. « Le roi, nous dit Cléry, courut au-devant de ce respectable vieillard qu'il serra tendrement dans ses bras, et cet ancien ministre fondit en larmes à la vue de son maître, soit qu'il se rappelât les premières années de son règne, soit plutôt qu'il n'envisageât dans ce moment que l'homme vertueux aux prises avec le malheur. »
15 décembre. — Le roi reçut la réponse relative à sa famille. Le décret portait en substance que la reine et Madame Elisabeth ne communiqueraient point pendant le procès ; que ses enfants viendraient près de lui s'il le désirait, mais à condition qu'ils ne pourraient plus voir leur mère ni leur tante qu'après le dernier interrogatoire.
— Vous voyez, dit le malheureux père à Cléry, la cruelle alternative où ils viennent de me placer ; je ne puis me résoudre à avoir mes enfants avec moi ; pour ma fille, cela est impossible et, pour mon fils, je sens tout le chagrin que la reine en éprouverait ; il faut donc consentir à ce nouveau sacrifice.
Louis XVI s'immola une fois de plus. Il répondit que quelque plaisir qu'il eût à voir ses enfants, la grande affaire qu'il avait ne lui permettait pas de s'occuper de son fils, et que sa fille ne pouvait quitter Marie- Antoinette. On monta le lit du dauphin au troisième étage dans la chambre de la reine.
Louis XVI ne voulut plus descendre dans le jardin.
— Je ne peux me résoudre à sortir seul, dit- il, la promenade ne m'était agréable qu'autant que j'en jouissais avec ma famille.
Marie-Antoinette ne pouvait se consoler de cette séparation. Il y avait des moments où la parole expi-
rait sur ses lèvres, où elle regardait ses enfants avec un air de profonde compassion, qui les faisait tressaillir ; des nuits où elle restait debout, morne, immobile, comme la statue de la douleur. A d'autres instants, elle s'agitait, en proie à une sorte de fièvre ; son sang bouillonnait dans ses veines ; elle se parlait tout haut à elle-même : elle demandait quelle loi, quel code permettait d'arracher le mari à sa femme, le père à ses enfants. Cette infranchissable barrière, ces verrous placés entre elle et Louis XVI l'indignaient. Comme elle aurait voulu briser ces portes de chêne et de fer qui pesaient sur elles, pareilles au couvercle d'un sépulcre ! Cette perpétuelle incertitude sur le sort du roi la torturait. « Mon père, a dit Madame Royale, ne savait de nos nouvelles, et nous des siennes que par des municipaux, et encore bien difficilement. J'eus mal au pied et mon père, l'ayant su, s'en affligea avec sa bonté ordinaire, et s'informa avec soin de mon état. Ma famille trouva dans cette Commune quelques hommes charitables qui, par leur sensibilité, adoucirent ses tourments ; ils assuraient ma mère que mon père ne périrait pas, et que son affaire serait renvoyée aux assemblées primaires, qui le sauveraient certainement. Hélas ! ils s'abusaient eux-mêmes ou, par pitié, ils cherchaient à tromper ma mère. »
19 décembre. — Le roi dit à Cléry, devant quelques municipaux :
— Il y a quatorze ans, vous avez été plus matinal qu'aujourd'hui. C'était le jour où naquit ma fille. Aujourd'hui, son jour de naissance, être privé de la toit !
Et des larmes coulèrent de ses yeux. La parole de Dante est-elle vraie ? Est-il exact qu'il n'y ait pire
douleur qu'un souvenir heureux dans les jours d'infortune ?
Quatorze années auparavant, le 19 décembre 1778, la naissance du premier enfant de la reine, cet événement attendu avec tant d'impatience, tant d'émotion dans la France tout entière, avait été une si grande joie ! Quelle animation ce jour-là au château de Versailles ! Dans cette chambre où étaient mortes deux reines et deux dauphines, où étaient nés deux rois, Philippe V et Louis XVI, et treize princes et princesses du sang, Marie-Antoinette mettait douloureusement au monde cette future orpheline du Temple dont les destinées devaient être si pathétiques... Un instant après l'accouchement, la reine fut dans le plus grand péril. Le sang se porta soudain à la tête ; elle perdit connaissance ; on la croyait morte. Aussi, quand elle revint à elle, quand elle rouvrit les yeux, quand elle fut sauvée, quelle explosion, quel délire d'allégresse ! On s'embrassait, on pleurait, on remerciait Dieu avec transport. M^^ Campan n'a-t-elle pas eu raison de dire, en se rappelant ces épanchements de bonheur : « Combien de fois j'ai pensé à cette impénétrable et salutaire obscurité qui nous dérobe la connaissance de l'avenir ! Si, dans l'ivresse de notre joie, une voix céleste, dévoilant l'ordre secret de la destinée, nous eût crié : Ne bénissez pas cet art des humains qui ramène à la vie, pleurez plutôt sur son retour dans un monde funeste et cruel pour l'objet de ses affections. Ah ! laissez-la le quitter honorée, chérie, regrettée. Vous verserez hautement des pleurs sur sa tombe, vous pourrez la couvrir de fleurs... Un jour viendra où toutes les furies de la terre, après avoir percé son cœur de mille dards empoisonnés, après avoir gravé
sur ses traits nobles et touchants les signes prématurés de la décrépitude, la livreront à des supplices qui n'existent pas même pour les criminels, et vous précipiteront dans le gouffre avec elle, si vous laissez échapper le plus léger mouvement de compassion à l'aspect de tant de cruautés ». Mais,le 19 décembre 1778 quel prophète de malheur aurait pu, sans être taxé de folie, présager un pareil avenir ? Louis XVI présenta l'enfant à la reine. Elle la pressa sur son sein, et, la couvrant de baisers : « Pauvre petite, s'écria-t-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État ; vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur, et vous adoucirez mes peines )\ Marie- Antoinette se rappelait tout cela au Temple, le 19 décembre 1792. Les pressentiments de son cœur maternel ne l'avaient point trompée. Sa fille chérie avait partagé le bonheur de la reine, et maintenant elle adoucissait les peines de la captive.
25 décembre. — Noël, jour du salut du monde, jour d'allégresse, de rédemption pour toute la chrétienté ! Quelle tristesse de la passer ainsi, cette belle fête, sans les cérémonies de l'Église, sans la voix de l'orgue, sans le chant des prêtres à la chasuble d'or ! Il retentissait, si joyeux, sous les voûtes de la chapelle du château de Versailles, au milieu des lumières et de l'encens, le cantique Adeste fidèles^ lœti, triiimphantes. Venue in Bethléem^ Venue ^ adoremus Dominum ! Hélas ! où sont-ils maintenant les fidèles de l'Église, les fidèles de la royauté ?... Les prisonniers lisaient l'office du jour dans leur donjon. A travers la lecture des psaumes, ils croyaient entendre dans le lointain l'harmonie tant
aimée de leur chant ; et, à travers chaque mot des hymnes, leur imagination voyait briller l'éclat des cierges et de l'autel. Ce fut ce jour de Noël que Louis XVI choisit pour écrire son admirable testament, cette œuvre pathétique entre toutes, gravée sur le piédestal de sa statue à la chapelle expiatoire. Le lendemain, il devait se rendre à la Convention. Ne serait-il pas massacré en route ? Le laisserait-on revenir au Temple ? Dans le doute, il écrivit ces pages, qui ont tant fait pour la sanctification de sa mémoire et pour la confusion de ses bourreaux. Lamartine l'a dit : « Ce papier, empreint de ses tendresses, trempé de ses larmes, et bientôt de son sang, était l'irrécusable témoignage que sa conscience portait d'elle-même devant Dieu )).
Quel meilleur emploi le roi martyr pouvait-il faire de sa journée de Noël que d'écrire ce testament, le plus bel acte de sa vie, parce qu'il fut l'acte de son âme seule, ce testament où, suivant l'expression de M^^ de Staël, chaque mot est une vertu ? Quelle déclaration royale, quel message de souverain vainqueur et tout-puissant eut jamais autant de majesté ? Ce n'est pas seulement à sa famille, ce n'est pas seulement à son peuple que Louis XVI parlait, c'est à l'humanité tout entière, à l'humanité à laquelle il enseignait le pardon des injures. Quelles paroles touchantes sur Marie- Antoinette : « Je recommande mes enfants à ma femme... Je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci (s'ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards sur la seule gloire solide et durable de l'éternité. Je prie ma
sœur de vouloir continuer sa tendresse à mes enfants et de leur tenir lieu de mère, s'ils avaient le malheur de perdre la leur. Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher. » Quelle noble exhortation au pauvre enfant qui allait s'appeler Louis XVII ! « Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommémenc ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve. » La faiblesse de Louis XVI se changeait ainsi en une force incomparable. Il était plus fort que la mort. Son agonie allait être sa glorification. Il avait pardonné, et, en pardonnant, il s'était vengé, malgré lui. Quand il eut terminé ce document impérissable, il se sentit justifié devant la postérité. Par la sublimité de sa douceur, il avait plaidé sa cause mieux que n'auraient pu le faire tous les avocats et tous les orateurs du monde. A partir de ce moment, il ne regretta plus rien, il ne craignit plus rien. Son âme immortelle était au-dessus de tous les orages. Le roi n'existait plus, le saint apparaissait. Aux ténèbres du Temple succédait un foyer d'incorruptible lumière. C'était un sanctuaire, ce n'était plus une prison.
26 décembre. — Louis XVI se rendit pour la seconde
et dernière fois à la Convention, qui siégeait alors dans
la salle du Manège, à l'angle actuel des rues de Rivoli
et de Castiglione. Il pria les municipaux d'en prévenir
a reine, afin qu'elle ne fût pas trop effrayée par le
bruit des tambours et le mouvement des troupes. Coulombeau devait écrire le lendemain, dans son rapport à la Commune : « Il faut que cet bomme soit fanatisé, car il est impossible d'expliquer autrement comment l'on peut être aussi tranquille avec tant de sujets de craindre. Monté en voiture, il a pris part à la conversation, qui a été assez soutenue, sur la littérature, et spécialement sur quelques auteurs latins ».
Le plaidoyer de de Sèze fut magnifique, mais inutile. Le roi, qui était sorti du Temple à dix heures du matin, y rentra à cinq heures du soir.
— Etes- vous bien convaincus à présent, dit-il à ses trois défenseurs, qu'avant même que je fusse entendu, ma mort était jurée ?... Cette journée a tout fini pour moi, et c'est pour cela que vous me trouvez si calme. La lutte est terminée. Ils m'ont renvoyé au Temple, voulant prendre le temps de donner une apparence à leur décision judiciaire bien arrêtée. Je ne leur ai pas demandé, comme Charles I®'", par quelle autorité j'ai été amené devant eux ; mais je dis comme mon devancier : « Il y a longtemps qu'on m'a ôté toutes choses, « hormis celles qui me sont plus chères que la vie, sa- « voir : ma conscience et mon honneur ».
Ce qui, au milieu de tant d'épreuves, affligeait le plus le roi, c'était d'être privé de la vue de sa famille, dont il n'était cependant séparé que par l'épaisseur d'un plafond. Mais, s'il ne pouvait pas l'apercevoir, il avait trouvé le moyen de lui faire parvenir quelques avis. Une sorte de fil invisible, mystérieux, dans le silence et l'obscurité de la nuit, mettait en communication les deux étages où se trouvaient les prisonniers. Une ficelle, ayant au bout un petit billet, glissait de la main de Louis XVI, dans l'abat-jour en forme d'en-
tonnoir qui garnissait la fenêtre de Marie-Antoinette, placée directement au-dessus de la sienne, et remontait ainsi du deuxième étage au troisième. A huit heures du soir, le roi se servit de ce moyen pour faire savoir à sa famille qu'il était revenu sain et sauf delà Convention.
27 décembre. — Louis XVI dit à ses défenseurs : — Que deviendrez-vous tous, mes amis ? Peut-être vous fera- 1- on un crime de m' avoir défendu et consolé ! Quelle situation est la mienne ! Je laisse mon peuple égaré, ma patrie malheureuse ! ma famille prisonnière, mes amis menacés. Mon sang suffira-t-il pour apaiser la colère de Dieu ? Avec quelle joie j'en ferais le sacrifice, s'il devait rendre la paix, la concorde et la justice à la France !
31 décembre. — Anniversaire de la convocation des notables. Louis XVI dit à ses défenseurs :
— Il y a six ans qu'à pareil jour j'ai convoqué la première assemblée des notables, pour aviser avec elle au soulagement et à la liberté de mes peuples. Mon désir du bien a été méconnu. Mes intentions ont été mal comprises ou mal exécutées, les jours que je voulais heureux pour mon pays deviennent bien sombres ; cette année s'achève pour lui dans l'inquiétude, pour moi sous les verrous ! Et comment se passera celle qui commence demain ?
Tronchet, jVfcilesherbes et de Sèze exprimèrent alors des souhaits, des espérances.
— Depuis longtemps, reprit le roi, je ne crois plus au bonheur, j'ai foi dans votre zèle et dans votre affection ; mais je n'ai d'espérance qu'en Dieu. L'année 1792 finissait.
l^r janvier. — L'année terrible commençait, Pannée dont le nom seul siffle comme un serpent, dix-sept cent quatre-vingt-treize. Qui de nous, dans les jours d'épreuve, n'a pas connu de ces commencements d'année, où, par le contraste avec les beaux jours évanouis, par les vides qu'on regarde au foyer, par le regret, par la douleur, le cœur tressaille et se déchire ? Qui n'a pas ressenti cette impression sinistre de l'âme inquiète et tourmentée, de l'âme qui, au moment où une année tombe dans l'abîme, et où une autre année surgit, écoute avec une sorte d'oppression la pendule où les douze coups de minuit sonnent comme un glas funèbre ? Est-ce le regret du passé ? Est-ce la crainte de l'avenir ? Est-ce la mélancolie de la vie humaine, les larmes des choses ? comme dit le poète. Toutes nos misères, toutes nos angoisses se concentrent dans ce seul instant. Et, en même temps, on pense aux joies de l'enfance, qui sont si loin, on pense à ceux qu'on pleure, à ceux qui ne sont plus là. Et, dans la solitude, dans les ténèbres, lorsque sonne cette heure solennelle, la première de l'année qui commence, on se re-
cueille, on dit : « Mon Dieu, protégez-moi, mon Dieu, ne m'abandonnez pas ! Mon Dieu, j'ai tant souffert, faites que je souffre moins ! Que ce calice, s'il est possible, s'éloigne de moi ! »
Non, le calice ne s'éloignera pas. Il faut le boire jusqu'à la lie, il faut souffrir, il faut mourir. Les prisonniers sont au Calvaire, rien ne peut plus les en arracher. A travers les verrous, les portes de chêne et de fer, les épaisses murailles, leurs pensées s'entrecroisaient dans l'ombre. Leurs corps seuls étaient séparés, leurs âmes étaient en communication intime. Un lien plus fort que tous les obstacles les unissait : la communauté de la souffrance. Que ne fait point sentir un vague pressentiment, quand cette ombre de l'avenir nous passe sur l'âme ? Qu'est-ce donc quand les tristes prévisions sont presque la certitude des catastrophes imminentes ? Les deux époux se disaient : « Où seronsnous à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l'an prochain ? Sera-ce ici ou ailleurs ? Sera-ce là-bas ou là-haut ? »
Hélas 1 le l^r janvier 1794, Louis XVI et Marie- Antoinette décapités dormiront leur sommeil dans le cimetière de la Madeleine.
Où sont les anciennes fêtes du jour de l'an, les salutations, les hommages de toute une cour, de tout un peuple, les compliments obséquieux de la maison civile et militaire, les bénédictions du clergé, la chapelle rayonnant de lumières, les bouquets, les cadeaux, les félicitations ? Où sont surtout les joies de famille, les embrassements pleins d'allégresse, tout ce bonheur qui éclate, qui surabonde, ces yeux qui brillent, ces actions de grâces envers la Providence ? A la place de tant de courtisans, Louis XVI n'avait plus
qu'un seul homme, son valet de chambre, Cléry. Le 1er janvier au matin, Cléry, s'approchant du lit de l'auguste captif, lui demanda à voix basse la permission de lui présenter des vœux ardents pour la fin de ses malheurs.
— Je reçois vos souhaits, lui dit le roi. Dès qu'il fut levé, il dit à un municipal :
— Je vous prie d'aller de ma part savoir des nouvelles de ma famille et de lui présenter mes souhaits pour la nouvelle année.
Le municipal se rendit dans le logement de la reine, puis, redescendu auprès du roi :
— Votre famille, dit-il, vous remercie de vos vœux et vous adresse les siens.
Et Louis XVI s'écria :
— Quel jour de nouvel an !
Dans la journée, Malesherbes, Tronchet et de Sèze se rendirent au Temple. Le prisonnier n'accepta d'eux qu'une courte visite.
— Vous avez, leur dit-il, des parents, des amis, des affaires qui vous réclament aujourd'hui ; je ne me pardonnerais pas de vous enlever à vos devoirs de position, encore moins à vos affections de famille. Quant à vous, mon cher Malesherbes, je serais encore plus coupable de vous garder, car, plus avancé qu'aucun de nous, vous avez derrière vous trois générations qui vous ^chérissent et vous attendent ; ne me brouillez pas avec |elles , adieu donc, et à demain.
Et le prisonnier resta seul.
2 janvier. — Le matin, Malesherbes attendait, au rez-de-chaussée du Temple, dans la salle du conseil, le
moment d'être conduit près du roi. Il parcourait quelques journaux contenus dans son dossier. Un municipal l'interpella :
— Comment, lui dit-il, vous, l'ami de Louis XVI, osez-vous lui communiquer des écrits dans lesquels il est si maltraité ?
Malesherbes répondit :
— Louis XVI n'est pas un homme comme un autre.
Le soir, le roi dit à ses défenseurs :
— Avez- vous, Messieurs, rencontré dans les environs du Temple la dame blanche ?
— Non, Sire, répondit Malesherbes étonné.
— Eh ! quoi, reprit le roi en souriant, vous ne savez donc pas que, suivant le préjugé populaire, lorsqu'un prince de ma maison va mourir, une femme vêtue de blanc erre autour du palais ?
(3n dit que, dans les familles de Hesse, de Habsbourg et de Prusse, on croit encore que toutes les fois qu'un malheur doit frapper un de leurs membres, une dame blanche apparaît.
Le même soir, on donnait au Théâtre-Français la première représentation d'une pièce de Laya, VAmi des lois ; le public y applaudit chaleureusement les passages qui contenaient des allusions favorables à Louis XVI, notamment celui-ci :
Et le salut du peuple est la suprême loi. — Fort bien. — Mais cet effroi selon vous salutaire Ne peut être excusé qu'autant qu'il est sincère, Et, quoi qu'enfin du peuple ordonne l'intérêt, S'il frappe l'innocence, il n'est plus qu'un forfait.
On n'applaudit pas moins le passage où l'auteur stigmatisait :
...Ces jongleurs, patriotes de places, D'un faste de civisme entourant leurs grimaces, Prêcheurs d'égalité pétris d'ambition, Ces faux adorateurs, dont la dévotion N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie : Ces bons et franc? croyants, dont l'âme apostasie, Qui pour faire haïr le plus beau don des cieux Nous font la liberté sanguinaire comme eux,
3 janvier. — Cléry apprit ce qui s'était passé la veille aux Français et en fit part au roi. Les prisonniers se faisaient encore des illusions. Il est si naturel à l'homme de se raccrocher à l'espérance l N'y avait-il point dans l'air des symptômes favorables, ce public qui applaudissait VAmi des lois, cette tristesse émue qui assombrissait tant de visages, ces marques de respect que parfois la famille royale saisissait jusque dans l'attitude des geôliers ?
7 janvier. — Le municipal Ragoneau, se trouvant seul avec Louis XVI :
— Je serais fâché que ma présence vous gênât. J'obéis à un devoir, mais. Sire, ne croyez pas que je veuille insulter à celui qui a été roi des Français, et qui peut encore me rendre heureux.
Le Roi. — Je ne puis rien pour vous.
Rago>eau. — Pardon, Sire ; la moindre chose qui vous aurait appartenu me serait bien précieuse.
Louis XVI prit ses gants, et les donna en souvenir au municipal.
Le malheureux roi se consolait de son sort, mais
il ne pouvait s'habituer à celui de la reine.
— Si les Français savaient ce qu'elle vaut, disait-il à Malesherbes ; s'ils savaient à quel degré de perfection elle s'est élevée depuis nos infortunes, ils la révéreraient, ils la chériraient ; mais, dès avant nos malheurs, ses ennemis et les miens ont eu l'art, en semant des calomnies parmi le peuple, de changer en haine cet amour dont elle fut si longtemps l'objet... Les factieux ne mettent cet acharnement à la décrier et à la noircir que pour préparer le peuple à la voir périr ; sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne me vengeât. Infortunée princesse! Mon mariage lui promit un trône, aujourd'hui, quelle perspective lui offre-t-il ?
13 janvier. — A tant de chagrins s'unissait pour Louis X\'I l'inquiétude que lui causait la santé de sa fille, malade depuis quelques jours. Le soir, en se couchant, il dit à Cléry :
— Essayez de savoir l'état réel de ma famille. Je crains que, pour m'épargner de la peine, on ne me cache la gravité du mal.
14 janvier. — La Convention ferma la discussion et décida que les questions, seraient ainsi posées :
1° Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'État ?
2° Le jugement sera- 1- il soumis à la sanction du peuple ?
3° Quelle sera la peine ?
15 janvier. — Louis XVI dit à ses défenseurs :
— Je sais maintenant que ma fille va mieux, et que la reine est tranquille. Dieu soit loué !
A la Convention, chaque député vint à la tribune prononcer son avis motivé et signé.
Sur la première question : « Louis est-il coupable de conspiration contre la sûreté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de rE4at », il y eut 694 votes affirmatifs, et pas un seul vote négatif.
Sur la deuxième question : « Le jugement sera-t-il soumis à la sanction du peuple ?» il y eut 423 voix contre l'appel au peuple, 281 pour, 45 voix perdues.
La troisième question fut réservée au lendemain.
16 janvier. — La Convention était houleuse. Pendant la nuit, les sections avaient été en émoi. Dès le matin, la Convention fut entourée d'une foule immense, en armes, poussant des cris furieux et menaçant les députés au passage avec cette phrase : « Sa mort ou la tienne ! » Les paris étaient ouverts dans les tribunes pour ou contre la mort de Louis XVL Les amazones des bandes jacobines faisaient de longs « ah ! ah ! » lorsqu'elles n'entendaient pas résonner à leurs oreilles la mort de l'accusé. L'appel nominal motivé sur cette question : « Quelle sera la peine ? » dura plus de vingt- quatre heures consécutives.
Barrère dit : « L'arbre de la liberté croit lorsqu'il est arrosé du sang des tyrans, je vote pour la mort ».
MiLHAU : « Louis ne peut expier ses forfaits que sur l'échafaud. Si la peine de mort n'existait pas, il faudrait l'inventer pour les tyrans ».
SiEYÈs : « La mort sans phrases ».
Seconde : « Je vote pour la mort, l'exécution dans
une seconde, car je m'appelle Seconde ». Quel jeu de mots !
Legendre : (( Que le cadavre de Louis soit déchiré et distribué eatre tous les départements ».
17 janvier. — La mort fut prononcée. L'appel nominal étant terminé, on reconnut que sur 721 votants, 28 voix furent perdues, 334 avaient voté pour la détention, le bannissement ou la mort conditionnelle, et 387 pour la mort. En retranchant du vote de mort les 46 voix qui ne l'avaient prononcée qu'en demandant que l'exécution fût suspendue, il ne restait qu'une majorité de 7 suffrages pour le régicide. Ainsi donc 3 voix déplacées auraient changé le jugement. Les Montagnards avaient voté par passion, les Girondins par ambition ou par peur. « S'il y a un crime dans le meurtre par vengeance, a dit Lamartine, dans le meurtre par lâcheté il y en a deux. »
A la fin de l'appel nominal, l'ennui, l'impatience, la fatigue, se lisaient sur presque tous les visages. La salle était triste et sombre, le drame touchait à son sanglant dénouement.
Malesherbes s'était rendu au Temple pour y annoncer la funeste nouvelle. Cléry alla à sa rencontre.
Malesherbes {à Cléry). — Tout est perdu, le roi est condamné !
Le Roi {à Malesherbes). — Depuis deux heures, je recherche en ma mémoire si, durant le cours de mon règne, j'ai donné volq^itairement à mes sujets quelque juste motif de plainte contre moi. Eh bien ! je vous le jure dans toute la sincérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment
voulu le bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul vœu qui lui fût contraire.
Malesherbes se jeta aux pieds de Louis XVI ; ses sanglots Tétouffaient, il ne pouvait parler.
Le Roi. — Je m'attendais à ce que vos larmes m'apprennent. Remettez- vous donc, mon cher Malesherbes ; tant mieux, oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude. Si vous m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me reste.
Malesherbes. — Sire, tout espoir n'est pas perdu ; on va délibérer s'il y aura sursis et, fût-il refusé, nous aurons encore l'appel à la nation. La nation est généreuse, et vous êtes un roi bienfaisant.
Le Roi. — Non, non, il n'y a plus d'espoir, la nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle. Puisse mon sang, dont on est altéré, sauver le peuple des horreurs que je redoute pour lui !
Malesherbes. — En sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré dans les corridors de la salle et m'ont assuré que de fidèles sujets arracheront le roi des mains de ses bourreaux ou périront avec lui.
Le Roi. — Les connaissez- vous ?
Malesherbes. — Non, Sire, mais je pourrais les retrouver.
Le Roi. — Eh bien ! tâchez de les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me témoignent ; toute tentative exposerait leurs jours et ne sauverait pas les miens. Quand l'usage de la force pouvait me conserver le trône et la vie, j'ai refusé de m'en servir ; voudrais-je aujourd'hui faire couler pour moi le sang français ?...
Tronchet. — Du moins le roi ne peut nous empê-
cher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.
Pressé par les instances de ses trois défenseurs, Louis XVI copia et signa cette déclaration :
« Je dois à mon honneur, je dois à ma famille de ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants ; je donne par ces présentes à mes défenseurs le pouvoir spécial, et je charge expressément leur fidélité de faire connaître cet appel à la Convention nationale, et de demander qu'il en soit fait mention dans le procès- verbal de ses séances ».
De Sèze. — C'est beaucoup plus dans l'intérêt du peuple que dans celui du roi que nous avons demandé cette déclaration.
Le Roi. — Non, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans celui du peuple que vous me le demandez ; mais je vous le donne dans son intérêt bien plus que dans le mien. Le sacrifice de ma vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou de son bonheur ! Et ne croyez pas, Messieurs, que la reine et ma sœur montrent moins de résignation que moi. Mourir est préférable à leur sort.
De Sèze et Tronchet se retirèrent. Louis XVI retint Malesherbes, et resta encore avec lui près d'une -heure.
Le roi, serrant la main de Malesherbes :
— Mon ami, ne pleurez pas, une meilleure vie nous réunira, je regrette de quitter un ami tel que vous. Adieu 1 Au sortir de ma chambre, contraignez- vous, il le faut, on vous observera.
Louis XVI reconduisit Malesherbes jusqu'à la porte d'entrée, puis, rentrant dans sa chambre, il dit à Cléry :
— La douleur de ce bon vieillard m'a vivement ému.
Le Roi {à Cléry). — Vous avez entendu le récit de mon jugement ?
Cléry. — Ah ! sire, espérez un sursis. M. de Malesherbes ne croit pas qu'on le refuse.
Le Roi. — Je ne cherche aucun espoir.
Cléry. — Le public murmure hautement. Dumouriez est à Paris. On dit qu'il est porteur du vœu de son armée contre le procès que l'on a fait à Votre Majesté. Le bruit se répand aussi que les ministres des puissances étrangères vont se réunir pour aller à l'Assemblée, enfin l'on assure que les conventionnels craignent une émeute populaire.
Le Roi. — Je serais bien fâché qu'elle eût lieu, il y aurait de nouvelles victimes ; je ne crains pas la mort, mais je ne puis envisager sans frémir, le sort cruel que je vais laisser après moi à ma famille, à la reine, à nos malheureux enfants ! Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont point abandonné, ces vieillards qui n'avaient d'autres moyens pour subsister que les modiques pensions que je leur faisais, qui va les secourir ? Je vois le peuple livré à l'anarchie, devenir la victime de toutes les factions, les crimes se succéder, de longues dissensions déchirer la France... 0 mon Dieu, était-ce là le prix que je devais recevoir de tous mes sacrifices ? N'avais-je pas tout tenté pour assurer le bonheur des Français !
18 janvier. — Louis XVI ne vit pas ses défenseurs
qui n'eurent pas, ce jour-là, l'autorisation d'entrer au Temple. Le condamné n'avait point de nouvelles de son appel à la nation. « Attendons à demain », dit-il, et il se fit apporter le volume de V Histoire d'Angleterre qui contenait le récit de la mort de Charles I^r.
19 janvier, — On vint faire l'inventaire de tous les meubles et objets qui se trouvaient dans le logement du roi. On eût dit qu'il était déjà mort. Sur la motion de Robespierre, la demande d'appel à la nation fut rejetée. Tout s'agite, excepté le condamné. La ville est sombre, inquiète ; les consciences sont troublées. La révolution, si violente qu'elle soit, n'a pu encore accoutumer les âmes au régicide ; les hommes même qui ont voté la mort sont étonnés de leur vote. Il y a dans leur attitude moins de passion que de stupeur. Le sentiment royaliste, si comprimé qu'il soit, parle encore dans les profondeurs des âmes ; le verdict a beau être rendu, on peut à peine s'imaginer qu'il sera mis à exécution.
20 janvier. — Dix heures du matin.
Le Roi. — Je ne vois point arriver M. de Malesherbes.
Cléry. — Sire, je viens d'apprendre qu'il s'est présenté plusieurs fois, mais l'entrée de la tour lui a toujours été refusée.
Le roi se remet à lire la vie de Charles I^r.
Deux heures. — On ouvre la porte. C'est le Conseil exécutif, douze ou quinze personnes, entre autres Garât, ministre de la Justice ; Lebrun, ministre des Affaires étrangères ; Grouvelle, secrétaire du Conseil.
Le roi fait quelques pas et, à la vue des arrivants, il s'arrête au seuil de la porte de sa chambre.
Garât {le chapeau sur la tète). — Louis, la Convention nationale a chargé le Conseil exécutif de vous signifier ses décrets des 15, 16, 17, 19 et 20 janvier. Le secrétaire du Conseil va vous en faire lecture. P Grouvelle lit les décrets :
Article l^r. — La Convention nationale déclare
Louis Capet, dernier roi des Français, coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'État.
Art. 2. — La Convention nationale décrète que Louis subira la peine de mort.
Art. 3. — La Convention nationale déclare nul Facte de Louis Capet, apporté à la barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation, du jugement contre lui rendu par la Convention, défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite, à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté de la république.
Art. 4. — Le Conseil exécutif notifiera le présent décret dans le jour à Louis Capet, et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer l'exécution dans les vingt-quatre heures, à compter de sa notification, et rendra compte du tout à la Convention nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.
Le Roi. — Monsieur le ministre de la Justice, je vous prie de remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale. Je vais vous en faire la lecture. La voici :
« Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu ; je demande pour cela de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi. — Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le Conseil général a établie depuis quelques jom^s. — Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille, quand je le de-
manderai et sans témoin ; je désirerais bien que la Convention nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permît de se retirer librement où elle le jugerait à propos. — Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient attachées ; il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements, doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivaient que de leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'avaient que cela pour vivre. »
Garât. — Je vais porter votre lettre à la Convention.
Le Roi. — Monsieur, si la Convention accorde ma demande, pour la personne que je désire, voici son adresse : M. Edgeworth de Firmont, n^ 483, rue du Bac.
Le roi fait quelques pas en arrière. Le Conseil exécutif sort. Cléry reste contre la porte, debout, comme pétrifié.
Le Roi. — Cléry, demandez mon dîner.
On apporte le dîner.
Le Roi {se mettant à table). — Je n'ai pas de couteau.
Le municipal Minier fait part à Louis XVI de «et arrêté :
« Louis ne se servira point de couteau ni de fourchette à ses repas ; on confiera un couteau à son valet de chambre pour lui couper son pain et sa viande en présence de deux commissaires, ensuite le couteau sera retiré ».
Le Roi. — Me croit-on assez lâche pour que j'attente à ma vie ? On m'impute des crimes, mais j'en suis innocent, et je mourrai sans crainte ; je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français, et pût écarter les malheurs que je prévois.
Grand silence. Le roi mange peu ; il rompt son pain, coupe le bœuf avec sa cuillère. Le diner dure à peine quelques minutes.
Six heures du soir. — Le ministre de la Justice, Garât, rentre à la tour du Temple, précédé par Santerre.
Santerre {au roi dhin air riant). — Voici le Conseil exécutif.
Garât. — J'ai porté votre lettre à la Convention. Elle m'a chargé de vous notifier la réponse suivante : « Il est libre à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugerait à propos, et de voir sa famille librement et sans témoin ; la nation, toujours grande et juste, s'occupera du sort de sa famille, il sera accordé aux créanciers de sa maison de justes indemnités. La Convention nationale a passé à l'ordre du jour sur la demande de sursis ».
Louis XVI ne fait aucune observation. Garât sort.
Le Roi {rentrant dans sa chambre). — Je croyais, à l'air de Santerre, qu'il allait m'annoncer que le sursis étteiit accordé.
Les commissaires prennent Garât à l'écart et lui demandent comment Louis XVI verra sa famille. — En particulier, répond Garât, c'est l'intention de la Convention. — Les municipaux lui communiquent alors l'arrêté de la Commune, leur enjoignant de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. On convient que pour concilier ces deux décisions, Louis XVI re-
cevra sa famille dans la salle à manger, de manière à être vu par le vitrage de la cloison, mais qu'on fermera la porte, pour qu'il ne soit pas entendu.
Le roi redemande le ministre de la Justice. Garât rentre.
Le Roi. — Avez-vous fait prévenir M. de Firmont ?
Garât. — Je l'ai amené dans ma voiture. Il est dans la salle du Conseil. Il va monter.
L'abbé Firmont se présente. On le laisse seul avec le roi. Les yeux pleins de larmes, il se jette aux pieds de Louis XVI, sans articuler une parole.
Le Roi {qui pleure aussi). — Pardonnez-moi ce mouvement de faiblesse, si toutefois on peut le nommer ainsi ; depuis longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l'habitude m'a, en quelque sorte, familiarisé avec eux ; mais la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon cœur ; c'est un spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit malgré moi.
Le roi fait passer l'abbé dans la petite tourelle contiguë à sa chambre. Il y a là un mauvais poêle, une table et trois chaises.
Le Roi {après avoir fait asseoir Vabbé auprès de lui). — C'est donc à présent, Monsieur, la grande affaire qui doit m'occuper tout entier, hélas ! la seule affaire importante, car que sont les autres affaires auprès de celle-là ? Mais je vous demande quelques moments de répit, car ma famille va descendre. En attendant, voici un écrit ; je suis bien aise de vous le communiquer.
Le roi lit son testament. « Sa voix est ferme, et son visage ne s'altère que lorsqu'il prononce des noms qui lui sont chers. Alors toute sa tendresse se réveille, il est obligé de s'arrêter, et ses larmes coulent malgré
lui ; mais, lorsqu'il n'est question que de lui-même et de ses malheurs, il n'en parait pas plus ému que ne le sont communément les autres hommes, lorsqu'ils entendent le récit dee maux d'autrui (1). »
Après la lecture de son testament, Louis XVI fait à l'abbé des questions sur le clergé et sur l'Église.
— Marquez à l'archevêque de Paris que je meurs dans ma communion, et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas ! je crains qu'il ne m'en veuille un peu de ce que je n'ai pas répondu à sa dernière lettre ; j'étais encore aux Tuileries ; mais, en vérité, les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque, que je n'en trouvai pas le temps. Au surplus, il me pardonnera, il estsi bon...
Huit heures du soir. — Le roi sort de la petite tourelle, et, rentrant dans sa chambre, il demande aux municipaux de le conduire dans sa famille.
Un Municipal. — Cela ne se peut pas, mais on va la faire descendre, si vous le désirez.
Le Roi. — A la bonne heure, mais je pourrai au moins la voir seul dans ma chambre ?
Un Municipal. — Non, nous avons arrêté avec le ministre de la Justice que ce serait dans la salle à manger.
Le Roi. — Vous avez entendu que le décret de la Convention me permet de la voir sans témoin.
Un Municipal. — Cela est vrai ; vous serez en particulier, on fermera la porte, mais par le vitrage, nous aurons les yeux sur vous.
(1) Dernières fieures de Louis XVI, écrites par Tabbé Edgeworth de Firmont, son confesseur.
Le Roi. — Faites descendre ma famille.
Louis XVI, suivi de Cléry, entre dans la salle à manger. Cléry range la table de côté et place des chaises dans le fond, pour laisser plus d'espace.
Le Roi. — Il faudrait apporter un peu d'eau et un verre. Apportez de l'eau qui ne soit pas à la glace, car si la reine buvait de celle-là, elle pourrait en être incommodée. Vous direz à M. de Firmont qu'il ne sorte pas de mon cabinet, je craindrais que sa vue ne fit trop de mal à ma famille.
Huit heures et demie du soir. — La reine, ses deux enfants et sa belle-sœur descendent du troisième étage au second et entrent dans l'antichambre. La reine parait la première, tenant son fils par la main. Madame Royale et Madame Elisabeth la suivent. C'est dans la journée que la famille royale a appris la sentence rendue contre Louis XVI, en écoutant les colporteurs qui criaient sous les fenêtres les décrets de la Convention. Elle n'ignore donc rien de ce qui se passera le lendemain. Retrouvant le roi, dont elle est séparée depuis le 11 décembre, elle tressaille, et se jette dans ses bras, en versant des torrents de larmes. La reine fait un mouvement pour entraîner le roi du côté de sa chambre.
Le Roi. — Non, passons dans la salle à manger. Je ne puis vous voir que là.
Ils entrent dans la salle à manger, dont Cléry ferme la porte vitrée. Les municipaux restent à leur poste, dans l'antichambre. S'ils ne peuvent entendre, ils peuvent voir.
Le roi s'assied, la reine est à gauche, Madame Elisabeth à sa droite, Madame Royale presque en face.
Le dauphin reste debout entre les jambes de soÉi père. Tous se penchent vers le roi, et le tiennent souvent embrassé. Les sanglots interrompent les voix. Les cris de douleur sont si perçants, qu'on les entend hors de l'enceinte de la tour. Après chaque phrase du roi, les sanglots de sa famille redoublent et durent quelques minutes. Ensuite le roi recommence à parler.
« Il pleure de douleur, a dit sa fille (1), il pleure de douleur sur nous, et non de crainte de la mort ; il raconte son procès à ma mère, en excusant les scélérats qui le font mourir ; il lui répète qu'on voulait recourir aux assemblées primaires, mais qu'il s'y était opposé, parce que cette mesure aurait mis le trouble dans l'État. Il donne ensuite des instructions religieuses à mon frère, lui recommande surtout de pardonner à ceux qiJi le font mourir, et lui donne sa bénédiction ainsi qu'à moi. »
La petite main du dauphin se lève. L'enfant jure de pardonner aux bourreaux de son père.
Les larmes cessent, parée qu'on n'a plus la force d'en répandre. On se parle à voix basse, tranquillement. Puis, plus de paroles, encore des sanglots.
Marie-Antoinette a exprimé le désir de passer la nuit près du roi, avec ses enfants et avec Madame Elisabeth. Le roi refuse, en faisant sentir qu'il a besoin de tranquillité. La reine demande au moins à venir le lendemain matin. Louis XVI le lui accorde. Les adieux ©nt duré sept quarts d'heure.
Dix heures un quart. — Le roi se lève le premier.
(1) Récits des événements arrivés au Te/nple, \juv la duchesse d'Angoulême.
Tous le suivent, Cléry ouvre la porte qui conduit de la salle à manger dans l'antichambre. Les deux époux donnent la main au dauphin. Madame Royale à gauche tient le roi embrassé par le milieu du corps. Madame Elisabeth, du même côté, mais un peu plus en arrière, a saisi le bras gauche de son frère. Ils font quelques pas vers la porte d'entrée, en poussant des gémissements.
Le Roi. — Je vous assure que je vous verrai demain, à huit heures.
Tous. — Vous nous le promettez 1
La Reine. — Pourquoi pas à sept heures ?
Le Roi. — Eh bien, oui, à sept heures, adieu !...
Louis XVI prononce ce mot d'une manière si déchirante que les sanglots redoublent. Madame Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Cléry la relève. Il aide Madame Elisabeth à la soutenir.
Le Roi {s'arrachant aux emhrassements de sa famille). — Adieu ! Adieu !...
Il rentre dans sa chambre. Les princesses remontent chez elles, avec la reine et le dauphin. Cléry veut continuer à soutenir Madame Royale. Mais les municipaux l'arrêtent à la seconde marche et le forcent de rentrer. Quoique la porte de chêne et la porte de fer du second étage soient fermées, on continue d'entendre les cris et les gémissements dans cet escalier tournant, si étroit que deux personnes ont peine à s'y croiser.
Le Roi [rentrant dans la tourelle^ et s\idressant à Vabbé de Firmont). — Ah ! Monsieur, quelle entrevue que celle que je viens d'avoir ! Faut-il donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé ? Mais c'en est fait, oublions tout le reste pour ne penser qu'à l'unique affaire de notre salut ; elle seule doit en ce moment
concentrer toutes mes affections et mes pensées.
L'abbé de Firmont n'a plus qu'une idée, celle de procurer à son pénitent la sainte communion dont il est depuis si longtemps privé. L'abbé aurait pu la lui apporter en cachette, comme on est obligé de le faire alors à tous les fidèles qui sont retenus chez eux ; mais la fouille exacte qu'il fallait subir en entrant au Temple et la profanation qui en eût été infailliblement la suite ont été des raisons suffisantes pour dissuader l'abbé de ce projet. Il ne lui reste donc plus d'autre ressource que de dire la messe dans la chambre de Louis XVI, s'il en peut trouver le moyen.
L'abbé de Firmont. — Sire, je vous supplie de me donner carte blanche. Je vous promets que j'y mettrai prudence et discrétion.
Le Roi. —Allez, Monsieur, mais je crains que vous ne réussissiez pas ; car je connais les hommes auxquels vous allez avoir affaire ; ils n'accordent que ce qu'ils ne peuvent refuser.
L'abbé de Firmont descend dans la salle du Conseil, et y forme sa demande au nom du roi.
Un Commissaire. — Où trouver un prêtre à l'heure qu'il est ? Et quand nous en trouverions, comment faire pour se procurer des ornements ?
L'Abbé. — Le prêtre est tout trouvé, puisque me voici ; et, quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira ; il ne s'agit que de les envoyer chercher ; du reste, ma demande est juste, et ce serait aller contre vos principes que de la refuser.
Un Commissaire (après avoir insinué que, sous prétexte de donner la communion au roi, on p ourr ait F empoisonner).— L'histoire nous fournit assez d'exemples à cet égard pour nous engager à être circonspects.
L'Abbé. — La fouille exacte à laquelle je me suis soumis en entrant ici a dû vous prouver que je ne porte pas de poison sur moi ; si donc il s'en trouvait demain, c'est de vous que je l'aurais reçu, puisque tout ce que je demanile doit passer par vos mains.
Le Président {après une délibération des commissaires). — Citoyen ministre du culte, le Conseil a pris en considération la demande que vous lui avez faite au nom de Louis Capet, et il a été résolu que sa demande étant conforme aux lois qui déclarent que les cultes sont libres, elle lui sera accordée. Nous y mettons cependant deux conditions : la première, que vous dresserez à l'instant une requête constatant votre demande et signée de vous ; la seconde, que tout exercice de votre culte sera achevé demain à sept heures, parce qu'à huit heures précises Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution.
Dix heures du soir. — L'abbé de Firmont remonte dans la chambre du roi, et lui annonce que le lendemain matin il lui dira la messe.
Le roi et l'abbé passent dans la tourelle, et y restent jusqu'à minuit et demi. C'est le moment de la confession. Le roi rentre ensuite dans sa chambre, et dit à Cléry, en se couchant : « Cléry, vous m'éveillerez à cinq heures ».
Louis XVI s'endort. Au-dessus de la chambre où il goûte son dernier sommeil, avant le sommeil de la tombe, Marie- Antoinette veille. Jamais insemnie plus cruelle. La malheureuse reine s'est jetée tout habillée sur son lit. Elle tremble toute la nuit de froid et de douleur.
Le roi dort profondément
Cinq heures du matin. — Le Roi {à Cléry en se réveillant). — Cinq heures sont-elles sonnées ?
Cléry. — Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule.
Le Roi. — J'ai bien dormi, j'en avais besoin, la journée d'hier m'avait fatigué. Où est M. de Firmont ?
Cléry. — Sur mon lit.
Le Roi. — Et vous, où avez- vous passé la nuit ?
Cléry. — Sur cette chaise.
Le Roi. — J'en suis fâché.
Cléry. — Ah ! Sire, puis-je penser à moi dans ce moment ?
Le Roi (après s'' être habillé). — Allez chercher M. de Firmont.
Louis XVI et l'abbé de Firmont passent dans la tourelle, où ils restent environ une heure.
Pendant ce temps, Cléry place une commode au milieu de la chambre du roi, et la prépare en forme d'autel pour dire la messe.
Six heures un quart. — On ouvre la porte de l'appartement de la reine, où l'on vient chercher un livre
de prières pour la messe du roi. La famille royale croit alors qu'on va la faire descendre et lui permettre de voir une dernière fois celui qu'elle aime si tendrement. Erreur, la porte se referme.
L'abbé de Firmont a revêtu les habits sacerdotaux.
Le Roi {à Cléry). — Pouvez- vous servir la messe ?
Cléry. — Oui, Sire, mais je n'en sais pas les réponses par cœur.
Louis XVI, qui tient un livre en main, l'ouvre, y cherche la messe, et le remet à Cléry, puis il prend pour lui un autre livre.
Le prêtre paraît. Les municipaux se retirent dans l'antichambre. Cléry ferme un des battants de la porte. Le roi s'agenouille, la messe commence.
« Je m'approcherai de l'autel de Dieu. Introiho ad altare Dei. Jugez-moi, Seigneur, et soutenez ma cause contre une nation impie. Jiidica me Deus, et discerne caiisam meam de gente non sancta. Notre secours est dans le nom du Seigneur. Ad/utorium nostrum in nomine Domini...
« Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel et paix aux hommes de bonne volonté : Gloria in excelsis Deo^ et pax hominihiis honœ i^oliintatis ! >î Hélas ! les hommes de bonne volonté, où sont-ils ?
Le prêtre offre le calice : « Je laverai mes mains avec les justes. Loi^aho inter innocentes. 0 Dieu, ne perdez pas mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes de sang... Orate^ fratres. Priez, mes frères, que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le père tout-puissant... Sursum corda. » Qu'il n'y ait plus autour de moi ni vaines plaintes, ni amollissantes paroles ! 0 Dieu ! je veux maintenant m'oublier moi-même, et perdre la vue de ma misère, pour
ne plus regarder que vous seul. « Siirsum corda. Élevons nos cœurs. Sanctus, Sanctus. » Qu'il est bon d'habiter un moment par avance le lieu où retentit le cantique éternel des anges, des archanges et des séraphins 1
Mémoire des vwants. Souvenez-vous, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes. Vous me permettrez, en vertu de cette communion qui relie entre elles toutes les âmes justifiées par votre amour, de vous offrir mes souffrances pour tout le bien spirituel et même corporel de tous ceux qui me sont chers, et dont je rappelle en ce moment le souvenir.
Consécration. Tout est prêt pour l'acte suprême du sacrifice. Vous êtes constitué. Seigneur, dans un véritable état de victime immolée.
Communion. Ce n'est plus moi qui m'immole, ce n'est plus moi qui meurs. C'est Jésus-Christ qui souffre, s'immole et meurt en moi. Communion à la sainte mort de Jésus ! Mort unie à sa mort ! Mort plus féconde que toutes les vies ! Le saint sacrifice est consommé. Allez, la messe est dite. Jte^ missa est.
L'abbé de Firmont sort pour ôter ses habits sacerdotaux.
Le Roi. — Cléry, je suis content de vos soins.
Cléry. — Ah ! Sire, que ne puis-je par ma mort désarmer vos bourreaux et conserver une vie si précieuse aux bons Français ! Espérez, Sire, ils n'oseront vous frapper.
Le Roi. — La mort ne m'effraie point, j'y suis tout préparé. Mais vous, ne vous exposez pas ; je vais demander que vous restiez près de mon fils ; donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour ; rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines que j'éprouve des
malheurs qu'il ressent ; un jour peut-être il pourra récompenser votre zèle.
Gléry. — Ah ! mon maître, ah ! mon roi, si le dévouement le plus absolu, si mon zèle, si mes soins ont pu vous être agréables, la seule récompense que je désire de Votre Majesté, c'est de recevoir votre bénédiction. Ne la refusez pas au dernier des Français resté près de vous.
Le Roi {après avoir donné sa bénédiction à Cléry et V avoir pressé dans ses bras). — Faites-en part à toutes les personnes qui me sont attachées. Dites aussi à Turgy que je suis content de lui. Ne donnez aucun soupçon contre vous. Tenez, voici une lettre que Pétion m'a écrite lors de votre entrée au Temple, elle pourra vous être utile pour rester ici.
Cléry baise la main de Louis XVL Puis il sort.
Le Roi. — Adi?eu î Adieu !
Cléry, rentrant dans sa chambre, y trouve l'abbé de Firmont.
L'Abbé. — Quel prince ! Avec quelle résignation, avec quel courage il va à la mort ! Il est aussi calme, aussi tranquille, que s'il venait d'entendre la messe dans son palais et au milieu de sa cour !
Cléry. — Je viens d'en recevoir le plus touchant adieu ; il a daigné me promettre de demander que je restasse dans cette tour auprès de son fils. Lorsqu'il sortira, Monsieur, je vous prie de le lui rappeler, car je n'aurai plus le bonheur de le voir en particulier.
L'Abbé. — Soyez tranquille.
Le dénouement approche. Les ombres de la nuit se dissipent peu à peu. Voici l'aurore du jour fatal, du jour que, dans le cours des siècles, peuples et rois n'oublieront jamais.
Louis XVI vient de communier. Dieu lui-même l'a armé d'une force inébranlable. L'échafaud sera pour le martyr le piédestal de l'immortalité. Il entre dans la tourelle, et y achève ses prières, puis il fait chercher l'abbé.
— Mon Dieu, lui dit-il, que je suis heureux d'avoir conservé mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant ? Mais, avec eux, que la mort doit me paraître douce ? Oui, il existe en haut un juge incorruptible, qui saura bien me rendre la j-ustice que les hommes me refusent ici-bas.
Depuis que le jour commence à paraître, on bat la générale dans toutes les sections de Paris. Ce mouvement extraordinaire se fait entendre très distinctement dans la tour.
Le Roi. — C'est probablement la garde nationale qu'on commence à rassembler.
Des détachements de cavalerie entrent dans la cour du Temple.
Le Roi. — Il y a apparence qu'ils approchent.
Sept heures. — C'est le moment que Louis XVI a fixé, la veille, comme celui d'un suprême rendez-vous avec sa famille. Il se rappelle sa promesse.
L'Abbé. — Sire, je vous supplie de ne pas mettre la reine à une épreuve qu'elle n'aurait pas la force de soutenir.
Le Roi {après une courte hésitation). — Vous avez raison, ce serait lui donner le coup de la mort ; il vaut mieux me priver de cette douce consolation, et la laisser vivre d'espérance quelques moments de plus.
Le roi sort de la tourelle, rentre dans sa chambre, appelle Cléry, et le tire dans l'embrasure de la croisée.
— Vous remettrez ce cachet à mon fils, cet anneau à la reine ; dites-lui bien que je le quitte avec peine. Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille ; vous le lui remettrez aussi. Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassements ! Je vous charge de leur faire mes adieux.
Un Municipal {au roi). — Vous avez désiré des ciseaux ; avant d'en faire la demande au Conseil, il faut savoir ce que vous en voulez faire.
Le Roi. — C'est pour que Cléry me coupe les cheveux.
Après une demi-heure de délibération, la demande est refusée.
Le Roi {rentrant dans la tourelle où il retrouve Vabbé). — Ces gens-là voient partout des poignards ; ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal. Me tuer serait une faiblesse ; non, puisqu'il le faut, je saurai mourir.
Neuf heures. — Les portes s'ouvrent avec fracas. Santerre, accompagné de sept ou huit municipaux, entre à la tête de dix gendarmes. Il les range sur deux lignes.
Le Roi. — Vous venez me chercher ?
Santerre. — Oui.
Le Roi. — Je suis en affaire, attendez-moi là, dans une minute je serai à vous.
Il rentre dans la tourelle, en ferme la porte, et se jette aux genoux de son confesseur.
Le Roi. — Tout est consommé, Monsieur, donnez-
moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin.
Un Municipal {à Clèry). — Disposez- vous à accompagner Louis Capet pour le déshabiller sur Téchafaud.
Un autre Municipal. — Non, vous ne sortirez pas, le bourreau est assez bon pour lui.
Louis XVI, sortant de la tourelle, s'avance vers la troupe qui est au milieu de la chambre à coucher.
Tous les municipaux gardent leur chapeau sur la tête.
Le Roi {tenant à la main son testament et s\idressant au municipal Jacques Roux, prêtre jureur). — Je vous prie de remettre ce papier à la reine, à ma femme.
Jacques Roux. — Cela ne me regarde point, je suis ici pour vous conduire à Téchafaud.
Le Roi [s' adressant au municipal Gobeau). — Remettez ce papier, je vous prie, à ma femme ; vous pouvez en prendre lecture, il y a des dispositions que je désire que la Commune connaisse.
Gobeau prend le testament.
Cléry présente au roi une redingote.
Le Roi. — Je n'en ai pas besoin, donnez-moi seulement mon chapeau.
Cléry remet le chapeau.
Le Roi. — Je recommande aussi à la Commune Cléry, mon valet de chambre, des services duquel je n'ai qu'à me louer. On aura soin de lui donner ma montre et tous mes effets, tant ceux qui sont ici que ceux qui ont été déposés à la Commune ; je désire également qu'en récompense de l'attachement qu'il m'a témoigné, on le fasse passer au service de la reine, ma femme.
Point de réponse.
Le Roi (cfun ton ferme à Santerre). — Partons.
Louis XVI descend l'escalier, et dit dans le vestibule à Mathey, concierge de la tour : « Mathey, j'ai eu un peu de vivacité avant-hier envers vous, ne m'en voulez pas ». Il traverse la première cour à pied, et se retourne deux fois vers la tour comme pour envoyer un adieu suprême à tout ce qu'il a de plus cher au monde. A l'entrée de la seconde cour, se trouve une voiture de place, deux gendarmes tiennent la portière. A l'approche du roi, l'un d'eux y entre le premier, et s'assied sur le devant ; le roi monte ensuite et se met dans le fond avec son confesseur ; l'autre gendarme entre le dernier dans la voiture, et ferme la portière. C'en est fait, voilà le martyr parti pour le lieu du supplice.
Il est parti, sa famille n'en sait rien, personne ne l'avertit de ce qui se passe. Depuis sept heures du matin, Marie-Antoinette, ses enfants, sa belle-sœur frémissent ; il avait si formellement promis de les revoir encore à sept heures. Sept heures ont sonné, huit heures, neuf heures et il n'a point paru. Serait-il déjà mort ? Non, non, ce n'est pas possible, tout cela c'est un mauvais rêve, un cauchemar. S'il est parti, il reviendra. Une nation loyale, chevaleresque, généreuse comme la nation française, ne laissera pas s'accomplir ce forfait exécrable. On va le délivrer dans le trajet du Temple à la place du supplice ; il parlera, fût-ce même sur l'échafaud et la foule, entendant la voix auguste de son roi, va l'arracher aux assassins... Mais s'il n'allait pas revenir ? Doute cruel, angoisse inexprimable 1... Hélas ! il ne reviendra pas. Ils le tueront. Qui sait ? Ils l'ont peut-être déjà tué. Pauvre Marie- Antoinette ! Pauvres enfants ! Pauvre Madame Elisabeth !
Le martyr continue sa route, voie du Calvaire. Resserré dans la voiture, où il ne pourrait parler à son confesseur sans être entendu des deux gendarmes qui sont devant lui, il a pris le parti du silence. L'abbé de Firmont lui présente son bréviaire. Louis XVI le prend avec plaisir et désire que Fabbé lui indique les psaumes qui conviennent le mieux à sa situation ; il les récite alternativement avec son confesseur. Les gendarmes, sans ou\Tir la bouche, paraissent confondus de la piété tranquille d'un roi qu'ils n'avaient jamais vu de si près. Ah ! combien le condamné ne trouvera-t-il pas dans les saintes Écritures de passages s'appliquant à lui-même ! « Ne vous taisez pas, ô mon Dieu, sur le sujet de mon innocence, car la bouche du pécheur et la bouche de l'homme trompeur se sont ouvertes... Ils m'ont fait la guerre sans aucun motif. Au lieu qu'ils devaient m'aimer, ils me déchiraient par leurs médisances ; mais, pour moi, je me contentais de prier... Ils m'ont fait plusieurs maux, au lieu du bien que je leur ai fait, et leur haine a été la récompense >de l'amour que je leur portais... » (Psaume cviii). Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible : Libéra me^ Domine^ de morte œterna in die illa tremenda. C'est un jour de calamité et de misère, un grand jour plein de terreur et d'amertume : Dies illa^ dies irœ, calamitatis et miseriœ^ dies magna et amara valde. Mais c'est aussi un jour d'espérance immortelle : Spes illorum immortalitate plena est.
Le temps est sombre, nébuleux ; les boutiques sont fermées. Une foule de citoyens armés sont sur les boulevards où passe le condamné. Des crieurs publics vendent déjà par milliers d'exemplaires la complainte sur la mort de Louis le dernier. Cette complainte est
contre Louis XVI. Mais en même temps circule une autre romance de Palissot, romance qui se vend aussi beaucoup et qui implore la pitié des Français pour le roi martyr.
Français, je suis né votre roi, Du droit de mes ancêtres :
Verrez-vous couler sans effroi Le pur sang de vos maîtres ?
Un jour, vous pleurerez, Français, En lisant mon histoire.
Je jouirai de vos regrets Au séjour de ma gloire.
Mais en offrant à Dieu pour vous Le sang qu'on va répandre.
Des traits du céleste courroux Je saurai vous défendre.
Je lui dirai : Dieu de bonté.
Sauve un peuple infidèle, Tu mourus pour l'iniquité J'ai suivi mon modèle.
Délicta majorum immeritus lues. C'est comme une application de la doctrine du péché originel. L'humble Louis XVI paie pour l'orgueilleux Louis XIV ; le chaste Louis XVI paie pour le débauché Louis XV. L'homme vertueux entre tous, l'époux irréprochable, le tendre père, le roi bienfaisant, humain, généreux, est la victime expiatoire de tout un siècle. C'est ce roi si chrétien qui paie pour les libres penseurs, pour les matérialistes, pour les athées ; c'est cet homme d'édification qui paie pour tous les égoïsmes, tous les scan-
dales, toutes les impiétés, toutes les orgies de son époque. Je me souviens de ces paroles du premier sermon de Bossuet pour le Vendredi saint : ;'. Vous serez attaché en croix, où Dieu, vous montrant sa face irritée, viendra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tête ; vous avez pris sur vous nos iniquités, vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette sans remise ». Et alors la victime est en prière ; étant en agonie, il priait longtemps : Fastiis in agonia prolixius orabaî. Et l'on peut dire du roi comme de son divin Maître : c II ne murmure pas quand on le frappe, jusqu'à ce cri confus qui forme le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée, par où elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force. Jésus ne veut plus se le permettre... Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement : Tradebat aiitem jiidicantl se injuste ».
Oh ! quelles sont imposantes ces funérailles d'un vivant ! Quel cortège, ce cortège funèbre ! L'escorte est composée de plusieurs détachements de cavalerie et de beaucoup de canons qu'on traîne devant et derrière cette voiture, qui est presque un corbillard. Ordre a été donné à tous les locataires de tenir fermées toutes les croisées donnant sur le parcours, qui est bordé par une double haie de gardes nationaux ou de soldats. La grande majorité des Parisiens voudraient le salut du roi, mais la Terreur est là qui veille. Les tambours ne cessent de battre pendant la route pour couvrir la voix de quiconque voudrait pousser un cri de pitié, et cependant l'abbé de Firmont espère encore. Deux jeunes gens d'un nom très connu sont venus le pré-
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venir la veille, qu'un grand nombre de personne dévouées à Louis XVI ont résolu de l'arracher de vive force des mains de ses bourreaux. L'abbé conservera donc une lueur d'espoir jusqu'au pied de la guillotine.
Tout à coup, au moment où le cortège passe sur les boulevards dans l'espace compris entre la porte Saint- Martin et la porte Saint- Denis, sept ou huit jeunes gens, qui débouchent de la rue Beauregard, fendent la foule, et se précipitent vers la voiture, le sabre à la main, en criant : « A nous ceux qui veulent sauver le roi ! » De ce nombre est le royahste intrépide, le baron de Batz, suivi de son secrétaire, Devaux.
Chevaleresque et stérile tentative ! Personne n'ose suivre les courageux conspirateurs. Voyant que leur voix ne trouve pas d'écho, ils renoncent à leurs projets, et retournent dans les rues voisines. Mais un détachement de gendarmes les poursuit. Pendant que l'insaisissable baron de Batz parvient à s'échapper, plusieurs de ses complices sont atteints, et ils paieront de leur tête leur généreuse audace.
Louis XVI ne s'est pas même aperçu de ce qui vient de se passer. Il continue à lire les prières des agonisants : « Proficiscere anima christiana. Ame chrétienne, pars de ce monde au nom de Dieu, le Père tout-puissant qui t'a créé, au nom de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant qui a souffert pour toi, au nom du Saint-Esprit, qui est descendu sur toi. Deus misericors. O Dieu plein de miséricorde et de clémence, Dieu, qui, par votre infinie bonté remettez les offenses de ceux qui en ont un repentir sincère, et qui effacez jusqu'à la trace de leurs péchés, jetez un regard favorable sur votre serviteur qui vous confesse avec douleur ses fautes passées et qui, du fond de son cœur, vous en demande le
pardon, daignez écouter sa prière. Commendo te... Puisses- tu ignorer toujours l'horreur des ténèbres, des tourments et des flammes éternelles ! Que le démon et ses monstres se reconnaissent vaincus, en te voyant paraître accompagné par les anges ; qu'à ton approche cette troupe infernale se précipite dans l'éternel chaos 1 Qu'elle laisse libre de tout obstacle le chemin qui te conduit au ciel ! Que Jésus-Christ, qui a souffert et qui est mort pour toi, te délivre de la mort éternelle ! Qu'il te place dans son paradis, pour y jouir d'un bonheur que rien ne pourra plus troubler ! Que ce bon pasteur te reconnaisse pour une de ses brebis, et te place, avec les élus, à sa droite ! Puisses-tu voir ton Rédempteur face à face, puisses-tu contempler sans cesse le Dieu de toute vérité et partager avec les bienheureux, dans les siècles, les joies ineffables de cette contemplation divine ! Ainsi soit-il. »
La voiture est partie du Temple depuis une heure. Elle arrive à l'embouchure de la rue Royale. Voilà l'ancienne place Louis XV, la place de la Révolution. Les toits des maisons de la rue Royale, la place, les branches des arbres des Champs-Elysées, les terrasses des Tuileries, les parapets de la Seine, le pont Louis XVI, tout est couvert d'une foule énorme. On dirait que ces milliers d'assistants ne veulent croire au supplice d'un roi que s'ils l'ont vu de leurs propres yeux. Au milieu de la place apparaît le piédestal d'où a été enlevée la statue de Louis XV. Entre ce piédestal et l'avenue des Champs-Elysées apparaît l'échafaud. A chacune des issues de la place sont braqués des canons. Il y a comme une forêt de baïonnettes. Les régiments de la garnison de Paris forment le carré autour de la guillotine. Tout près, par un privilège spécial, sont les
meneurs les plus violents du club des Jacobins et de celui des Cordeliers. La voiture vient de s'arrêter à quelques pas de l'échafaud. Le roi, s' apercevant qu'elle a cessé de rouler, lève les yeux qu'il tenait attachés sur son livre de prières. Il se retourne et dit à son confesseur :
— Nous voilà arrivés, si je ne me trompe.
Un des valets de bourreau ouvre la portière. Le roi, appuyant la main sur le genou de son confesseur :
— Messieurs, je vous recommande Monsieur que voilà ; ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je vous charge d'y veiller.
Les exécuteurs ne répondirent rien. Le roi veut reprendre d'un ton plus haut. Un valet de bourreau, lui coupant la parole :
— Oui, oui, nous en aurons soin, laissez-nous faire.
Le roi descend de voiture. Trois exécuteurs l'entourent, et veulent lui ôter ses habits. Il les repousse avec noblesse, et se déshabille lui-même. Il défait son col, sa chemise, et s'arrange de ses propres mains. Les exécuteurs, que son attitude a déconcertés un moment, l'entourent de nouveau et veulent le lier.
Le roi {retirant ses mains avec vivacité). — Que prétendez-vous ?
Un EXÉCUTEUR. — Vous lier.
Le roi {d'un ton d'indignation). — Me lier? Non, je n'y consentirai jamais. Faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas ; renoncez à ce projet.
Les exécuteurs insistent. Ils élèvent la voix. Le roi se retourne vers son confesseur, et le regarde fixement, comme pour lui demander conseil.
L'Abbé de Firmont. — Sire, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense.
Le roi {levant les yeux au ciel). — Assurément, il ne faut rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront.
Se retournant du côté des exécuteurs :
— Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie.
On lie les mains du roi. Il gravit l'échafaud, en s' appuyant sur le bras de son confesseur, parce que les marches sont très raides à monter. Arrivé à la dernière marche, il s'échappe des mains de l'abbé, traverse d'un pas ferme toute la largeur de l'échafaud, impose silence d'un regard aux tambours placés vis-àvis de lui, et, d'une voix si forte, qu'elle est entendue jusqu'au Pont-Tournant, il prononce ces paroles :
« Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ».
Un frémissement parcourt la foule. Le roi veut continuer. Alors on ordonne aux tambours de battre. Un roulement prolongé couvre la voix du martyr et le murmure de la multitude. Le roi se place sous le couperet. La planche chavire, la hache glisse, la tête tombe. Il est dix heures un quart.
C'en est fait, mais le grand écrivain démocrate, Edgar Quinet, a bien raison de le dire : « Tous les tambours de Santerre n'ont pu étouffer les paroles du roi, ni les empêcher de retentir dans la postérité. Louis XVI seul a parlé de pardon, du haut de cet échafaud où tous les autres devaient apporter des pensées de vengeance et de désespoir. Par là, il semble encore régner sur ceux qui vont le suivre dans la mort avec les passions et les fureurs de la terre. Lui seul parait en
être détaché, déjà posséder le ciel, quand les autres se disputent, jusque sous le couteau, des lambeaux de partis déchirés. Samson a beau montrer au peuple la tête de Louis XVI, la tourner à tous les bouts de l'horizon, il n'a décapité qu'un homme, non un système, et à qui doit servir ce spectacle ? La monarchie y perd moins que la république ».
Un citoyen monte sur la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le sang de la victime, qui s'est amassé en abondance, il en prend des caillots plein la main, et en asperge par trois fois la foule des assistants qui se pressent au pied de l'échafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front. « Frères, dit-il, en faisant cette aspersion, frères, on nous a manacés que le sang de Cap et retombera sur nos têtes. Eh bien, qu'il y retombe ! RépubUcains, le sang d'un roi porte bonheur ! » C'est l'évangile de la Passion ! « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. »
Des jacobins s'embrassent autour de l'échafaud. Ils chantent, ils dansent en rond. Les cris de la place retentissent jusque dans la salle du Manège, où la Convention est en séance. Cependant l'immense majorité de la population parisienne est dans la stupeur. Le brouillard s'est épaissi. Les magasins restent fermés. Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants ont couru tremper dans le sang de Louis XVI, les uns leurs sabres, les autres leurs mouchoirs. Son habit a été déchiré en petits morceaux qu'une foule de mains se disputaient, comme pour faire une application nouvelle de cette parole du prophète, citée dans l'évangile de la Passion : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements. » Mais tous n'agissaient point par la haine. Si, pour les uns, ces morceaux d'étoffe étaient des motifs de fureur,
pour les autres, c'étaient de saintes reliques. La terreur planait sur la ville. Les honnêtes gens n'osaient se montrer dans la rue, on avait peur de s'entre-regarder. « Le jour de la mort du roi, a dit M"^^ Elliott dans son journal, fut le plus triste que j'aie jamais vu. Les nuages mêmes semblaient pleurer. »
Et Marie- Antoinette ne savait rien encore. Les municipaux, si cruels qu'ils pussent être, n'ont pas eu le courage de lui dire ce qui se passait. Hélas ! vingt- trois ans plus tôt, jour pour jour, — le 21 janvier 1770 — elle recevait à Vienne son anneau nuptial. Et le 21 janvier 1782 — il y a onze ans — la ville de Paris donnait des fêtes magnifiques pour célébrer la naissance du premier dauphin. Quel succès, quels applaudissements, quelles ovations, quels cris d'enthousiasme, quand la reine paraissait, ce jour-là, sous le portique de Notre-Dame, ou quand elle gravissait, avec sa démarche de déesse, le grand escalier de l'Hôtel de ville 1 Le soir, tout Paris était illuminé. La place Vendôme, la place Louis XV, le palais Bourbon, étincelaient de mille feux. Les décorations de l'Hôtel de ville rayonnaient avec leurs vases d'or remplis de lis, leurs étoffes cramoisies, leurs balustrades et leurs orchestres. Le feu d'artifice représentait le temple de l'Hymen. Devant le portique, on voyait la France recevant des mains de Dieu l'auguste enfant qui venait de naître. Hélas! et maintenant!... De minute en minute l'anxiété, les angoisses de la reine redoublent. Mais qu'entend- elle ? Des clameurs de joie, des cris de Vive la république ! retentissent devant le donjon du Temple. La prisonnière comprend, elle est veuve ; tout est consommé 1...
Bossuet a dit, dans le premier sermon sur le Vendredi saint : « La douleur a ses eaux amères qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'âme : elle a ses vagues impétueuses qu'elle pousse avec violence ; elle s'élève par ondes ainsi que la mer, et lorsqu'on la croit apaisée, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer et le prophète dit expressément de celle du Fils de Dieu dans la passion : Magna est sicut mare contritio tua. » Telle était la douleur de Marie-Antoinette. Figurez-vous ce qu'elle souffrait dans son corps, dans son âme, cette veuve submergée par le regret, l'indignation, le désespoir, qui, tremblant de froid et de chagrin, grinçait des dents, avait les yeux brûlés, épuisés, consumés par les larmes. Elle s'écriait comme Jérémie : « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher ; la royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amèrement, n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors, mais je sens en moi une mort semblable »,
Jetez un regard sur l'intérieur de la tour du Temple, dans la nuit du 21 au 22 janvier. Il est deux heures du matin. La reine, sa fille et sa belle-sœur veillent et pleurent ; elles regardent le dauphin qui dort, u Le pauvre enfant, dit Marie-Antoinette, a maintenant l'âge qu'avait son frère, lorsqu'il mourut à Meudon. Heureux ceux de notre maison qui sont morts les premiers ! Ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille. »
Dans la chambre voisine couchent le geôlier Tison et sa femme ; en entendant causer dans la chambre de la reine, ils se le vent, et réveillent les municipaux de service. Madame Elisabeth entr'ou^Te la porte : « De grâce, dit-elle avec douceur, permettez-nous de pleurer en paix ».
22 janvier. — La nuit horrible s'est passée, un jour pâle et lugubre pénètre entre les barreaux de fer ; le dauphin se réveille.
La reine. — Mon enfant, il faut penser au bon Dieu !
Le dauphin. — Maman, j'y ai bien pensé, mais quand je l'appelle, c'est toujours mon père qui descend devant moi.
Ainsi l'ombre de la victime apparaît à son fils, elle apparaît aussi à ses bourreaux. Vergniaud a raconté que, dans la nuit du 21 au 22 janvier, l'image sanglante du roi s'est dressée devant lui comme un spectre, dont la tête coupée murmurait le mot de reproche et de pardon. Des mères, des sœurs, des filles, des femmes de Conventionnels ont éclaté en imprécations contre leurs fils et leurs frères, leurs pères et leurs maris. A la nouvelle de la consommation du supplice, des femmes se
sont précipitées du toit de leur maison dans la rue, d'autres des ponts de Paris dans la Seine ; un militaire décoré de la croix de Saint-Louis est mort de douleur. Un libraire, nommé Vente, autrefois attaché aux Menus-Plaisirs, est devenu fou. Un perruquier de la rue Sainte-Catherine s'est coupé le cou avec un rasoir (1).
O reine infortunée ! Si des inconnus, des gens à qui Louis XVI n'avait jamais parlé ont perdu la raison, en apprenant sa mort ; si d'autres, à cette nouvelle, se sont tués par désespoir, que doit-il donc se passer dans son cœur, à elle, sa femme, à elle, la mère de ses enfants !
Le premier moment des grandes douleurs est une courte période d'exaltation fiévreuse qui, pour quelques instants, donne au corps, comme à l'âme, une énergie surnaturelle. On se croit encore le jouet d'un rêve. On serait tenté de penser que le malheur n'est pas irréparable, et que l'être qu'on pleure va ressusciter. Puis, après cette surexcitation des premières heures, arrive l'accablement ; en se familiarisant avec sa douleur, l'âme en comprend l'immensité ; le vertige a cessé, les yeux peuvent mesurer l'abîme. Madame Royale a dit : « Rien n'était capable de calmer les angoisses de ma mère ; on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur : il lui était devenu indifférent de vivre ou de mourir ». C'est qu'il y a des moments où, même dans l'âme la plus chrétienne, tout fatigue, tout obsède ; où la pensée, au lieu de s'élever dans les hauteurs, rase le sol, comme l'hirondelle avant l'orage. Les yeux deviennent secs, la prière expire sur les lèvres. L'organisme, vaincu par la souf-
(1) Prudhomme, Révolutions de Paris, 15' trimestre, p. 20o.
france, est un ressort brisé. Il ne reste plus de nous qu'un cadavre vivant. Épuisée par trois nuits d'insomnie, Marie-Antoinette était comme pétrifiée, ses yeux ne pouvaient plus supporter la lumière du jour. « Ma mère, nous dit Madame Royale, nous regardait quelquefois avec une pitié qui faisait tressaillir. Heureusement, le chagrin augmenta mon mal, ce qui l'occupa. »
Heureusement I Ce mot échappé par mégarde dans cette image de douleur fait un effet étrange et qu'une parole à la Bossuet n'égalerait pas.
C'est en songeant à ces scènes douloureuses du Temple que M. de Chateaubriand a dit, dans --l^a/a,par la bouche du P.Aubry : « L'habitant de la cabane et celui du palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et Ton s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois » (1).
Quelle gradation dans le chagrin ! Comme la prison elle-même s'est assombrie ! Lors de l'entrée au Temple, on espérait encore, les massacres de septembre n'avaient pas eu lieu. La princesse de Lamballe vivait, Louis XVI était plein de santé. A l'heure de la promenade, on apercevait aux fenêtres des rues voisines bon nombre de visages émus, sympathiques, attendris. Des joueurs de vielle, des chanteurs ambulants, des passants royalistes jouaient ou fredonnaient des refrains monarchiques. De tout cela plus rien. Les prisonniers ne vont plus dans le jardin ; Marie- Antoinette n'a pas le courage de le descendre, ce petit escalier tournant par lequel autrefois elle se rendait chez
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV.
son mari ; cet escalier, il est rempli de trop de souvenirs. La famille royale le parcourait avec tant de rapidité, pour aller prendre le repas en commun ! Oh ! l'escalier qu'on a remonté après la scène déchirante des adieux, l'escalier que Louis XVI a descendu pour se rendre au supplice, Marie- Antoinette en a maintenant horreur ! Plutôt que d'en revoir les marches fatales, elle aime mieux ne pas prendre l'air, rester dans son logis, immobile et comme stupéfaite. « Ma mère, nous dit sa fille, ne voulut plus descendre au jardin, parce qu'il fallait passer devant la porte de la chambre de mon père et que cela lui faisait trop de peine ; mais, craignant que le défaut d'air fasse mal à mon frère et à moi, elle demanda, à la fin de février, à monter sur la tour, ce qui lui fut accordé. »
Le 22 janvier, il y eut sur le registre des arrêtés du Temple ces lignes : « Marie- Antoinette demande pour elle un complet habillement de deuil et, pour sa famille, le plus simple ».
23 janvier. — La demande est accordée.
27 janvier. — On apporte au Temple les vêtements ; la reine, voyant, pour la première fois, ses enfants vêtus de noir, leur dit : « Mes pauvres enfants, vous c'est pour longtemps, moi c'est pour toujours ».
La voilà, Marie-Antoinette, la fille des Césars, la reine de France, la voilà habillée par la république ! Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux retombent sur ses épaules. Un voile noir descend entre les tuyaux et la coiffe ; un petit châle noir liseré de blanc tombe sur une robe également noire, un grand fichu blanc est croisé sur le cou avec une épingle. Les cheveux sont blanchis, le teint est pâle,
les yeux n'ont plus d'éclairs, la bouche n'a plus de sourires.
Je me rappelle les éblouissants portraits de M^^^ Lebrun et de Roslin le Suédois, le velours, les paniers, les longues traînes, les aigrettes, les panaches, les fourrures, les dentelles, les pierreries. Je me souviens de cette description de M^^® Lebrun, peintre avec la plume comme avec le pinceau : « Ce qu'il y avait de plus remarquable dans le visage de la reine, c'était l'éclat de son teint ; je n'en ai jamais vu de plus brillant; brillant est le mot, car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait pas l'ombre. Lors du dernier voyage que je fis à Fontainebleau, je vis la reine dans sa plus grande parure, couverte de diamants et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me parut éblouissante. Sa tête élevée sur son beau cou grec, lui donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. » Je me souviens d'Horace Walpole, écrivant à la suite d'un bal de Versailles : « On ne peut avoir d'yeux que pour la reine. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses. Les Hébé et les Flore, les Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté ; quand elle se meut, c'est la grâce en personne ». Où sont- ils, les beaux jours de Marie- Antoinette ? Entre la reine d'autrefois et la prisonnière d'aujourd'hui il y a la même différence qu'entre la journée d'été la plus rayonnante, la plus magnifique, et la journée d'hiver la plus glaciale, la plus mélancolique, la plus sombre. Le soleil de cette existence s'est éteint ; maintenant, c'est la nuit à jamais. Mais dans cette nuit profonde que de majesté encore 1 Comme Marie Stuart, Marie- Antoi-
nette a une telle puissance de séduction, qu'elle se fera admirer même de ses geôliers, même du bourreau. De loin, on la calomnie, on l'insulte ; de près, on la vénère. Elle avait, d'un sourire, subjugué Mirabeau, et le grand tribun s'était écrié, en jurant de la défendre : « Madame, la monarchie est sauvée ». Barnave n'avait pas été moins ému : « Madame, lui avait-il dit, la voyant pour la dernière fois, je suis bien sûr de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main ». — « Eh bien (c'est Sainte-Beuve qui en fait la remarque), tout homme qui aura dans le cœur quelque chose de la générosité d'un Barnave, éprouvera la même impression, et, s'il faut le dire, la même conversion que lui, en approchant de cette noble figure si outragée. »
Hélas ! ce qu'il faut plaindre, ce n'est pas le roi martyr, c'est sa veuve. A lui s'appliquent déjà ces belles paroles de l'Ecriture : «Le juste a paru mort aux yeux des insensés, et ils ont regardé sa sortie de ce monde comme une véritable ruine. Mais il est en paix, car Dieu, l'ayant aimé à cause de sa justice, l'a transféré d'entre les pécheurs parmi lesquels il vivait, afin que son esprit ne fût pas corrompu par leur malice ni son âme séduite par leurs artifices ». Mais elle, elle est morte à la terre, et ne jouit pas encore du ciel. Ah ! si elle pouvait ne vivre que pour les choses d'en haut ! Cependant un dernier lien, un lien sacré la retient ici-bas : c'est l'amour maternel. Peu lui importe son propre sort ; mais le sort de ses enfants, elle ne peut s'en désintéresser. C'est pour cela, pauvre femme, qu'elle va encore, comme une naufragée, se raccrocher d'une main
mourante aux débris emportés par les flots. C'est pour cela qu'au milieu de sa détresse elle va laisser je ne sais quelle vague et imperceptible lueur d'espoir pénétrer dans les froides ténèbres de sa prison. C'est pour cela qu'elle va prêter l'oreille aux chuchotements d'amis mystérieux et fidèles qui veulent absolument arracher la famille royale à ses fers. La reine ne daignerait même pas s'occuper de sa délivrance ; la mère ne veut rien avoir à se reprocher. S'il s'agit de sauver ses enfants, les chimères les plus invraisemblables lui paraissent des possibilités et elle se jette avec ardeur dans les projets de déli\Tance qu'on fait luire à ses yeux rougis par les larmes. Les romanciers n'ont rien inventé de plus saisissant, de plus pathétique, que les tentatives folles et sublimes de ces héros obscurs du dévouement, qui essayèrent de faire des miracles.