‹ La dernière année de Marie-AntoinetteChapitre 7 sur 23 · UN PROJET D EVASION · texte numérisé non relu

UN PROJET D EVASION

Tant de gens brûlent ce qu'ils ont adoré, tant de courtisans se changent non seulement en ennemis, mais en insulteurs ; il y a dans l'histoire tant de lâchetés, de trahisons, de défaillances, d'ingratitudes, d'apostasies, qu'il est juste que la nature humaine soit parfois réhabihtée par des traits de dévouement, d'abnégation et de grandeur d'âme. Burke,le grand orateur anglais, a dit en parlant de Marie-Antoinette : « Dans une nation renommée par son esprit de civilisation et ses mœurs pleines d'élégance et de galanterie, chez un peuple d'hommes d'honneur et de chevaliers, j'eusse pensé que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la venger, je ne dirai pas d'une insulte, mais d'un regard qui se serait levé sur elle sans respect... La source de tous les sentiments généreux et des entreprises héroïques est tarie. Elle est perdue cette délicatesse de principes, cette chasteté d'un honneur sans reproche, qui redoutait la tache la plus légèrejcomme une large blessure. Il a disparu cet honneur qui inspirait le courage, en adoucissant les mœurs, et qui ennoblissait tout ce qu'il touchait. Il

a cessé d'exister ; le siècle de la chevalerie n'est plus ». Non, le temps de la chevalerie n'était point tout à fait passé. Il y avait des cœurs véritablement chevaleresques, qui battaient dans des poitrines d'hommes obscurs, d'hommes du peuple. La chevalerie moderne n'a pas besoin de blason. A défaut de parchemins, elle a son courage, sa vertu. L'armoriai remontant aux croisades ne surpasse pas cette roture, et cette noblesse du cœur vaut la noblesse du sang. Oui, il y eut de pauvres gens qui prirent, auprès de la reine, au poste des plus grands dévouements et des plus grands périls, la place que les champions de l'aristocratie avaient laissée vacante en émigrant. Eux, ces plébéiens inconnus, qui auraient pu abandonner la royauté sans être taxés d'ingratitude, eux qui n'en avaient reçu ni fonctions ni bienfaits, ils allaient être les confesseurs, les martyrs de la foi royaliste. Ces hommes étranges et admirables, dont l'apparition dans le Temple a quelque chose de fantastique et de mystérisux, ces paladins du peuple, qui ne connaissaient point d'obstacles, qui se sentaient capables de braver tous les dangers, d'éviter tous les pièges, de pénétrer dans tous les donjons, de briser toutes les chaînes, ressemblaient à des voyants, à des illuminés soutenus par une force surnaturelle. C'est que sur certaines âmes le malheur excite plus de fascination que la prospérité. Tel homme qui serait resté debout devant Marie-Antoinette triomphante, s'agenouillait devant Marie- Antoinette prisonnière. Tel homme qui aurait regardé d'un œil froid la souveraine sous son manteau royal, frissonnait d'émotion et de respect devant la veuve en deuil, malheureuse et persécutée. La majesté de la souffrance n'at-elle pas en effet plus de grandeur que la majesté du

trône ? Les hommes qui allaient se dévouer pour Marie- Antoinette, et se dévouer jusqu'à la mort, l'avaient vue autrefois dans ses carrosses de gala, avec tout l'appareil du luxe le plus grandiose, et ce spectacle pompeux les avait laissés indifférents. Ils la retrouvaient captive, méprisée, suppliciée, et cette vue leur inspirait une admiration, un attendrissement qui allèrent jusqu'à l'héroïsme.

« Il se rencontre parfois, dans les révolutions, dit Lamartine, de ces individus qui puisent comme une insolence de courage dans l'insolence des événements. Enhardis, égayés presque par la grandeur du péril, la folie de l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la vie, au roman qu'à l'histoire. »

Tel fut le municipal Toulan. Né, en 1761, à Toulouse, dans une condition subalterne, il s'était établi, en 1787, à Paris, comme libraire et marchand de musique. Les idées nouvelles l'avaient d'abord profondément séduit. Son ardeur révolutionnaire et sa faconde méridionale le popularisèrent dans sa section. Le 10 août, il fut nommé membre de la Commune. La haine fougueuse qu'il manifestait contre la royauté le fit choisir comme commissaire au Temple. Il y entra en ennemi acharné de la famille royale ; mais, dès qu'il en eut franchi le seuil, une conversion miraculeuse s'opéra dans son âme. A la vue de Marie- Antoinette, toute sa haine fondit, comme la neige au soleil. Ainsi que l'a dit Lamartine, « c'était une de ces âmes que les émotions jettent du premier coup à l'extrémité opposée de leurs pensées, et qui ne discutent pas contre un sentiment. Avant d'avoir réfléchi, il s'était dévoué dans son cœur.

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