UN PROJET D*ÉVASION
Il parvint à convaincre un de ses collègues du conseil de la Commune, Lepitre, ancien professeur de rhétorique au collège de Lisieux.et à l'entraîner dans un complot d'évasion de la famille royale. Les deux commissaires de service ensemble au Temple tombèrent aux genoux de la reine, et lui offrirent, dans l'ombre de son cachot, un dévouement qu'elle n'aurait peut-être pas trouvé au temps de sa plus grande splendeur.
Un autre courtisan du malheur, celui-là gentilhomme, le chevalier Jarjayes, n'avait, comme Toulan, qu'une pensée : la délivrance de la famille royale. M. de Jarjayes, né en 1745, appartenait à une ancienne famille du Dauphiné. C'était un militaire instruit et remarquable. Xommé maréchal de camp par Louis XVI, et chargé, en 1791, du dépôt de la guerre, il n'avait pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, ^Ime de Jarjayes, était femme de la reine. Aussi dévouée que son mari, elle avait sollicité et obtenu, après le voyage de Varennes, l'honneur de rester aux Tuileries. Cette circonstance, facilitant au général de Jarjayes l'entrée habituelle au château, le mit à même de signaler son zèle, en se chargeant d'une foule de missions secrètes et délicates. Le 10 août il était, avec la famille royale, dans la loge du logographe. Après le meurtre de Louis XVI, il se sentait presque découragé, lorsqu'un inconnu, le 2 février 1793, se présenta chez lui, et demanda à l'entretenir en secret. Les manières et le costume de cet individu annonçaient un révolutionnaire et le général l'examinait avec une sorte d'appréhension. Tout à- coup, — qu'on juge de sa surprise ! — il voit cet homme se précipiter à ses pieds, et le supplier d'entrer dans une conspiration destinée à sauver les prisonniers du Temple. Résigné à
tout événement pour lui-même, mais tremblant qu'un mot, un geste imprudent ne compromette des têtes si chères, M. de Jarjayes repousse d'abord les confidences de l'inconnu. Pour preuve de sa bonne foi, celui-ci tire de sa poche un petit billet et le présenta au général. Le général tressaille : il vient de reconnaître l'écriture de la reine. Le billet est ainsi conçu : « Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous parlera de ma part, en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus. Depuis cinq mois, il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme de l'homme qui est enfermé avec nous. Je ne me fie ni à elle ni à son mari » (1). Le porteur du billet, c'est Toulan. Les deux individus dont il faut se méfier, c'est le geôlier Tison et sa femme. Mais le général n'est pas encore convaincu qu'on ne le trompe, et qu'il n'y a pas là quelque piège. Pour être bien édifié, il demande à Toulan de le faire entrer au Temple, et de lui faciliter une entrevue avec la reine. Toulan regarde la chose comme difficile, mais non comme impossible. Peu de jours après, il apporte à M. de Jarjayes ce second billet de Marie- Antoinette : « Maintenant, si vous êtes décidé à venir ici, il serait mieux que ce fût bientôt. Mais, mon Dieu ! prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la femme qui est enfermée avec nous. » Sous un déguisement qui le rendrait méconnaissable à l'œil même de sa mère, M. de Jarjayes est introduit au Temple par Toulan, et se trouve en présence de la reine. Quelle émotion pour lui et quelle émotion pour Marie- Antoinette, lorsqu'elle revoit ce fidèle serviteur, qui lui rappelle les beaux
(1) Précis des tentatives qui ont été faites pour arracher la reine à la capticitc du Temple, annexé aux Mémoires du baron de Goguelat.
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jours de Versailles ! Où est maintenant l'Œil- de-bœuf ? Quelle différence entre la Galerie des glaces et le donjon du Temple ! M. de Jarjayes risque bien volontiers sa tête pour cet insigne bonheur : apercevoir la reine. Marie-Antoinette frémit elle-même de cette héroïque audace, qui excite au même degré son étonnement et son admiration. Mais il lui semble que la Providence la protège. Elle croit à des miracles futurs. Elle encourage M. de Jarjayes à se fier à Toulan. Les fils de la conspiration vont se nouer sous l'œil même des espions.
Voilà quel est le complot dans la pensée de ses auteurs. Des habits d'hommes seront préparés pour la reine et pour Madame Elisabeth ; Toulan et Lepitre les apporteront par fragments au Temple. On y ajoutera des écharpes tricolores et des cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Il y a un homme, nommé Jacques, qui, chaque matin, vient nettoyer les quinquets et les réverbères et, chaque soir, revient les allumer ; Jacques est ordinairement aidé dans son travail par deux enfants, qui sont à peu près de l'âge et de la taille des enfants de la reine. On ne le met pas dans la confidence du complot, mais voici ce qu'on imagine : C'est entre cinq et six heures du soir que Jacques fait tous les jours sa tournée. Son dernier réverbère est allumé, et lui-même est sorti du Temple, lorsque, à sept heures sonnantes, les sentinelles sont relevées. Eh bien ! après son départ et le renouvellement des factionnaires, un homme déguisé en lampiste passera, gi'âce à une carte d'entrée, sous l'œil des premiers guichetiers. C'est Ricard, un ami de Toulan, qui doit jouer le rôle de lampiste ; Louis XVII et sa sœur auront des vêtements semblables à ceux des enfants
de Jacques, et passeront ces vêtements dans la tourelle^ contiguë à la chambre de la reine, tourelle où Tison et sa femme, n'ont pas l'habitude d'entrer. D'ailleurs, le ménage Tison aura reçu ce jour-là de Toulan du tabac d'Espagne renfermant un narcotique, qui plongera les deux époux dans le sommeil. La reine sortira la première. Vêtue en homme, et montrant sa carte à la sentinelle qui, à cause de l'écharpe tricolore, croira voir passer un commissaire, elle partira du Temple avec Lepitre, et se rendra rue de la Corderie, où M. de Jarjayes l'attendra. Quelques instants après, Ricard, déguisé en lampiste, arrivera au Temple jusqu'au logement de la reine, avec sa boite de fer-blanc sous le bras. Là, il sera hautement admonesté par Toulan, qui lui reprochera de n'avoir envoyé que ses enfants pour faire sa besogne et lui dira de se retirer avec eux. Les soi-disant enfants du prétendu lampiste, ce sont Louis XVII et sa sœur .Ils sortiront du Temple avec Ricard. Madame Elisabeth, déguisée en homme comme la reine, partira la dernière avec Toulan.Trois cabriolets attelés de chevaux vigoureux se trouveront, par les soins de M. de Jarjayes, au lieu et à l'heure convenus. La reine et Louis XVII monteront dans le premier avec M. de Jarjayes. Madame Royale montera dans le second avec Lepitre. Madame Elisabeth et Toulan monteront dans le troisième et les fugitifs partiront pour la Normandie, où un bateau stationnant sur la côte du Havre les transportera en Angleterre.
Quel mélange d'angoisses et d'espoir ! Serait-ce donc possible ? Parviendrait-on enfin à s'échapper de ce donjon funeste, dont les murs pèsent sur les prisonniers comme la piene d'une tombe ? Eh quoi 1 l'on re verrait toute la lumière, on jouirait de toute la
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liberté, on renaîtrait à la vie ! Mais non ! il y a des torrents qu'on ne remonte pas, il y a des fatalités qui sont inexorables... Cependant les conspirateurs sont si adroits, si courageux ! Une cause qui trouve de tels adeptes est-elle une cause perdue ? Dans cette atmosphère de haine et de malheur ne sent- on pas déjà circuler je ne sais quel souffle de sympathie et d'espérance ?
Le 7 février, le municipal Lepitre a remis à la reine une pièce de vers dont il est l'auteur, et qui est remplie des sentiments royalistes les plus exaltés. Le 1^^ mars, il est de nouveau de service au Temple. Quelle est sa joie, sa reconnaissance quand la reine le fait franchii' le seuil de la chambre de Madame Elisabeth ! Dans cette chambre est un petit clavecin : à ce clavecin Madame Royale est assise. Elle accompagne son frère qui chante. Lepitre reconnaît sa pièce de vers. Elle a été mise en musique par la femme de Cléry, et voilà qu'elle est chantée par Louis XVII ; Marie- Antoinette, qui guide la voix enfantine de son fils, sourit dans les larmes comme l'Andromaque d'Homère.
Oh ! qu'elle est pathétique cette romance de la captivité, cette romance qui a pour titre la Piété filiale ! Écoutons religieusement Louis XVII :
Eh quoi ! tu pleures, ô ma mère !
Dans tes regards fixés sur moi, Se peignent l'amour et l'effroi ; J'y vois ton âme tout entière.
Des maux que ton fils a soufferts Pourquoi te retracer l'image ?
Puisque ma mère les partage, Puis-je me plaindre de mes fers ?
122 LA DERNIÈRE ANNÉE Dl MARIE- ANTOINETTE
Des fers ! O Louis ! ton courage Les ennoblit en les portant, Ton fils n'a plus, en cet instant, Que tes vertus pour héritage ; Trône, palais, pouvoir, grandeur, Tout a fui pour moi sur la terre, Mais je suis auprès de ma mère, Je connais encore le bonheur.
Hélas ! ce bonheur-là, le pauvre enfant n'a plus longtemps à le connaître !
La romance continue :
Un jour peut-être... l'espérance Doit être permise au malheur ; Un jour, en faisant son bonheur, Je me vengerai de la f'rance.
Un Dieu, favorable à ton fils, Bientôt calmera la tempête ; L'orage qui courbe leur tête Ne détruira jamais les lis.
Oui, sans doute, les lis se relèveront un jour, mais ce ne sera ni Marie- Antoinette, ni son fils qui les verront refleurir.
C'est à Madame Elisabeth que le dernier couplet s'adresse :
Et toi dont les soins, la tendresse, Ont adouci tant de malheurs, Ta récompense est dans les cœurs Que tu formes à la sagesse.
Ah ! souviens-toi des derniers vœux Qu'en mourant exprima ton frère, Reste toujours près de ma mère, Et ses enfants en auront deux.
Pauvres enfants ! ces deux mères leur seront bientôt arrachées ! Mais maintenant il y a encore de l'espoir. Le projet d'évasion s'annonce bien. Tout est prêt, l'argent, les costumes, les passeports, les voitures. Le jour est même fixé, c'est le 8 mars. Mais voici que, la veille de ce jour, il y a dans Paris un soulèvement causé par la rareté des subsistances et par la nouvelle des progrès rapides de l'étranger. La surveillance redouble au Temple. Les barrières de Paris sont fermées. Il faut absolument ajourner le projet d'évasion.
Le 13 mars, la Vendée se soulève. Le 14, la Convention ordonne au tribunal révolutionnaire, qui vient d'être institué, de juger par contumace les frères de Louis XVI. Le 18, elle décrète la démolition des châteaux des émigrés et le partage des biens nationaux. Plus le péril s'accroît, plus s'accroît aussi le dévouement intrépide de Toulan. Entouré de toutes sortes d'embûches, il se grise, pour ainsi dire, avec le danger. Semblable à ces soldats d'élite que l'odeur de la poudre électrise, et qui jonglent avec la mort, comme des enfants avec un jouet, il risque sa tête mille fois par jom*. Une parole, un geste, un clignement d'yeux, un soupir peut l'envoyer à l'échafaud. Louis XVII est tout particulièrement soumis à une surveillance de plus en plus rigoureuse. Par un surcroît de fatalité, l'allumeur de quinquets n'amène plus ses enfants au Temple. Le plan si laborieusement préparé s'écroule ; il n'y a plus aucun espoir de faire évader Louis XVII et sa sœur. Le projet est donc modifié. Il ne s'agit plus désormais que de l'évasion d'une seule personne : la reine.
Un combat se livre alors dans l'âme de la malheureuse mère. Doit-elle quitter le Temple et, libre, ne
pourra-t-elle pas être utile à la cause de ses chers enfants ? Madame Elisabeth, qui est une sainte, la supplie de fuir, et une âme courageuse et sublime comme celle de la vertueuse princesse ne conseillerait jamais une lâcheté. D'ailleurs Madame Elisabeth restera. Elle restera et n'est-elle pas, pour son neveu et pour sa nièce, une seconde mère ? Un instant Marie-Antoinette semble décidée à partir seule, ainsi que sa belle-sœur l'en conjure. Le jour est même fixé.
La veille au soir, la reine et sa belle-sœur sont assises devant le lit de Louis XVII qui dort. Madame Royale est couchée. Sa mère et sa tante croient qu'elle dort aussi. Mais elle ne dort pas, elle écoute cette conversation :
La reine {qui regarde son fils). — Dieu veuille que cet enfant soit heureux-!...
Madame Elisabeth. — Il le sera, ma sœur.
La reine. — Toute jeunesse est courte comme toute joie. On en finit avec le bonheur comme avec toute chose... Et vous-même, ma bonne sœur, quand et comment vous reverrai-je ?... C'est impossible ! c'est impossible (1) !
Madame Royale ne comprend pas le sens de ces paroles. L'avenir le lui expliquera. Si Marie-Antoinette lui crie : « c'est impossible, » c'est que l'amour maternel va parler plus haut que toutes les autres considérations. Eh quoi ! elle serait libre quand ses enfants seraient prisonniers ! Qui sait ? Elle les quitterait peut-être pour ne plus jamais les revoir ! Et, le
(1) Ces paroles ont été rapportées par M™« la duchesse d'Angoulême à M. do Beauchesne, qui les a relatées dans son beau livre sur Louis XVII,
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matin, quand ils se réveilleraient dans cet affreux donjon du Temple, dans ce sépulcre des vivants, ils la chercheraient des yeux et ne la trouveraient pas ! Ils l'appelleraient, et elle ne serait plus là pour leur répondre, elle, leur protectrice, elle, leur mère ! Non, cela n'est pas possible. Devant ce triste foyer, dans le silence de la nuit, en face de son fils qui sommeille, Marie-Antoinette sent son âme envahie tout entière par le sentiment principal qui la domine, qui la subjugue. Non, non, elle ne partira pas. Non, elle n'abandonnera pas ses enfants. Plus de politique i Plus de mesquins calculs ! L'amour maternel est vainqueur. Ainsi Louis XVI aura été arrêté, lors de la fuite à Varennes, pour n'avoir pas voulu partir sans sa famille ! ainsi Marie- Antoinette, victime volontaire, mourra sur l'échafaud pour avoir refusé de quitter ses enfants !
Le lendemain même du jour où la reine a résolu de rester, Toulan arrive, tout ému, tout joyeux de la pensée qu'il va délivrer l'auguste prisonnière. Quelle déception, quand il l'entend lui dire : « Vous allez m'en vouloir, mais j'ai réfléchi : il n'y a ici que danger, mais mieux vaut mort que remords ». Eh quoi ! ce projet d'évasion, si laborieusement combiné, au prix de tant de sacrifices, de tant d'efforts, au prix de véritables prodiges, ce projet ne se réalisera point ! Tout cet échafaudage, si habilement construit, s'écroule. La reine n'a qu'un regret, c'est d'avoir donné une fausse joie à cet homme de cœur. Elle s'excuse auprès de lui. Mais Toulan a l'âme trop haute pour ne pas comprendre la reine, et la résolution qu'elle vient de prendre n'a d'autre résultat que d'augmenter son dévouement et sa vénération pour elle. Plus tard, elle lui dira cette phrase, dont il se souviendra, quand il montera sur l'échafaud,
le 30 juin 1794 : « Je mourrai malheureuse, si je n'ai pu vous prouver ma gratitude ».
La reine voulut remercier aussi M. de Jarjayes, et l'informer de sa décision. Elle lui écrivit ce billet, héroïque et sublime dans sa simplicité :
« Nous avons fait un beau rêve, voilà tout, mais nous y avons beaucoup gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du courage ; mais l'intérêt de mon fils est le seul qui me guide et, quelque bonheur que j'eusse éprouvé à être hors d'ici, je ne peux pas consentir à me séparer de lui. Au reste, je reconnais bien votre attachement dans tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos raisons pour mon propre intérêt, et que cette occasion peut ne plus se rencontrer ; mais je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de regret ».
Ainsi ce mois de mars, qui avait dû être celui de la délivrance, finissait par une grande déception. La lueur d'espoir qui avait un instant brillé à? travers les barreaux de fer de la prison s'éteignait.
24 mars. — C'est le dimanche des Rameaux. Elle aussi, Marie-Antoinette, a eu ses hosannah. La multitude accourait au-devant d'elle avec des fleurs, avec des palmes à la main ; on coupait des branches d'arbres et on les étendait sur son passage, et l'air retentissait d'acclamations. Maintenant, c'est le crucifigatur,
27 mars, mercredi saint, — Ce jour-là Louis XVII a
huit ans. Depuis le 27 mars 1785, que de changements dans les destinées ! L'aurore de la vie de cet enfant avait été si belle ! On le baptisa le jour même de sa naissance, qui était le jour de Pâques, et quelques instants après, on lui remit dans son berceau le grand cordon du Saint-Esprit. Dans la journée, un Te Deum fut chanté en présence de Louis XVI, dans la chapelle du château de Versailles et, le soir, on tira un magnifique feu d'artifice sur la place d'armes...
Et pourtant écoutez : bien loin dans ma mémoire J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'eifroi. J'entendais, en dormant, des bruits confus de gloire, Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. Un jour tout disparut dans un sombre mystère, Je vis fuir l'avenir à mes destins promis, Je n'étais qu'un enfant faible et seul sur la terre, Hélas ! et j'eus des ennemis (1).
28 mars, jeudi saint. — Que la reine lise l'office des Ténèbres ! Oh ! comme ils s'appliquent à son sort ces versets du premier nocturne !
Suivez-moi, mon Dieu, car un torrent de maux a inondé mon âme.
Je suis tombé dans un abîme ténébreux où je n'ai pas trouvé de fond.
Les cris m'ont épuisé ; mon gosier s'est desséché ! mes yeux se sont fatigués à vous attendre, Ô mon Dieu !
Ceux qui me haïssent sans motif sont plus nombreux que les cheveux de ma tête.
La prisonnière croit écouter l'écho lointain des chants lugubres ; elle se souvient de ces lamentations du pro-
(1) V'iCTOR Hugo, Louis XVII.
phète qui sont tellement en harmonie avec l'état de
son âme !
29 mars^ vendredi saint. — Encore les Ténèbres.
A force de pleurer, mes yeux se sont obscurcis. Peuples, voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur.
Et à l'office du matin.
Mon peuple, que vous ai-je fait ? Popule meus, quid feci tibi ?
31 mars^ jour de Pâques.
Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé arrivèrent au sépulcre de Jésus au lever du soleil. Elles se disaient entre elles : Qui nous ôtera la pierre qui ferme l'entrée du sépulcre ? Mais, en regardant, elles s'aperçurent que cette pierre, qui était fort grande, avait été ôtée.
Hélas ! qui les enlèvera, les portes du donjon du Temple, cet immense tombeau ? Quel jour de Pâques ! Jadis c'était une si belle fête ! Les alléluia retentissaient si joyeux à Versailles, sous les voûtes de la chapelle du château ; et maintenant, cette journée d'allégresse, de lumière, de résurrection, est aussi triste que le vendredi saint !
Marie-Antoinette contemplait son fils avec une émotion profonde. Ce pauvre enfant, faible et chétif qui tremblait, qui souffrait, comme une fleur qui se fane ; cet enfant, enfoui dans un cachot, avait déjà son nom dans la chronologie des rois : il s'appelait Louis XVII. Les républicains en avaient peur ; les royalistes l'adoraient ; toutes les puissances européennes le reconnaissaient comme roi de France ; des prédictions lui promettaient un avenir magnifique, chacun s'entretenait d'un vieux livre, mirabilis liber, imprimé en lettres gothiques dans les dernières années du xv^ siècle, et où l'on trouvait ce passage : « Juvenis captivatus, qui recuperabit coronam lilii, fundatus, destruet filios Bruti. Le jeune captif qui recouvrera la couronne des lis, étant rétabli sur le trône, détruira les fils de Brutus ; » et les fils de Brutus s'effrayaient de la prophétie. A cette heure même, il y avait des gens qui combattaient, qui mouraient pour cet enfant. La Vendée, depuis le milieu du mois de mars, avait pris les armes. Un pauvre colporteur de laine, Cathelineau, du village de Pin-en Mauges, avait donné le signal. Le jeune Henri
de la Rochejaquelein, âgé de vingt ans, s'était écrié : « Mes amis, je ne suis qu'un enfant, mais par mon courage je me montrerai digne de vous commander ; si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi ». Les paysans se levaient en foule, on sonnait le tocsin. Dans l'église de chaque village, on lisait une réquisition ainsi conçue : a Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle heure; on apportera des vivres ». Et tous les combat-tants arrivaient exactement au rendez- vous. Curieux contraste ! Tandis que l'armée royaliste avait pour chef un paysan, Cathelineau : le chef de l'armée républicaine, le chef des ennemis de Louis XVII était un grand seigneur, un ancien familier de Marie-Antoinette, un héros des fêtes de Versailles, le duc de Biron, sous le nom de duc de Lauzun.
L'imagination de la France, de l'Europe, était frappée par un enfant. Les journaux de Paris prétendaient qu'il était traité en roi par sa mère, sa tante et sa sœur ; que, chaque matin, elles allaient le saluer ; qu'il se plaçait à table avant elles, et qu'en un mot il recevait les honneurs qu'on rendait autrefois à la royauté. Ce qui est certain, c'est que sa mère avait pour lui le mélange de respect et de tendresse qui était le sentiment d'Anne d'Autriche pour le jeune Louis XIV.
Dumouriez, le vainqueur de Jemmap es, avait conclu le 31 mars, avec le prince de Cobourg, général en chef des armées coahsées, un traité secret en vertu duquel ils s'engageaient réciproquement à marcher contre la Convention et à rétablir la monarchie en France. Au dehors, on se faisait les plus grandes illusions. Le comte de Fersen, aveuglé par une chevaleresque pensée
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entassait projets sur projets. Il lui semblait déjà que Marie-Antoinette était régente de fait et de droit, qu'elle était libre, qu'elle gouvernait et, au moment même où la malheureuse femme subissait la captivité la plus dure, il la voyait déjà, en imagination, puissante et obéie dans tout le royaume. Il lui écrivait, le 8 avril : « La position où vous allez vous trouver va être très embarrassante, vous aurez de grandes obligations à un gueux (Dumouriez) qui, dans le fait, n'a cédé qu'à la nécessité, et n'a voulu bien se conduire que lorsqu'il voyait l'impossibilité de résister plus longtemps. Voilà tout son mérite envers vous, mais cet homme est utile ; il faut s'en servir et oublier le passé... vis-à-vis de lui, vous ne risquez rien, son intérêt est en ce moment intimement lié au vôtre et au rétablissement de votre autorité comme régente... » En même temps, M. de Fersen, qui avait communiqué ses illusions à son gouvernement, s'était fait nommer ambassadeur près le roi Louis XVII, et il recevait du duc de Sudermanie, régent du royaume suédois, une lettre où ce prince lui disait : ;< Rien ne peut se comparer à la joie que j'ai ressentie à la réception de votre lettre du 5 de ce mois. Il est donc arrivé ce moment désiré où le délire et les succès tragiques et sanguinaires delà France vont cesser, où elle sera enfin soumise à ses légitimes maîtres, où la malheureuse famille de Bourbon, notre ancienne et véritable amie, rentrera dans ses anciens droits, où, rétabli sur le trône de son père, on verra Louis XVII, guidé par une mère tendre et respectable, recevoir l'hommage d'un peuple coupable, mais trompé ». Tout cela n'était qu'un rêve. M. de Fersen ne savait pas que, la veille même du jour où il avait adressé au régent de Suède ces prétendues bonnes nou-
velles, Dumouriez, désavoué par son armée, avait été forcé d'abandonner son commandement et de se réfugier, avec les deux fils du duc d'Orléans, sur le territoire autrichien. Les rêves d'émigrés ne sont la plupart du temps que des mirages trompeurs. On s'imaginait que la révolution était sur le point de périr de ses violences, et la révolution n'était qu'au début de son orageuse carrière. Que de larmes, que de sang devaient encore être versés !
En attendant, les chaînes des prisonniers devenaient chaque jour plus lourdes. Le fidèle Toulan ne pouvait plus pénétrer au Temple.
18 avril. — Marat, accusé d'avoir prêché le massacre et le pillage, mais acquitté par le trubunal révolutionnaire, était couronné de feuilles de chêne et porté en triomphe à la Convention. Ce triomphe excitait le zèle des geôliers. Les époux Tison, qui continuaient à occuper la petite pièce voisine de la chambre de la reine, devenaient de plus en plus soupçonneux.
19 ai^ril — Ils écrivaient au conseil du Temple que « la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les événements, qu'elles en recevaient les papiers publics et que, par leur moyen, elles entretenaient des correspondances ».
Madame Royale a dit dans son récit : « Il se trouva des municipaux qui adoucirent un peu nos chagrins par leur sensibilité. Nous connaissions de suite à qui nous avions affaire, ma mère surtout, qui nous a préservés plusieurs fois de nous livrer à de faux témoignages d'intérêt... Je connais tous ceux qui s'intéressent
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à nous ; je ne les nomme pas de peur de les compromettre dans l'état où sont les choses, mais leur souvenir est gravé dans mon cœur. Si je ne puis leur marquer ma reconnaissance, Dieu les récompensera ; mais si je puis un jour les nommer, ils seront aimés et estimés de toutes les personnes vertueuses. »
Ces hommes dont parle ainsi la prisonnière étaient ceux que les époux Tison venaient de dénoncer, c'étaient Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle et Vincent. On les suspendit de leurs fonctions comme prévenus de respects séditieux et d'égards antirévolutionnaires envers la famille des Capets.
20 awzV, dix heures du soir. — Hébert, suivi de plusieurs municipaux, arrivait au Temple à l'improviste. Voici comment Madame Royale a relaté cette visite : « Ma mère et moi nous venions de nous coucher, lorsque Hébert arriva avec plusieurs autres municipaux. Nous nous levâmes précipitamment. Hs nous lurent un arrêté de la Commune, qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon pauvre frère dormait ; ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans ; ma mère le prit tout transi de froid. Hs ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma tante, et à moi me prirent un sacré cœur de Jésus et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin ; ils firent un procès- verbal de tout ce qu'ils avaient trouvé et forcèrent ma mère et ma tante de le signer, en les menaçant de nous emmener, mon frère et moi, si elles s'y refusaient ».
Dans ce procès-verbal, les commissaires déclarèrent avoir trouvé un petit livre intitulé : Journée du
chrétien^ où était une image coloriée en rouge, représentant d'un côté un cœur embrasé, traversé d'une épée et entouré d'étoiles avec cette légende : Cor Mariœ, ora pro nohis ; de l'autre côté, une couronne d'épines et une croix avec cette légende : Cor Jésus, miserere nohis. Ils prirent également une feuille imprimée de quatre pages intitulée : Consécration de la France au sacré Cœur de Jésus, où l'on remarquait les passages suivants :
Tous les cœurs de ce royaume, depuis le cœur de notre auguste monarque jusqu'à celui du plus pauvre de ses sujets, nous les réunissons par les désirs de la charité pour vous les offrir tous ensemble... Oui, cœur de Jésus, nous vous offrons notre patrie tout entière et les cœurs de tous vos enfants... O vierge sainte ! ils sont maintenant entre vos mains ; nous vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre protectrice et à notre mère ; aujourd'hui, nous vous en supplions, offrez-les au cœur de Jésus... Ah ! présentés par vous, il les recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera, il sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion. Ainsi soit-il.
21 ai>ril. — Il y avait vingt-trois ans, — le 21 avril 1770, — Marie- Antoinette quittait Vienne pour se rendre en France. Weber en a fait la remarque :^on a peine à se défendre de la superstition des pressentiments, quand on a vu les adieux delà jeune archiduchesse à sa famille, à ses serviteurs et à son pays. Hommes et femmes se livrèrent aux mêmes expressions de la douleur. On ne rentrait chez soi qu'après avoir perdu de vue le dernier courrier qui la suivait, et l'on n'y rentrait que pour gémir en famille d'une perte commune. Ah ! si les Viennois avaient su le sort qui attendait la charmante princesse !... Son départ avait été précédé d'une retraite de trois jours, d'une
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communion et d'une visite au tombeau des empereurs, dans le couvent des capucins, Marie-Thérèse avait remis à sa fille, au moment des adieux, un règlement à lire tous les mois qui commençait ainsi : « Ce 21 avrils jour de départ. — A votre réveil, vous ferez tout de suite, en vous levant, vos prières du matin à genoux et une petite lecture spirituelle, ne fût-ce même que d'un seul demi-quart d'heure sans vous être occupée d'autre chose, et sans avoir parlé à personne. Tout dépend du bon commencement de la journée et de l'intention dont on la commence, ce qui peut rendre les actions, même indifférentes, bonnes et méritoires ». C'était maintenant que Marie-Antoinette avait besoin de la prière, et se rappelait les pieux conseils d'une mère si tendre, afin de sanctifier, dans le donjon du Temple, les journées de la captivité.
23 avril. — Nouvelle perquisition d'Hébert et des municipaux. — « Ils revinrent, a dit Madame Royale, et demandèrent ma tante en particulier ; alors ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avaient trouvé dans sa chambre ; ils voulurent savoir d'où il lui venait, depuis quand elle le conservait, et pourquoi elle l'avait gardé. Elle répondit qu'il avait appartenu à mon père dans le commencement de sa captivité au Temple, et qu'elle le lui avait demandé afin de le conserver pour l'amour de son frère. Les municipaux dirent qu'ils allaient lui ôter ce chapeau comme chose suspecte ; ma tante insista pour le garder, mais elle ne put l'obtenir ; ils la forcèrent de signer sa réponse, et emportèrent le chapeau. »
24 avril. — La surveillance devenait de plus en plus
rigoureuse. Un arrêté du conseil du Temple ordonnait que le donjon reçut des abat- jour et des jalousies à toutes les fenêtres qui en manquaient.
30 avril. — Le conseil général de la Commune prenait les décisions suivantes : « Le secrétaire greffier donne lecture d'un avis du conseil du Temple, par lequel il annonce que le citoj^en Wolf, cordonnier, s'est présenté avec six paires de souliers destinés aux prisonniers du Temple ; que cette fourniture ayant paru suspecte, elle a été arrêtée. Le conseil général nomme Canon et Simon, pour se transporter au Temple, à l'effet de savoir si, dans leur contexture, il n'existe rien de suspect, et arrête : 1® que désormais, lorsque les prisonniers du Temple auront besoin de quelques effets d'habillement, des commissaires ad hoc seront chargés d'acquérir les objets dans les magasins, et que, dans le cas où il serait nécessaire de faire travailler, l'ouvrage sera confié à des citoyens connus ; qu'euxmêmes ne sauront pour qui ils travaillent ; 2^ que les fournitures de tout genre destinées auxdits prisonniers seront toujours bornées au simple nécessaire. »
Oh ! quelles vicissitudes du sort ! La reine de France obligée de solliciter, de mendier pour elle, pour ses enfants, pour sa belle-sœur, des souliers et des vêtements de pauvres ! Ainsi finissait le mois d'avril.
LE xMOIS DE MAI
Le mois de Marie, le mois des fleurs, comme la malheureuse reine va le passer cruellement! Dans ce moislà, plusieurs anniversaires s'imposent à sa pensée, et lui rappellent les phases les plus diverses d'une destinée d'abord si éclatante, maintenant si sombre. Son ange consolateur est toujours Madame Elisabeth.
3 mai. — C'est aujourd'hui que la sœur de Louis XVI a vingt-neuf ans. Si douce, si pure, si héroïque, à chaque instant prête à mourir pour sa belle-sœur, pour ses pau\Tes enfants d'adoption, elle a des paroles saintes qui apaisent la douleur comme un baume. Son regard rassérène les âmes. Elle porte le ciel dans son cœur.
5 mai. — Il y a quatre ans, les états généraux s'ouvraient à Versailles. Que d'illusions à ce moment ! Comme le sentiment monarchique était viva^e encore ! Quelle pompe ! Quelle majestueuse réunion des trois
ordres ! Comme Marie- Antoinette, entourée des princesses, rayonnait sur l'estrade ! En quatre ans, quel chemin parcouru ! Et comme elle est glissante, la pente des concessions qui conduit aux abîmes !
6 mai. — Louis XVII tombe malade. Laissons parler sa sœur. «Depuis quelque temps, mon frère se plaignait d'un point de côté. Le 6 mai, à sept heures du soir, la fièvre le prit... Dans les premiers instants, il ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. Ma mère s'inquiéta et demanda un médecin aux municipaux... Cependant la fièvre devint très forte. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de ma mère, pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre... Elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre... La santé de mon frère commença alors à s'altérer, et elle ne s'est jamais remise depuis ; le manque d'air et d'exercice lui ayant fait beaucoup de mal, aiDsi que le genre de vie que menait ce pauvre enfant, qui, à l'âge de huit ans, se trouvait toujours au miHeu des larmes et des secousses, des saisissements et des terreurs continuelles. »
7 mai. — Il y a vingt-trois ans, le 7 mai 1770, Marie- Antoinette entrait dans le pavillon de l'échange, élevé sur la grande île du Rhin. Le temps était orageux et couvert. Un nuage épais assombrissait l'horizon, et s'avançait lentement. Des tapisseries, qui ornaient le pavillon, représentaient l'histoire de Jason, de Médée et de Creuse : « Eh quoi ! s'écria Gœthe, alors étudiant à l'Université de Strasbourg, peut-on, au premier pas que fait une jeune princesse dans ses nouveaux États, lui mettre si inconsidérément sous les yeux l'exemple de l'hymen le plus horrible I N'y a-t-il
pas, parmi les architectes et les décorateurs français, personne qui puisse comprendre qu'un tableau est une représentation, qu'il agit sur les sens et sur l'âme, qu'il excite des pressentiments ?» A son arrivée sur la rive française du Rhin, la dauphine montait dans un carrosse du roi, et partait pour Strasbourg. L'orage, qui menaçait depuis quelques heures, éclata. Le pavillon d'échange fut submergé sous une pluie battante. Les clameurs de la foule se mêlaient au bruit du tonnerre.
8 mai. — H y a vingt-trois ans un prélat, revêtu d'une chasuble d'or, la crosse en main, la mitre en tête, complimentait la jeune dauphine, devant le portail de la cathédrale de Strasbourg. Ce prélat, c'était, fatal présage ! le prince Louis de Rohan, le triste héros futur de l'affaire du collier... Et puis elle continuait son triomphal voyage. Sur son passage, les villes et les campagnes étaient en liesse. Les jeunes filles, vêtues de blanc, portaient des fleurs et des couronnes ; les cloches sonnaient à toute volée.
9 mai, — Le conseil général de la Commune rend l'arrêté suivant :
« Le conseil général, délibérant sur la maladie annoncée du fils de défunt Capet et sur la demande de Marie- Antoinette d'un médecin pour le soigner, arrête que demain il entendra à ce sujet les commissaires qui sont aujourd'hui de service au Temple ».
10 mai, — La reine avait demandé M. Brunyer, le médecin de ses enfants, mais le conseil général de la Commune prend cette décision : « Après avoir entendu la lecture d'une lettre des commissaires qui sont de service au Temple, et qui annonce que le petit Capet
est malade, le conseil général arrête que le médecin ordinaire des prisons ira soigner le petit Capet, attendu que ce serait blesser l'égalité que de lui en envoyer un autre ».
Il y a aujourd'hui dix-neuf ans, Louis XVI et Marie- Antoinette montaient sur le trône. Pauvre jeune homme, pauvre jeune femme que Dieu condamnait à régner, et qui, saisis d'effroi, commençaient leur règne dans la prière et dans les larmes !
16 mai. — Anniversaire de leur mariage. Le 16 mai 1770, Marie-Antoinette arrivait à Versailles, à dix heures du matin. A une heure, elle se mariait dans la chapelle du château. A trois heures, un orage formidable éclatait. La pluie noyait les illuminations. Les rues, les places, le parc, n'étaient plus qu'un désert.
24 mai. — Il y a huit ans, c'était une journée d'allégresse. Marie-Antoinette qui, le 27 mars 1785, avait mis au monde l'enfant destiné à s'appeler Louis XVII, célébrait, en grande pompe, à Paris, ses relevailles. Cinquante gardes du corps escortaient sa voiture de gala, traînée par huit chevaux blancs. Le canon des Invalides tonnait. On acclamait encore la future martyre. Dans la journée, elle se rendit à Notre-Dame, puis à Sainte-Geneviève, puis aux Tuileries, où elle dîna. Le soir, elle alla souper au Temple, au Temple qu'elle devait revoir quelques années plus tard. La soirée se termina par un feu d'artifice que l'ambassadeur d'Espagne fit tirer, en présence de la reine, sur les combles de son hôtel, situé place Louis XV. Le Temple et la place Louis XV ; que de réflexions dans ces seuls mots !
30 mai. — Qu'elle est terrible, cette place ! Ah ! n'est-elle pas marquée par la fatalité ? N'était-ce pas un présage, ce qui s'y est passé, il y a aujourd'hui vingt-trois ans ? On y fêtait le mariage du dauphin. Une foule innombrable circulait à la lueur des lampions et des torches. La nuit était superbe. Étoiles et lune rivalisaient avec les illuminations. Sur ce même piédestal, où se dressera plus tai^d la statue de la Liberté, pique en main et bonnet phrygien sur la tête, la statue équestre du roi Louis XV resplendissait. La pièce principale du feu d'artifice figurait le temple de l'Hymen. Le bouquet s'élançait en gerbes radieuses et la foule joyeuse s'extasiait, quand tout à coup une fusée égarée sur le bois des ifs causa un incendie. Une colonne de curieux, qui se rendait aux boulevards par la rue Royale, rencontra dans sa marche une autre colonne, qui, de la rue Royale, se rendait sur la place Louis XV. Les deux flots opposés se heurtèrent. Le tumulte, la confusion, la terreur furent inexprimables. L'air retentit des cris poussés par les mourants. D'innombrables victimes furent étouffées, broyées. Ce n'était qu'horreur, désolation sur la place maudite.
Au même moment, une voiture, venant du Cours-la- Reine, arrivait aux Champs-Elysées. C'était la jeune dauphine qui entrait pour la première fois à Paris, se réjouissant de voir enfin cette ville si belle et si célèbre, dont on lui avait tant de fois parlé. Mais que se passaitil donc ? Etaient-ce des cris de joie ou de terreur qui frappaient son oreille ? La voiture s'arrêta. La dauphine demanda ce qu'il y avait. On le lui dit. Puis elle rebroussa chemin et rentra consternée à Versailles, tandis qu'on portait les morts dans le cimetière de la Madeleine, où l'on a enterré Louis XVI et où, avant
la fin de l'année, Marie-Antoinette elle même repo-
sera.
31 mai. — Anniversaire pénible pour la reine, celui de la sentence du Parlement dans l'affaire du collier. Il y a sept ans — le 31 mai 1780 — le cardinal de Rohan était purement et simplement acquitté, et, dans son hôtel de la rue Vieille-du-Temple, à quelques pas de la tour où Marie- Antoinette est maintenant enfermée, il recevait de la foule une bruyante ovation. La reine disait alors : « Il semble que la perversité ait calculé de sang-froid tous les moyens de froisser mon âme ; mais je triompherai des méchants, en triplant le bien que j'ai tâché de faire. Il est plus aisé à certaines gens de m'affliger que de me forcer à me venger d'eux )). Gœthe a écrit : « L'affaire du collier produisit sur moi une impression inexprimable. Dans cet abîme d'immoralité qui, à la ville comme à la cour et dans tout l'État, s' entr' ouvrait à mes yeux, je voyais surgir les plus épouvantables conséquences, et, pendant un long temps, je ne pus délivrer mon imagination de la présence des spectres qui la hantaient ».
Aujourd'hui, 31 mai 1793, quelle est la nouvelle catastrophe qui se prépare ? Les prisonniers du Temple entendent battre la générale et sonner le tocsin, sans qu'on veuille leur dire pourquoi il y a tant de bruit. On leur défend de monter sur le haut de la tour, défense qui se renouvelle chaque fois que Paris est en rumeur. Madame Elisabeth interroge les municipaux, et l'un d'eux lui répond : « C'est la commission des douze qui cause tout ce tapage». En effet, si -.l'on entend un tel bruit au dehors, qu'on se figure que tout le quartier brûle ; si les salves répétées du canon d'alarme ébran-
lent et secouent la ville ; si dans toutes les prisons d'Etat, au Luxembourg, à Saint-Lazare, à l'Abbaye, les détenus poussent des cris de détresse, en s'imaginant qu'à leur porte frappent les massacreurs de septembre, c'est qu'une commission de douze conventionnels chargée de rechercher les complots contre la liberté, est accusée par les montagnards de poursuivre les patriotes. Plusieurs arrestations viennent d'être opérées dans le voisinage même du Temple. L'effervescence de tout le quartier est à son comble. Les Girondins seront les vaincus du jour. A quoi leur aura- 1- il servi d'avoir fait le 10 août et voté la mort de Louis XVI ? Le temps approche où, enfermés à la Conciergerie, dans la même prison que Marie- Antoinette, leur victime, ils ne seront séparés d'elle que par l'épaisseur d'un mur, et où l'un d'eux, Valazé, écrira à sa femme : « Il n'y a qu'une chose à laquelle je ne puis pas me faire, c'est que je suis dans le voisinage de la veuve Capet, et que les mêmes verrous nous enferment l'un et l'autre, comme pour indiquer par ce rapprochement une complicité entre elle et moi. C'est peut-être ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ma destinée ».
Cette devise de Marie-Antoinette est bien vraie : « Celui-là aime peu, qui craint de mourir : Poco ama chHl morir teme ». Les âmes dévouées ne connaissent ni les défaillances ni les découragements. Toulan, suspect à la Commune, depuis la dénonciation de Tison, ne pouvait plus franchir le seuil du Temple, mais il était encore en communication avec les prisonnières. Il avait fait face à Hébert, son accusateur, et réclamé audacieusement l'apposition des scellés chez lui. Puis il s'était sauvé. Mais, libre, il n'avait point quitté Paris. Il habitait mystérieusement une chambre dans une maison voisine du Temple et là, il donnait en secret des nouvelles à Turgy, qui les rapportait à la reine. Turgy était cet officier de bouche de l'ancienne cour, qui, le matin du 6 octobre 1789, avait sauvé les jours de Marie-Antoinette, en lui ouvrant la porte secrète qui conduisait aux petits appartements. Il avait trouvé le moyen de se faire employer à la cuisine du Temple et c'est lui qui, à l'aide de deux de ses camarades, Marchand et Chrétien, jouant comme lui leur
tête, était le lien de correspondance entre la tour et le dehors.
Un municipal qui, plus heureux que Toulan et Lepitre, avait jusque-là échappé à tous les soupçons, témoignait à la reine un dévouement sans bornes. C'était un limonadier du nom de Michonis, il avait pour ami un épicier, capitaine de la garde nationale, qui se nommait Cortey, et qui cachait aussi, sous des dehors révolutionnaires, un royalisme ardent. Cortey demeurait rue de la Loi (ancienne rue Richelieu), et commandait la garde nationale de la section Le Peletier. Ces deux hommes également intrépides devinrent les instruments d'un complot d'évasion, qui eiit lieu au mois de juin et dont le baron de Batz était l'âme.
Quel type que ce baron de Batz, cet homme mystérieux, invisible, insaisissable, la terreur des républicains, le désespoir de la police, véritable Protée qu'on prenait pour un magicien, un être surnaturel ! Autour de ce nom, il y avait une légende ; on se demandait par quels sortilèges ce conspirateur émérite pouvait tromper tous les argus, échapper à toutes les poursuites, passer à travers toutes les trames, comme une guêpe, paraître, puis disparaître comme une ombre. Les poches pleines de faux passeports, de fausses cartes civiques, de faux certificats de résidence, on eût dit qu'il avait le don de l'ubiquité. Le baron de Batz avait été grand sénéchal du pays d'.AJbret. Député de la noblesse aux États généraux, il s'y était fait remarquer par ses connaissances financières. Sur le Journal de Louis XF/, on trouve à la date du 1^^ juillet 1792 : « Retour et parfaite conduite de M. de Batz, à qui je redois 512.000 livres ». Au lieu d'émigrer, il était resté à Paris, pour mettre au service de la cour une activité,
dont les ressources étaient inépuisables. C'est lui qui, le 21 janvier, quand Louis XVI, allant à l'échafaud, passait sur les boulevards entre les portes Saint-Martin et Saint-Denis, avait eu le courage de crier : « A nous, ceux qui veulent sauver le roi !... » C'est lui qui, poursuivi alors par les gendarmes à cheval, leur avait échappé par miracle. C'est lui qui, avec sa petite phalange royaliste, les Montmorency, les Sombreuil, les Pons, les Saint-Maurice, les Marsan, les Rochefort, avec son fidèle aide de camp, son alter ego, le marquis de la Guiche, caché sous le nom de Sévignan, avait acheté la police, soudoyé des bureaux tout entiers, répandu l'or partout, imaginé les plans les plus hardis et les plus ingénieux. C'est lui qui, passé maître dans l'art de se déguiser, s'était audacieusement logé au cœur même de Paris, rue de la Loi, chez Cortey, et y avait organisé, à l'insu des républicains, un véritable état-major. Ces deux hommes, aussi aventureux l'un que l'autre, étaient bien faits pour se comprendre, et ils auraient sauvé la reine, si la reine avait pu être sauvée.
Intimement lié avec les révolutionnaires les plus ardents, familier avec leurs manières et avec leur langage, Cortey, loin d'inspirer la moindre méfiance, était considéré par la Commune comme un républicain modèle. Aussi lui confiait- on souvent, à lui et à la compagnie dont il était capitaine, la garde de la tour du Temple. Batz lui demanda de le comprendre, sous un nom supposé, dans la liste des hommes de cette compagnie, afin qu'en s' introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire une idée exacte du local, pour le complot qu'il préparait. Cortey se prêta à ce désir, et le ioaron, inscrit, sous le nom de Forget, au contrôle des
gardes nationaux de la rue Le Peletier, pénétra dans le Temple avec eux. Les jours suivants, il s'appliqua, avec Cortey, à choisir parmi les gardes nationaux une trentaine de royalistes sûrs, dont ils composeraient l'escouade qui serait de service au Temple, le jour du complot. Cet embauchage était peut-être la partie la plus difficile à réaliser dans le plan qu'il s'agissait de mettre à exécution. Mais Batz ne doutait de rien : il trouva les complices qu'il cherchait. Restait une autre difficulté : c'était de faire coïncider le tour de garde de Cortey avec le tour de service de Michonis. Michonis avait en effet un rôle important dans le projet d'évasion. C'est lui qui devait tout diriger dans le logement de la reine, où il n'avait accès que lorsqu'il était de service, en qualité de municipal. Ainsi au baron de Batz, à Cortey et à Michonis les rôles étaient déjà distribués.
Voici ce qui avait été convenu. Le jour où le service de Cortey, comme capitaine de la garde nationale, coïnciderait avec celui de Michonis, comme municipal, Cortey entrerait au Temple avec son détachement de trente hommes choisis, parmi lesquels le baron de Batz devait figurer, sous le nom de Forget. On arrangerait les choses de manière à ce que les trente hommes fussent en faction aux postes de la tour et de l'escalier, ou bien en patrouille, de minuit à deux heures du matin. Les hommes de faction dans l'escalier auraient sur leurs habits de longues redingotes d'uniforme. Michonis prendrait trois de ces redingotes et en revêtirait la reine, Madame Royale et Madame Elisabeth, qui se trouveraient ainsi déguisées en gardes nationaux, et qui, l'arme au bras, se mêleraient aux factionnaires, et seraient incorporées dans une patrouille,
au milieu de^laquelle on cacherait le petit Louis XVII. Cortey commanderait la patrouille et lui ferait ouvrir la grande porte du Temple. Une fois dehors, la famille royale serait sauvée. Des voitures seraient disposées pour une fuite rapide, rue Chariot, et le matin, les geôliers trouveraient vide le logement des captifs. Uj^- Marie- Antoinette avait été tant de fois déçue dans ses espérances qu'elle ne croyait pas beaucoup au succès de cette nouvelle tentative. Elle s'y raccrocha cependant comme un naufragé aii dernier débris du navire. Il y avait dans la témérité du baron de Batz quelque chose de si fier, de si communicatif, qu'il parvint à faire naître une dernière illusion dans ce cœur fatigué d'espérer.
Le jour fixé était venu et tout s'annonçait bien. Cortey, à la tête de ses trente hommes choisis, arrivait au Temple. Dans leurs rangs était le baron de Batz, sous son faux nom de Forget. Michonis, de service ce jour-là, se tenait dans le logement de la reine. Toute la journée s'était passée, sans aucun symptôme inquiétant. L'évasion de la famille royale devait avoir lieu à deux heures du matin et Batz se réjouissait à l'avance du succès de son entreprise.
Tout à coup, à onze heures du soir, le savetier Simon entra essoufflé dans le corps de garde, qui était au rezde-chaussée de la tour. En apercevant Cortey, sur lequel il n'avait point du tout de soupçons : « Si je ne te voyais pas ici, dit-il, je ne serais pas tranquille. » Batz qui était dans le corps de garde, eut, dit-on, la pensée de brûler la cervelle au malheureux surveillant ; mais il craignit d'être trahi par le bruit de la détonation d'une arme à feu et d'aggi^aver ainsi les périls de la reine. Alors, montant au second étage, Simon exhiba
un ordre du conseil général qui enjoignait à Michonis de lui remettre ses fonctions et de se rendre sur-lechamp à la Commune. Michonis obéit sans hésitation. Arrivé dans la première cour, il y trouva Cortey. « Que signifie tout cela ? » lui dit-il. Le capitaine répondit tout bas : « Sois tranquille, Forget est parti ».
Par quelle circonstance imprévue le projet d'évasion échoua-t-il ? Voici ce qui s'était passé. Un gendarme d'ordonnance avait trouvé le soir même, vers neuf heures, un papier, sans adresse, portant, sous son pli cacheté, ces mots : « Michonis vous trahira ce soir ». Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui à Simon, le seul des six commissaires du jour qu'il connût particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au conseil général de la Commune. On sait ce qui s'ensuivit. A quoi tiennent les destinées humaines ? Sans ce billet anonyme, qui n'avait point d'adresse, sans ce billet trouvé par hasard sur le pavé, devant la grande porte du Temple, il est probable que la famille royale eût été délivrée, que Marie- Antoinette et Madame Elisabeth n'auraient point porté leur tête sur l'échafaud, que Louis XVII ne serait pas mort victime des traitements cruels de Simon...
Deux heures du matin venaient de sonner. Elle était passée l'heure fixée pour l'évasion. Les prisonnières, voyant que Michonis n'arrivait pas, comprirent que tout espoir était perdu. Ce projet avorté n'eut d'autre résultat qu'un redoublement de surveillance et, le 21 juin, les comités ordonnèrent une inquisition rigoureuse, qui eut Henriot pour agent au Temple.
La fin du mois de juin fut marquée par un incident tristement étrange. On se rappelle que dans la petite
pièce par où l'on pénétrait au troisième étage de la tour et qui était voisine de la reine, se tenait, avec sa femme, un geôlier nommé Tison, chargé de surveiller les prisonnières et Louis XVII. Marie-Antoinette s'était toujours défiée de ce ménage qui lui témoignait parfois un certain intérêt, mais pour la mieux tromper, et dont elle n'était point la dupe. On se souvient qu'elle avait tant recommandé à M. de Jarjayes de s'en méfier. C'était le ménage Tison qui, le 19 avril, avait dénoncé Toulan et les autres municipaux dévoués à la famille royale. Eh bien, M^^ Tison eut son chemin de Damas. Peu à peu à la haine succéda le remords, puis, avec le remords, l'affection, la vénération. Combien de fois, si l'on enfermait dans une même prison des personnes qui se croyaient irréconciliables, ne finiraient-elles pas par s'aimer autant qu'elles s'exécraient auparavant ! C'est ce qui arriva pour la femme du geôlier. Le spectacle sublime dont chaque jour elle était témoin la fascina ; tant de vertus avaient subjugué l'âme d'abord fermée à la pitié. Chose curieuse que cette incomparable puissance de séduction qui appartenait à Marie- Antoinette ! Ceux-là seuls qui ne la voyaient que par intervalles pendant quelques minutes, ceux-là seuls pouvaient la haïr. Quiconque aurait passé une journée tout entière à causer avec elle serait infailliblement devenu son serviteur. A la Conciergerie comme au Temple, elle rencontra des dévouements inattendus, inespérés, et, quand elle gravira les marches de l'échafaud, le bourreau, ému et frissonnant, aura plus envie de se jeter à ses genoux que de la frapper.
Les remords de M^^^^ison devinrent si vifs, si cuisants, qu'ils lui montèrent à la tête, elle perdit la rai-
son. Ecoutons le récit saisissant de Madame Royale : « Mn^e Tison devint folle ; elle était inquiète de la maladie de mon frère, et, depuis longtemps tourmentée d^ remords, elle languissait et ne voulait plus prendre l'air. Elle se mit un jour à parler toute seule. Hélas ! cela me fit rire, et ma pau\'Te mère ainsi que ma tante me regardaient avec complaisance, comme si mon rire leui faisait du bien ; mais la folie de M"^^ Tison augmertait. elle parlait tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud, de la reine, de sa ffmille, de nos malheurs, se reconnaissant par ses fautes indigne d'approcher mes parents. Elle croyait que [es personnes qu'elle avait dénoncées avaient péri ; tous les jours elle attendait les municipaux qu'elle avait accusés, et, ne les voyant pas, elle se couchait encore plus triste ; elle faisait des rêves affreux qui lui faisaient pousser des cris que nous entendions ». la pauvre folle ne reconnaissait plus sa propre fille. Dans l'escalier de la tour, elle n'osait plus ni monter ni descendre ; elle criait qu'on voulait l'arrêter, la conduire en prison. Dans la chambre de la reine, elle se jetait sans cesse aux genoux de l'auguste captive. « Je suis une malheureuse ! s'écriait-elle, je demande pardon à Votre Majesté, je suis la cause de votre mort. » Un mouvement de compassion profonde, semblable n celui que le Christ eut pour le bon larron, s'empara ce l'âme si généreuse de Marie- Antoinette. « II est impossible, nous dit Madame Royale, d'avoir plus de pitié que ma mère et ma tante pour cette femme dont assurément elles n'avaient pas lieu de se louer ; elles la soignèrent et l'encouragèrent tout le temps qu'elle resta au Temple dans cet état ; elles tâchaient de la calmer par l'assurance véritable de leur pardon. » Turgy nous
donne cet exemple de la bonté de la reine : « La reine, dit-il, ayant été malade, et n'ayant pris aucun aliment dans la journée, me fit dire de lui apporter un bouillor. Au moment où je le lui présentai, cette princessa, apprenant que la femme Tison se trouvait indisposée, ordonna qu'on lui portât ce bouillon, ce qui fut eiécu'é. Je priai alors un des municipaux de me conduire à la cui«^ine pour y aller prendre un autre bouilbn ; aucun d'eux ne voulut m'y accompagner, et Sa Majesté fut obligée de s'en passer » (1).
Le 29 juin, la Commune prenait la décision suivante :
Les commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison a la tête aliénée, ainsi qu'il est constaté par les certificats des médecins Thierry et Soupe. Le conseil général, d'après les ohserTations du maire et le procureur de la Commune entendu, arrête : 1" que la citoyenne Tison sera traitée dans l'enclos du Temple et hors de la tour ; 2-^ qu'elle aura une garde particulière.
On transporta d'abord la folle dans une chambre du palais du grand prieur ; puis, comme son état s'aggrava et que ses convulsions devinrent si fortes, qu'il fallait plusieurs hommes pour la tenir, on la conduisit à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut dans le délire et le désespoir. Eh bien, Marie- Antoinette se préoccupait de cette femme comme d'une amie ; elle glissait secrètement dans la main de Turgy un papier où elle avait écrit ces questions : « Que crie-t-on sous nos barreaux ? La Commune est-elle relevée ? La femme Tison estelle aussi folle qu'on le dit ? Pense-t-on à la remplacer auprès de nous ? Est-elle bien soignée ? »
(1) TuRGV, Fragments historiques sur la captivité du Temple.
Marie-Antoinette était accablée de douleur, mais elle avait encore des grâces à rendre au ciel, elle restait auprès de son fils. Cet enfant si aimable, si aimé, avec ses beaux yeux bleus, ses cheveux blonds, sa physionomie d'ange, était sa consolation, son espoir ; il y avait des m.oments où, lorsqu'elle le regardait, elle perdait, comme par enchantement, le souvenir de tous ses maux. Les mères seules savent ce qu'il y a de profondeur dans cet abime divin qui s'appelle l'amour maternel. Pour demeurer auprès de l'enfant dont le sourire était si doux, le regard si pur, la reine avait refusé la liberté ; c'est pour lui qu'elle était prisonnière ; c'est pour lui qu'elle allait mourir sur l'échafaud. Eh bien, elle n'en avait aucun regret. Elle écrivait à Toulan, afin de consoler cet homme dévoué qui avait voulu l'arracher à ses fers : « Je vois tous les jours mon fils », ce qui, dans sa pensée, voulait dire : Ne me plaignez pas. Elle aimait Louis XVII et elle le respectait ; pour elle c'était son fils, c'était aussi son roi ; elle
trouvait dans cet enfant un mélange de grâce et de majesté ; elle s'attachait à lui avec d'autant plus de passion, d'acharnement, qu'elle avait craint souvent de se le voir enlever ; toute sa force d'affection se concentrait sur cette tête chérie.
Aussi, le 3 juillet, quelle douleur, quelle exaspération, quel désespoir, quel délire, quand, vers dix heures du soir, au moment où l'enfant royal dormait, et où Madame Elisabeth lisait un li\Te pieux, les prisonnières virent entrer un municipal, qui leur donna lecture d'un arrêté du Comité de salut public, ordonnant « que le fils de Capet serait séparé de sa mère et remis dans les mains d'un instituteur, au choix du Conseil général de la Commune ». Quel coup de foudre ! A ce moment, cette reine si digne, si calme, si auguste dans le malheur, ne se posséda plus ; son chagrin, sa colère, ses sanglots, ses larmes, firent explosion. Il y eut alors une des scènes les plus déchirantes dont l'histoire ait gardé le souvenir. Madame Royale elle-même va nous en faire le récit :
« Mon frère se jeta dans les bras de ma mère en poussant les hauts cris et demandant à n'être pas séparé d'elle ; de son côté, ma mère fut atterrée par ce cruel ordre, elle ne voulait pas livrer mon frère, et défendit contre les municipaux le lit où elle l'avait placé. Ceux-ci, voulant absolument l'avoir, menaçaient d'employer la violence et de faire monter la garde. Ma mère leur dit qu'ils n'avaient donc qu'à la tuer avant de lui arracher son enfant, et une heure se passa ainsi en résistance de sa part, en injures, en menaces de la part des municipaux, en pleurs et en défense de nous tous. Enfin, ils la menacèrent si positivement de la tuer ainsi que moi, qu'il fallut qu'elle
cédât encore par amour pour nous. Nous le levâmes, ma tante et moi, car ma pau\Te mère n'avait plus de force ; et après qu'il fut habillé, elle le prit et le remit entre les mains des municipaux en le baignant de ses pleurs, prévoyant qu'à l'avenir elle ne le verrait plus. Ce pau\Te petit nous embrassa toutes bien tendrement, et sortit en fondant en larmes ».
0 mères, vous qui savez aimer, vous dont le cœur est un trésor de dévouement, vous qui, si l'on voulait vous arracher vos enfants, les défendriez comme des lionnes contre les ravisseurs ; vous qui, pour les sauver, feriez des miracles et donneriez mille fois votre vie, plaignez, plaignez la pauvre reine, et demandezvous à vous-même ce que vous éprouveriez, si jamais l'on vous faisait subir des tortures pareilles à son supplice ? RépubHcaines ou royalistes, quelles que soient vos idées, quelle que soit votre patrie, souvenezvous seulement que vous êtes mères, et pleurez avec celle dont la destinée est le symbole de vos inquiétudes et de vos angoisses !
« Ma mère, nous dit encore Madame Royale, chargea les municipaux de demander au conseil la permission devoir son fils, ne fût-ce qu'aux heures des repas ; ils le lui promirent. » Hélas ! cette autorisation ne lui fut pas accordée. Marie- Antoinette apercevra encore son fils par la fente d'une cloison, sur la plate-forme de la tour, mais lui ne la reverra plus...
L'enfant fut enfermé au second étage, dans la partie de la tour que son père avait occupée. Il retrouva, en frissonnant, la chambre où avaient eu lieu les adieux de Louis XVI et de sa famille ; il ne voulait manger que du pain, et, pendant deux jours entiers, il pleura. Son « précepteur n, c'était le savetier Simon, celui qui
avait fait échouer le projet d'évasion préparé par le baron de Batz, Michonis et Cortey, celui qui, comme municipal, s'était toujours distingué par sa haine pour les augustes prisonniers. « L'âge, l'innocence, l'infortune, la figure céleste, la langueur et les larmes de l'enfant royal, rien ne pouvait attendrir ce gardien féroce. Un jour, étant ivre, peu s'en fallut qu'il n'arrachât, d'un coup de serviette, l'œil de ce jeune prince, que, par un raffinement d'outrage, il avait contraint de le servir à table. Il le battait sans pitié. Un jour, dans un accès de rage, il prit un chenet, et, l'ayant levé sur lui, il menaça de l'assommer. L'héritier de tant de rois n'entendait à chaque instant que des mots grossiers et des chansons obscènes. « Capet, lui dit un jour « Simon, si les Vendéens te délivraient, que me fe- « rais-tu ? — .Je vous pardonnerais, répondit le jeune roi (1). »
Revenons au récit de Madame Royale, si pathétique dans sa simplicité : « Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère ; nous fûmes nuit et jour enfermées sous les verrous. Ce nous était un adoucissement d'être débarrassées de la présence de pareilles gens. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour, pour apporter les repas, et faire la visite des fenêtres, afin de s'assurer si les barreaux n'étaient pas dérangés. Nous n'avions plus personne pour nous servir, et nous l'aimions mieux, ma tante et moi nous faisions les lits, et nous servions ma mère. Nous montions sur la tour bien souvent, parce que mon frère y allait de son côté, et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fente. Elle y restait des heures en-
(1) François Hue. Les dernières années de Louis XVI.
tières, pour y guetter l'instant de voir cet enfant ; c'était sa seule attente, sa seule occupation. Elle n'en savait que rarement des nouvelles, soit par les municipaux, soit par Tison, qui voyait quelquefois Simon. Tison, pour réparer sa conduite passée, se conduisait mieux, et donnait quelques nouvelles à mes parents. Quant à Simon, il maltraitait mon frère au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et d'autant plus, qu'il pleurait d'être séparé de nous ; enfin il l'effraya tellement que ce pau\Te enfant n'osait plus verser de larmes. Ma tante engagea Tison et ceux qui, par pitié, nous en donnaient des nouvelles, à cacher toutes ces horreurs à ma mère ; elle en savait ou en soupçonnait bien assez ».
7 juillet. — Le bruit s'était répandu dans Paris que le complot tramé par le général Dillon avait réussi, malgré l'arrestation du général, et que Louis XVII avait été enlevé de la tour. On disait que le jeune roi avait été vu sur les boulevards, qu'il avait été porté en triomphe à Saint-Gloud. Au moment où la foule se dirigeait vers le Temple, pour avoir des détails, le Comité de sûreté générale y envoyait une députation en toute hâte, afin d'y constater la présence de l'enfant. Chabot et Drouet, — Drouet, l'homme de Varennes, — qui faisaient partie de cette députation, ordonnèrent de faire descendre Louis XVII dans le jardin, afin qu'il y fût vu par la garde montante. L'enfant se plaignit d'être séparé de sa mère. On lui imposa silence. En même temps, les membres de la Convention qui étaient venus pour s'assurer de la présence de Louis XVII, montèrent chez Marie- Antoinette. Elle leur demanda pourquoi on avait la cruauté de la se-
parer de son fils. Ils se contentèrent de répondre qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure. « Un nouveau procureur général vint aussi nous voir, ajoute Madame Royale. Ses manières nous étonnèrent, malgré tout ce que nous ayions appris à connaître depuis nos malheurs. Du moment que cet homme entrait, jusqu'à son départ, il ne faisait que de jurer. »
14 juillet. — Mort de Marat. Simon en fit porter le deuil à Louis XVII.
30 juillet. — Ce fut la dernière fois que Marie- Antoinette vit son fils. Depuis la mort de Louis XVI, elle n'avait jamais consenti à descendre dans le jardin. Elle ne prenait l'air qu'au sommet de la tour, sur la plate-forme. Cette plate-forme se trouvait partagée en deux parties par des cloisons en bois disposées de telle manière qu'on ne pouvait se voir qu'à travers les fentes. L'une des deux parties était réservée à la promenade de l'enfant, l'autre à celle des princesses. Mais ce ne pouvait être que par hasard que les deux promenades se fissent en même temps ; ce hasard, la malheureuse reine l'attendait fiévreusement ; son cœur battait si fort, dans l'angoisse de cette attente, que sa poitrine en était comme brisée. De toutes les choses de l'univers, une seule l'intéressait : apercevoir son fils ; les yeux, l'oreille, collés sur la cloison de planches, elle frissonnait, à chaque mouvement, à chaque bruit de pas. Est-ce lui ? se disait-elle : mais non, ce n'était pas son enfant ; c'était quelque municipal, quelque employé faisant sa ronde et, morne, elle retombait dans l'abîme de son désespoir. Depuis quelques jours, son fils ne lui apparaissait plus ; et cependant elle ne
se décourageait pas ; elle remontait chaque jour sur la plate-forme, anxieuse, attendant sans cesse.
Enfin, le 30 juillet, pendant qu'elle regardait à travers la fente de la cloison, son enfant passa devant elle ; elle le vit, mais sans que l'enfant se doutât qu'il était auprès d'elle ; elle le vit, mais sans pouvoir crier : je suis là ; elle le vit, pâle et maladif, portant sur sa chère petite tête le hideux bonnet rouge, sur son visage la trace de la souffrance et de la persécution. Elle le vit tourmenté par Simon, qui, de mauvaise humeur ce jour-là, parce qu'il venait d'apprendre la prise de Valenciennes par le duc d'York, jurait et blasphémait, en faisant retomber sa colère sur le pauvre enfant.
Ah ! si la petite colombe avait pris son vol vers le ciel, si l'enfant était mort, enveloppé dans la robe blanche de son baptême, enseveli avec cette parure, il reposerait maintenant dans la joie du Christ, parmi les anges ; mais le revoir vivant d'une vie pire que la mort, le revoir flétri, dégradé, li\Té à des misérables qui torturent son corps, qui voudraient tuer son âme, le revoir dans cette atmosphère d'impiétés, de blasphèmes, le jouet, la proie d'un tel démon ! On a décapité Louis XVI, mais du moins on ne l'a pas avili ; on lui a laissé un prêtre pour l'aider à gravir les marches de l'échafaud. Ah ! le sort du fils est plus cruel que celui du père. Corrompre, c'est plus affreux que de tuer. Oh ! voilà ce que dans ses rêves les plus funèbres, dans ses pressentiments les plus sinistres, la malheureuse mère n'aurait jamais pu concevoir ! Oh! voilà le comble de la douleur 1
Elle le voit, ce fils bien-aimé, elle le voit, et elle ne peut se précipiter jusqu'à lui, le serrer contre son
cœur, le couvrir de larmes et de baisers. Elle le voit, et elle ne peut pas lui parler ; et jamais, plus jamais, elle ne lui parlera ; jamais l'enfant infortuné ne les entendra plus, les accents de cette voix chérie, la voix de sa protectrice, de sa mère, de sa mère qui le consolait quand il était malade, quand il souffrait, quand il pleurait. Le revoir ainsi, le revoir, et pour la dernière fois, ce pauvre enfant, le revoir dans un pareil état d'humiliation et de misère ! et ne pouvoir le défendre contre ces monstres, l'arracher à ces tigres, à ces corrupteurs, à ces infâmes ! non, certainement, au moment même où elle gravira les degrés de la guillotine, Marie- Antoinette n'éprouvera point une aussi grande douleur. Alors, par dignité, elle saura composer son visage ; elle mourra en souveraine, elle mourra en fille des Césars ; elle sera douce et majestueuse envers la mort ; mais là, sur cette plate-forme de la tour du Temple, à cet instant si désiré, hélas ! et si cruel, où elle aperçoit son fils, elle fléchit, elle éclate en sanglots ; c'est la Mater dolorosa !
Je me souviens du chant du Siabai. Là son âme gémissait abattue par la tristesse et par le deuil, et percée par le glaive : Cujus animam gementem^ contristatam et dolentem pertranswit gladius. Tremblante, elle exhalait des plaintes et des soupirs, à la vue des tourments de son fils illustre : Qaœ mœrebat et dolebat et tremebai cum videbat^ nati pœnas inclyti. Qui pourrait, sans s'émouvoir, contempler cette tendre mère unissant sa douleur aux maux de son fils ? Quis posset non contristari, piam matrem contemplari, dolentem cum filio ?
L'enfant avait passé. Les yeux et le cœur pleins de cette vision, qui s'était évanouie comme une ombre, la malheui'euse mère redescendit, brisée, désespérée,
dans sa chambre de captive. Elle regarda silencieusement la place où était autrefois le lit de son fils, l'endroit où elle lui donnait des leçons, où elle lui faisait faire sa prière. Tous ces souvenirs envahissaient son âme ; et elle se demandait à elle-même ce qu'elle avait fait pour que la Providence l'accablât sous l'insupportable fardeau d'une telle désolation 1
Ainsi s'était écoulé le mois de juillet ; eh bien, ce mois si cruel n'était rien encore, comparé à celui qui allait suivre.
En juillet, il restait encore à la reine sa chère fille, son incomparable belle-sœur. En août, elle allait se trouver seule, seule, absolument seule à la Conciergepie, cette prison mille fois plus horrible que le donjon du Temple !