F. SOULIÉ
Ce fut chez Mario Proth, qui habitait alors rue Visconti, que je rencontrai YvesGuyot.
Connaissez-vous la rue Visconti, Tancienne rue des Maraîs-Saint-Germain? Très peu, j'en suis sûr; c'est une de ces rues devant lesquelles on passe sans cesse et qu'on traverse rarement. Elle est restée tortueuse et étroite comme au temps où elle servait de refuge aux Huguenots qui la fermaient chaque soir par des chaînes.
C'est là, ainsi qu'une inscription en lettres d'or nous l'indique, qu'était l'hôtel de Rânes, où est mort Jean Racine ; c'est là qu'habitèrent plus tard Adrienne Lecouvreur et Clairon. On montre encore dans la cour un ormeau contemporain du poète; c'est le pendant du mûrier de Stradfort-sur-Avon et du laurier du tombeau de Virgile. L'imagination populaire se plaît à associer l'arbre qui -verse plus d'ombrage à mesure qu'il vieillit à la mémoire des poètes immortels qui ont abrité et rafraîchi l'humanité à l'ombre de leur génie.
Vers 1872, quelques jeunes gens se réunissaient là chaque semaine, chez Mario Proth. Mario Proth, que le monde nouveau commence à ne plus connaître, était presque célèbre à la fin de l'Empire ; il a écrit un livre plein de couleur et de verve, le Voyage au pays de l'Astrée, et poussé dans une brochure un cri qui eut de l'écho au Quartier latin : Place aux Jeunes l On crut positivement, à entendre cette revendication énergique, qu'une génération ardente, en gésine de quelque œuvre extraordinaire, était prête à entrer en scène. Mais, hélas I même après la chute du tyran, on ne vit rien apparaître que
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quelques vieux débris d'autrefois ; les revenants furent nombreux si les revenus diminuèrent, tel fut le plus clair du changement.
Quoi qu'il en soit, Mario Proth était une influence. C'est lui qui avait lancé la candidature Perry dans le sixième arrondissement; c'est à lui en partie qu'elle dut de réussir. Pourquoi Proth qui, du moins, écrit et parle un français très correct, ne s'était-il pas lancé lui-même au lieu de lancer les autres ? Je n'en sais rien. Peut-être aurait-il été gêné pour payer les affiches...
Pour en revenir aux réceptions de Mario Proth, elles étaient fort cordiales; la persécution religieuse n'avait pas encore rendu les rapports désagréables entre gens qui ne pensent pas de même.
Une crache de bière énorme, qui se renouvelait plusieurs fois par soirée, constituait tout le buffet. Un diplomate, dont le coup d'essai était un coup de maître, et qui doit être pour le moins ministre plénipotentiaire à l'heure actuelle, avait persuadé au propriétaire d'une brasserie du voisinage, que le meilleur moyen de faire connaître sa bière, était de la faire sa vourer par des palais dignes de la comprendre. Et chaque jeudi soir, cet industriel, ami des lettres, organisait une sorte de chaîne d'incendie, qui, de sa cave, faisait incessamment monter des cruches de grès dans l'appartement où Racine avait composé Athalie.
Il y avait là, parmi des médiocrités, beaucoup de lettrés délicats et fins, trop fins même pour avoir conquis une place digne d'eux dans une époque grossière comme la nôtre : Paul Arène, Ernest d'Her-
villy, Valade. Monselet, parfois, entrait une minute, buvait un verre, lisait un sonnet et s'en allait. Aima Rouch, un musicien à l'inspiration distinguée et doucement folichonne, qui, je ne sais pourquoi, n'a pas encore percé, faisait entendre au piano des fragments de l'opérette les Deux Augures, dont l'esprit trop subtil n'a pas été goûté à Bruxelles.
On voyait là des peintres, des journalistes et même de futurs hommes politiques comme Yves Guyot et Sigismond Lacroix.
Yves Guyot avait de l'esprit, du feu, des idées qui, d'ailleurs, étaient généralement fausses.
Quant à Sigismond Lacroix, il était déjà suspect à tous avec sa tête de Juif lithuanien, son regard fuyant et l'insupportable relent de suif rance qui s'exhalait de toute sa personne.
C'est là que je vis pour la première fois Jean Richepin, qui m'inspira, je dois le dire, un étonnement qui n'allait pas sans quelque admiration. A une certaine heure de la soirée, il récitait ordinairement la Guerre aux dieux , qui me semble avoir été la pre* mière ébauche des Blasphèmes.
La Guerre aux dieux était une sorte d'imitation de Lucrèce, où les vers bien frappés n'étaient pas rares, et où les dieux de toutes les théogonies étaient insultés, arrachés de leur autel et traînés dans la boue : Anubis, Siva, Brahma, Vishnou, Jupiter, Odin, tous y passaient. C'était le musée Guimct en vers. Le poète cinglait tous ces usurpateurs de ses hémistiches indignés, en les invitant à sortir de leur , nuage afin qu'il pût les fouailler tout à son aise.
Qu'avaient fait tous ces pauvres dieux à Richepin
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pour exciter tant de courroux? On ne le découvrira probablement jamais; mais ce qui éveillait l'intérêt, c'était la façon de dire. Cette pièce, qui contenait un millier de vers, Richepin la disait, du commencecément à la fin, sur un ton très baut, mais sans détonner, sans que la voix baissât une minute, avec une continuité de violence d'un effet saisissant. Le geste, très rare, était d'une simplicité et d'une justesse absolues.
Pour tous ceux qui étaient là, c'était un spectacle intéressant. Accoudé à la cheminée, les cheveux rejetés en arrière, le poète paraissait vraiment réaliser l'idéal de la beauté intelligente et virile. « Quel bel acteur ce seraitl » pensait-on.
Dès que Richepin commençait, les habitués déjà blasés sur les beautés de la Guerre aux dieux exécutaient un mouvement qui ne manquait pas d'habileté: ils se rangeaient tous d'un côté de la table, en attirant adroitement à eux la cruche de bière et le pot à tabac, et ainsi bien munis, confortablement installés, ils paraissaient goûter de vives jouissances à ces exercices philosophiques.
— Il a raison, semblaient-ils dire à ceux qui étaient de l'autre côté, tous les dieux sont d'invention humaine.
Le geste de ceux qui n'avaient pas le pot à tabac mimait : « Il ne s'agit pas de cela; passez-nous la crache de bière et les moos^ »
Les autres, feignant de croire à une protestation spiritualiste, répondaient, en essuyant la mousse de leurs lèvres et en envoyant une bonne bouffée doctorale : « Non, non, il n'y a pas de Dieu... »
Au bout d'une heure, Richepin, toujours impassible et violent, mettait l'Éternel au défl de le foudroyer. L'Éternel y pensa sans doute plus d'une fois, mais il vit qu'il ne réussirait pas : il y avait trop de fumée dans la pièce, la foudre n'aurait pas pu entrer*..
La chaleur des propos, la fumée du tabac et, pardessus tout, l'odeur délétère que dégageait Krizanowski, contribuaient en effet à former une atmosphère d'autant plus lourde qu'il était expressément défendu d'ouvrir une fenêtre, fût-ce pour crier : « Au feu I » C'était la condition sine qua non, La propriétaire de cette maison historique ne tolérait ces séances nocturnes et ces concerts parfois singuliers qu'à la condition que rien ne s'en répandit au dehors.
Aussi était-ce avec une certaine joie que, vers trois heures du matin, on se précipitait dans la rue. Tout en s'espaçant un peu et en se tournant du côté de la muraille, on échangeait à haute voix les derniers arguments en faveur des doctrines matérialistes...
Parfois, dans cette rue étroite des Marais-Saint- Gcrmain qui, à cette heure, avait l'aspect moyenâgeux d'une rue du vieux Nuremberg, on entendait une fenêtre s'ouvrir et on voyait apparaître la tête d'un bourgeois, les yeux encore hébétés par le sommeil, qui annonçait à sa compagne l'état du. ciel: « C'est inouï, disait-il, on entend la pluie qui tombe à flots sur le pavé, mais le temps est clair; et, malgré l'averse, la rue est pleine de gens qui se promènent sans parapluie. » — « Tu rêves, mon ami, disait la femme, de son lit; viens te recoucher,.. »
On aurait fort étonné Yves Guyot, à cette époque,
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si on lui avait dit qu'il dépenserait 12,000 francs pour une marquise (il est vrai qu'il y a les accessoires). Il se serait fâché tout rouge si on lui avait annoncé qu'un pur tel que lui, un ardent ami du peuple, serait très heureux de banqueter publiquement avec M. de Rothschild, après un coup comme l'accaparement des Cuivres.
Que voulez- vous? Après les attaques dont il avait été l'objet delà part de quelques rares journaux indépendants, Rothschild tenait beaucoup à montrer à l'Europe , au moment de l'Exposition, qu'il était toujours le maître chez nous et qu'il pouvait tout se permettre. Donner un chèque de cent mille francs est pour lui aussi facile qu'il l'est pour nous de détacher une feuille de papier à cigarette. Sans donner de C'ièque, il peut faire gagner de l'argent de mille façons. L'âge vient; Guyot se dit qu'il ne sera pas toujours ministre; il ne serait pas fâché, comme tous ceux qui l'ont précédé au ministère, d'avoir quelque part une confortable maison, avec un atelier où Sebillot pourrait recommencer des marines.
Si Guyot avait montré vis-à-vis de Rothschild la dignité qui convenait à un membre du gouvernement français, personne ne lui en aurait su gré ; il a agi, après tout, comme auraient agi à sa place le duc de Broglie ou le marquis de Beauvoir s'ils avaient été ministres. Tout le monde trouvera qull a bien fait : ce sont les ouvriers en cuivre et les actionnaires du Comptoir d'Escompte qui ont tort