‹ La dernière batailleChapitre 18 sur 49 · LE FLEUVE DE BOUE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE DE BOUE

La Vidange. — La force des choses. — Constans et Emile Zola.

— Le rythme des livres. — Rapidité des transformations de la Société française. — Le curriculum vitœ de Constans. — Puig y Puig. — En Indo-Chine. — Richaud. — La Banque de Lyon.

— Constans répond à l'état de conscience du pays. — Le Capitule illuminé. — Mackau négocie toujours. — Un article de la Revue bleue. — Un homme d'État français au dix-neuvième siècle. — Ce que pense la Bourgeoisie. - Un dittiyrambe de Paul Bourges — Un dîner au Café Anglais. — Bischoffsheim et la Honduras. — La corruption électorale. — Les tirades sur le relèvement de la Patrie. — La famille Carnot. — L'hypocrisie bourgeoise.

— Les malles qui parlent, — L'existence d'un huissier. — Les notaires. — Des chiffres éloquents. — La traite des blancs à la Nouvelle-Calédonie. —A quoi sert de dissimuler des scandales qui appartiennent à l'étude sociale? — John Lemoinne et Jules Simon. — Le témoignage de Macé. — Boulanger, la Macaronna et la Soledad.

Que de boue I que de boue 1 Le fleuve fangeux roule avec ?impétuosité du Rhône en temps d'inondation. Toutes les digues sont rompues, tous les quais sont enlevés et la boue envahit les ville s et les campagnes. Des gens de Paris arrivent chez moi tout fumants, tout vibrants, conv aincus que le pays entier va être transporté d'indignation devant tant de hontes accumulées. Ce qui me démontre que j'ai fait de grands progrès dans les études sociales, c'est que je suis certain d'avance que tout cela sera absolument inutile.

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Oe qui constitue précisément le côté saisissant, le côté étrangement pathétique de certaines périodes historiques, c'est Timpuissance de tout contre la situation générale, contre la force invincible des choses. C'est ce qui rend le spectacle de la mort si dramatique : ni les efforts de la science, ni les chaude» caresses, ni les moxas brûlants ne peuvent empêcher ToBuvre de destruction de s'accomplir./

En 1878, vous auriez écrit que la France aurait pour ministre un ancien entrepreneur de vidange, concussionnaire et voleur, que le mot non seulement aurait paru dépasser la mesure, mais qu'il n'aurait pas porté à cause même de l'intonation excessive. En parlant de cette façon, vous seriez sorti de Teurythmie, de ce sentiment des proportions et de la mesure qui, dans les luttes les plus ardentes, interdit à un artiste les hurlements et les mouvements désordonnés.

Cela est arrivé ainsi, parce que cela devait arriver, et, à regarder le fait, on est tenté de penser qu'il est presque trop logique, c^est trop comme cela que cela devait être.

Le Centenaire de 89 devait trouver au pouvoir un Badois, charge des Affaires étrangères, un associé de Jacques Meyer à la place de d'Aguesseau et un ancien entrepreneur de vidanges comme ministre de rintérieur. La Bourgeoisie est le régime des appétits; les appétits, à force d'être satisfaits, vous mènent nécessairement à aller quelque part et la Bourgeoisie,, allant quelque part, devait y rencontrer Constans. Cent ans de gouvernement bourgeois se résument en cet homme.

/Il en est de même en littérature, et Zola, avec son tempérament d'Italien, c'est-à-dire de politique, a vu très bien qu'il triompherait un jour, sans avoir besoin de faire aucune concession, qu'il serait Tacadémicien désigné, comme Constans était le ministre nécessaire. Cette candidature est discutée partout avec des considérations plutôt favorables qu'hostiles. L'auteur de Pot-Bouille et de la Terre entrera à l'Académie avec ses personnages qui rotent, quiflentent, qui vomissent, qui crachent des mots ignobles à bouche que veux-tu, qui se livrent publiquement aux actes les plus immondes. Dans l'art des peuples, comme dans leur existence politique, les latrines ont leur jour.../

Ce que je dis est tellement vrai, que la présence de Constans aux affaires a paru toute naturelle. On ne peut pas même dire qu'il soit méprisé, et il est certainement beaucoup moins impopulaire que ne l'ont été des ministres sans tache, comme Villèle, Polignac ou Guizot.

Toute la Bourgeoisie républicaine, opportuniste et radicale, s'est mise spontanément derrière l'ancien vidangeur de Barcelone, car il était l'expression complète de tous ces êtres fermés aux sentiments qui élèvent l'âme humaine, étrangers à tout scrupule de conscience, et qui ne vivent que pour l'assouvissement de leurs convoitises basses et la satisfaction de leurs besoins physiques.

Les lecteurs ne comprendraient même pas que j'attaque cet homme avec brutalité : il y a en effet une heure pour tout, Renan a émis, une fois en sa vie, une idée assez juste, en disant que les livres

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devraient être imprimés sur du papier de diverses couleurs, dont les variations et les nuances rendraient plus facile à saisir, dans ses développements et ses transitions, la pensée de Técrivain. On pourrait ajouter que, pour être exacte, une étude d'histoire sociale devrait être écrite dans la note même, dans le rythme pour ainsi dire, de Tépoque qu'elle analyse. Un livre de passion et de généreuse colère comme la France juive détonnerait tout à fait à Theure actuelle ; on dirait : « Qu'est-ce qu'il a encore à crier celui-là?»

/Comme il advient quand on touche à la fin, les dernières transformations de la société française se sont accomplies en effet avec une effrayante rapidité. Ce qui aurait été jadis l'affaire d'un siècle est aujourd'hui l'affaire de quelques années. Il y avait déjà un abîme entre l'état de conscience, les idées, les conceptions morales des hommes de 1871 et la manière de voir des hommes de 1848; les hommes de 1889 semblent d'un autre âge que les hommes de 1871.

A deux ou trois reprises, les Français essayèrent de s'arracher à la boue dans laquelle ils se sentaient enfoncer. Aux élections de 1885, ce fut la masse conservatrice qui fît l'effort d'elle-même, sans que personne s'y attendît ; les députés nommés alors ne surent pas tirer parti de ce mouvement. Au moment de l'affaire Wilson, ce furent les Républicains qui tentèrent le coup de collier ; ils en arrivèrent à hisser au pouvoir un inconnu, un homme sans services et sans prestige, mais qui passait pour être honnête. Le premier soin de de cet honnête homme fut de ramasser dans le fumier les trois personnages les plus tarés de

France, de s*en faire un bouquet et de le mettre à sa boutonnière...

A partir de ce moment, ce fut fini. Les gens eurent la sensation de prisonniers qui se sont échappés, qui ont été repris et qui, une fois ramenés dans leurs cèl- Iules, s'arrangent pour y être le moins mal possible et pour obtenir des douceurs. Les plus obstinés ont essayé de se faire une échelle de cordes avec les draps de M"** Pourpe et de s'évader par le Boulangisme ; ils se sont cassé la jambe, voilà tout ce qu'ils, ont gagné.^

Ce n'est pas seulement l'état d'esprit général qui s'est modifié, ce sont les individus eux-mêmes. Le Freycinet de 1869 ne ressemble pas plus au Freycinet actuel que Constans ne ressemble à Lamartine ou à Barbés.

Quelques-uns de mes amis étaient très liés autrefois avec le ministre de la Guerre, qui n'était encore qu'ingénieur, et ils parlaient de cet intérieur avec un grand respect. M"' de Freycinet était une protestante, un peu pimbêche, un peu collet monté, mais si on lui eût parlé de fréquenter des femmes .de voleurs, de mener chez certains ministres la jeune flUe charmante que les intimes de la maison appelaient «l'incomparable Cécile », elle eût poussé de hauts cris, elle eût dit à son mari : « Je t'en supplie I ne nous déshonorons pas I» Le Freycinet d'aujourd'hui est prêt à aller demander un portefeuille à Buret, si Buret, comme cela est probable, devient président du conseil...

Notez que Freycinet ne peut avoir la moindre

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illusion sur Constans. Le curriculum vitœ de Oons* tans est connu de toms et, si je le rappelle brièvement, c'est uniquement comme indication de sources pour les historiens de l'avenir.

Après avoir été forcé de quitter le barreau de Toulouse, Constans alla chercher fortune en Espagne et Ton sait comment il dépouilla le malheureux Puig y Puig qui, loyal comme tous les Espagnols, avait cru à la parole d'un Français.

Pour éviter les poursuites, l'associé de Puig y Puig donna en nantissement les bijoux de sa femme^ puis s'introduisit chez Puig à l'aide d'une fausse clef. Puig menaça de nouveau de porter plainte. M"* Constans et sa mère se rendirent chez lui pour le supplier de pardonner encore et, en présence des domestiques, Puig expulsa violemment les deux commères.

On a publié les lettres de Puig et de M""' Puig qui confirment l'exactitude de tous ces faits (1).

Extrait d'une lettre écrite par M. Puig, à M. H. Four nier y

le 20 juin 4 86^:

Pour ce qui est de mes affaires, je travaille à sortir dela meilleure manière possible, malgré que le fripon qui m'a mis dans tous ces embarras m'a fait de nouveau tort en me volant davantage, à tel point qu'il est probable que nous ne pourrons pas aller à Vichy, et selon ce qu'on me dit, il se

(1) Voir les Mémoires publiés au moment du procès de M. de Malherbe (pièces et documents) et l'admirable plaidoirie de M. Falaleuf.

Le Triboulet du 1" septembre 1889 a donné, avec pièces à l'appui^ le résumé complet de la \ie de Constans.

promène avec mon argent à Paris et à Londres. Gela, malheureusement, est TaYantage qu'ont les fripons sur les hommes de bien.

Signé : F. Puig y Puig.

Extrait d'une lettre de M- Puig à son frère Alexandre:

Barcelona, 8 février 1865« Mon très estimé frère Alexandre,

Je suis loin de marcher sans ennui, vu que ce Français qui nous visitait avec ces dames, appelé M. Gonstans, je crois que tu t'en rappelleras, après s'être infiltré dans nos cœurs comme nos meilleurs amis, me fit une tromperie (droga) une escroquerie (Estafa, souligné dans l'original), si inouïe que depuis le l^r octobre 1863 jusqu'à ce jour je n*ai pas eu et n'ai pas encore grand repos. • •*••• ••••••■• ••.•••«

Me voilà triste, vexé et honteux de tant de perfidie et de duplicité. Gonsidère que ce misérable Gonstans a pris le large pour se réfugier en France, et seulement ainsi il a pu éviter que je lui rompe les os.

Lettre de M^^ Puig à M. le comte de Malherbe, cessionnaire

de sa créance sur if. Constans :

Monsieur le comte,

Vous me demandez si je puis vous procurer de plus amples renseignements que ceux que je vous ai déjà donnés, au sujet des rapports que mon pauvre mari a eus avec M. Gonstans. Je ne peux vous fournir grands détails, car je ne fus entièrement initiée à cette affaire que lorsque mon mari, succombant sous le poids des inquiétudes, se décida à me mettre dans la confidence de ses angoisses. M. Gonstans

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fut prêseulê à mon mari par M. Coussinet, cousin de votre débiteur, qui faisait, lui aussi, peu de temps après, de mauvaises affaires. Je sus que M. Puigluî prêtait 150,000 francs pour faire le commerce des pompes, sans connaître autrement les détails de l'opération. Je n'appris la mauvaise tournure que prenait l'affaire, qu'étant à la campagne aux environs de Barcelone, le jour où un mot de mon beau-frère vint annoncer à mon pauvre mari que, presque chaque nuit, de l'argent et des pagarès disparaissaient de la caisse confiée à sa garde. Nous revînmes en grande hâte, et presque aussitôt notre retour, les bijoux de M"** Gonstans disparurent également de la caisse sans qu'il y ait eu la moindre trace d'effraction.

Mon beau-frère, M. Carlos MadueU, caissier de M. Gonstans, qui avait été chargé, par mon mari, de garder les bijoux, remis en nantissement de nouvelles avances, et M. Manuel Puig y Puig, notre cousin, également employé dans la maison, auraient pu vous fournir de plus amples détails ; mais tous deux sont morts.

Quelques jours après ce vol, mon pauvre mari eut une explication des plus vives avec M™« Gonstans et sa mère, en visite chez nous, et dut enjoindre à ces dames de se retirer immédiatement. Peu après, M. Gonstans s'enfuyait de Barcelone, et mon mari a toujours ignoré son adresse ; moi-même, je ne l'ai connue qu'en 1876, quand on m'a demandé des renseignements sur son passé commercial.

La mort a pris tous ceux qui auraient pu vous éclairer : cet homme porte malheur 1

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Signé: Sophie Leclerc de Puig.

Puig était un témoin gênant, il disparut un jour dans le trajet de Barcelone à sa maison de campagne. M"' Puig dépensa deux cent mille francs pour découvrir au moins le cadavre de son infortuné mari, elle fît fouiller tout le pays. Enfin elle reçut un jour

une lettre composée avec des lettres imprimées prises dans un iournal. dans laauelle on lui disait : « Inutile de te donner tant de mal, ton mari a été réduit en cendres et Ton n-en retrouvera jamais la trace. »

C'est là le côté ténébreux du personnage, le point par lequel il touche aux arrière-loges maçonniques. La Maçonnerie fait crédit, elle avance un cadavre à un débiteur et il la paye avec les décrets quelques années plus tard.

On devine ce qu'un tel homme a pu faire en Indo- Ohine. Les lettres et les dépêches nous édifient sur les vols et les concussions commis par Constans làbas. Richaud Ta accusé formellement d'avoir trafiqué de ses fonctions et d'avoir reçu du roi Norodom, en échange du rétablissement du jeu des Trente-Six- Bétes, la fameuse ceinture que Constans, d'ailleurs, ne nie pas avoir acceptée.

Constans ayant contesté l'exactitude de certains faits, le ministre de la marine télégraphia à Richaud qui confirma absolument l'exactitude de ce qu'il avait avancé. Le Petit National a pu, sans être poursuivi par Constans, publier entre autres dépêches celle-ci qui ne laisse place à aucun doute.

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