‹ La dernière batailleChapitre 20 sur 49 · L. Herbette · texte numérisé non relu

L. Herbette

A Tappui de cette palabre, on trouvait deux images

représentant des détenus; comme légende, on lisait,

sous la première image : idées et travail d'un détenu

d^ autrefois; sous la seconde : idées et travail d'un

détenu d'aujourd'hui.

Le criminel d'autrefois semblait témoigner son désespoir d'être né sous le règne de Louis XIV ; quant au criminel contemporain, il exprimait, par sa physionomie rayonnante, la joie d'avoir été compris dans le lot Higginson et d'être devenu l'esclave d'un bon maître comme M. de Rothschild.

D'autres documents vous faisaient apprécier la •cruauté des juges d'autrefois qui s'entouraient de minutieuses formalités, qui ouvraient enquête sur en-

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quête, qui entendaient témoins sur témoins, avant de se décider à supprimer un être humain, même lorsque ses crimes semblaient prouvés. L'aurore du règne de Tliumanité luisait enfin dès qu'on feuilletait le registre d'écrou des prisons de Lyon ; en ouvrant au hasard, on lisait ceci : « Joseph-Marie- Honoré, de Marseille, ci-devant noble, âgé de quarante ans, par réquisition du comité de surveillance, écroué le 27 germinal ; » en face, on lisait : « Désécroué et guillotiné le 28 germinal. »

On comprend maintenant ce que M. Herbette entend par le progrès des mœurs et le respect des formes judiciaires (I).

Tous ces faits se tiennent étroitement et l'historien sociale ne voit dans le triomphe d'un Constans que le développement logique de l'évolution de classe de

(1) C'est Herbette, qui, pour se venger de la Presse qui a si sou- Teot flétri la conduite de notre ambassadeur à Berlin, a imaginé an régime férocecontre les écrivains condamnés pour délits d'opinion. Sous l'Empire, lesécrivains pouvaient travailler à Sainte-Pélagie, les jonroaux gouvernementaux eux-mêmes faisaient nnservice aux détenus. Aujourd'hui, les prisonniers ne peuvent lire un journal, même lorsqu'on les attaque et qu'il leur serait nécessaire de répondre. Us sont obligés de recevoir leurs visites au parloir, devant un agent qui tient note de tout ce qu'ils disent. La commission de surveillance de l'administration pénitentiaire est d'ailleurs composée de purs Jacobins qui, après avoir réclamé la liberté pour eux-mêmes, sont implacables pour la refuser aux autres. On y voit Clemenceau, Laferrière, qui écrivait au /2appW,Schœlcher, l'homme qui s'intéresse aux nègres et qui laisse torturer les blancs.

Si jamais cet Herbette me tient sous clef mon compte est bon, et les Juifs n*aaront pins rien à craindre de moi. Mes amis peuvent prendre le deuil, car ils sont sûrs de ne plus me revoir. Soyez sûr que la visite sera faite soigneusement à l'entrée, et que {e serai bien malin si je parviens à dissimuler un peu de contrepoison.

la Bourgeoisie ; tout ce qui se passe lui semble s'accomplir en vertu de lois en quelque sorte fatales.

Ce qu'on ne s'explique pas, c'est l'elTort d'hommes comme Jules Simon, comme John Lemoinne, qui ont été journalistes et qui se mettent à la remorque d'un lleinach pour empêcher, par deslois restrictives, l'élude de ces faits sociaux. Qu'est-ce que cela peut leur faire, qu'on raconte ces choses, puisque leur révélation n'a aucune espèce d'action sur le pays ?

On aurait publié quelques jours avant les élections tous les dossiers de Wilson avec notes, pièces justificatives, preuves authentiques, signatures légalisées, que cela n'aurait pas déplacé cinq cents voix.

Les relations de Thévenet avec Jacques Meyer n'ont étonné personne. Jacques Meyer répondait à notre confrère Denecheau, qui voulait avoir un interview avec Thévenet : — a S'il était à Paris, je n'aurais qu'aie siffler... mais je vais répondre pour lui. Vous publierez Vinterview en son nom, et il ne vous démentira pas... Nous sommes de mèche... »

Cela a paru tout simple ; il a paru tout simple également de voir l'escroc qui faisait des parties fines avec le députédevenu ministre de la Justice, affranchi de toutes les rigueurs de la prison, allant et venant librement dans Paris, se faisant apporter du dehors une nourriture choisie, et finalement mis en liberté au bout de quelques mois.

Que voulez-vous que fasse la France? Voilà un malade qui est atteint jusqu'aux moelles, qui croupit dans des excréments qu'il n'a pas la force de retenir. Vous venez lui dire : « Mon ami, vous sentez mauvais. — Il vous répond : Je le sais bien. — Vous

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ajoutez : Il faut vous lever, vous laver à graude eau, faire de l'exercice, escalader une montagne pour respirer Pair pur, courir à cheval dans le vent frais du matin... — Hélas I vous réplique ce grabataire, si je pouvais faire tout cela, vous ne me trouveriez pas dans cet état-là./

Où les écrivains comme John Lemoinne et Simon manquent de bonne foi, c'est lorsqu'ils accusent d'exagération et même de calomnie des peintres consciencieux qui, dans leurs études sur la démoralisation actuelle, sur la décomposition sociale, ne disent pas le quart de la vérité.

Notre écriture vaut par l'analyse psychologique, elle fait voir le jeu des physionomies, elle met en relief la malfaisance particulière de chaque individualité; mais, sans parler des documents qui sontréservés. à l'avenir, les contemporains sont déjà en présence de témoignages d'une telle authenticité qu'ils ne prêtent à aucun doute.

Quel témoignage vaudra jamais celui d'un homme qui a veillé sur la sûreté d'une ville comme Paris pendant de longues années, qui a tenu tous les secrets de la police entre ses mains et qui a quitté ses fonctions avec l'estime de tous?

Cet homme vous racontera, comme Macé l'a raconté àOoncourt, comme il me l'a raconté à moi-même, qu'il a arrêté un malfaiteur pour vol qualifié et que, quelques mois après, il a retrouvé son voleur assis. à la gauche d'un ministre, dans une cérémonie officielle, et faisait à celui qui l'avait coffré un petit salut protecteur.

L'ancien chef de la Sûreté vous narrera dans ses

moindres particularités, sans changer absolument rien aux faits, avec la sécheresse voulue qu'il affectionne, avec l'exactitude d'un procès- verbal, Tarrestatîon d'un financier véreux qu'il parvint à mettre momentanément sous clef, malgré toutes les résistances, et qu'il trouva littéralement bourré de lettres de sénateurs et de députés. Il n'y a qu'un nom à mo- •difier dans son récit : au lieu de Goliath, il faut lire David.

Si cette page était signée d'un chef de la police anglaise ou de la police russe, tout le monde épiloguerait le dessus, on en ferait des commentaires «dans les revues ; on dirait : « Voilà où en est ce pays ! » Ces mœurs semblent si habituelles dans la France d'aujourd'hui que c'est à peine si on a parlé 4e ce volume.

M. John Lemoinne veut-il lire avec moi ce feuillet détaché des souvenirs d'un homme compétent entre tous? Cela rendra peut-être le sénateur-journaliste un peu moins prompt à accuser les écrivains contemporains de charger les couleurs de leurs tableaux.

Le financier est arrêté en pleine Bourse, jeté dans un fiacre et conduit au Dépôt ; il a naturellement une voilure de maître, et cette voiture suit le fiacre. Une fois devant Macé, Goliath demande la permission de renvoyer son cocher (1).

— Mon cocher doit m'attendra? puis-je en le renvoyant iui donner des instructions?

— Certainement.

— Joseph, dit Goliath, quand le domestique parut, vous

(1) Gastave Macé : Met lundis en prison.

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allez tout de suite passer chez la comtesse de B... ; informezla que, victime d'une affreuse machination, je suis retenu ici par la force ; et priez-Ja d*en informer mes protecteurs et amis... Allez... Ah! j'oubliais, vous lui remettrez en même temps cet album placé sous la banquette du coupé.

- Joseph, dis-je à mon tour, en dehors de Talbum, remettez à mon secrétaire, qui va vous accompagner, tons les autres objets déposés dans cette voiture.

A son retour, l'employé fit connaître que Falbum avait dû "èlre changé contre Ténorme portefeuille rempli de pièces manuscrites qu'il apportait.

— Que signifie ce nouveau mensonge? dcmandai-je à Golixth.

— il veut dire que cette serviette renferme de sérieux autographes très péremptoires et d'une réelle valeur.

Et sur un ton plus doux, il ajouta finement : « Nous le lirons ensemble dans la Corbeille de la Bourse. »

Je compris que ce portefeuille contenait des révélations dangereuses et utiles à son propriétaire, à la condition de ne pas livrer aux agents subalternes les noms des hommes politiques mêlés à ces tripotages financiers.

J'installai mon prisonnier qui se fit apporter un copieux repas fourni par la maison des Quatre-Saisons, rue des Halles, et, sous prélextc de digestion laborieuse, il but de la tisane de Champagne.

A huit heures du soir, Goliath et moi devenus les meilleurs €cmis du monde, examinions la comptabilité des « potsde-vin. »

— Vilain nom, dis-je : ignoble et terrible, lorsqu'il s'applique à des hommes politiques, ayant pour grandir leurs fortunes favorisé la corruption par des manœuvres de toute nature.

— Attendez; vous n'êtes pas encore au courant de bien des malpropretés.

Voici d'abord l'autographe d'un ancien membre du cabinet, politicien d'allure superbe, à la rouerie supérieure, ministre de haut vol, enrichi par l'exploitation des secrets d'État; cette lettre contient des indiscrétions sur des personnalités

qui recevaient comme lui des pots- de- vin. Vous pourrez assurer au préfet de police que ce personnage a élé vénal en signant des traités qu'il combattait jadis avec acharnement. Sur ce bordereau figure la somme de 23,000 fraencs, elle a été payée à ces deux hommes et ces noms accouplés vous étonnent.

— Oui, et je ne puis croire qu'ils se soient servis de leur situation pour arrondir leurs revenus. On vous a trompé. Si, par malheur, ces magistrats, réputés honorables, à Tabri dj jiliis léger soupçon, étaient ce que vous prétendez, quel sérieux danger menacerait notre société, car tous les deux, au milieu de tant de défaillances, conservent Testime des honnêtes gens? Non, je vous le répète, c'est une pure invention. Avecla conscience que je leur connais, ces messieurs n'ont jamais mis les mains dans des transactions souterraines ou dans des compromis louches.

— C'est cependant positif et j'ajoute que vous ne seriez pas 1 * seul à leur délivrer un brevet d'intégrité.

Vous vivrz dans le tempie de la Justice, et vous ôtes en relations constantes, suivies, avec la magistrature assise et debjui. Avez-vous vu beaucoup de magistrats, graves par sig ss^', sérieux par tempérament, impartiaux parce que rien ne doit influencer leurs jug-'ments, et qu'ils doivent être inflexibles et rendre à chacun ce que le droit ou la loi

lui accnnle? Votre silence est un aveu tacite, je n'insiste

pas et je continue le dépouillement (1).

Alors Goliath faisant glisser les pièces les unes après les autPi'S, me montrait du doigt 1rs signatures qui, toutes, me comblaient de stupéfaction. Voyez cette lettre, me disait-il, elle établit l'état de conscience d'un sénateur, elle est cotée cinq mille francs. Il vote dans les prix doux et son influence parhimen taire vaut à peine cette somme.

(1) Au moment où il jugeait un procès colo«îsal dans lequel figurait un Juif, un magistrat maria sa fille à un des associés de ce Juif. Le mariage eut lieu dans la semaine qui s'écoula entra la mise en délibéré de l'affaire et le prononcé du jugement. On reconnut à la fille 500,ooo francs de dot; or, le père n'avait pas on son de fortune. Tout le monde connaît ce fait au Palais.

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Et plus loin :

Ces trois fonctionnaires, dépourvus de scrupules, se mettent quotidiennement au service des financiers et reçoivent de deux à cinq cents francs par mois.

Prenez connaissance de la lettre de ce pauvre diable, il me remercie pour l'envoi de trois mille francs, largement gagnés, dans une affaire qui, loin d'aboutir, a failli lui coûter le restant de son honorabilité. Il y a d'ailleurs, pour celui-là, des circonstances atténuantes, sa pauvreté l'excuse ; il faut vivre; ses appointements de député suffisent à peine à nourrir sa famille et ses dettes étaient criardes.

Cet autre sénateur, centre gauche, m'a parlé de vous. 11 a eu l'impudence de vanter sa probité en m'écrivant cette phrase à l'encre rouge : « Si, dans votre procès, mon nom est prononcé, je vous poursuivrai comme diffamateur. » Sa mémoire est plus courte que son Mémoire, que je vous présente en entier de sa main. Longtemps il a combattu les abus du Monopole, tout en se faisant subventionner par les monopoleurs.

Lisez la lettre de ce conseiller municipal phraseur, n'ouvrant la bouche que pour parler de la France, de la Patrie, de la Revanche, et de la République, eh bien! il pratique adroitement les coups de bourse. Les mauvaises nouvelles qu'il colporte deviennent les meilleures et son patriotisme, c'est l'argent. Cet homme-chifFre a une pièce d'or à la place du cœur et la politique pour lui est un métier, une spéculation.

Le signataire de ces billets mène la vie à outrance, sa physionomie est une des plus connues de Paris, mais son crédit craque de tous les côtés. Aboutde ressources, même d'expédients, ce dissipateur protège les maris de ses maltresses et est sur le point de devenir sous-secrétaire d'État.

— Ou de finir sur les bancs de la Cour d'assises.

— Reconnaissez-vous la signature de ce commissaire de police?

— Il ne l'est plus, à la grande satisfaction de ses anciens collègues.

— Je le sais, et pour obtenir son silence il a reçu, avec

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l^avis (le sa retraite forcée, et anticipée, sa nomination de -chevalier de la Légion d'honneur.

Voilà le témoignage que rend des mœurs politiques de la 3"' République un magistrat qui a procédé luimême à l'interrogatoire qu'il décrit, qui a eu toutes les lettres sous les yeux, qui n'avance rien dont il ne «oit sûr et qui prend à témoin de ce qu'il dit le préfet de police auquel il a rendu compte de tous les •détails de cette arrestation I

N'oubliez pas que ce David était un financier tout à fait subalterne. Si un faiseur de cet ordre a pu -avoir ses poches pleines de lettres de ministres, de «dnateurs et de députés, jugez de ce que doivent avoir corrompu d'hommes politiques, des financiers de haut vol, des Rothschild, des Ephrussi, des Cornélius Herz, des Erlanger.

Supposez cependant qu'on public toutes les lettres •dont parle Macé, qu'on démontre jusqu'à l'évidence, ce dont personne ne doute, que le Parlement tout •entier est entre les mains de la Finance cosmopolite... -Qu'est-ce que cela ferait au pays? qu'est-ce que cela ferait même à M. Jules Simon ou à M. John Lemoinne ?

M. John Lemoinne, très probablement, n'hésiterait pas une minute s'il avait à choisir pour une commission quelconque entre l'un des sénateurs républicains ■qui étaient aux gages de David, et le plus intègre, le plus désintéressé, le plus loyal des membres de la Droite ; il prendrait le Républicain.

Est-ce donc que le rédacteur du Matin approuve ■ces pratiques? Assurément non; seulement il est vieux, il a déjà, comme beaucoup de ses collègues, le

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reflet du drap mortuaire sur le front, il a fait son lit au milieu de cette pourriture républicaine, il trouve que ce fumier tient chaud et il veut s'y éteindre tranquillement.

Jules Simon, lui non plus, n'a jamais été mêlé à aucun vilain trafic, mais il a des fils et l'un d'eux n'a pas beaucoup réussi au Petit Nord, Au lieu de mettre ses couverts au Mont-de-Piété comme le père Goriot, lorsque sa progéniture est embarrassée, Jules Simon fait des articles contre Boulanger, et Ton accorde au fils Simon des concessions à TExposition. Si Jules Simon n'avait pas attaqué Boulanger, nous n'aurions certainement pas eu le Palais des enfants, nous n'aurions pas pu applaudir la Macarrona et Soledad n'aurait pas désespéré le capitan en s'enfuyant avec un comte russe...

Le seul tort des sénateurs ennemis de la Presse est de vouloir bâillonner ceux qui ne sont pas encore aux Invalides et qui veulent au moins protester contre les infamies du présent.

Quelques pères conscrits prennent la chose plus philosophiquement. Je connais un vieux sénateur de la gauche qui m'accable de reproches toutes les fois qu'il m'aperçoit. C'est une figure étonnante, une tète de squelette de musée d'anatomie, du parchemin en guise de peau sur les os, et, pour éclairer ce masque funèbre, deux yeux encore brillants et beaux. Je le recueillis un jour dans mes bras au moment où il allait se briser le crâne en tombant sur le trottoir, il m'offrit ses bons offices, mais il comprit vile que tout son crédit serait impuissant à me faire obtenir même une place de consul. Je le rencontre de temps -

en temps accompagné d'une jeunesse qu'il fait passer pour sa nièce et il me crie du plus loin qu'il me voit :

— Qu'est-ce que c'est que vos livres?... De l'orgeat... De l'orgeat... Vous ne connaissez pas ces brigands-là .. Si vous saviez tout...

— Dites-moi le...

— Non... non...jemettraiceladansmesAfémoîres... Ce sera pour Aglaé...

Il s'en va en riant et en s'agitant... Jelui crie ; « Prenez garde au trottoir! » En entendant ce rire fêlé, je songe aux ver» de Verlaine :

Hélas 1 en ce temps léthargique Sans gaieté comme sans remord, Le seul rire encore logique Est celui (les tètes de morl.

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