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LES JUIFS ET L*EXPOSITION

La vraie fête juive. — Une tente en or. — La caravane en marche.

— La vie prostitutionnelle et parasitaire. — Le rôve réalisé. — La musique du Centenaire. — Un coin de la Bastille. — Les Juifs de distinction au Champ-de-Mars. — Gunzburg. — Camondo. — Le baron de Rothschild et le grand duc Wladimîr.

— Les Rothschild de Vienne. — Le Juif qui passe. — Le Juif qui entre. — Un nouveau citoyen français. — Le désespéré.

/ Une vraie fête juive que cette Exposition! Et comme on comprend le concert d'enthousiasme qui de tous les coins du monde s'est élevé dès qu'elle a été

ouverte I Cette Exposition, le Juif Ta faite à l'image même de ses pensées; c'est un bazar gigantesque, une tente plus magnifique qu'un palais ; c'est le Nomadisme ruisselant d'or et couvert de pourpre ; c'est le dernier mot du Modernisme avec la tour qui rappelle l'origine et la Babel de Mésopotamie ; c'est la Magie basse avec ses fausses lueurs, ses fantasmatiques évocations, ses clartés phosphorescentes qui décomposent les objets ; c'est l'apothéose des féeries, les secrets arrachés à la Nature pour envelopper de rayons éblouissants une gourgandine qui montre ses mollets ou un pitre qui débite des coq-à-l'âne.

Le Juif, au Champ-de-Mars, goûte la joie profonde de n'être plus le seul à marcher toujours ; tous les gens qui sont là ont été arrachés de leur? foyers comme il le fut jadis, secoués jusque sur leur base. De rinde immobile, de la mystérieuse Java, du fond de la Chine, des êtres dont les ancêtres avaient vécu pendant des siècles à la même place sont entrés en mouvement, se sont mis en chemin. Les voyageurs qui par centaines de mille défilent sans cesse à travers cette foire incomparable ont eux-mêmes l'allure de Juifs ; ils sont sur la grande route, ils semblent faire partie d'une immense invasion. Le Juif n'est donc plus l'éternel errant dont l'arrivée jadis agitait une ville paisible, il est devenu chef de caravane et des multitudes le suivent sans savoir où elle, s vont.

Voilà, qu'à son tour, arrive parles trains de plaisir celui dont la stabilité a longtemps horripilé le Juif, le paysan qui semblait installé à jamais sur le champ qu'avaient cultivé ses pères, le paysan qu'on apercevait le soir assis sur le seuil de sa maison et qui abri-

tait sa vie près de la vieille église où les siens, de génération en génération avaient reçu le baptême, étaient venus prier, avaient été enterrés... Quand il retournera chez lui, il emportera avec lui la troublante vision de ces merveilles accumulées ; il reviendra tout chargé de miasmes de corruption, les yeux allumés par des convoitises inconnues ; il trouvera triste désormais le village qui lui était si cher jadis, qu'il aimait même sous la neige de l'hiver : il est perdu pour la terre et conquis pour le Juif; il est tout amorcé pour le papier que les courtiers Juifs lui passeront en faisant miroiter devant lui le fallacieux espoir de g?gner quelque gi os lot ; une fois ruiné ûjhomme libre qu'il était aux champs il d^eviendia esclave; il aura commencé par être la dupe du Juif financier, ilfinirapar être l'instrument du Juif industriel et il travaillera pour faire gagner des millions à des commanditaires d'usine qu'il n'aura jamais vus. G' est la fêle du Juif encore une fois ; il voit au Champ-de-Mars la société telle qu'il la conçoit. Pas de prêtres pour bénir le travail des hommes, mais partout, au premier rang, les obligatoires servants de la vie parasitaire et prostitutionnelle : l'hôtelier, le cabaretier, le leno^ la fille, le guide. Le Juif a traîné là toutes les Juives d'Algérie, tous les marchands de babouches et.de pastilles de sérail, il a la main dans toutes les exploitations du vice ou de la malsaine curiosité, dans les concerts, les cafés suspects, les exhibitions de danseuses qui remuent leur ventre ou d'indigènes de pays lointains qui grimacent pour quelques sou^^' il a formé toutes sortes de petits Kahals, de commissions étrangères où

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quelques louddis inconnus chez eux sont censés représenter la Russie ou la Roumanie.

Il a d'autant plus raison d'être heureux, le Juif, que^ ce rêve qui était le sien n'a pas été réalisé par lui. S'il eût opéré lui-même, il aurait édifié je ne sais quoi de criard et de baroque, un palais des Mille et une- Nuits bâti à sa manière, avec des fausses pierreries et. du clinquant partout ; il eut laissé la Prostitution s'étaler dans tout ce qu'elle a de repoussant et de vil. Les ouvriers français ont relevé l'exécution par leur génie; ils ont mis au point le projet délirant du Sémite ; la police a fait régner là un peu d'ordre apparent et l'ensemble intéresse et plaît...

A tous les orchestres, aux Lautars, aux Tziganes, aux: agitateurs de gongs, aux racleurs dekasbas de Tunisie et du Maroc, le Juif mêle sa musique humanitaire et entonne un hosanna en l'honneur de 89.

y Le Centenaire de 89 c'est le Centenaire du Juif. M. Zadoc Khan célèbre la grande date dans une harangue. Alexandre Weil, transporté d'allégresse,. prend le ton des Prophètes pour déclarer que la Révolution qui nous a donné pour maîtres une poignéed'Hébreux qui croupissaient jadis dans les ghettos d'Allemagne est le plus glorieux événement que la terre ait jamais contempléy

Quant aux Archives israélites pour lesquelles 1789 est a une nouvelle Pâque », elles constatent que la Révolution française a un caractère hébraïque très prononcé (1). On nous a accusé de parti pris quand nousaffirmions les origines juives de la Révolution.

(1) Archives Uraélitei, 6 juillet 18S9.

Maintenant qu'Israël reconnaît le fait lui-même, on flaira peut-être par admettre que nous avions raison. 'iPourquoi Israël dissimulerait-il plus longtemps? Il apparaît maintenant comme Tunique héritier et le bénéficiaire unique de cette Révolution qui a coûté tant de sang (1). Tous ceux qui ont travaillé pour le Juif sont aujourd'hui hors d'état de lui disputer sa conquête. La Bourgeoisie se meurt dans la corruption et rintrigue ; le Prolétariat n'a même plus la force de rompre sa chaîne ; sur les débris de ce qui fut la France le Juif se dresse triomphant./

Cela d'ailleurs ne choque personne. Les Français songent uniquement au plaisir, ils se désintéressent absolument de ce qui se passe à l'étranger. Gomme les Romains dont parle Salvien, ils ont l'air d'avoir pris un breuvage enivrant et c'est en riant qu'ils

(1) Quinet a jadis indiqué exactement le caractère d'inutilité absolue qu'eut cette Révolution, Tinfécondité de tout ce sang.

« Une chose, écrivait-il, reconcilie dans d'autres histoires avec les fureurs des hommes. Le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler celui des martyrs, je vois en même temps le Christianisme grandir sous la terre au fond des Catacombes. De môme dans la Réforme, dans la révolution anglaisele sang de Zwingle, de Guillaume le Taciturne, de Sidney est tombé dans un sol fertile, et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous et de sources aussi hantes; il n'a pas trouvé une terre si bien préparée. On dirait qu'il n'y a aucun rapport entre les sacrifices des victimes et le résultat obtenu par la postérité. . . L'horreur de tant de supplices est sans compensation.

a Ou l'Avenir tient en réserve des explications que l'histoire ne peut fournir au présent sans quitter les faits pour les prophéties, on nous sommes condamnés à reconnaître que le sang le plus généreux a été le plus stérile, et que chez nous les martyrs n'enfantent pas des croyants. Voilà le cri de Phistoire et de la conscience humaine.

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se préparent à mourir: Sardonicis quodammodo herbis omnem Romanum populum putes esse satu^ ratum, Moritar et ridet... (1)

Tous veulent avoir été là ; ils s'entassent dans des véhicules invraisemblables, ils prennent d'assaut des corbillards transformés en tapissières Quelques-uns sont en loques, cela ne fait rien. Quelques-uns meurent d'inanition sui la Tour Eiffel, cela ne fait rien, ils sont venus, ils sont montés, ils ont vu...

Ce millésime de 89 rappelant le chemin parcouru apparaît parfois d'une façon inattendue.

Je me souviens d'une heure que nous avons passée avec de Biez dans un coin de la nouvelle Bastille. Il y avait là, dans un jardin minuscule à feuillage sombre comme un jardin japonais, un tout petit café-concert : Deux femmes sur une estrade grande comme Une table. Tune tout en peluche verte qui semblait habillée avec un vieux canapé, l'autre quadragénaire, grêlée, costumée en cavalier d'Augereau avec un bonnet phrygien et une cocarde tricolore: devant l'estrade un jeune homme à l'air navré qui tapotait du piano et qui, parait-il, était un lauréat du grand Concours.

Sur le pavillon en forme de rotonde était écrit en caractères énormes : Louis XVI, — et au-dessous : « Bière Grûber, déjeuners à 2 fr. 50, jambon, sandwiches ; bock à 40 centimes. »

Sur le seuil était assis le propriétaire ou le gérant, un Juif, qui, frappé sans doute de se trouver ainsi à vendre des bocks dans la Bastille, restait

(1) Salvleo : De gubematione Dei, Livr. vu.

immobile, les bras derrière le dos, comme pétrifié.

Nous étions absolument les seuls spectateurs et^ dans Tespérance que ces deux malheureuses ne chanteraient plus pendant qu'elles boiraient, nous leur offrîmes des consommations. C'était une manœuvre vaine; par leur engagement les deux pauvres femmes étaient obligées de chanter toutes les dix minutes, et, après avoir vidé son verre, le cavalier d'Augereau remontait sur Testrade, le pianiste plaquait quelques accords et Ton entendait une chanson où il était question des Folies-Bergères et de la rue du Vieux-Colombier... Rue du Vieux'Golombier... J'entends encore ce refrain chevroté gaiment par cette vieille dame en travesti.

Le Juif était toujours sur sa chaise, sans un mouvement, et ce nom de Louis XVI se dressant devant nous avait je ne sais quoi d'hypnotisant avec le tarif de ces bocks et de ces sandwiches dessous-

De Biez et moi, en fumant un cigare dans ce petit jardin, avons remué beaucoup de pensées, de ces pensées qui seraient trop longues k fixer et qui, d'ailleurs, n'ont pas de formes bien distinctes ; nous avons pensé à Versailles, à Varennes, au 10 août, à la matinée du 21 janvier, à Técroulement de tout un monde...

Le Juif était probablement un menteviste, un liseur do pensées. Quand nous sortîmes il nous dit, toujourssans bouger, avec les mains derrière le dos : « Prenez le petit chemin à gauche. C'est par là que Louis XVI a passé pour aller à Téchafaud. »

En cette année de Centenaire, le nom de Louis XVI lui trottait évidemment dans la tête.

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On aurait écrit un livre avec les types de Juifs qu'on rencontrait à TExposition ; je me suis amusé à crayonner quelques figures au passage parmi ceux que les Archives appellent : « Lres Juifs de distinction », ceux qui allaient, comme Bleischrœder, faire leurs dévotions au temple de la rue de la Victoire.

J'aperçois Gunzbourg assis au Kampon g javanais dans les premiers jours.

Il est là avec sa femme et un officier français, qui parait très heureux d'être vu en si bonne compagnie.

Décoré, mis tout battant neuf, trop bien mis. Des souUers trop vernis, un pantalon où il y a trop de carreaux, des carreaux jaunâtres. C'est le pantalon grand chic. Son chapeau est luisant au point qu'on y voit danser les poupées javanaises, avec leurs grands gestes de prières à une divinité dont le temple serait une maison publique.

L'officier sourit ; il est content d'être content. Jl s'amuse pour de bon, et il confesse que c'est tout à fait étrange. Il n'avait jamais vu cela.

Le petit Juif, dont le père donne à chasser aux grands ducs de Russie, est plus calme. Il regarde ce spectacle comme un homme que rien ne surprend plus. Il atout vu. Il vient de loin d'ailleurs. Il sait qu'il y retournera. Ce qui ressemble au tour du monde c'est son affaire. D'ailleurs il est baron. C'est un seigneur. Le pauvre officier lui sert de garde du corps. Au fond de lui le Juif profite de l'occasion pour admirer le génie de sa race.

Ce cont les frères Wolff d'Amsterdam qui ont amené à Paris ces petites filles, danseuses ordinaires du Sultan de Bornéo, qui font courir tout Paris.

Le spectacle est fini. La foule s'en va. Notre petit Juif part avec elle. Son visage n'a pas remué. Pâle, bouffi, les joues gélatineuses, il parle peu et très doucement, sans geste, en « monsieur correct ».

Et, au loin, son dos rond s'éloigne sous un pardessus très moderne, très sac, racontant beaucoup de choses, de ces choses qui tombent sur le dos, de haut en bas, sous la forme de coups de verges, lorsqu'on est Juif et fournisseur des armées russes.

Qu'a fait ce gros marchand de dattes pansu, à la graisse d'eunuque, aux lèvres lippues, pour mériter la croix de commandeur de la Légion d'honneur, que n'obtiennent pas toujours nos colonels? Demandez à Rouvier; c'est un ami des Oamondo...

Le Camondo de l'Exposition a toujours ce teint métallique qu'ont beaucoup de Juifs d'Orient, ce teint qui fait penser à certains bronzes pailletés d'or. Il ressemble un peu auGambetta que je vis chez Daudet quelque temps avant sa mort; la Mort est déjà sur lui et il a l'air de s'en douter; il contemple tout d'un air morne .

Quel beau rêve cependant a encore fait celui-là!

Les vieux Turcs se souviennent encore d'une échoppe dans une rue innomée de Stamboul, avec la savate tradilionnelle des prêteurs à la petite semaine pendue à l'huis. On voyait de tout là-dedans : des souliers éculés et des pierreries, des étoffes dignes des sultanes et des rebuts de la borne. On y faisait tout aussi ••on y trafiquait, on y jouait, on y buvait^ on y aimait, on s'y battait

Sur la porte on lisait : Périclés Camondo.

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Aujourd'hui, les Camondo ont un palais magnifique sur le Bosphore, une banque qui est plus grande qu'un palais. Ils sont les maîtres à Constantinople. Que vous vous adressiez au Crédit ottoman, à la banque Couteaux, à la banque Lévy, à la banque Adler, c'est absolument comme si vous vous adressiez à Camondo directement. Toutes les banques de Turquie sont alimentées et actionnées par les Camondo; le crédit du Sultan est entre leurs griffes. L'Angleterre les ménage; l'ambassade de France est naturellement à leurs genoux; la Russie seule résiste un peu. Aussi toutes les forces financières de la puissante maison sont-elles employées à embrouiller, au détriment de la Russie, l'éternelle question des Balkans.

Voici qu'on bouscule un peu les paysans qui, cloués au sol par une admiration imbécile, regardent, ébahis, le diamant impérial tourner sur son pivot..... Des visiteurs de marque viennent d'entrer dans la galerie de la joaillerie.

— Le grand-duc Wladimir, dit quelqu'un.

— Oui, et à côté de lui, le baron Gustave.

Le baron Gustave, c'est le Rothschild de l'avenue Marigny.

L'air insolent, railleur. Il regarde autour de lui, afibctant de grands airs de connaisseur. Il montre les diamants, les pièces d'orfèvrerie, en spécialiste qui s'y connaît.

Des orfèvres sortent des pièces de prix de leur vitrine, les soumettent à la haute appréciation de ce compagnon de promenade du grand-duc Wladimir.

— C'est bien, dit-il, très bien.

Et il passe.

Le grand-duc Wladimir est tout à fait relégué au second plan. C'est une figure sympathique, cependant, à regarder : le visage calme, l'œil attentif, un grand air de dignité et de réserve. Il n'est pas humble, mais visiblement il se rend compte qu'il ne doit pas parler haut quand il a l'honneur d'être avec M. de Rothschild.

Je les suis quelque temps tous les deux à travers TExposition, et je suis heurté par un visiteur pressé qui s'excuse et me dit :

— La galerie de trente mètres, monsieur?

— Vous êtes dedans.

— Savez- vous le nom de celui qui vous a parlé ? me dit un ami en passant.

— Non.

— C'est Rothschild de Vienne.

Quel Rothschild était-ce au juste? Je n'eus pas le temps de le demander. C'en était un : cela me suffisait pour me décider à l'examiner.

Celui-là, par exemple, n'avait pas 1<^ vernis de Gustave ; il était afiTreux à contempler.

Je vois encore cette figure grotesque, une- figure de porc qui aurait bu du Champagne par le nez, tant il l'avait retroussé.

Ce n'est pas un nez, c'est un reniflement. Le bout de ce nez, gros, camard, cassé au bas du nasal, pour remonter en boule. Les yeux petits, chafouins, jambonnés; le poil roussâtre, un poil de renard fin septembre, une lointaine ressemblance avec le baron Alphonse, mais sans le côté intelligent, ironique et cruel.

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Signe particulier : la pelisse courte, que les chrétiens de TAutriche orientale et des bords du Danube portent, pour se distinguer des Juifs à la houppelande traînante.

En dehors des personnages connus on voyait à ce rendez-vous de toutes les nations des apparitions de Juifs véritablement saisissantes et qui rendaient rêveur.

Je me rappelle m'être amusé à suivre un type absolument étonnant. Je l'ai encore présent à l'esprit : haut d'un mètre quatre-vingts, énorme, suant la richesse dans toute sa personne, vêtu d'étoffes solides et cossues, drapé, lui aussi, dans la vaste houppelande; les semelles gaufrées, larges, débordent le pied d'un bon centimètre; on dirait de petits trottoirs que ce Juif en voyage a fait annexer à ses pieds pour marcher plus sûrement.

Il entre au milieu des statues. Il ne regarde rien. Il embrasse d'un coup d'œil cette salle à ferrures bleues, et passe rapidement, le vent tournoyant dans son ulster ample.

Aucime hésitation dans sou allure. Peu lui importe où il pose ses pas. Il va, il va; tout ce qui est là, est mis là pour lui, pour sa satisfaction. Le détail l'importunerait. La vue de cet ensemble abondant, varié, chaotique le ravit. C'est à son argent, à la puissance de sa caisse qu'on doit l'organisation de «ette Exposition qui a attiré tous les Juifs de l'Univers.

Lui est venu par TOrient-Express, et dans son esprit le voyage continue comme il a commencé. Une

locomotive semble entraîner cette puissante personne de Juif.

Les arrêts sont rares et courts comme dansTOrient- Express.

A peine est-il dans le jardin, qu'il a déjà tout vu, parcouru tous les coins de l'Exposition. Cinq minutes à peine, et je l'aperçois là-bas, sortant d'un pavillon lointain où Ton n'avait pas eu le temps de le voir entrer.

Où va-t-il? Peu importe. Il va. Ne cherchez pas aie suivre. Pour le voir, efforcez- vous de le rencontrer. N'en demandez pas davantage? C'est déjà bien joli de le croiser deux fois pendant qu'il visite son Exposition, qui va du Trocadéroà l'École Militaire. Tout cela est à lui, entendez-vous bien? Les gens qui ont mis leurs noms sont ses employés, ses correspondants. Il est impossible qu'il pense autrement, tant il a l'air de tout connaître ici, sans daigner examiner rien.

Voyez-le, là-bas, allant, venant, tournant sur luimême, écrasant le sable sous ses pieds, soufflant, se prenant la barbe, dénouant un bouton de son ulster, s'ébrouant dans le vent, la tête haute comme un grand nageur dans la vague. Qu'a-t-il aperçu? Que cherche-t-il ? Comme un ouragan pressé, le voilà faisant hâte vers le restaurant russe de son coreligionnaire, Hirsch, Léon pour les habitués du « Café de Paris. »

Il traverse les tables, semble les faire tourner en les frôlant; et soudain son immense personne se pose sur une chaise de café.

Se sent-il regardé? A-t-il changé d'avis? Le fait est que, lorsque le garçon vient prendre la commande,

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notre Juif somptueux se lève comme mu par un ressort, laissant brusquement les serviteurs ébaubis et reprend sa course interrompue. Une dernière fois on entrevoit sa silhouette opulente du côté de la rue du Caire et puis c'est fini... Son voyage est un arrêt d'Orient-Express : cinq minutes dans les capitales.

Whatisthe? Quel est-il? C'est un grand Juif; il est mêlé à beaucoup d'affaires que vous n'avez pas à connaître : il fabrique des ministères, il organise des émeutes, il prépare des mouvementsde peuple ; ilfait en un mot ce qu'il a à faire, et il ne vous dit pas ce qu'il fait...

/ Voici maintenant, cheminant avec des airs moins vainqueurs, le pauvre petit Juif exotique venu de très loin pour voir toutes ces merveilles chantées par ses journaux, Pester Loyd^ Neue Free Presse, Berline Tagblatt. On lui a dit : « Tu seras chez toi. » lien est convaincu. Sa personne amiable se tend sous ses habits étriqués, tout juste assez larges pour dissimuler quelqu'une de ces difformités comme il s'en rencontre tant à Brody, ville gallicienne où tout un chacun est difforme.

Son pardessus à pèlerine descend un peu bas sur ses chevilles. Il est tout froissé, à peine sorti de la valise, une valise toute neuve en carton, recouverte d'une toile grise très pareille à du papier, mais grande et encombrante au possible, presque une malle. /Dans le wagon les voyageurs ne savaient où fourrer leurs jambes. Toujours cette valise du Juif que personne ne reconnaissait. Enfin on a porté plainte au chef de train, et notre Juif en fut quitte pour envoyer sa va-

lise aux bagages, non sans de grands gestes de protestation et quelque résistance. Encore une économie qu'il voulait faire.

/Dans le Champ-de-Mars, il a oublié tout cela. lUst fier de tous les Lévy , de tous les Meyer, de tous les Jacob et de tous les Hirsch dont les noms s'étalent pompeusement sur des vitrines avec des mentions au palmarès. Il circule lentement, regardant droit devant lui, traînant ses bottines de mauvaise façon, dont le talon s'empêtre de temps en temps dans un bas de pantalon efûloqué. Il n'est pas riche. Il le deviendra.

Pour l'instant il est persuadé que tous les passants ont les regards sur lui. Il se sent le centre du monde. Son nez dépasse de beaucoup les bords deson chapeau comiquemcnt étroit, un chapeau melon, fané, versé en avant, sur deux gros yeux étonnés et féroces. /

Aussi bien ce chapeau semble-t-ilmoins tenir sur la tête qu'il couvre à peine qu'être soutenu par les deux oreilles hautes et solides comme des cariatides.

Il ne connaît pas grand monde à Paris. Il est venu un matin présenter son visage chez le grand rabbin, comme on va chez le consul faire viser son passeport. Il a prié qu'on l'inscrive pour une position de citoyen français; on lui a dit :« C'estbien... on verra... Laissez votre adresse... Allez...»

Et il est allé devant lui, vers l'Exposition où des inscriptions dans sa langue l'avertissaient qu'il ne faut sortir « ni tête, ni jambe » lorsqu'on voyage dans le Decauville. Il a vu l'Exposition, il a admiré.

Parfois quand, venu le soir pour les fontaines lumineuses, il s'est bien extasié devant ce Trocadéro qui forme comme un immense cirque tout en or, il a

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des moments de tristesse. II pense à part lui que ce serait bien dur de s'en retourner au fond de son village gallicien où ils sont vingt-cinq Juifs pour plumer un chrétien...

II n'aura pas ce chagrin. Ainsi que le disent les ArchiueSy «il est permis de supposer que* parmi ces milliers d'étrangers attirés à Paris par les merveilles de notre Exposition et où l'élément Israélite a largement figuré, il en est qui, les portes du Champ de Mars fermées, ne reprendront pas le chemin de leur pays et se fixeront dans une ville dont les ressources sont si multiples et si variées (i). »

(i)Oa se souvient des gorges chaudes que fît Sigismond Lacroix, dans le Radical, à propos d'un article dans lequel Henri Rochefort affirmait qu'où avait fait venir toute une bande de Juifs étrangers au moment des élections. Les Archives israélitei, le journal ofticiel du Judaïsme français, constataient précisément, à la même dater que 1 invasion des Juifs était tellemi.'nt rapide, que le Consistoire était sur les dents et ne savait comment organiser le service religieux.

c Cette agglomération, disent les Archives du 17 octobre 3iï^, déborde sur la banlieue parisienne qui voit le chiflre de f^» h\y^* tants Israélites augmenter dans de sensibles proporti^-r.». Ay^^i B'e^t-il créé un certain nombre de kehiloth sabuibâinAt pr. ^ vitent comme de petits satellites autour de notre gru<l4» ^:^ »»»•». nauté parisienne et qui offrent à leurs membres coffliae *^: -r > Neuilly, Boulogne, Saint-Mandé, une organisatioo ai mL'^^ t^,-*'-:santé.

« Asnières à sou tour — cette localité chère mt Pïv&ç»*mt >* promenade — voyait se constituer une commQOMté sae ,i*' •* le nombre croissant de ses habitants Israélites.

«Le même phénomène est en train de xe pn^m^ > ^> - . Denis qui possède un noyau suffisant dlsraéKlei yyr jt tution d'une communauté régulière doonaat ^Ét^^rr •- ■■■' besoins religieux. »

Quoi qu'en dise Sigismond Lacroix, il i!Mt as -li» •. :« Juifs vleonent de quelque part.

Notre jeune Juif est compris dans la promotion. On a pris des renseignements : on sait qu?il n*est pas très expert en science talmudique ; il ne saurait pas dire dans quelle année le mois d'Adar est embolismique ; il ignore si la touffe de laine écarlate qu'on attachait au bouc d*Azazel pesait un sela^ comme Taffirme R. Samuel, B. Nahanan, ou dix zouz^ comme le soutient R. Simon B. Halafta. II pratique d'instinct, cependant; il ne manque jamais son goy.

On va lui avancer de quoi fonder un modeste magasin et il aura bientôt ruiné tous les commerçants de la rue ; on lui dira à quel Kahal il doit s'affilier et de quelle Loge il doit faire partie ; le Kahal lui donnera de bons conseils pour son commerce et la Loge le soutiendra s'il a des démêlés avec la Justice. Il se fera passer pour Alsacien-Lorrain, et, petit à petit, tout doucement, il s'installera ; on l'initiera graduellement ; aux prochaines élections, il entrera dans un comité, il s'essaiera dans une réunion, il dira : « Vrançais, nos hères ont été gouvernés par des malfaiteurs ou des imbéciles comme saint Louis, Henri IV et Louis XIV; nous sommes délivrés heureusement, grâce aux principes de 89, et nous avons à notre tête d'honnêtes gens comme Constans et Rouvier. » On l'applaudira, il deviendra membre du bureau de bienfaisance, adjoint au maire, conseiller municipal. Il nous secourera, nous mariera, nous administrera...

Ne vous y trompez pas, en" effet : avec son air de chien perdu, ce petit youtre sale, couvert de défroques dépareillées, est malin comme un singe, averti comme un espion, ironique comme la mort. /

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Voici enfin le plus émouvant de tous les Juifs : il passe avec sa figure douloureuse aux teintes bleuies ; il promène au hasard ses yeux noyés de tristesse, ses yeux de gazelle mouillée. A quoi pense-t-il? Il n'est pas difficile de le deviner et, s'il vous demandait de le lui dire, vous pourriez lui répondre sans hé^ter : « Vous pensez à vous suicider. » /C'est le désespéré, en effet, il déambule sans but précis, accompagné de l'idée fixe de partir; il a des maladies affreuses, des maladies que les médecins juifs connaissent seuls : des névroses spéciales, des cancers d'estomac d'une forme particulière, des décompositions du sang, une viscération déplorable, une moelle épinière entamée ; il a, par-dessus tout, l'insondable lassitud*e, le dégoût de cette richesse qui ne lui sert à rien ; il y a dix-huit cents ans qu'il erre à travers le monde, il a assez de la planète, il voudrait bien se désagréger et aller dormir dans le scheoL /

Celui-là aimerait à causer avec moi et cela lui arrive parfois.

— Étes-vous heureux, me dit-il avec son sourire tnélancolique, d'avoir encore une telle passion, un tel stimulus de vie ! Vous comptez continuer longtemps ainsi ?

— Oh! non... Si on m'apporte de l'argent pour fonder un journal, je m'immolerai à celte besogne épuisante. Si les événements se précipitent et que mon pays fasse un suprême effort pour se ressaisir et me demande mon concours, je me sacrifierai. Autrement j'irai me reposer tout à fait à la campagne... J'ai fait mon devoir en éclairant mes concitoyens, et vous le savez, je n'ai dit que la vérité.

— Oh ! certes I Ce n'est pas moi qui défendrai les Juifs... Je les connais mieux que vous...

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