ATTENTION
J'ai rhonneur d'informer les habitants de cette ville, messieurs les Directeurs des Hôpitaux, et les villages de la Ligne,
352 LA DERNIÈRÇ BATAILLE
que je suis en mesure de fournir constamment des cercueils de toutes dimensions. PRIX de $ 6 à 100 piastres.
Rue Bolivar,
Jean Laoué, Fabricant,
Cela du reste n'intéresse pas le public français ; dans l'état de débilité intellectuelle où il est tombé, il ne voit que ce qu'il y a dans les journaux. Trente mille êtres humains mourant dans un coin du monde pour faciliter des émissions, la chose n'existe pas pour le lecteur ; en revanche, il est plein d'émotion lorsqu'il apprend qu'un Juif du nom de Lœwy est arrivé de Vienne en fiacre pour visiter l'Exposition ; il va trouver sa famille, son journal à la main ; il redresse sa tète d'imbécile et dit : « Hein I mes enfants... il a fait le voyage dans un fiacre... c'est dans le journal... Comme l'Europe doit nous admirer I »
Dans ce cimetière était installée une kermesse. On éprouvait le besoin de s'amuser à tout prix.
On jetait, sans compter, l'or facilement gagné pour se procurer quelques distractions qui ne variaient guère : les filles^ la boisson, le jeu.
Lorsque de nouveaux venus arrivaient avec des femmes, on se servait du mot célèbre de Janvier de la Motte :
a Langouste arrivée I »
C'était la formule des dépêches annonçant cette bonne nouvelle.
Ces dépêches étaient adressées à un nommé A., par un individu nommé E., chef de bureau, lequel faisait venir à Panama les agents à langoustes, et aus-
sitôt envoyait les susdits agents en déplacement sur la ligne, gardant ces dames en ville.
Les agents recevaient en dédommagement 5 pias-' très 1/2, (27,50) par jour, en plus de leur traitement, pendant leurs déplacements.
On jouait surtout aux dés. De Colon à Panama, le pays n'était qu'une vaste maison de jeu. Les jours de paye, dans un village de 80 mètres carrés, on comptait jusqu'à 60 tables de jeu.
A Panama on jouait de préférence au baccara ; on y avait aussi installé une dizaine de roulettes.
Ceux qui ne s'étourdissaient pas dans le jeu n'avaient d'autre ressource que de rester chez eux à fumer des cigarettes ou à écouter les crapauds.
C'était pour ceux-là surtout que la vie était insupportable ; c'est parmi eux que se recrutèrent les Mariotti et les Perrin, ces êtres réduits au désespoir par les iniquités dont ils avaient été les témoins, obsédés comme par une espèce de cauchemar, étouffant du besoin de parler et tirant des coups de pistolet au hasard, pour faire du bruit...
L'existence est si rude dans la vieille Europe, que beaucoup de ces hommes avaient risqué leur vie dans l'espoir d'amasser un petit pécule.
Au début, ceux qui ne tombaient pas voyaient leurs vœux près de s'accomplir. Tout était cher, mais on pouvait réaliser quelques économies.
Dingler, dès qu'il fut devenu directeur général, livra ces malheureux sans défense à l'exploitation juive. Les Juifs organisèrent l'accaparement en grand et mirent les travailleurs en coupe réglée :
Jusqu'en 1884 les agents et les employés se four-
nissaient à rÉconomat central. Dingler prit la décision suivante :
Vu que le commerce de Panama est sufâsamment approvisionné pour subvenir à tous les besoins des agents dans rislhme, le Directeur général décide :
L'Économat central est supprimé.
Signé : Le Directeur général , Dingler.
Or, à cet Économat central, on payait toutes choses 30 0/0 de moins qu'au « commerce » monopolisé tout entier par des Juifs venus de Saint- Thomas et de Curaçao.
L'Économat central livrait, par exemple, Teau de Saint-Galmier, source Badoit, à raison de 7 piastres la caisse de 60 bouteilles.
Le a commerce » donnait 50 bouteilles pour 10 piastres.
L'Économat livrait le vin, de la maison Guitton, de Bordeaux, à raison de 7 piastres 20 la caisse de 4 litres.
Le « commerce » donnait la même marque, de qualité inférieure, sous l'étiquette de « Vin de la Compagnie du Canal », à raison de 10 piastres, les frais de transport laissés à la charge de l'acheteur plus 1 franc par caisse. L'Économat livrait franco.
Au début, un employé pouvait louer une petite chambre en ville à raison de 5 piastres par mois. A la fin, il ne trouvait plus à se loger à moins de 25 piastres dans une chambre sans meubles, et où il devait payer un minimum de nourriture de 60 piastres par mois.
Tout était en proportion ; l'humidité oblige de chan-
ger de chemise deux fois par jour; or, le blanchissage était, pour une chemise, de 1 fr. 50; pour une serviette, de 50 centimes; pour un mouchoir, de 25 centimes.
On ne peut boire d'autre eau que de Teau de Saint- Galmier, et la bouteille revenait à 75 centimes; Peau de toilette coûtait 15 centimes le litre.
Toute consommation dans un café, même une citronnade, est fixée uniformément à 1 franc. Un chou frais coûte une piastre (5 fr.). On lé mange en salade.
Toutes les sévérités tombaient sur les bons employés; on réservait les faveurs, au contraire, aux voleurs, aux fricoteurs qui, après leur licenciement, avaient annoncé qu'ils feraient du tapage, qu'ils raconteraient ce qui se passait dans l'Isthme.
On délivrait par exemple, à un honnête homme, un certificat libellé ainsi : « Licencié vu que son état de santé ne permet pas de supposer que l'on pourra tirer parti de cet agent dans l'avenir. »
Un employé pris la main dans le sac, comme le nommé X..., chargé des réceptions maritimes et qui, de connivence avec deux employés supérieurs, se livrait à des détournements considérables, est renvoyé avec ce certificat : a Renvoyé avec certificat, congé de cinq mois à solde entière, voyage payé, licencié (sans motif au livret). »
A son arrivée à Paris, X... touche le montant de ses cinq mois de congé, plus un droit de licenciement qui est d'un mois d'appointements par chaque période de six mois commencée.
Sous ce ciel désolé, au milieu de cette existence
infernale, la gaieté française n'avait pas perdu tous ses droits; on chantait à Panama, et l'on referait rhistoire de cette atroce mystification rien qu'avec les chansons railleuses et les complaintes ironiques qu'inspiraient chaque nouveau mensonge, chaque coup de pufflsme de Lesseps. Cela sans doute n'est pas d'une veine bien distinguée, mais ces pauvres gens, qui n'étaient pas sûrs d'être vivants le lendemain, n'avaient pas le temps de ciseler leurs couplets.
Voici, sur l'air d'En revenant de la revue^ Ça ne fait pas le compte :
Papa qui est certes pas un' bête, Ayant raté son émission, Me dit en fsant nous-mêmes la quête, Nous sauverons la situation.
Voilà pourquoi par tout' la France Nous courrons avec l'espérance De trouver encore des gogos Pour entretenir nos chers magots.
Moi, j'fais l'boniment;
Papa, not' présideni, Avec des yeux tout larmoyants, Montre au public ses cheveux blancs.
On applaudit beaucoup
Mais voilà qu'tout à coup,
Quand il s'agit d'signer, I cherchent tous à s'esbigner.
Je trouve très mauvais
Que notre Grand Français
Au lieu d'un franc succès N'ait qu'un mécompte!
Voyons gogos.
On vous d'maiid' des pesos.
Vous n'donnez qu'des bravos :
Ça n'fait pas l'compte !
Au rendez-vous des pots-de-vin, ou le Pelit bleu, sur l'air : Ça vous coupe la gueule à quinze paSj eut un grand succès sur les chantiers.
A première vue on s'y trouve aisément,
La cambuse paraît correcte.
Les gens qu'entrent là sont vêtus proprement,
I n'ont pas la min' trop suspecte.
T faut c'pendant faire attention La cas' jouit d'une bonne réputation.
Quarante-six, ru' Gaumartin,
C'est : « Au rendez-vous du Pot-de-Vin ! »
Y a d.'abord un' band' de messieurs décorés,
Ingénieurs, homm's de finance, Puis des gens d'ia haute aux blasons redorés,
Des représentants d'ia France,
Députés ou bien sénateurs, Journaliss', banquiers, courtiers, tous tripoteurs.
Tout c'monde-là grouille ru' Gaumartin,
C'est : « Au rendez- vous du Pot-de-Vin! »
Ah! c'est qu'voyez-vous c'est un chouett' mastroquet,
On y sert avec abondance Un certain p'tit bleu qu'est même assez coquet :
Le p'tit bleu de la Banqu' de France.
Pas un qui fass' le dégoûté Quand l'patron lui met sa p'tit' part de côté.
On consomme dur ru' Gaumartin,
C'est : « Au rendez-vous du Pot-de-Vin! »
Un peu plus tard, on chanta partout la complainte de la C. P.
Est-il rien sur la terre Qui soit aussi navrant Que la débine amère Du pauvre Ferdinand ?
Il n' lui reste plus un sou Pour continuer son trou.
Chariot qui s' désespère, En pleurant tend la main; « J'ai donné z'à votre père, Repassez donc demain, n C'est ainsi qu' chaqu'plumé Répond à Charles-Aimé.
Pour lorse l'on s'adresse Au beau gouvernement, En lui disant : Ça presse.
Sans un atermoiement ; Sinon les créanciers, Vont envoyer 1' s' huissiers.
C'est bien qu' répond V minisse, La Chamb' va décider, L' parti z'opportuuisse Est prêt à vous aider, Mais y a monsieur Goirand Qui va nous fair' du boucan.
Le rempart de Marseille, Financier, pharmacien, P 'vtral-salsepareille.
Offre alorse un moyen :
Gnia qu'à faire un décret Qui supprime le débet !
Mais la Chambre s'insurge.
Et calme, sans crier, R'fuse d'avaler la purge Du potard financier.
Cett' fois n'y a plus plan, Faut déposer le bilan.
La C. P. elle est morte, Morte sans rémission ;
L' corbillard à sa porte, Est déjà z'en station.
Le Vieux qu'espère encor Fait souscrire le croq'mort.
Citons encore la Visite de VAmiral, sur l'air de Cadet Roussel :
Le Star racont' que TAmiral [bis) A visité loul le Canal (bis) Que c' marin, d'un œil favorable, A vu ce travail formidable.
Ab I ah ! ah I oui vraiment, L'amiral dut être content.
Il a vu z'a Miraflorès (bis) Une éclus' qui n' fait pas florès (bis). Il a dû plaindre l'entrepreneur, Qui s 'débat dans c'te marchandise.
Ah! ah! ah!
11 a vu z'à la Culebra (Jbis) Une chose dont il se souviendra (6is), 11 a vu, ça n'est pas une blague, Dans un bidet tourner une drague.
L'amiral a vu des wagons {bis), De la ferraille et des maisons {bis) ; Mais il n'a pu voir la tranchée.
Qu'était par les brouillards cachée.
Bref, l'amiral est enchanté (bis),
Mais pour vous dir' la vérité (bis),
Ce qui doit surtout V satisfaire.
C'est d' n'avoir rien mis dans raffaire.
Ah! vous m'en direz tant,
Pour sûr qu' l'amiral est content.
Sur Tair : Au temps des cerises^ on prédisait aux auteurs de tant d'impostures criminelles le châtiment que le malin vieillard a été assez habile pour éviter en employant une partie de l'argent volé à corrompre ceux qui auraient pu le poursuivre.
Mais voici venir le temps des surprises, Gogos détrompés et vils imposteurs, "*
Vous êtes aux prises ; Tous les gros bonnets vont en voir de grises, On n'oubliera pas les Grands Directeurs. Oui, voici venir le temps des surprises. Et Ton en réserve aux vils tripoleurs.
Enfin nous aurons le temps des... assises, Les gogos tondus, moutons enragés,
Diront vos traîtrises.
On reparlera des livres promises.
Des travaux pas faits, des milliards mangés. Ce sera la fin, le temps des assises, Après, par l'Etat, vous serez logés !
On jouait même dans l'Isthme une saynette-vaudeville : Compte rendu officiel^ en musique, de r Assemblée générale des actionnaires, obligataires, amis, financiers du canal de Panama,
A trois heures précises, le « grand Français » fait son entrée, la séance est ouverte (le Canal ne Test pas). Lecture du rapport officiel. Le « grand Français », un actionnaire, M. Ducordépont, membre du conseil des travaux, M. Badelaiiie, obligataire, prennent successivement la parole. Badelaine essaie de savoir ce qu'est devenu son argent :
Grand Français, écoulez-moi donc.
Je voudrais présenter un' petit' requête.
Grand Français, écoutez-moi donc, y voudrais vous poser une petite question. (Tumulte, cris : à la porte !) {Plusieurs voix) :
Grand Français, ne Técoutez pas I
Le « grand Français » répond qu'il croit avoir suffisamment répondu en ne répondant pas à ce vil calomniateur qui est payé par ses ennemis.
A cinq heures, la séance est close (La souscription reste ouverte .
Dans cette vie exceptionnelle, certaines natures se révèlent sous un jour inattendu. II y eut à Panama quelques types curieux, comme ce Dingler, directeur général des travaux, qui a une sorte de relief tragique.
Dingler avait fait le voyage avec M. Charles de Lesseps à la fin de l'année 1883, et, naturellement, il s'était tenu à l'écart des endroits dangereux; aussi, à son retour, s'empressa-t-il, dans une conférence organisée par la Compagnie, de déclarer que le climat de Panama était particulièrement sain et que les ivrognes seuls mouraient dans Tlsthme. (Dul^ lelin, n° 101, 1*' novembre 1883.)
Il y a beaucoup d'exagération, disait-il, à propos de l'état sanitaire de Panama. J'en arrive, et j'ai été réellement frappé du bon état de tout le personnel en général. Il y a bien quelques accidents, quelques fièvres pernicieuses, mais enfin, l'élat de santé général n'est pas mauvais.
Nous avony, comme hôpitaux, l'hôpital de Colon et surtout l'hôpital de Panama. Cet hôpital est construit dans des conditions excellentes ; il est formé d'une série de pavillons
isolés. Il y a là une très jolie végétalioa; les pavillons sont même très gais, très coquets, et cerlaiuement cela n'a pas l'air d'un lieu de souffrance.
Il ne pouvait mieux faire que de retourner dans un pays où les hôpitaux avaient un aspect si engageant et il arrivait à Panama à la un d'octobre 1883. Le 22 janvier 1884 sa fille mourait, et le 28 février suivant, un mois après, son fils succombait à son tour I...
Comme directeur général, Dingler avait droit à cinq mois de congé, il partait pour la France le le' juin 1884 avec sa femme, il rentrait avec elle en octobre, et le 2 janvier 1885 sa femme mourait...
Cet homme, qui semble avoir été assez fortement trempé, mais qui était étranger à tout sentiment de justice et d'humanité, avait excité tant de haines, que la mort de sa femme fut l'occasion d'une véritable fête. Le Champagne coula à flots dans l'Isthme, et le malheureux put entendre les cris d allégresse de tous ces esclaves qui se réjouissaient de la douleur du maître.
Dingler supporta tous ces coups sans laisser voir ses larmes, avec une sorte de désespoir farouche et comme un désir âpre de se venger, tïit ce sur des créatures irresponsables.
M°*® Dingler se servait habiluollcmcnt pour ses promenades de deux chevaux niaguili iiios qui valaient , 25,000 francs lapaire et qui avaient clé oirerls au directeur général par M. Gadpaille de la Jamaïque, comme épingles d'un marché pour ririii)Orlalioii dos nègres.
Le ilirect(îur ne voulut pas que ces h<'lc- qui avaient eu l'honneur de traîner sa ieinmc pussent servir à d'autres, il ordonna de les tuer.
UNE ENTREt>RlSE AU ilX* SIÈCLE 363
L'hoitinie chargé d'assassiner ces animaux superbes n'osa pâs, il les emmena et les cacha.
A quelques jours de là, uu employé vint raconter la chose à Dingler et lui dire : « Vos chevaux ne sont pas morts. »
Dingler envoya l'employé avec la mission spéciale d'égorger lui-même les deux chevaux.
Les chevaux éventrés à coups de couteau se débattaient encore dans la fosse où on les avait jetés, et emplissaient la campagne de leurs hennissements d'agonie.
Pour l'exécution de ces chevaux, Dingler signa un bon de tâche de 33 mètres cubes à 1 piastre 50 le mètre cube.
N'est-il pas curieux d'étudier l'homme ? Dès qu'il est débarrassé du joug de la convention, dès qu'il s'est évadé des formes hypocrites de la civilisation, il revient au tempérament premier.
Voilà un ingénieur des Ponts et Chaussées, un pur moderne, un personnage d'Ohnet, vous le lâchez dans un pays à demi sauvage où il est lé maître et il a immédiatement des conceptions de satrape oriental. Volotitieï-s il ferait, comme Gefigis-Khan, enterrer vivants des esclaves dans le tombeau de sa femme, ou ferait ouvrir le ventre de tous ses domestiques comme le sultan Soliman pour découvrir celui qui a mangé le melon.
C'est l'homme encore une fois. Supposez que la France ait échappé aux désastres qui l'ont jetée aux mains de tous les malfaiteurs, Constans serait resté toute sa vie professeur de droit à Toulouse et il autail gravement commenté tous les articles du Gode <|ui
défendent de toucher à la propriété ; Tabracadabrante fantaisie des événements fait de cet être un proconsul en Orient : il voit un roi qui a une belle ceinture et il la lui prend.
La direction générale de Panama était d^ailleurs un véritable Padischah.
Dingler habitait une maison que la Compagnie avait payée 30,000 piastres (150,000 francs).
On fit là pour 20,000 piastres de réparation (100,000 francs). Avec les embellissements successifs, le mobilier somptueux, le linge, la maison finit par revenir à un million.
Comme un vice-roi des Indes, Dingler ne se déplaçait que dans un wragon royal qu'on appelait le Palace car.
Ce wagon se composait de :
3 chambres à coucher meublées.
1 salle à manger.
1 cuisine.
Cabinet de travail et réservoir à glace pour l'office et les vivres.
Ce wagon voyageait par un train spécial qui coulait toujours 500 dollars à la Compagnie.
Le personnel ne savait qu'imaginer pour complaire à M»"' Dingler. Dès que son arrivée avait été annoncée on avait retenu 5 petits poissons dorés qui étaient les seuls à exister à Panama.
La veille du débarquement, ces poissons furent achetés à raison de 125 piastres les 5, et placés dans un bocal pour orner le salon de madame la directrice.
Cette dépense ne figure pas dans les livres, mais le bon de tâche a été vu.
Plus tard madame la directrice voulut faire des promenades en voiture et Ton construisit pour elle la route de Corozal, terminée dans les premiers mois de 1884. Cette route n'avait aucune utilité pour les travaux et coûta 52,000 piastres. M™* Dingler appelait celte route « mes Champs-Elysées. »
Cette route était à peine achevée que le propriétaire du terrain qu^elle traversait, M. Schubert, Alsacien naturalisé américain, propriétaire d'un hôtel à Panama, le Grand central, la fit fermer et réclama 60,000 piastres d'indemnité pour avoir coupé ses terrains.
En février dernier, Schubert a mis opposition sur l'hôtel de la Compagnie à Panama.
M"® Dingler se fit construire une maison de campagne, à Saint-Lazaro, sur la route de la Boca.
Coût : 1,200,000 piastres.
Cette habitation sert aujourd'hui d'hôpital pour les varioleux.
Les employés l'appellent La Folie Dingler, ou le Poulailler de M"« Dingler.
M. Forestier, frère de M"*« Dingler, un être absolument nul, occupait dans la Compagnie un emploi de divisionnaire, aux appointements de 40,000 francs par an.
Lorsque son service fut licencié, il fut attaché au chemin de fer, « pour entretenir la bonne entente entre la Compagnie et le chemin de fer de Panama P. R. R. ».
Dingler lui-môme, quand il revint en France, con-
366 Lk DERNIÈRE BATAILLE
serva à la Compagnie, en qualité dlngénieur-conseil, une position de 50,000 francs par an.
Même morts , les Dingler coûtaient encore aux pauvres actionnaires.
Après la mort des enfants de Dingler, en 1884, Champion, dessinateur, employé à la photographie, fut chargé d'agrandir la photographie des enfants Dingler.
Ce travail dura trois mois, pendant lesquels Champion touchait ses appointements de 175 piastres par mois, plus 12 pour 100 d'indemnité de logement.
A la mort de M"° Dingler et de son frère, un nommé Barrot, employé à la comptabilité, fut chargé de capitonner les cercueils en satin blanc. Il a été augmenté de 25 piastres par mois, chaque fois qu'il fut appelé à ce travail exceptionnel.
25 piastres égalent 125 francs, ce qui lui a procuré 250 francs d'augmentation par mois.
Tout passe en bons de tâche :
Les frais d'enterrement et service pour M"« Dingler s'élevèrent à 800 piastres.
On fit un bon de tâche de travaux fictifs à V hôpital,
M. Renaud, chef de service, refusa de signer ce bon de dépense. Il fut révoqué sur le motif qu'il avait a souri à l'observation du Directeur général ».
Le bon de tâche suffisait à tout, répondait à tout.
Dès qu'une dépense n'était pas justifiée, on disait : Mettons cela au cube! »
Il est absolument impossible de donner même une idée approximative de ce qui a été gaspillé sur ce coin de terre, qui assista pendant huit années aux plus étranges spectacles.
La plume, même maniée par une main expérimentée, est impuissante à rendre Timpression de ce désordre sans exemple, à donner sensibles les aspects multiples de ce monde incohérent, où nulle autorité centrale n'existait, où des milliers d'hommes de tous les pays, ne sachant pas au juste pourquoi ils étaient là, ne comprenant rien à ce qui se passait, volaient tant qu'ils pouvaient sur l'emplacement où ils se trouvaient campés. Un ancien officier de l'armée, qui avait fait la guerre dans toutes les parties du monde, disait à un visiteur : « J'ai vu la guerre coloniale, j'ai assisté à des prises d'assaut suivies d'un pillage militaire systématique; jamais je n'ai rien vu de comparable à ce qui se passe ici. »
Pour avoir un aperçu de ce qui se produisait chaque jour, il faut se reporter à la retraite de Russie, à l'heure du désarroi suprême, alors qu'on éventrait les chevaux pour les manger et que l'on jetait les fourgons pleins d'or dans les ravins pour ne pas avoir la peine de les traîner.
Encore, le troupeau confus qui s'enfuyait à travers les steppes avait-il une idée directrice, une orientation : la pensée de revenir vers Wilna. C'était le même désordre à Panama; seulement, un désordre sur place.
Exista- t-il un moment un plan quelconque? La chose paraît douteuse. Oe qui est certain, c'est qu'au bout d'un temps très court, tout fut abandonné absolument au hasard.
Le but de tous les déclassés qui avaient des influences dans la Compagnie était d'obtenir un contrat, de le céder à bon compte et de s'en revenir. On donna
ainsi des contrats à d'anciens sous-préfets, à des chemisiers, à des domestiques bien recommandés. D'autres se mettaient d'accord avec les administrateurs et envoyaient du matériel que personne n'avait demandé, dont on n'avait pas l'emploi, dont on ignorait l'usage, dont personne ne s'occupait, et qu'on laissait pourrir dans un coin. On déchargea ainsi des bâtiments entiers d'objets inutiles et que nul ne songeait à utiliser. Quand ces objets gênaient trop, on se décidait, personne ne voulant les enlever, à les couvrir de déblais.
A la place od se trouve le remblai de Gatun, raconte M. Gustave de Belot (1), on avait déposé sur le sol une grande quantité de -pièces isolées de matériel neuf, démonté et arrivé récemment d'Europe, un million suivant les uns, deux suivant les autres.
Avant de commencer son remblai, l'entrepreneur demanda qu'on débarrassât un emplacement : on ne répondit pas; il offrit d'opérer le déplacement par ses hommes : on Ieluirefasa.il annonça alors qu'il passerait outre et jetterait la terre sur le matériel : pas de réponse encore. Il s'adresse en suppliant à un chef de section qui lui répond :
« Je m'en f » — « Moi aussi, » dit alors l'entrepreneur.
Et il commença à remblayer. Et tout ce beau matériel, indispensable à l'entreprise et qu'il a fallu remplacer, est là enseveli à jamais.
Parfois, comme pour les vingt transporteurs modèle Salleron et Marolles, un caprice du directeur suffisait à motiver des commandes qui enrichissaient un favori.
Un jour, deux conducteurs demandent à Dingler
{i) La vérilé tur Panama»
un bon de tâche, pour un travail à exécuter. On se rend sur les lieux. Dingler accompagne les conducteurs, examine, et leur dit, avec le ton dédaigneux de l'ingénieur des Ponts et Chaussées : « Ce travail ne peut être exécuté par vous. Ce sera fait avec un outil que vous ne connaissez pas. Vous ne ^ous doutez même pas qu'il existe. »
C'était le transporteur modèle Salleron etMarolles.
Quelques jours après arrivaient vingt de ces outils, achetés par Dingler en 1883.
Ces transporteurs n'ont jamais été utilisés. Ils sont encore aujourd'hui, pourris, à Tavernilla, où ils furent déposés en arrivant.
C'est un outil joli, rempli de petits ornements; mais jamais on ne s'en est servi.
Les deux hommes qui ont livré cette fourniture ont reçu chacun 80,000 francs.
Les Juifs firent naturellement des fortunes énormes, colossales, comme celle d'Ermann.
Les Ermann sont trois frères : Félix Ermann, resté à Panama; Daniel, qui habite Colon, et Henri, qui est venu s'installer à Paris.
Cet Henri Ermann était le grand banquier de la Compagnie; c'est lui qui touchait la « situation ». Il y a vingt ans, il cirait les bottes à la porte du Grand- Hôtel de Panama ; aujourd'hui, il possède une forlune que les plus modérés évaluent à dix millions- de francs ; il gagna sept millions, soit avec la Compagnie, soit en prêtant aux tâcherons à 8 Vo par mois. Sa maison de. banque est conduite maintenant par son frère et gendre.
Au début, la Compagnie acheta 1,200,000 francs à
370 LA DBRNIÈRB 94TAILLB
un autre Juif, Georges Loew, le Grand-Hôtel de Panama.
Cet hôtel était hypothéqué à Ermann pour 975,000 francs.
La Compagnie a loué à Loew, 80,000 francs, une maison sise place San-Francisco, et où elle logeait ses employés.
Jamais cette maison n'a rapporté les 80,000 francs qu'elle coûte par an.
C'était à un Juif encore, Lévi, que la Compagnie, en commençant, avait confié sa comptabilité. Ce Juif quitta la Compagnie en laissant des livres absolument indéchiffrables, et auxquels personne ne put jamais rien comprendre.
M. D..., Autrichien, en gagnant 6,000 pi^istraapar an, avait trouvé moyen d'envoyer, au seul Comptoir d'Escompte de Paris, 360,000 francs entre le mois de septembre 1882 et le mois de juin 1885.
On sait qu'il expédiait aussi sur les banques de Vienne et d'ailleurs.
C'était le pillage à Tétat permanent, la prodigalité poussée jusqu'à la folie. L'hôpital seul coûta soixante millions.
Les mômes travaux étaient régulièrement payés deux ou trois fois; il en était de même de tous les matériaux fournis. On livrait, puis moyennant un pot-de-vin donné à l'agent chargé du contrôle, on reprenait ce qui avait été livré et on le représentait de nouveau.
Des traverses, à 1 piastre 30 chacune, faites dans l'Isthme à la section de Tavernilla, ont été reçues trois îois par l'agent réceptionnaire, donc payées trois fois.
L'agent X... recevait chaque fois du revendeur un pot-de-vin de 1,000 francs.
On ne sait que choisir parmi les innombrables faits de malversation que vous racontent de visu ceux qui ont vécu dans l'Isthme.
Dans les magasins de Oolon, on a distribué 5 kilos de sulfate de quinine, qui coûtait alors 1,200 francs le kilo (500 aujourd'hui), au lieu de blanc de cévuse pour faire du mastic de jointures,
La dynamite était perdue, gaspillée, dans des proportions inouïes.
On la laissait exsuder pendant des années entières, et on était obligé de la jeter dans le Ohagres.
Quand il fallut déblayer les magasins où cette dynamite était déposée, on ne s^adressa pas à des conducteurs français, attentifs et connaissant les précautions à prendre dans ce genre d'opérations : on fit opérer le transport par des ouvriers italiens, qui entrèrent dans les magasins avec leurs souliers.
Au contact des clous, l'explosion se produisait. Les malheureux disparaissaient. On retrouvait la tête du cheval du chariot à 1,200 mètres, et les dégâts s'élevèrent à 2 millions.
Il en était de tout ainsi...
Tout était occasion de dépense inutile, tout était prétexte à gabegie.
Un magasinier, ancien cocher de fiacre à Paris, a besoin de clous. Il les demande à un conducteur en le priant de lui faire un modèle.
Le conducteur, croyant bien faire, taille dans un petit morceau de bois le modèle des clous, hauteur, forme, épaisseur.
Le magasinier porte ce modèle chez un tourneur en hois^ qui exécute la commande, en bois, de 50 clous à 2 fr. 50 pièce.
En octobre 1885, un contrat de 60,000 tonnes de charbon est signé à Panama, à raison de 60 francs la tonne, rendue à Colon, coût, fret, assurance.
Cette affaire était présentée par le consul allemand de Panama.
Une autre compagnie, Frielmann et Free, de Cardiff, fait des offres de charbon de CardifT, trois fois criblé, rendu à Colon dans les mômes conditions, à raison de 34 francs la tonne.
Elle consentait à laisser la Compagnie compter la tonne 50 francs, en maintenant pour elle des prix de 34 francs.
Panama a refusé, et s*en est tenu aux prix de 60 francs.
Les malversations étaient passées en usage et n'étonnaient personne. On vint un jour trouver un grand fabricant d'instruments de chauffage, qui est mon voisin et mon ami; on lui dit : « Puisque vous avez fourni des appareils pour Suez, pourquoi n'en fourniriez-! ous pas pour Panama? » — SoitI
Le fabricant donne un devis de fournitures se montant à 25,000 francs. Un ingénieur de la Compagnie se présente chez lui et lui dit : « C'est parfait! Telle maison nous demande un prix plus élevé d'un tiers ; le marché est conclu, seulement il nous faut une facture de 30,000 francs, autrement nous ne traiterons pasi »
Mon ami hésite un peu, mais il était commerçant; il fit ce qu'on lui demandait et vint raconter l'histoire à M. Marins Fontane.
UNE ENTREPRISE AU XIX« SIÈCLE â73
— Ah ! mon cher, répondit celui-ci avec la désinvolture du monsieur qui vit heureux au milieu de toutes les infamies, qu'est-ce que c'est que cela! J'en connais bien d'autres I
— Merci du renseignement ! J'ai cru au Panama et j'ai cent actions de la Compagnie; je vais les vendre de ce pas...
— Vous ferez rudement bien!
J'ai choisi au hasard dans des notes sans nombre, tout ce qui pouvait aider un homme de bonne foi à avoir une impression saisissante et sincère sur cette folle et criminelle entreprise, j'ai laissé en dehors de mon récit les détails trop techniques.
Mes lecteurs savent, en effet, que, désireux de me faire comprendre de tous, désireux de convaincre et d'éclairer, je prends pour moi les recherches fastidieuses et longues, afin de ne donner au public qu'un aperçu clair des choses; je brise Tos, afin que ceux qui veulent bien m'honorer deleur sympathie n'aient que la « moelle substantiflque ».
Mes ennemis s'y trompent, ils s'imaginent, en apercevant de la verdure, que mon livre est exclusivement une œuvre d'artiste, et ils s'aperçoivent trop tard que cette verdure pousse sur des fortifications très solides qu'elle cache à demi; c'est ainsi qu'ils se sont cassé le nez dans le procès qu'ils m'ont fait intenter par M. Marcel Deprez ; ils avaient cru me prendre sur la question scientifique, et ils ont été obligés de reconnaître que j'étais tellement armé sur ce point, que j'aurais été acquitté d'acclamation ; si, au lieu d'avoir pour juges des magistrats complaisants pour Israël, j'avais comparu devant
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un jury présidé par un homme comme Edison. Je serai donc très bref sur le côté technique, uuiquemeut pour ae pas euuuyer mes lecteurs.