LES TRAVAUX
Exista-t-il jamais un plan? — Le rio Chagres et ses colères. ^ Un cataclysme. — La conversation de deux Anglo-Saxons. — Le traité Couvreux et Hersent. —La Société franco-hollandaise. — Le traité Eiffel. — Les mensonges de M. de Lesseps.
Au point de vue de Texécution, l'entreprise de Panama, telle qu'elle a été conçue, u'a jamais excité que des haussements d'épaules chez les savants du monde entier, et beaucoup sont restés convaincus qu'on n'a jamais eu l'intention de faire le Canal.
Le barrage du Chagres a toujours été reconnu impraticable.
Ce Chagres qui chagrine tout le monde est, on le sait, un lo rent d'une humeur particulièrement inégale et fantasque ; il semble dénué de tout respect pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées. A la saison sèche, c'est presque un ruisselât :
Un géant altéré le boirait d'une haleine.
Puis, tout à coup, il lui prend des fureurs terribles, des colères d'homme tranquille et il monte de 700 mètres cubesàla seconde et parfois s'élève jusqu'à 2,000 mètres cubes.
UNE BNTBBPRISl kV XIX* SiÈCLE 375
Il faudrait agir avec lui comme avec les malfaiteurs dangereux elle surprendre pendant qu'il dort, malheuleusement on ne sait pas toujours le lit dans lequel il dormira le lendemain, et comme il a cinq lits, il est difficile de le saisir. Le bou moment, évidemment, est la saison sèche, mais on ne peut transporter dix millions de mètres cubes de déblais en six mois, et à chaque saison, le Chagres enlève les déblais déjà, exécutés et détruit ce qui a été fait. C'est le Chagres des Danaïdes...
La description de Tinondation du Chagres., qui coïncida avec le premier voyage de M. de Lesseps dans l'Isthme, est à lire tout entière dans l'étude de M. Whymper dont nous avons déjà parlé (1). C'est effroyable et grandiose comme un cataclysme des premières périodes de la vie terrestre.
Le chemin de fer de Panama est construit à quarantepiedsau-dessusduChagres.Le21 novembre 1887, à la suite d'une pluie torrentielle, le Chagres avait bondi à Tescalade de ces quarante pieds et couvert la ligne du chemin de fer, sur une partie de son parcours, de quinze à vingt pieds d'eau. .
Le 28, à Mindi, la ligne était découverte, mais on voyait le fleuve charrier des morceaux de rails et des matériaux de toutes sortes ; il y avait sur la voie une brèche de près de cent cinquante pieds de large. Le rail avait été rompu par la pression de l'eau. Et un peu au delà, on pouvait voir, en se tenant dans les postes télégraphiques, que la ligne disparaissait encore sous cinq à six pieds d'eau.
(1) Coniemporary Aeview.
Le 4 décembre, la ligne était suffisamment réparée pour permettre à un train de quitter Colon avec toutes les postes en retard.
Whymper, qui était dans ce train, raconte que lorsqu'on rencontra le Ohagres à Gatun, le fleuve coulait à vingt-cinq pieds au-dessous; la semaine d'avant, ce même cours d'eau couvrait la voie avec quinze , pieds d'eau.
Près de Buena-Vista, on apercevait une maison de bois, longue d'environ vingt-cinq pieds, large de dixhuit, haute de quinze, tordue sur elle-même, et qui avait été transportée à près d'un demi-mille de son emplacement ordinaire, sur l'autre rive, la rive opposée au chemin de fer. Un peu plus loin, d'énormes poteaux de fer, élevés sur des bases de maçonnerie situés d'ordinaire douze pieds au-dessus des rails, à cinquante pieds au-dessus du fleuve, avaient été arrachés de leurs supports par l'eau. L'un étnit tombé près de la ligne. L'autre avait été entraîné à quelques centaines de pas vers l'Atlantique.
Sur les eaux, on apercevait des alligators morts, brisés par la violence du courant, et le chef de train dit à M. Whymper: « C'est égall il faut tout de même un peu d'eau pour noyer un crocodile. »
Vous entendez d'ici la conversation humouristique de ces deux Anglo-Saxons qui se racontaient en riant que les portiers de Paris allaient sacrifier leurs économies, dans le but de faire une voie navigable avec ce fleuve peu commode, qui est situé à 2,500 lieues de toutes les loges de concierge et qui ne demande rien à personne.
Avec la moitié de ce que la France a englouti là.
nous aurions pu entreprendre le Canal des deux mers, qui aurait réuni PAtlantique à la Méditerranée et qui nous aurait rendu service. Nous aurions pu, avec l'autre moitié, exécuter le projet de Paris-port-demer, qui aurait, certes, été plus profitable pour nous que le canal de Panama, en admettant même que ce malheureux canal eût été jamais creusé.
Ce qui est évident, encore une fois, c'est que M. de Lesseps considéra toujours les travaux eux-mêmes comme un point tout à fait secondaire ; il est inutile de rappeler avec quel sans-gêne, après avoir déclaré que le canal à niveau était seul possible, il adopta le canal à écluses. Quant aux. traités avec les entrepreneurs, ils stupéfient coux qui les examinent de près et, en réalité, ils n'ont jamais été que des boniments destinés à appeler les souscripteurs. On demandait aux entrepreneurs de prêter leur nom, on leur donnait des millions en échange, mais on n'exigeait d'eux aucun engagement, on ne stipulait aucun dédit.
Aucun traité n'existait entre la Compagnie et MM. Couvreux et Hersent lorsque, le 15 novembre 1 880, M, de Lesseps affirmait que ces entrepreneurs se chargeaient de l'exécution du canal, moyennant cinq cent douze millions. Ce n'est que quatre mois après, le 12 mars 1881, que MM. Couvreux et Hersent signaient un traité dans lequel ils ne prenaient encore aucun engagement ferme, mais disaient simplement :
Article l*'— MM. A. Couvreux et H. Hersent s'engagent à organiser l'entreprise du creusement du Canal interocéanique et à en faire exécuter les travaux pour le compte de la Compagnie universelle jusqu'au complet achèvement du Canal
maritime et cela de la même manière qu ils ont organisé et dirigé leurs propres entreprises. Et la Compagnie s'engage à ne traiter directement avec aucun autre entrepreneur.
Article 6. — L'exécution des travaux sera divisée en deux périodes.
1® — La période d'organisation qui durera environ deux années, pendant laquelle la plus grande partie du matériel et des installations sera exécutée de telle sorte qu'une exacte appréciation des dépenses permette d'établir des prix unitaires.
2© — La période d'entreprise proprement dite, à régler par une convention spéciale, basée sur les prix unitaires qui résulteront des travaux déjà exécutés et à arrêter déflnitiveraent entre MM. Gouvreux et Hersent.
Il y a là des préliminaires de traité, des fiançailles si vous voulez, mais il n'y a pas de mariage et les actionnaires qui ont cru à l'engagement ferme de MM. Oouvreux et Hersent ont été indignement trompés par M. de Lesseps.
Les Oouvreux et Hersent, on le sait, sortirent de l'affaire à l'anglaise quand ils virent de quoi il s'agissait.
Après s'être servi de l'annonce du traité Oouvreux et Hersent pour amorcer l'actionnaire, M. de Lesseps se garda bien de déclarer franchement que rien n'était fait de ce côté, —ce qui changeait la situation du tout au tout, — il se contenta d'annoncer négligemment dans le rapport de 1882 :
« La seule et importante modification que nous ayons à vous signaler consiste à avoir substitué une série d'entrepreneurs à l'entreprise directe dont nous avions jeté les bases. »
Les tripotages auxquels donna lieu la Société anglo-
hollandaise chargée de percer le Oulabra sont peutêtre les plus étonnants de tous.
L'un des entrepreneurs de cette Société était Juif, Tautre était un réfractaire français. Il avait quitté la France à 18 ans et s'était enfui au Pérou. En 1886, il obtint du ministre Boulanger un permis de 30 jours de séjour en France — se présenta en 1888 aux autorités militaires, et fut exempté par la Commission médicale comme impropre au service.
M. Gustave de Belot, dans sa brochure la Vérité sur Panama, a donné quelques renseignements intéressants sur les conditions dans lesquelles fonctionnait cette compagnie.
La traversée de la Culebra, la partie culminante du tracé, dont la tranchée doit mesurer 110 mètres dans l'eau et le talus jusqu'à iSO mètres au-dessus du niveau de la mer, a été concédée à une entreprise Anglo-Hollandaise qui devait enlever toute la partie comprise au-dessus de 50 mètres audessus du niveau de la mer, avant octobre 1886, et qui s'était engagée à produire à partir de juin 1885 un cube mensuel de 700,000 mètres.
La Compagnie avait pris l'engagement de fournir un matériel considérable, entre autres vingt excavateurs ; mais le traité ne flxait pas le type de ces excavateurs.
Aussi à peine ces excavateurs furent-ils reçus, que l'entreprise jeta de hauts cris; elle n'en pouvait tirer aucun parti, et elle demanda des appareils spéciaux construits d'après ses plans et sous sa surveillance. — En attendant elle suspendit presque les travaux et, au mois de juin 1885, le cube produit atteignait à peine 40,000 mètres cubes, au lieu des 700,000 stipulés.
La Compagnie eût dû provoquer la résiliation ; mais l'assemblée générale approchait et on voulait donner aux actionnaires la nouvelle que la tranchée de la Culebra était
concédée jusqu'au plafond du canal, pour armer ayec un traité positif qui annulât enQn cette inconnue.
Comme Tentreprise Anglo- Hollandaise occupait la zone supérieure et que seule, par conséquent, elle pouvait contracter un engagement pour la partie en dessous, on lui consentît un nouveau traité pour l'excavation totale. — On s*engagea à lui fournir, aux frais de la Compagnie, trente excavateurs de pins, on lui attribua une prime de 7,500,000 francs payables comme suit :
Deux millions lorsque tous les déblais seraient exécutés jusqu'à la cote 70 (70 mètres au-dessus du niveau de la mer), pourvu que ce travail fût terminé au 1*' novembre 1886 (notons que par le premier traité, la Compagnie devait à la même époque, et sans primes, avoir déblayé jusqu'à la cote 50, c'est-à-dire plus d'un tiers en sus). Lorsque les déblais auraient atteint la cote 50, travail qui par le premier traité devait être terminé le 1" novembre 1886, et qui par le second était reporté huit mois plus tard, l'entreprise devait toucher deux autres millions, enfin les trois millions et demi decomplément devaient être payés à l'entreprise, après l'achèvement complet de ses travaux, pourvu qu'ils fussent achevés le 1" juillet 1889.
L'entreprise demandait la suppression de la retenue de garantie, et la restitution des sommes, déjà retenues à ce titre, dès qu'elle aurait enlevé un cube de 2,000,000 de mètres ; elle demandait aussi que son cautionnement lui fût restitué à la même époque, et que l'échéance des traites, constituant la majeure partie de ce cautionnement, fût reculée de huit mois.
11 est à noter que par l'addition de ces délais successifs, l'entreprise pouvait exécuter son traité avec un cube non de 700,000 mètres cubes, primitivement stipulé, mais de 150,000 mètres cubes seulement par mois.
On ne pouvait supposer que la Compagnie se soumettrait à de pareilles exigences ; d'autant plus qu^^, comme dans le système pour la distribution des entreprises, il était impossible d'attaquer au-dessous de la cote oO, tant que tout le cube supérieur ne serait pas extrait, il ny avait aucune rai-
trat, car on ne comprendrait pas que la Compagnie de Panama fit appel au crédit public sans montrer un contrati (Sourires.) Elle a son contrat, qui porte le nom d'un homme très connu, d'un homme qui jouit d'une grande notoriété publique.
On ne pouvait pas, dans le monde des entrepreneurs, trouver une étiquette qui pût frapper davantage la crédulité publique. La compagnie a pour entrepreneur l'auteur de la tour... M. Eiffel ! (Ahl ah!)
yu'est-ce que le contrat Eiffel? J'ai eu la curiosité de le lire d'un bout à l'autre. J'ai vu, messieurs, bien des contrats, rédigés par les intelligences les plus déliées ; je n'en ai jamais vu d'aussi curieux que celui-là.
On confie à M. Eiffel 125 millions de travaux. Evidemment la Compagnie de Panama, en propriétaire intéressée et prudente^ stipule de son entrepreneur un cautionnement, des garanties? c'est son devoir; ayant la sauvegarde des intérêts de ses actionnaires, la Compagnie de Panama devait stipuler un cautionnement. Ce cautionnement, sur i2«ï millions de travaux, est estimé à i million.
« M. Eiffel devra consigner i million pour garantir l'eiécution de ses travaux, entre les mains de la compagnie. »
Comment le consignera-t-il ?
Sans doute, il faut accorder à M. Eiffel de grandes facilités. Il semblerait, à voir le mode de réalisation de ce cautionnement, que ce qui gênait le plus M. Eiffel à ce momentlà, ce n'étaient pas les espèces sonnantes. (On rit.)
En effet, il stipule que son cautionnement sera ainsi réalisé : 200,000 fr., quinze jours après la signature du contrat, en espèces ou en titres agréés par la Compagnie; et 800,000 fr. en traites non négociables — tant est grande la confiance de M. Eiffel dans la Compagnie de Panama! — en traites non négociables, souscrites par M.Eiffel, et payables: 300,000 fr., le 1" octobre 1888; 300,000 fr., le 1er janvier 1889; 200,000 fr. le 1" mars 1889.
Evidemment, c'est un cautionnement ; en droit, il mérite ce nom ; c'est une garantie — elle vaut ce qu'elle vaut — c'< st une garantie de 1 million sur 125 millionsi une garantie
qui obtinrent des concessions avantageuses et des indemnités plus avantageuses encore. L'actionnaire versait toujours sans toucher et M. Ch. de Lesseps touchait toujours sans verser.
M. Ooirand s'est chargé de donner devant la Chambre quelques détails sur les stipulations singulières du dernier contrat qui fut signé avec M. Eiffel. (Séance du 27 avril 1888.)
Chaque fois, dit M. Goirand, que la Compagnie de Panama fait appel au crédit public, il y a deux points qu'elle prend soin de souligner dans ses prospectus : Touverture du canal à une époque déterminéei el l'existence d'un contrat à forfait.
L'ouverture du canal, elle a été annoncée sept fois consécutivement et à des dates différentes. L'existence d'un contrat, elle a été affirmée chaque fois qu'il a fallu inspirer confiance au crédit public.
Lors de la première émission, c'est avec le contrat Hersent- Couvreux qu'on est arrivé à faire souscrire le capital social. Le capital souscrit, le contrat Hersent et Gouvreux, ayant accompli sa fonction, a disparu. Pourquoi? Est-ce par suite d'inexécution des conditions de la part des entrepreneurs, et par conséquent de circonstances indépendantes de la volonté de la compagnie? S'il en était ainsi, pourquoi la compagnie a-t-elle payé 1,200,000 francs d'indemnité à M. Hersent?
Lorsqu'il s'est agi de faire appel de nouveau au crédit public, nous avons vu surgir un autre contrat : c'était le contrat des entrepreneurs hollandais, ces fameux entrepreneurs hollandais, — alors qu'il s'agit d'une entreprise essentiellement nationale, de laquelle aucun argent ne doit sortir que pour rentrer dans la poche des Français — qui devaient enlever par mois 1 million de mètres cubes, et qui ont dû quitter les chantiers n'ayant jamais pu en déblayer que 50,000.
Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un autre con-
trat, cir on ne comprendrait pas que la Compagnie de Panama fît appel au crédit public sans montrer un contrat. (Sourires.) Elle a son contrat, qui porte le nom d'un homme très connu, d*un homme qui jouit d'une grande notoriété publique.
On ne pouvait pas, dans le monde des entrepreneurs, trouver une étiquette qui pût frapper davantage la crédulité publique. La compagnie a pour entrepreneur l'auteur de la tour... M. Eiffel! (Ahl ah!)
yu'est-ce que le contrat Eiffel? J'ai eu la curiosité de le lire d'un bout à l'autre. J'ai vu, messieurs, bien des contrats, rédigés par les intelligences les plus déliées ; je n'en ai jamais vu d'aussi curieux que celui-là.
On confie à M. Eiffel 125 millions de travaux. Evidemment la Compagnie de Panama, en propriétaire intéressée et prudente^ stipule de son entrepreneur un cautionnement, des garanties? c'est son devoir; ayant la sauvegarde des intérêts de ses actionnaires, la Compagnie de Panama devait stipuler un cautionnement. Ce cautionnement, sur i2«ï millions de travaux, est estimé à 1 million.
« M. Eiffel devra consigner 1 million pour garantir l'eiécution de ses travaux, entre les mains de la compagnie. »
Comment le consignera-t-il?
Sans doute, il faut accorder à M. Eiffel de grandes facilités. Il semblerait, à voir le mode de réalisation de ce cautionnement, que ce qui gênait le plus M. Eiffel à ce momentlà, ce n'étaient pas les espèces sonnantes. (On rit.)
En effet, il stipule que son cautionnement sera ainsi réalisé : 200,000 fr., quinze jours après la signature du contrat, en espèces ou en titres agréés par la Compagnie; et 800,000 fr. en traites non négociables — tant est grande la confiance de M. Eiffel dans la Compagnie de Panama! — en traites non négociables, souscrites par M.Eiffel, et payables: 300,000 fr., le 1" octobre 1888; 300,000 fr., le l^r janvier 1889; 200,000 fr. le 1" mars 1889.
Evidemment, c'est un cautionnement ; en droit, il mérite ce nom ; c'est une garantie — elle vaut ce qu'elle vaut — c'' st une garantie de 1 million sur 125 millions, une garantie
en papier, en valeurs agréées par la compagnie, et en traites non escomptables.'
Et que donnait-on à M. Eiffel? Il faut croire que M. Eiffel tenait le haut du pavé, car les stipulations qu'il a imposées à la compagnie sont dures. Il doit donner, lui, à la compagnie en garantie, quinze jours après la signature du contrat, 200,000 fr. en titres plus ou moins solides ; mais lui, que reçoit-il? Ah! ce n'est pas quinze jours après la signature, qu'il reçoit quelque chose, c'est en signant. Et que reçoit-il? Il reçoit tout de suite 200,000 fr. (Applaudissements et rires à gauche.)
Il reçoit encore 200,000 fr. trente-cinq jours après, le i^r janvier 1888 ; puis il reçoit 4,100,000 fr. dans les trois mois qui suivent, et cela indépendamment de tout travail commencé. Je vais vous expliquer ce point tout à l'heure.
Dans le môme contrat, on prévoit une allocation à forfait de i, 200,000 fr. pour les déviations de cours d'eau qui seront faites pendant la durée des travaux ; un autre forfait de 3 millions pour l'entretien et le déplacement des voies de toute nature. Comment ces forfaits sont-ils payés? 400,000 fr. sont payables le 1er janvier 1888, — entendez-le bien, quinze jours après la signature du contrat: — 400,000 fr. le 1" mars 1883 ; 400,000 fr. le 1" avril 1888.
Mais, messieurs, ce n'est pas touti Pour la secondé garantie de 3 millions, M. Eiffel touche 500,000 fr. le 1" janvier 1888, vingt jours après la signature du contrat; 250,000 fr. le l«r février 1888; 250,000 fr. le l«r mars; 250,000 fr. le 1" avril.
M. Eiffel, aujourd'hui, a touché 4 millions I (Exclamations.)
A gauche. — Et il a donné 200,000 fr. en titres !
En fait, deux hommes se trouvaient simultanément en présence d'entreprises difficiles à réaliser, ayant à un môme moment une égale notoriété, et, il faut bien le dire, manquant également d'argent. Ces deux hommes se sont compris. L'un a donné son nom, M. Eiffel, l'autre a donné les millions de la Compagnie de Panama.
M. Eiffel, lui aussi, nous en avons encore le souvenir^ a
tenlé, au début, de meltre son entreprise en actions; mais, moins heureux que M. de Lesseps, il n'a pu trouvei d'actionnaires. Aujourd'hui, grâce au merveilleux contrat que j'ai analysé, nous voyons s'élever peu à peu le colossal monument qui doit, dit-on, rester comme un témoignage de notre industrie nationale; mais le tour de force dont M. Eiffel pourra surtout se féliciter, ce sera moins d'avoir élevé sa tour que de l'avoir construite avec l'argent des actionnaires de Panama.
Quant aux mensonges de M. de Lesseps, il n'est pas nécessaire d'insister sur ce point. Jamais homme n'a menti avec cette impudence.
Le prospectus d'émission annonce, en 1880, que le travail durera sept ou huit ans, c'est-à-dire sera terminé en 1887 ou 1888. Dans le Bulletin du 1" février 1880, on lit (c'est M. de Lesseps qui parle) : « Dès aujourd'hui, je vous donne rendez-vous à Panama dans sept ans, le 1" octobre 1887, pour l'inauguration du canal. » Le rapport lu à l'assemblée de mars 1881 dit : et Nous avons gagné une année sur l'ouverture du canal de Panama à la grande navigation. L'œuvre sera terminée en 1888. » A l'assemblée du 1" août 1884, M. de Lesseps dit:
« Le matériel est calculé pour exécuter le total des excavations en deux années, d^où il résulte qu'alors môme que nous n'eussions commencé les travaux à sec que le i" janvier 1885 et les travaux de dragage que le i" janvier 1886, le canal pourrait être terminé mathématiquement le i'' janvier 1888. »
Marguerite Gautier prétendait « que le mensonge blanchit les dents ». M. de Lesseps doit avoir les dents bien blanches, car il ment toujours, il ment à tout propos.
Le Bulletin du 1*' novembre 1883 dit : « Le barrage (le barrage de Gamboa) est très simple, il coûtera 8 millions »; à la date du !•' août 1885, le Bulletin affirme que ce barrage coûtera 40 millions ; à la date du !•' mai 1886, il annonce que ce barrage coûtera 100 millions et qu'il est la plus grande difficulté que l'on rencontre.
Cet homme ment jusqu'au dernier moment : il ment alors que tout est désespéré, alors qu'il sait que le quart du travail est à peine achevé et que l'Isthme entier n'est qu^un immense fouillis. Pour arracher encore quelques pièces de cent sous à des malheureux qui tirent la langue, il ose encore écrire en janvier 1889 :
« Au moment où tout semblait perdu, votre sangfroid, votre abnégation, sont venus tout sauver! »
Chemin faisant, Charles de Lesseps, digne fils de son père, amuse les actionnaires avec des histoires à dormir debout ; à l'assemblée du 2 mai 1887, il raconte notamment l'histoire des terrains avoisinant le Canal et dont la vente viendra s'ajouter aux dividendes dorés promis aux Panamistes.
Kti plus de ce revenu, il y a une valeur de 500,000 hectares de terrains concédés gratuitement parle gouvernement colombien. Que vaudront ces terrains? Ji n'en sais rien, mais (Mî (lue jt^ sais, c'est que les terrains de Port-Saïd et de Suez valoiit couramment 100 et 120 francs le mètre,
M. Gustave Ilouauet, dans la Revue socialiste {\)^' IX fait le compte de ce que toucheraient ces fortunés actionnaires ; il arrive à un chiiïre fabuleux.
(1) H'vuif iotiulisU, juillet et août 18S0.
1 hectare = 10,000 mètres carrés X 500,000 hectares = 5 milliards de mètres carrés X 100 francs (prix minimum à Port-Saïd età Suez) = 500,000,000,000