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OBLIGATIONS A LOTS

C'est sur le chiffre de cent huit millions deux cent qaatorze mille huit cent quatre-vingt-sept francs quatorze centimes, que M. Brunet se devrait à lui-même de donner quelques explications aux actionnaires.

Dans ce compte figure le chapitre : Publicité et concours.

Le payement pour cet objet avait lieu de deux façons :

Les représentants de journaux arrivaient, porteurs d'un chèque régulier qu'ils avaient reçu par la poste ; ils étaient payés à la caisse sur présentation du chèque.

Ceci est une première face des subventions à la Presse.

En voici une autre moins connue :

A la même caisse, d'autres chèques étaient présentés, apportés par un garçon de bureau attaché au cabinet de M. Fontane, administrateur chargé de la « Publicité et concours. »

On remettait au garçon de bureau la somme demandée, dans un pli, cacheté en présence de dexLx employés à la comptabilité, et à l'adresse personnelle de M. Fontane.

Les deux employés devaient apposer leur signature sur Tenveloppe. M. Chasseriau, caissier central, signait en général lui-même, avec un de ses comptables. Il tenait beaucoup à cette formalité des deux signatures, — pour sa garantie.

Il était toujours entendu pour les employés chargés de cette remise de fonds à l'adresse de M. Marius Fontane, que le journaliste, le publiciste, le personnage correspondant à la rubrique « publicité et concours » attendait cet argent dans le cabinet de M. Foutane.

M. Marius Fontane, qui se chargeait de payer directement, doit donc pouvoir justifier facilement des motifs pour lesquels ces sommes ont été versées.

Du moment où quelqu'un donne son « concours » à une entreprise, il est tout simple qu'il soit rému^ néré, mais encore est-il juste que les actionnaires qui ont fourni l'argent, sachent quel « concours » ils ont rémunéré (1).

A moins de se rendre dans l'Isthme etde prendre une brouette pour transporter des déblais, on ne voit pas bien quel « concours » un homme politique ou un

(1) Esl-ce sur ces fonds que fut accordée à un ambassadeur fort atni de M. de Lesseps et de M. de Freycinet, une gratification de 40,000 francs ? Cet ambassadeur avait souscrit 40,ooo francs de billets à une cantatrice de l'Opéra. Les employés affirment que ces 40,000 francs furent touchés à la Compagnie. On ne devine pas quel conoouro celte cantatrice, qui a d'ailleurs une jolie voi^, aurait pu d nner au Panama '

député aurait pu donner à une entreprise comme Panama.

Si parmi ceux auxquels M. Marius Fontane a remis de l'argent, il se trouve des sénateurs et des députés, leur a concours» aura donc consisté à vendre leurs votes.

Dans ce cas, le strict devoir d'un homme comme M. Brun et, qui pose volontiers pour la personnification du vieux magistrat esclave de son devoir, serait de faire connaître les noms. Ce serait son devoir, non seulement comme liquidateur chargé des intérêts des actionnaires, mais encore comme simple citoyen, puisque la loi vous oblige à prévenir la justice des crimes dont on a eu connaissance.

Quant à la publicité, elle n'a rien que de très légitime en soi. Les journaux ont un tarif pour les annonces et un autre pour les réclames ; on leur apporte une annonce ou une réclame, ils l'insèrent, voilà tout. Lorsqu'un journal annonce qu'on vend des bas à tel endroitjilneseportepasgarant delà qualité de ces bas.

On n'a qu'à publier le chiffre des lignes insérées pour chaque émission et les sommes versées pour les insertions, personne n'aura rien à dire.

Il en est tout autrement lorsqu'il s'agit de directeurs de journaux qui ont pris une part active à certaines affaires, qui y ont joué un rôle considérable, qui s'en vantent eux-mêmes, comme Arthur Meyer, qui ont enveloppé la France tout entière dans un système de mensonges et de fausses nouvelles (1).

(1) La vérité est qu'on a traité ces malheureux actionnaires du Panama comme des provinciaux qui ne savent rien de Paris. Il

C'est à propos de ceux-là que la question aurait dû être soulevée si, au lieu d'avoir pour liquidateur M. Brunet, sur le compte duquel je reviendrai tout à l'heure, les actionnaires et les obligataires de la Compagnie avaient eu un homme solidement trempé. On devine à quel point cette question touche aux intérêts vitaux du pays.

Que M. Brunet ne hausse pas les épaules et ne me traite pas d'énergumène parce que je demande un peu de lumière. Je connais la loi aussi bien que

lui.

Le malheureux marquis de Rays n'avait pas commis la dixième partie des méfaits de M. de Lesseps ; il n'avait pas à se reprocher le quart des mensonges osés par l'ancien directeur du Panama, il fut cependant impitoyablement frappé et un pauvre journaliste,

suffirait à M. Brunet de se renseigner et de consulter les frais d'émission des principales affaires financières pour se rendre compte de l'effroyable exagération de ce total de cent huit raillions. C'est plus cher que dans les restaurants de nuit qui font figurer dans Tadditicn le numéro du cabinet.

La maison du Louvre ne dépense guère en publicité plus d'un million par an. Tout le monde à Paris connaît le Juif C. chargé de la publicité de la maison Rothschild et qui est fort aimé sur le boulevard; il dépense 4 millions par an. Tout est compris làdedans: tirades indignées sur les préjuges d'un autre âge, appels à l'Europe civilisée quand quelques Aryens exaspérés se livrent au plus inoffensif essai de légitime défense, description des fêtes et bals avec « l'élite du faubourg Saint-Germain » indispensable, phrases sentimentales sur « la bonne M^' de Rothschild, la mère des pauvres » comme ditWolff, exclamations sur les aquarelles de M™« la baronne Nalhaniel, dithyrambes sur M'"*' Ejihrussi, « qui ressemble à une divinité descendue de roiyrupe pour sourire aux mortels. » 0. se tire de tout avec 4 millions; ce qui ne l'a pas empêché défaire lui-même une jolie foriune.

UNE ENTREPRISE Ali XIX® SIÈCLE 390

M. Sumien, qui n'avait fait qu'insét*er les aris qu'on lui envoyait tout rédigés, s'assit à côté du marquis de Rays sur les bancs du tribunal correctionnel. Il est vrai que M Brunet me répondra que c'est précisément parce qu'il était pauvre que ce journaliste fut poursuivi et que les directeurs de journaux mêlés activement à l'escroquerie du Panama étant très riches, il est tout naturel qu'ils ne soient pas inquiétés.

Ce que fut cette publicité, personne ne l'a encore oublié et personne n'y voudra croire plus tard. La nursery décrite à la veille de chaque émission^ les enfants Lesseps promenés en bande sur leurs poneys à travers Paris comme les petits jockeys-réclames de l'Hippodrome, Toto, Ismaël, Hassan, Solanges, Consuelo, Jacques, Paul, exposés à tous les Salons... Non, jamais personne ne pourra imaginer qu'un homme dans la situation de M. de Lesseps, un grand-officier de la Légion d'honneur, un membre de cette Académie française où l'on prétend aimer la tenue, ait eu recours à ces moyens de Barnum sans qu'un pareil saltimbanquisme ait soulevé un ouragan de sifflets.

Cela dura jusqu'au dernier moment. Le 17 décelnbre 1888, après le vote de la Chambre, le Gaulois traînait encore ses lecteurs dans l'intérieur de l'avenue Montaigne. Nous revoyions Ismaël, Solanges^ Consuelo, Jacques et Paul et la gouvernante qui se nommait, paraît-il, Ferdinande, a et que les familiers de cette hospitalière maison continuaient d'appeler Tototte... »

M""** de Lesseps met des gants et se dispose iv

aller à la messe ; avant de partir elle lâche quelques paroles mémorables :

« Il n'est pas possible qu'on laisse se commettre une pareille félonie, aussi bien pour ces pauvres gens qui nous ont confié leurs épargnes que pour le nom glorieux et sans tache de Lesseps dont la pureté etTéclat gênent, paraît-il, bien des gens... (1) »

Qu'est-ce que vous dites du mot « félonie »? Il n'y a que dans le journal de Meyer qu'on trouve ces motslà ; cela ne pousse que là...

Dans un autre journal on aurait dit une «infamie»; mais non, le pleutre qui s'affole devant une lame d'épée, voit tout en gentihomme. « C'est une félonie, par la sambleu, messieurs ! »

L'attitude de la comtesse est jolie aussi. De pauvres vieilles, des cuisinières qui se sont brûlé le sang au fourneau, des matelassières qui ravaudent elles-mêmes leurs bas troués, ont consacré leurs quatre sous à acheter une obligation afin que M"** de Lesseps puisse vivre dans les dentelles et dans la soie : la Chambre, dans un tardif accès de bon sens, trouve qu'il y a assez d'argent volé. « C'est une félonie », s'écrie madame la comtesse de Lesseps.

Et a l'éclat et la pureté du nom » de cet homme, qui a menti pendant huit ans de suite et qui ment encore dans le Gaulois en disant : « Notre œuvre est aux trois quarts faite», alors qu'il sait qu'elle esta peine ébauchée I

Ce système de réclame à outrance dura près de huit ans. Un des ingénieurs les plus expérimentés

(1) Gauloiii 17 décembre 1888.

de ce temps, qui fut mêlé au Panama et qui en sortit vile, comparait devant moi ce régime à la Terreur. La comparaison était assez exacte. Comme sous la Terreur, on activait de plus en plus la machine à mesure qu'il semblait plus difficile de l'arrêter ; plus on se sentait dans l'inconnu, plus on jetait de l'or aux journaux comme on jetait des têtes au peuple en 93.

Petit à petit, on fermait ainsi toutes les portes pour empêcher la vérité de passer ; il fut entendu que les journaux auraient tout ce qu'ils demanderaient, à la condition de ne plus dire un mot qui pût donner l'éveil, briser le charme. Même moyennant finance, et c'est en ceci que s'affirme la responsabilité effective de certains journaux, on refusait d'annoncer les brochures ou les volumes qui révélaient la situation exacte de Panama.

Tout un monde vivait du Panama, comme on vivait du Tribunal révolutionnaire et de la guillotine sous la Terreur. Les gros bonnets arrivaient premiers avec des exigences énormes, puis des bonnets moins gros, puis des bonnets tout petits, de simples béguins d'enfants. Ala fin apparaissaitletoutpetit, le reporter vague qui touchait un léger chèque, 200 ou 250 francs pour avoir placé une ligne dans un écho sur le « Grand Français », sur Tototte ou sur Ismaël. Certains n'avaient rien placé du tout, mais ils disaient : « Je suis sympathique à l'œuvre », et on leur donnait tout de même pour qu'ils ne devinssent pas hostiles. C'était déjà un titre à la reconnaissance de la Compagnie que ne point parler d'elle...

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